LE MEUNIER THIBAUDEAU ET LA SEIGNEURIE DE CHIPODY
Il y avait à Port-Royal un vieillard nommé Pierre Thibaudeau qui figure dans le cens de 1671 comme âgé de quarante ans et marié à une fille acadienne, Jeanne Terriau , âgée de vingt-sept ans, dont il avait déjà six enfants. Il était donc probablement venu en Acadie trèsjeune, avant l’occupation des Anglais en 1654, soit vers la fin de la vie de d’Aulnay, soit après sa mort, avec Xeborgne.
Il avait établi un moulin sur la rivière de Port-Royal, à deux lieues de son embouchure, en un endroit appelé la Prée-Ronde 1 2 3 ; il était laborieux, intelligent, actif, et
se créa dans son moulin et dans sa ferme une situation prospère. En 1691, on fut sur le point de lui acheter son bien, pour y transférer le fort situé à l’embouchure de la rivière; on l’eût rebâti sur un petit monticule rond qui domine la vallée à cet endroit3; mais ce projet n’eut pas
1 Les descendants de Thibaudeau comptent aujourd’hui douze ou quinze cents branches, tant en Acadie qu’en Louisiane, ou 1 un d’eux a fondé une ville, Tliibaudeauville ; au Canada, des négociants considérables et plusieurs membres du Parlement sont sortis
de cette famille. . , .
2 Acte du décès de Thibaudeau , en 1714. — Voir a 1 Appendix
toute la corrrespondance de Desgouttins relative à la fondation de
^Mémoire sur les moyens de conserver l’Acadie. ( Archives de la Marine .)
de suites, et il était encore meunier quand se manifesta ce grand mouvement d’émigration que nous avons signalé, vers Beaubassin et les Mines.
Bien qu’il eut déjà soixante-sept ans en 1698, se voyant pourvu de toutes les avances nécessaires et se sentant soutenu par sept fds, dont l’ainé avait vingt-huit ans, il voulut, lui aussi, fonder un établissement nouveau; il arma donc une grande barque où il monta, au printemps de 1598, avec quatre de ses fds, Pierre, Jean, Antoine et Michel, accompagnés d’un de leurs camarades, Pierre Gaudet. Ils se rendirent ainsi au fond de la baie Française, dans la fourche occidentale qui formait la baie de Beaubassin ; laissant alors Ghignitou sur leur droite, et poussant tout à fait à l’ouest de la baie, ils rencontrèrent d’abord la rivière de Chipody (Nouveau-Brunswick), puis celle de Peticoudiak dont l’embouchure est comme un bras de mer, et, remontant son cours, ils pénétrèrent jusqu’à la rivière de Memeramcooke. Tous ces cours d’eau étaient bordés d’admirables prairies que la marée recouvrait en partie; c’était la meme physionomie, la même richesse du sol que dans toutes les autres rivières où s’étaient établis les Acadiens.
Thibaudeau et ses compagnons furent frappés de l’aspect du pays ; on fit chaudière sur la rivière Chipody (on appelait ainsi les baltes dans les expéditions de canotage), et, après une exploration attentive des environs, le chef de l’expédition repartit pour Port-Royal, laissant dans un bon campement deux de ses fils et le reste de son monde. Ceux-ci devaient préparer des loges et magasins, pour abriter convenablement les hommes ainsi que les approvisionnements, et préparer les bois nécessaires pour construire avant l’hiver une habitation sérieuse et solide.
C’était pour s’assurer de tous les éléments nécessaires au succès de son entreprise que Thibaudeau retournait à Port-Royal, et il devait en revenir le plus tôt possible,
LE MEUNIER THIBAUDEAU
avec les provisions et matériaux qu’il avait préparés de longue main; il s’arrêta en route à la rivière Saint-Jean, où il vit au commencement de juillet M. de Villebon, pour lui faire part de sa découverte et de son projet; le gouverneur l’approuva, l’encouragea, et notre meunier repartit pour Port-Royal, plein de résolution et d’espérance.
Le meunier de la Prée-Ronde était un homme connu et bien posé ; il était réputé pour son habileté et pour sa richesse; sa fdle aînée avait épousé le sieur Desgouttins, commissaire de la marine et administrateur civil de la colonie.
Les récits qu’il fit de son voyage, sa résolution, la promptitude et l’activité de ses préparatifs, frappèrent fortement les esprits, déjà tout prédisposés à l’émigration vers des établissements nouveaux; plusieurs proposèrent de se joindre à lui, mais aucun ne fut plus prompt que Guillaume Blanchart, qui lui aussi possédait une grosse barque, qu’il monta aussitôt avec ses deux fils aînés, et il partit de conserve avec Thibaudeau.
Celui-ci emportait de la farine pour six mois, des outils, deux bœufs, un cheval, quelques semences; plusieurs jeunes gens se joignirent à lui pour la campagne, sans qu’il s’obligeât à autre chose qu’à défrayer leur entretien; quelques-uns d’entre eux se proposaient de prendre des terres de sa main, et de s’établir dans cette nouvelle colonie.
Il arriva dans la rivière de Chipody à la fin de juillet 1G98, et y retrouva tout son monde gai et dispos; ces jeunes gens étant familiers avec les expéditions dans la solitude et avec la vie des bois, une telle existence ne les effrayait en lien, et ils savaient se créer mille ressources là où les premiers émigrants européens n’avaient trouvé si souvent que le dénûment et le désespoir. Les Blanchard se séparèrent ici du convoi, pour aller explorer les rives
du Peticoudiak, tandis que Thibaudeau reprenait avec les siens la suite de son entreprise.
On y travailla activement pendant tout l’automne ; au sommet d’une éminence qui dominait la prairie, une maison d’habitation fut bâtie, avec une étable et une grange où l’on serra une forte provision de foin ; sur le versant, on nettoya un bon quartier de terre, destiné à être ensemencé en blé; tous les débris de la construction et du défrichement y furent brûlés, les cendres répandues sur le sol, et le tout fut clos en entassant les bois abattus sur le terrain, en forme de barrières, comme il est d’usage en Amérique.
