HOMMES ET FEMMES
Enfants.
Chevaux.
Vaches.
Moutons.
Porcs.
CH IPOD Y
Pierre Thibaudeau — Jeanne Terriau. . .
4 garçons — 4 engagés — 3 métis. . . .
Jean-François Brossard — Catherine Ri-
André Martin — Edrnée N .
Jacques Martin — Madeleine Brossard. .
Jean Pitre — Anne Commeaux .
Pierre Pitre — Marie Martin .
IJ
IJ
Germain Savoye, ses deux fils, et Julien Lord, passagers à Cliipody .
PETICOUDIAK
Jean et Antoine Blanchard .
Olivier Dai^le — Jeanne Blanchard^ avec
Antoine Gaudet — Anne Blanchard. . .
Germain Gaudet — Élise Blanchard. . .
Yt
Il s’y trouvait donc, au printemps de 1702, 48 habitants, dont 3 métis engagés, 3 chevaux, 47 bêtes à cornes, 24 moutons et G't porcs.
Pendant tout l’été, les deux petites colonies se visitèrent souvent, et se réunirent quelquefois; c’était plaisir de voir, les dimanches, toutes ces jeunes femmes, au bras de leurs maris, se promenant dans les prairies si fraîches de ces vallées, pour se rassembler le soir sous les auspices de la mère Brassard, dont la verte vieillesse et l’intarissable entrain jetaient une animation toujours nouvelle au milieu de ces scènes de bonheur; sa fille, pleine de gaieté comme elle, mais encore rougissante dans ses émotions virginales, recevait les compliments et confidences de son fiancé, le grave Thibaudeau, grand garçon de belle prestance, mais dont le naturel sérieux imprimait à sa tendresse une certaine dignité mélancolique. A la suite de ces veillées, les jeunes garçons de Ghipody allumaient de grandes torches de résine et reconduisaient les gens de Peticoudiak jusqu’à leur rivière, en chantant de vieux noëls ou quelques gais refrains; mais on ne se séparait point avant que le vieux Thibaudeau n’eût présidé à la prière du soir, en donnant à l’assistance sa bénédiction de patriarche et de seigneur.
Ce dernier avait depuis longtemps réexpédié sa barque à Port-Royal; en homme prudent et qui voyait arriver la guerre, il avait fait acheter, aussi bien à Boston qu’aux navires qui venaient de France, des outils, du fer, de la poudre, quelques étoffes et des marchandises de troque, afin d’assurer l’approvisionnement de sa seigneurie , si les événements venaient à interrompre pour longtemps les relations; ce chargement lui parvint dans le mois de juin. Il le fit placer de son mieux dans ses magasins et dans le manoir; mais il avait eu soin aussi, durant ce dernier séjour, de faire ébaucher au milieu des futaies
qui couronnaient les terres hautes, à deux lieues environ de la rivière, derrière une petite crique qui la protégeait, une forte bâtisse en grosses pièces de bois brut, où l’on pût serrer les marchandises en cas d’alerte, et où chacun pût en même temps mettre à couvert ses objets les plus précieux; cette loge, commencée sous sa direction, devait être terminée pendant l’hiver.
Sur cette barque était aussi revenu Pierre Pitre, qui avait été se marier à Port-Royal, et un habitant nommé Germain Savoye, accompagné de deux de ses fds; il y avait déjà longtemps que ce Germain Savoye était tenté de suivre la fortune de Thibaudeau. Il venait donc visiter la contrée et il en fut charmé; il désigna même les lots où il désirait plus tard voir s’établir ses enfants ; mais les circonstances s’opposèrent à la réalisation de ce désir, et c’est seulement huit ou dix ans après, que toute cette famille put venir se fixer sur ces côtes, où ses descendants devaient ensuite se répandre en si grand nombre 1 ; on peut penser combien ces nouveaux venus furent alors cordialement accueillis et festoyés par tous les colons.
La récolte du foin a toujours été une grosse affaire dans ces grandes vallées, et encore aujourd’hui on expédie chaque année vers la Nouvelle-Angleterre des navires entièrement chargés de foin; en 1702, la fenaison devint l’occasion d’une fête en l’honneur de Thibaudeau : quand tout fut fauché, ramassé en meules et presque rentré, la dernière voiture, attelée de quatre bœufs, fut ornée de fleurs et de feuillages; le vieux meunier, encore vigoureux malgré ses soixante-quatorze ans, se hissa au sommet avec sa femme et sa future belle-fille; toute la jeunesse, hommes et femmes, se groupa autour du chariot, tandis
1 Recensements de Cliipody en 1752. [Archives de la Marine.)
que Jean-François Brossard et Germain Savoye, les doyens d’âge , se mettant à la tête des bœufs , ouvraient la marche. Le cortège arriva ainsi jusqu’au manoir, riant, chantant , folâtrant et poussant des hourras ; là on rencontra sur le seuil la mère Catherine Brossard, toute parée et toujours joyeuse; elle se répandait en compliments et montrait, avec force gestes, une grande table dressée sur l’herbe, où tout le monde devait se réunir pour le banquet du soir.