Pendant ces travaux, les pionniers, tout en profitant de leurs approvisionnements, trouvèrent de grandes ressources dans la chasse et dans la pêche ; ils se rencontrèrent ainsi souvent avec les sauvages des environs, qui étaient des Maléc lûtes ou Maréchites ; ceux-ci vinrent à leur tour visiter à diverses reprises les nouveaux arrivés ; visites amicales et utiles, car de tout temps les sauvages et les Acadiens étaient alliés par une confiante réciprocité de sympathie et de bienveillance. Les Malécliites étaient euxmêmes de ces Indiens cultivateurs de maïs chez lesquels Poutrincourt alla plusieurs fois chercher quelques ravitaillements; ils venaient troquer des pelleteries et du gibier contre du pain européen, et surtout contre de la poudre ou des ustensiles ; malheureusement ils acceptaient aussi volontiers des spiritueux, et nous devons avouer que Thibaudeau ne craignait point les profits de ce genre de commei ce . Les Indiens fournissaient encore des renseignements utiles sui la contrée, et notre meunier, qui était habile et prévoyant, fit plus d une fois avec eux des excur-
Plaintes contre Thibaudeau dans le mémoire anonyme de 1702, sur l’ile aux Cochons - Lettre de M. de Menneval, du 7 no¬
vembre 1789. (. Appendix .)
LE MEUNIEIl THIBAUDEAU.
sions dans l’intérieur; il reconnut, durant une de ces courses, une place favorable pour établir un moulin, et la remarqua soigneusement en homme du métier.
Tous les dimanches on célébrait une messe blanche : c’était un usage consacré dans les nouveaux établissements, et qui persiste encore aujourd’hui, quand les missionnaires ne peuvent venir qu’à des intervalles inégaux et très-éloignés. Tout le monde s’assemble dans le lieu ordinairement consacré aux offices, et là le doyen des pionniers, prenant la présidence de l’assemblée, récite les prières de la messe , entremêlées des chants liturgiques qui sont soutenus en chœur par l’ensemble des assistants. On rencontrait en effet parmi ces pauvres colons, beaucoup plus souvent que nous ne l’imaginons, des personnes sachant lire et écrire; nous avons été nous-même fort étonné, en parcourant les anciens actes et registres de ces contrées, d’y rencontrer autant de signatures dont plusieurs sont propres et correctement écrites; on peut même affirmer, sans crainte de méprise, qu’il s’y trouvait moins d’illettrés que dans nos communes rurales, il y a trente ans. Ainsi dans le serment des Acadiens de Port-Royal en 1730, sur deux cent vingt-sept noms il y a quarante-neuf signatures, presque le quart, dans un pays conquis où il n’y avait pas d’école depuis la domination anglaise.
Cette expansion relative de l’instruction primaire surprend d’abord, dans un pays complètement privé d’écoles. Après la destruction du séminaire des Récollets, la première école régulière en Acadie fut établie par la Sœur Chausson, en 1702. Mais cela s’explique en partie par les habitudes religieuses des populations. Chez les peuples, protestants, l’usage fréquent de la lecture de la Rible a contribué puissamment à entretenir parmi les populations rurales un certain degré d’instruction , de même il en était pour les cultivateurs français, dans les temps où les.
pratiques religieuses étaient plus strictement et plus fréquemment observées. Il était rare que les curés ne s’attachassent point, d’année en année, à quelques enfants mieux doués que les autres, auxquels ils apprenaient certains éléments des connaissances usuelles; et d’autre part, durant les longues veillées d’hiver, les parents perpétuaient souvent parmi leurs enfants le peu de savoir qu’ils possédaient, savoir que la lecture des livres de piété maintenait soit dans l’intérieur de la famille, soit dans les réunions publiques.
Ges assemblées dominicales, auxquelles assistaient les sauvages voisins, étaient parfois suivies dans la soirée de quelques jeux violents et d’un grand repas, où se cimentait l’amitié des deux races, dans de longs récits avec force causeries et chansons. Quelquefois un missionnaire parvenait jusqu’au Camp des pionniers, à travers ses longs et laborieux pèlerinages, et c’était alors jour de grande frérie, avec office du matin et du soir (il y avait alors à lleaubassin un prêtre résidant, M. Trouvé, des Missions étrangères ', et un moine récollet, M. de Noinville, évangélisait les tribus à l’ouest de la baie Française*). Plus tard, lorsqu’il y eut des familles et des enfants, le missionnaire s’arrêtait plusieurs jours, confessant les uns, catéchisant les autres, mariant les jeunes couples, édifiant toute la communauté en une sorte de retraite spirituelle, où tout le monde se recueillait, dans un campement improvisé, autour de cet homme apostolique.
Cependant l’hiver s’appi’ochait, et il était inutile de passer à Ghipody cette rude saison, qui n’eût pas permis de pousser plus avant les travaux d’établissement; on ferma les bâtiments, en y laissant les gros outillages, et l’on
1 Mémoires sur les moyens de conserver l’Acadie. ( Archives , n° 53.)
s Note trouvée sur les actes de l’église de Port-Royal.
LF, MEUNIER THIBAUDEAU.
en confia la garde aux amis sauvages que l’on s’était ménagés, absolument comme avaient fait, un siècle auparavant, le bon Lescarbot et Poutrincourt; on embarqua le bétail, le menu ménage, et nos gens, pleins de joie et d’espérance, firent voile sur Port-Royal à la fin de 1698.
Cet liiver fut employé à compléter les préparatifs nécessaires pour mener à bonne fin cette grande entreprise, et dès le printemps de 1699 on reprit la mer avec de nouveaux approvisionnements et quatre bœufs ; on trouva tout en bon ordre sous la garde des Maléchites, et l’on put se remettre promptement au travail. Les approvisionnements de foin assuraient largement l’existence des bestiaux; le labourage et les semailles furent exécutés tout de suite; puis les travaux d’abatis, de défrichement et de construction, furent poussés de nouveau avec activité; on commença même le fossé et l’abboiteau. Les Indiens apportèrent leurs fourrures de l’hiver, et à l’automne, quand le chef de la famille retourna à Port-Royal, il laissa sur place trois de ses fils, Pierre, Antoine et Michel, pour garder son établissement, ses cultures et ses bœufs; ils devaient en même temps continuer le trafic des pelleteries, plus fructueux en hiver qu’en toute autre saison.
Il arrivait donc à Port-Royal joyeux, frais et dispos, lorsqu’il s’y trouva surpris par un orage que rien jusqu’alors n’avait fait soupçonner. Les Blanchard, qui l’avaient accompagné en 1698, étaient encore venus de nouveau, cette année même 1699, explorer les côtes où ils désiraient s’établir; mais ils étaient retournés à Port- Royal bien avant Thibaudeau, et avaient raconté avec de grands détails leurs excursions, ses travaux, les avantages qu’il pensait en tirer, et jusqu’aux gros profits qu’il réalisait sur les fourrures.
Comme ces causeries se colportaient dans toute la seigneurie et y faisaient grand bruit, il arriva qu’un des
officiers de la petite garnison, M. de Villieu, gendre de M. de La Vallière, le seigneur de Beaubassin, se mit en tête que tous ces événements, se passant dans la baie de Beaubassin, devaient intéresser la seigneurie de son beaupère , car il s’imaginait naïvement que celui-ci étant seigneur de Beaubassin, tout ce qui touchait cette baie devait lui appartenir. De Villieu éprouva donc une grande irritation contre ce qu’il appelait les usurpations et déprédations des Thibaudeau et autres gens de Port-Royal; il se répandit publiquement en menaces contre eux, ne visant à rien moins qu’à faire détruire tous leurs travaux et à les poursuivre devant le gouverneur.
Ce fut sur ces entrefaites que Thibaudeau débarqua à Port-Royal ; il ne fut pas médiocrement étonné de tout ce bruit, surtout après la démarche qu’il avait faite auprès de M. de Villebon; mais comme il était de sens rassis et expérimenté dans les traverses de la vie , il alla , sans s’effrayer outre mesure , se consulter près de son gendre Desgouttins , le commissaire de la marine , et celui-ci le rassura de son mieux, en écrivant aussitôt à M. de Villebon sur cette affaire.
Les pourparlers traînèrent ainsi pendant l’hiver (1699 à 1700), et Thibaudeau, dans cet intervalle, commanda à Boston les mécanismes d’un moulin à blé et d’un moulin à scie qu’il destinait à Chipody. Les communications avec la France étaient si difficiles, si rares, si peu certaines, qu’il fallait souvent, comme on voit, s’adresser aux colonies anglaises, et sous le coup des nécessités urgentes, l’autorité française fermait elle-même les yeux.
Cependant la discussion durait toujours ; Thibaudeau et ses amis montraient avec raison que les rivières de Chipody et de Peticoudiak, se versant dans une fourche de la baie tout à fait séparée de la seigneurie et fort loin d’elle, ne pouvaient être comprises dans ses limites. D’autre
LE MEUNIER THIBAUDEAU
part, M. de Villieu assurait que son beau-père avait toujours considéré cette contrée comme une dépendance implicite de son poste de traite et de sa seigneurie, que l’annexion régulière lui en avait été promise, et qu’il avait toujours envoyé ses agents dans cette contrée, pour faire la troque avec les Indiens.
Le temps se passait donc et le procès allait s’entamer, lorsque Thibaudeau et Blanchard, agissant en gens prudents et pratiques, offrirent à M. de Villieu de prendre des concessions éventuelles émanant deM. de La Vallière, auquel ils se soumettraient s’il était reconnu seigneur du lieu, tandis qu elles tomberaient à néant et que la seigneurie leur serait dévolue, si le gouvernement ne reconnaissait pas la légitimité de ses prétentions ; ils préféraient un sacrifice aux ennuis et aux pertes d’un plus long retard. Mais Villieu, qui avait un cai'actère hautain et difficile, au lieu de reconnaître la modération de leur conduite, reçut fort mal leurs ouvertures, et ne voulut leur accorder que des concessions de terrain si petites qu elles étaient dérisoires pour une telle entreprise.
La négociation fut donc rompue , et Thibaudeau ainsi que Blanchard , chacun de leur côté , demandèrent directement au gouvernement royal qu’il leur fût accordé en fief la rivière Chipody et la rivière Peticoudiak, avec deux lieues de front sur la haie de Beaubassin; ils s’autorisaient de l’exemple de Mathieu Martin , à qui l’on avait concédé en fief la rivière de Goheguit; ils alléguaient les frais qui étaient déjà faits, les travaux qu’ils avaient exécutés, et les ressources de toute nature qu’ils avaient réunies dans leurs mains, pour mener promptement a bonne fin une entreprise qui intéressait si fort toute la province.
Comme le gouverneur Villebon demeurait toujours à Pentagoët, et que d’ailleurs il avait donné son assentiment
aux projets de Thibaudeau , Desgouttins , qui remplissait le rôle d’administrateur à Port-Royal, expédia lui-même ces demandes en les appuyant formellement; il rassura ces courageux pionniers sur la possession et la jouissance actuelle des terres qu’ils avaient travaillées, et les engagea à attendre l’avenir avec tranquillité et confiance; il est certain qu’il avait lui-même intérêt au succès de ces réclamations, puisque Thibaudeau, un des pétitionnaires, était son beau-père ; mais il est non moins évident que le pays tout entier ne pouvait que gagner à l’établissement prompt et solide de ces nouvelles colonies.
u Le nommé Guillaume Blanchard et autres habitants « de Port-Royal, écrit Desgouttins, sont venus ici il y a « deux jours, pour prendre des concessions dudit sieur de « Villieu, comme fondé du sieur de La Yallière ; mais « celui-ci ne voulant leur donner que deux arpents de « front pour fourrages, et de la terre pour semer huit baril riques (de blé), ils se sont en allés sans rien faire. — Or « il est à remarquer que cette terre n’est qu’une prairie et u qu’il n’y a aucune profondeur, et où un habitant ne peut « pas élever de bestiaux, ce qui retarde l’établissement de « la colonie et cause un notable préjudice à ses habitants.
« Les nommés Jean, Antoine, Pierre et Michel Thibau- “ deau, comme étant ceux qui ont découvert ladite rivière, u et y ont fait le transport à leurs frais, avec leurs bàti- « ments, des habitants qui ont pris des habitations dans « ladite rivière, supplient qu’on leur accorde, à titre de ii fief, deux lieues de front au lieu où ils ont commencé ii leur etablissement. Vous ne pourriez, monseigneur, en « gratifier en ce pays de plus dignes sujets. »
1700. — En 1700, au milieu du printemps, Thibaudeau reprit donc la mer avec tous les siens, y compris sa propre femme; un de ses voisins, riche cultivateur de
LE MEUNIER THIBAUDEAU
Port-Royal, Jean-François Brossard, lui confia son fils aîné Pierre, âgé de dix-huit ans; ce Brossard s’était établi en Acadie entre 1671 et 1686, et il avait prospéré dans ses travaux; c’était un homme actif, entreprenant, d’environ cinquante ans, auquel souriait assez l’idée d’un établissement nouveau; il envoyait donc pour ainsi dire son fils en avant-garde, pour reconnaître ces fertiles vallées où lui-même devait plus tard jouer un certain rôle. Quatre autres jeunes fils de tenanciers laboureurs, André et Jacques Martin, Pierre et François Pitre, s’adjoignirent aussi à l’expédition comme explorateurs; tous étaient dans la force de la jeunesse, tous appartenaient à d’anciennes familles de l’Acadie, capables de les soutenir dans leurs travaux1; enfin six autres jeunes garçons avaient été engagés de côté et d’autre par Thibaudeau, qui les prenait à sa solde pour deux ans. Avec ses deux moulins, il embarqua aussi toutes les munitions nécessaires, et une bassecour complète : un cheval, des vaches, un taureau, des porcs, de la volaille, etc., etc.
En entrant dans la rivière de Chipody, il trouva ses fils qui l’attendaient sur le rivage, car dès la veille ils avaient été avisés, par leurs amis les Maléchites, qu’on apercevait en mer un navire européen. Bien qu’ils eussent supporté courageusement les ennuis de ce long hivernage, il est facile de comprendre combien leur joie fut grande, et quel accueil cordial et chaleureux on se fit des deux parts. Ces jeunes gens n’avaient point perdu leur temps : de nombreux paquets de pelleteries dans les magasins, avec beaucoup d’ustensiles façonnés; au dehors, des constructions nouvelles et de vastes amas de bois déjà équarris, témoignaient de leur activité et de leur savoir-faire. Ils n’avaient
1 Voir et comparer les recensements acadiens de 1686 à 1700. — Les Martin et les Pitre sortent des recensements de 1671 à
eu du reste qu’à se louer de leur santé , et après les premières joies de la réunion, après avoir débarqué la cargaison, on put se remettre avec énergie aux travaux d’installation et de culture.
Pendant qu’une partie des travailleurs s’occupait des labours et des semailles du printemps, le surplus des gens termina la confection des fossés et de l’abboiteau, pour entreprendre aussitôt après la retenue d’eau et les écluses sur lesquelles on devait construire le moulin. Tout ce monde était jeune, alerte, habitué à ces sortes de besognes; unis tous par des sentiments communs et par la simplicité de leurs mœurs, ils étaient dirigés avec habileté par le vieux Thibaudeau. L’ouvrage allait donc à souhait et s’avançait vite; le printemps, qui était dans toute sa verdeur, ouvrait les âmes à l’espérance, et dissipait les inquiétudes sur l’avenir par le charme puissant des réalités que l’on sent croître et prospérer sous sa main.
Le meunier de la Prée-Ronde se voyait déjà seigneur du lieu, investi d’un titre et d’un fief comme son compère Mathieu Martin ; parmi les jeunes gens qui l’avaient accompagné, plusieurs, nous l’avons vu, avaient l’intention de s’établir sur la rivière, après s’être mariés ; il leur désignait leurs lots; on les marquait et on les bornait; il apercevait dans ses espérances sa seigneurie déjà peuplée et les troupeaux de ses censitaires se répandant dans ces vastes prairies; chacun de ses fils formait alors autant d’établissements nouveaux, dans les contrées désertes qui confinaient à la seigneurie principale. Eli! pourquoi ne l’eussent-ils pas fait? N’avait-il pas amassé tout ce qui pouvait être nécessaire pour les soutenir dans ces entreprises, et d’ailleurs cette colonie qu’il fondait, ne devaitelle pas être une nouvelle source de fortune dans ses mains intelligentes et expérimentées?
Ainsi raisonnait ce féodal pionnier, au milieu des joies
LE MEUNIER THIBAUDEAU
de sa création grandissante. Déjà elle prenait une figure de prospérité. Quand il réunissait les jours de fête, autour d’un festin grossier, mais plantureux, ses fils, ses compagnons de travail et ses amis les sauvages ; quand on trinquait, selon le vieil usage, à sa santé et à son bonheur, au milieu de ce désert où il était maître sans contrôle, il pouvait déjà se croire seigneur et puissant, entouré des hommages de ses censitaires et de ses voisins !
A l’automne de 1700, les bâtiments se trouvaient complétés et l’installation terminée; les prairies étaient bordées par sept cents toises de fossés et d’abboiteaux ; sur ces terrassements, on avait planté, selon l’habitude, de jeunes saules qui déjà verdissaient ; une petite, mais heureuse récolte, levée dans les abatis, justifiait les espérances que l’on avait conçues; de nombreuses couvées caquetaient avec les poules autour de la maison, de jeunes génisses étaient nées, prémices de l’avenir bondissant dans les prés ; et le moulin, dans ces solitudes, tournait pour la première fois !
Guillaume Blanchard ne s’était embarqué; que longtemps après les Thibaudeau, pour venir préluder à «on établissement sur le Peticoudiak; en passant à Chipody, il donna quelques nouvelles. On attendait toujours à Port- Royal les réponses de la France, et l’on annonçait le retour prochain du gouverneur au véritable chef-lieu de la colonie; du reste, tout était paisible, et il confirma nos gens dans leur confiance et dans leur courage. Il était lui-même accompagné de ses trois fils aînés, René, Antoine et Jean, de son gendre Olivier Daigle, et de ses neveux, fils de Pierre Godet le cadet, qui avait épousé sa sœur. Us venaient tous ensemble commencer quelques travaux d’installation sur le Peticoudiak, qu’ils avaient exploré l’année précédente; plusieurs d’entre eux avaient dessein de s’associer à la fortune de Guillaume Blanchard, et de se préparer aussi un établissement pour l’avenir à côté du sien;
on les vit bientôt à l’œuvre, abattant les bois de charpente, les équarrissant et les empilant pour leurs constructions premières; ces travaux, selon l’habitude, étaient entremêlés de chasses et de courses dans l'intérieur, et les deux camps de pionniers se trouvaient à une si faible distance, qu’ils se réunissaient de temps à autre soit aux messes blanches, soit dans quelque festin ; réunions pleines de joie et d’entrain, où se retrempait leur courage, dans une heureuse communauté d’idées, de sentiments et d’espérances .
Les ressources de l’existence étaient dès lors bien plus larges et bien plus faciles que l’année précédente ; on recourait encore à la chasse et à la pêche, mais les vaches fournissaient abondamment du lait et du beurre, le moulin donnait de la farine fraîche et des planches. Un beau semis de maïs, fait en débarquant, avait permis d’élever et de nourrir beaucoup de jeunes porcs avec de jeunes volailles, et au printemps on avait pu fabriquer cette boisson du Nord, déjà familière aux Acadiens, que l’on nomme maintenant spruce-beer1 . Elle se produit par la fermentation des bourgeons de sapin, mais les Acadiens y mêlaient, au moment de la cuvée, une certaine quantité de mélasse, ou même d’eau-de-vie, dont Thibaudeau, nous le savons, tenait magasin; on s’était ainsi assuré une boisson forte, parfumée, très-agréable et abondante. Les blés d’hiver furent semés sur une plus large échelle; déjà de vastes abatis avaient éclairci un grand espace autour des habitations; au milieu de ces blés naissants, on voyait encore en grand nombre s’élever les squelettes noircis des arbres que le feu avait atteints sans les dévorer entièrement. Alors comme aujourd’hui, on cultivait tout autour, sans prendre la peine de les arracher; le temps les consume
1 Diéreville.
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peu à peu; au bout de quelques années, ils succombent sur leurs racines pourries, et les uns servent de bois dé chauffage, tandis que les autres, accumulés sur les bords, forment de grossières clôtures.
En attendant cette chute définitive, leurs formes noires et décharnées se dressaient çà et là, au milieu des moissons jaunissantes, comme les spectres fantastiques des vieux génies gardiens du nouveau monde. Vaincus sous l’étreinte des hommes blancs et d’une civilisation inconnue, ces géants tordus d’épouvante et d’horreur projetaient leurs longs bras, leurs ombres menaçantes et bizarres, comme une malédiction débile, sur ces entreprises impies qu’ils n’avaient pu conjurer.
Les audacieux qui bravaient ainsi la majesté de la solitude et l’antique quiétude des forêts, n’étaient guère pourtant qu’une vingtaine de pauvres laboureurs et de chasseurs rustiques : mais ceux-ci avaient pour eux' le génie plus puissant d’une civilisation savante et industrieuse; et la simple tradition de ses enseignements leur suffisait , à eux grossiers et ignorants, pour dompter toutes les sauvageries de la nature brutale, avec quelques outils et un peu de méthode.
Dans la seule colonie de Chipody, on comptait alors dix-huit personnes : Thibaudeau père avec sa femme, une fille et quatre de ses fils, Pierre , Antoine , Michel et Charles ; Pierre, fils de Jean Brossard, André et Jacques Martin, Pierre et François Pitre, plus six engagés. Nonseulement Thibaudeau, sur sa petite colline, avait édifié son manoir en forte charpente, ses magasins et tous ses bâtiments, mais le jeune Brossard, de concert avec les frères Martin et les frères Pitre, construisaient à leur temps, sur les lots qu’ils avaient choisis, des loges ( loy liouses ) en bois brut, pi'emière ébauche d’une installation prochaine; Brossard avait choisi pour son père un
premier lot cle deux cents arpents; chacun des Martin et des Pitre en avait pris cent. Déjà on avait cueilli et battu une récolte, la seconde verdissait au soleil ; le moulin formait le fond du tableau, tandis qu’au premier plan le troupeau de vaches, déjà bien accru par les naissances, profitait des derniers pâturages de l’automne , en compagnie de plusieurs bandes bruyantes de pourceaux gros et petits.
Des amas considérables de charpentes et de madriers, sciés au moulin, s’étalaient sur le rivage, prêts à être employés ou emportés, car on pouvait à Port-Royal embarquer pour la France des bois façonnés1; les magasins, pleins de fourrages et d’approvisionnements de toute sorte, permettaient de braver sans crainte les rigueurs de l’hiver ; une seule chose manquait encore pour compléter l’installation de la colonie, c’était l’inauguration de la famille, avec son cortège de femmes et d’enfants; Tliibaudeau avait bien amené avec lui sa vieille compagne Jeanne Terriau, qui avait donné le jour à onze enfants, et qui, vigoureuse encore , présidait avec une de ses filles à l’établissement de leur ferme, de la basse-cour et de la laiterie; mais ce n’était qu’un séjour passager, et déjà même elles avaient pris les devants pour retourner à Port-Royal, afin de veiller aux intérêts de la maison; il fallait donc attendre maintenant le mariage de quelqu’un de ces jeunes gens, déjà installés dans le pays sur ces concessions territoriales, qu’ils avaient choisies et sur lesquelles ils voulaient s’établir.
Cet événement ne pouvait pas beaucoup tarder, car plusieurs d’entre eux annonçaient déjà leurs projets de mariage pour cet hiver, et comptaient à cette fin retourner à Port-Royal avec le vieux meunier; celui-ci, en effet,
1 Voir le chapitre v.
certain désormais d’avoir assis son entreprise sur des bases solides, certain même d’avoir assuré sur place, la production d’une forte partie de ses vivres, songeait à quitter Chipody, pour aller donner ses soins aux affaires de toute nature qu’il avait laissées derrière lui. Il partit donc à l’entrée de l’hiver, sur la fin de 1700, laissant sur sa ferme trois de ses fils, Pierre, Michel et Charles, avec un des Pitre et six jeunes engagés.
Rien de nouveau n’était survenu à Port-Royal : les difficultés suscitées par M. de Villieu étaient toujours pendantes, car les décisions que l’on attendait de France à ce sujet n’étaient point encore arrivées; Dcsgouttins confirma son heau-père dans ses espérances, puis celui-ci débarqua sa cargaison, car il rapportait à chaque voyage les pelleteries qu’il avait achetées, et le produit de leur vente l’aidait efficacement dans les dépenses qu’il faisait à Chipody.
On s’étonnera peut-être de voir qu’un faihle commerce, dans un canton très-restreint, pût donner des bénéfices satisfaisants dans cette entreprise coloniale, alors que de Monts, Poutrincourt, d’Aulnay, Le Borgne et tant d’autres n’avaient trouvé dans leur trafic qu’une rémunération médiocre et souvent de ruineuses déceptions, bien qu’ils eussent le monopole du commerce dans toute la contrée; mais il convient de remarquer : 1° que l’Acadie vivait désormais pour une forte part sur ses propres produits, et qu’elle était ainsi dégrevée des frais considérables que les approvisionnements de toute nature entraînaient dans le principe; 2° que Tliibaudeau, qui pourvoyait à tout par lui-même ou par les siens, opérait d’une manière moins onéreuse d’une part, et plus profitable de l’autre, que les seigneurs et les Compagnies qui présidaient aux travaux des établissements primitifs.
1701. — Aussitôt que Thibaudeau eut vaqué aux soins
XJiN'E COLONIE FEODALE.
de son débarquement, il regagna son moulin de la Prée- Ronde, où il passa l’hiver au milieu des siens, et, dès le mois de mai 1701, il expédia des munitions nouvelles à ses fils. Comme André et Jacques Martin s’étaient mariés pendant l’hiver, ainsi que Jean Pitre, ils s embarquèrent tous, avec leurs jeunes femmes, pourvus de bestiaux et d’une grande quantité d’ustensiles de ménage et de culture, pour s’installer sur les défrichements qu’ils avaient préparés l’année précédente. Cet arrivage fut une grande fête pour les gens de Chipody : chacun se mit à l’œuvre afin de faciliter l’établissement des jeunes gens; ils furent provisoirement accueillis dans le manoir de Thibaudeau, où les nouvelles épousées prirent aussitôt la charge de la basse-cour .
Jacques Martin, qui avait pris pour femme une des fdles de Jean-François Brossard, avait été accompagné par son beau-père et sa belle-mère, qui voulaient se rendre un compte exact de la situation de leur gendre, et visiter la terre que leur propre fds avait prise à rente, et déjà préparée en 1699 et 1700; ils en furent si satisfaits qu’ils marquèrent de nouveau, à quelque distance, un autre lot de trois cents arpents de terre qu’ils retinrent sous les conditions ordinaires, mais avec cette réserve « que Thi- » baudeau fût confirmé dans sa seigneurie, car ce genre de « contrat était purement réel entre le fief et le manoir » . Gomme on avait construit, l’année précédente, plusieurs logements, et que les bois de charpente, tout préparés, étaient amassés sur place, chacun fut très-promptement établi chez lui, et le cours habituel des travaux de la culture reprit activement.
Il en était de même au Peticoudiak : Blanchard avait installé ses logements et commencé ses défrichements l’année précédente; il revenait maintenant avec tout ce qui était nécessaire à son établissement; trois de ses
neveux qui l’avaient toujours accompagné dans ses expéditions, Antoine, Germain et Guillaume, fils de son beaufrère Pierre Godet le cadet1, s’étaient décidés à se fixer près de lui ; leur père lui-même était très-porté à suivre cet exemple avec toute sa famille.
Tout ce monde travailla hardiment pendant l’été, et ces efforts ne furent point infructueux, car lorsqu’ils quittèrent la rivière, à l’entrée de l’hiver, tout était prêt : les maisons grossières, mais solides, leurs étables pleines de fourrages, et des amas de bois de toute nature établis dans les cours; tout le gros outillage de la ferme était déjà façonné, charronné, disposé à entrer en œuvre. Blanchard laissa cette année, à la garde de son domaine de Peticoudiak, deux de ses fils et son gendre Olivier Daigle, avec sa femme et un petit enfant ; il n’y avait plus lieu du reste de redouter l’isolement en cet endroit, maintenant que l’établissement de Thibaudeau était régulièrement habité.
Dans la seigneurie de Chipody se trouvaient en effet : deux des fils de Thibaudeau dans le manoir paternel, avec leurs engagés; Jean Pitre, André Martin et Jacques Martin, chacun en leur maison avec leurs femmes, et chez ce Jacques Martin demeurait aussi sa belle-mère, la femme de Jean-François Brossard, qui avait voulu passer l’hiver près de sa fille récemment accouchée. Cette vaillante mère de famille, ainsi que son mari, avait été émerveillée de la beauté et de la richesse du pays; tout en y prenant une nouvelle terre, ils avaient conservé pour leur compte,
1 Voir le rapport de Desgouttins du 2 octobre 1702 et les recensements de 1686, 93, 98, etc. ( Archives de la Marine.) — Ce nom s’écrit Gaudet ou Godet , et les membres de cette Camille sont très-nombreux, non-seulement dans le Nouveau-Brunswick, mais en Canada et en Louisiane; il y avait aussi une branche métisse de cette famille sur la côte de l’Est, qui paraît dater de 1650 à 1660. {Actes de Port-Royal.)
celle que leur fils avait déjà commencé à défricher les années précédentes. Leur dessein était de le laisser sur leur terre de Port-Royal, et d’aménager pour chacun des autres fils, sur la rivière de Chipody, une ferme toute préparée pour le moment de leur mariage. Tous ces nouveaux ménages devaient ainsi se trouver groupés autour de la maison que Brossard allait fonder, et pendant deux générations peut-être on pouvait espérer en agir de la sorte1. Ainsi avaient raisonné Jean-François Brossard et sa bonne femme Catherine Richard.
Après maintes conversations et délibérations, il fut donc décidé que Catherine resterait près de sa fille et du petit enfant, pendant que Jean-François, retournant à Port- Royal, prendrait toutes les dispositions nécessaires pour transporter à Chipody le bétail , les outils , les approvisionnements destinés à la nouvelle demeure qu'ils se proposaient de fonder ; Catherine de son côté devait, avec le concours de son gendre et, au besoin, avec l’aide des Thibaudeau, améliorer les préparations déjà faites par leur fils, perfectionner le bâtiment, ramasser des fourrages, façonner des bois tle charpente, suivre et développer la culture dans les premiers défrichements déjà exécutés. C’était une femme entendue et rude aux travaux de la terre; et pendant tout l’hiver, notre digne matrone fut le centre de l’activité, de la gaieté et de la vie sociale dans ce quartier désert. Les neiges de janvier y virent pour la première fois les familles européennes rassemblées autour des àtres pétillants et joyeux du ménage domestique; c’est ainsi que finit, dans les seigneuries de Chipody et de Peticoudiak, l’année 1701.
1 Étude comparée des recensements do 1693, 1698, 1700, 1701. Nous avons pu, dans ces derniers temps, observer encore cette pratique dans plusieurs établissements nouveaux de l’Amérique du Nord.
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1702. — Les environs de Chipody et de Peticoudiak montrent encore, à l’heure qu’il est, de fort beaux restes de bois francs, mais alors tout le pays était couvert d’admirables futaies, dont les débris actuels ne peuvent donner une juste idée ; il faudrait aller, de nos jours, jusque dans le comté de Cumberland {Nouvelle-Ecosse) , pour retrouver ces grandes voûtes ombragées par le feuillage des chênes et des érables qui ornaient alors les collines des comtés de Westmoreland et d’Albert. Ces érables surtout avaient tout de suite fixé l’attention de nos Acadiens, et au printemps de 1702, tous les gens de Chipody et de Peticoudiak étaient occupés sous ces futaies aux travaux et aux joies de la sucrerie. C’est une des grandes fêtes , en effet, des populations de l’Amérique du Nord que la fabrication du sucre d’érable, et quelles que soient les traverses de bonheur ou de malheur qui aient secoué l’existence de l’homme, les enfants du Canada, de l’Acadie et de la Nouvelle-Angleterre n’oublieront jamais ces fêtes de l’érable, qui ont parsemé leur enfance de tant de joies et d’innocents plaisirs.
Au moyen d’incisions pratiquées dans le tronc des arbres, on recueille leur sève, et cette sève est placée sur un grand feu, dans de vastes chaudrons où se forme et se clarifie la liqueur sucrée; à mesure qu’elle se cuit et s’épaissit, on en extrait toutes sortes de produits variés, depuis une boisson chaude et agréable jusqu’à des tirées de bâtons souples et dorés comme nos sucres d’orge; enfin, quand le jus précieux a atteint le point voulu de densité, on le vei’se dans des moules de formes diverses, où les jeunes artistes peuvent donner carrière à leur imagination et à leur adresse; là il se durcit en refroidissant, et voilà la provision de sucre serrée pour l’année.
Nous voyons d’ici toute cette scène qui se passe en plein air, au milieu des futaies, sous les premiers effluves du printemps; elle est animée par le va-et-vient de ceux
qui cueillent la sève, par les grands feux de bivouac dispersés dans le bois, par l’émulation des cuiseurs et la naïve gourmandise des enfants, par les ris, les chansons, les clameurs de ceux qui dégustent, et il est facile de pressentir comment elle ne le cède en rien pour la gaieté à nos vendanges, qu’elle surpasse infiniment par la poésie du site et l’originalité générale du tableau.
Tel était le spectacle d’entrain rustique et de joie familiale que présentaient les collines de Chipody, lorsque Jean-François Brossard entra dans la rivière, au printemps de 1702, avec toute une cargaison de bétail, de harnais, d’outils et de provisions variés : dix bêtes à cornes, des porcs, de la volaille, deux jeunes engagés loués chez ses voisins ; tout cela fut bientôt installé et mis en place dans la ferme nouvelle, que la bonne Catherine avait soigneusement aménagée pendant l’hiver 1 . Jean-François amenait avec lui sa seconde fille Marie-Anne, et il apprit à sa femme que le mariage de leur fils ainé aurait lieu durant l’automne; il annonça aussi au manoir de Thibaudeau la prochaine arrivée du seigneur meunier; quant à lui, il se proposait de rester jusqu’à la fin d’août, pour retourner alors, avec tous les siens, assister à la noce, à Port-Royal ; mais en attendant cette tète, il voulut planter la crémaillère dans sa nouvelle demeure, dès le surlendemain de son arrivée, et il donna un grand banquet dans lequel il réunit toute la colonie, avec quelques chefs des Malécliites.
Un mois après environ, une seconde barque atterrit sur ce rivage; c était le vieux Thibaudeau qui venait visiter son fiel, accompagné, lui aussi, de sa femme, de plusieurs de ses entants et de deux jeunes garçons, qui venaient
1 Consulter et comparer les recensements et les relevés des bestiaux. de 1698 à 1701.
LE MEUNIER THIBAUDEAU
prendre la place de deux de ses engagés dont le temps allait expirer. Quoiqu’il fût déjà pressé par l’âge et encore très-inquiet du résultat de ses démarches et de ses espérances, il avait voulu néanmoins visiter ce vaste domaine qui lui était cher à tant de titres, et qui lui avait déjà coûté tant de travail, tant d’argent et tant de soucis. Ses deux fds, Pierre et Charles, qui avaient hiverné dans le manoir, l’attendaient, et il fut reçu en véritable seigneur : Jean-François Brossard, bien qu il fut en quelque façon son compère, se reconnaissant censitaire du fief, vint, en tête de tous les hommes, le complimenter; trois sauvages qui étaient avec eux lui présentèrent des colliers de porcelaine, et quand il parcourut les sucreries, partout on lui présenta la tirée d’honneur, avec force clameuis et coups de fusil. Comme il redescendait la côte, il alla jusqu’à son moulin, qui formait l’établissement le plus éloigné sur le haut de la rivière; il le visita avec soin et ordonna en connaisseur les réparations à faire, soit dans la \oie d’eau, soit dans le mécanisme; de là, s’asseyant sur un rocher qui dominait le moulin , il put embrasser d un coup d’œil toute cette colonie qui lui devait 1 existence.
Bien que son âme fût assombrie par les difficultés contre lesquelles il luttait, et par les dernières nouvelles qu’il rapportait de Port-Royal (la guerre était sur le point d’éclater entre la France et l’Angleterre), il sentit s éveiller en lui l’émotion d’une juste fierté et se ranimer tous les rêves de ses espérances. Autour de son manoir, il voyait déjà s’élever cinq fermes; plusieurs grands hangars étaient en outre dispersés dans les terres. Le bétail, l’épaisse verdure des blés, les feux de la sucrerie, le mouvement des travailleurs, le bruissement de la chute d’eau, jetaient sur tout le paysage une vive animation qui remuait le cœur du vieillard; ces établissements progressaient a vue d’œil, tout ce monde était heureux, et c’était lui, un
pauvre homme sorti cl’un sillon de la terre, qui à force de travail, d’économie, d’intelligence et d’activité, avait créé la vie et la fécondité au milieu du désert; c’était à lui que chacun de ces jeunes ménages devait son bonheur et ses espérances, et si la France, agrandissant son domaine, étendait la patrie jusque sur ces côtes, n’était-il pas un des instruments utiles de cette grande œuvre?
Il se revoyait dans un horizon lointain, lui simple garçon de ferme du Poitou, quittant le foyer paternel entouré d’une famille trop nombreuse, n’ayant pour toute fortune que son courage et sa bonne humeur, avec un petit paquet au bout de son bâton; il s’était engagé à la Rochelle au service de Le Borgne, alors que celui-ci tâchait de faire valoir la succession de d’Aulnay ; il se rappelait avec tressaillement les premiers écus qu’il avait serrés sur ses gages; il comptait alors retourner au pays rejoindre son vieux père! Mais il fît connaissance de Jeanne Terriau; son patron lui offrit une concession de terre dans la seigneurie, il savait la terre fertile, il se sentait laborieux et entreprenant, il tenta la fortune, et la fortune lui sourit. Tout ce qui l’entourait en ce moment lui rappelait les souvenirs de cette époque : ce pauvre ménage qu’il façonnait lui-même et qu’il installait avec sa femme, dans la loge qu’il avait construite; les travaux si rudes qu’ils avaient supportés ensemble durant les premières années ; le strict nécessaire dont il fallait se contenter, et la douce confiance de leur affection mutuelle, qui les avait soutenus dans ces épreuves.
Combien était différente aujourd’hui la situation de ceux qui s’établissaient dans la contrée ! Il s’était créé de grandes ressources en Acadie, le bétail et les provisions abondaient, les parents pouvaient maintenant venir en aide à leurs entants, et tous ces pionniers qui travaillaient sous ses auspices trouvaient encore, dans les grandes dépenses qu’il
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faisait sur sou fief, un subside précieux qui facilitait leur établissement.
Ces pensées, le ramenant naturellement sur sa propre famille, le rappelèrent bientôt à un grand projet qu’il avait en tête, et qui était même un des principaux motifs de son voyage : il s’agissait de marier son fils Pierre, celui qui depuis trois ans conduisait l’exploitation de la seigneurie; il songeait à le marier à Marie- Anne Brossard, la propre fille de ce Jean-François Brossard qui venait, nous le savons, dans le dessein bien arrêté de se fixer à Ghipody avec toute sa famille.
Le jeune Thibaudeau était laborieux, très-rangé, d’allure un peu sévère, et le père avait résolu de le placer définitivement à la tête de ses affaires en ce canton. Cinq années plus tôt, s’il eût obtenu tout de suite la concession de ce fief, il fût venu sans aucun doute s’y installer lui-même ; mais aujourd’hui il sentait plus lourdement le poids des ans ; sa santé commençait à s’ébranler, et, quelle que fût l’issue de ses instances, il ne pouvait plus penser à venir résider à demeure dans sa seigneurie ; mais il entrait dans ses plans que ce fief, s’il l’obtenait, ne fût point partagé : il voulait l’attribuer à un seul de ses fils. Déjà il avait établi aux Mines, vers 1G90 (dans un temps où il ne songeait pas encore à prendre de seigneurie), l’ainé de tous, qui se nommait aussi Pierre 1 ; s’il avait choisi celui-ci pour Clnpody, bien qu’il ne fût que le quatrième fils, c’était à cause de son caractère, qui lui semblait plus propre que celui des autres à remplir le rôle qu’il lui destinait; il avait en outre placé près de lui, et comme sous sa tutelle, le septième et dernier: de ses fils, nommé Charles, afin qu’il pût trouver facilement près de son frère un établissement convenable dans ce canton nouveau.
1 Voir les recensements de 1693; 1701 et 1707.
Voyant donc le père Brossard déterminé à se fixer avec tous les siens à Chipody, il avait pensé, non sans raison, que rien n’était plus convenable, pour consolider la situation de son fils, que son union avec la fille de ce riche habitant, qui allait devenir le doyen d’àge de la seigneuiie, en meme temps que le plus notable de ses censitaires. Déjà les préliminaires de cette union avaient été posés entre les deux familles, et, tout en regagnant le manoir, Tliibaudeau, roulant ces projets dans sa pensée, résolut d en pi esseï la réalisation. Ta vieillesse venait, il ne voulait pas se laisser surprendre par le risque des événements, ni par les faiblesses de l’àge. Au point où en étaient les choses, ce ne fut point une besogne difficile : au commencement de juin, Pierre Tliibaudeau et Marie-Madeleine Brossard furent fiancés, et l’on convint qu’aussitôt après la saison des travaux, les deux familles se rendraient à Port- Royal, pour faire consacrer leur mariage.
Tliibaudeau avait aussi amené avec lui , cette année 1702, quelques passagers pour Peticoudiak ; c’étaient deux neveux du futur seigneur de ce lieu qui avaient épousé ses deux filles. Quant au chef de la colonie, Guillaume Blanchard, le père de ces deux jeunes femmes, il n’avait pu les accompagner et venir visiter son manoir et ses terres, mais il envoyait à sa place ses deux fils puînés Antoine et Jean; leur barque les conduisit directement dans leur rivière, où les attendait Daigle, leur beau-frère, qui avait passé là l’hiver avec tous les siens. Ges deux établissements de Chipody et de Peticoudiak présentaient alors un noyau de population déjà considérable, dont l’état suivant donnera une idée précise :
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