Le soleil, quoique déjà sur le penchant, était encore dans tout son éclat, le paysage resplendissait de vie, la voiture, que le soleil prenait de flanc, était enveloppée de ses rayons dorés, et les cheveux demi - flottants du patriarche, légèrement agités par le zéphyr, brillaient sous cette lumière en reflets argentés. Ce vieux pionnier aux habitudes rustiques, d’un caractère rude et peu familier avec les délicatesses du sentiment, se trouva pourtant ému par cette scène; en remerciant ses enfants, ses amis, ses censitaires, il jeta un long regard fier et satisfait sur toute cette œuvre qui était la sienne, les larmes le gagnèrent avec une sorte de mélancolie. Prévoyait-il alors que, dans cette fête sans lendemain, il donnait sa bénédiction dernière aux hommes et aux choses de ce pays, qu’il ne devait plus revoir?
Peu de jours après, le petit bâtiment étant prêt à mettre à la voile, Thibaudeau s’embarqua avec sa femme, son fils Pierre, les Brossard, sa bru future et les Savoye, pour Port-Royal, où ils arrivèrent au commencement d’août 1702. La première nouvelle qui frappa leurs oreilles en débarquant fut la déclaration de guerre entre la France et l’Angleterre; loin d’ébranler leurs projets, cette nouvelle confirma leur résolution ; on bâta les préparatifs du mariage, et un mois ne s’était pas écoulé depuis leur arrivée que les deux jeunes époux reprenaient
la mer (septembre 1702) ; le père Brossard et sa femme, qui venaient de marier leur fils aine, se joignirent à eux, et ils partirent pour Cliipody emportant, les uns et les autres, mille vœux et mille témoignages d’amitié des habitants de la vieille seigneurie, dont la moitié étaient leurs parents ou leurs alliés.
Ces mariages avaient répandu dans tout Port-Royal une atmosphère de fête et de bonne amitié dont M. de Villieu profita pour faire à Thibaudeau et à Blanchard des offres de compromis qu’il eût peut-être été sage à ceux-ci d’accepter; il consentait au nom de M. de La Vallière à agréer leurs conditions premières, c’est-à-dire à les reconnaître comme propriétaires non-seulement des terrains qu’ils avaient défrichés, délimités et occupés, mais même de la totalité des rivières et des vallées auxquelles ils prétendaient, s’ils voulaient admettre M. de La Vallière pour leur seigneur dans ces mêmes cantons. Un bruit avait couru en effet que le conseil du Roi confirmerait les pionniers dans leur possession, et M. de Villieu cherchait sans doute à prendre les devants, pour sauvegarder au moins les apparences. Cet arrangement, certes, eût été très-raisonnable pour toutes les parties : puisque les pionniers eussent conservé le domaine utile de tout le territoire, en laissant à M. de La Vallière, avec quelques redevances médiocres, le titre de seigneur, qui pour eux n’était encore qu’une expectative incertaine. Mais Thibaudeau, qui déjà était un peu grisé par le rôle important qu’il jouait à Cliipody et même à Port-Royal, se laissa dominer par des motifs de vanité plus que par la saine raison; il refusa le compromis et entraîna dans son refus Blanchard et Godet.
1703. — Cet arrêt, du reste, sur lequel chacun basait des présomptions aventurées, n’était pas encore rendu. Ce ne fut que le 20 mars 1703 que le Conseil d’État
confirma les habitants de l’Acadie dans la possession des établissements qu’ils avaient formés sur les rivières Chipody, Peticoudiak et autres, mais avec cette réserve encore menaçante : « sans rien juger au fond sur les droits seigneuriaux réclamés par M. de La Vallière1 » . La nouvelle de ce jugement mit un peu de joie au cœur de Thibaudeau et de ses amis ; mais son gendre Desgouttins, le commis de la marine, sentait fort bien qu en réalité cette décision ne résolvait rien; ce dernier renouvela donc immédiatement, et avec une pressante insistance, la demande qu’il avait déjà faite du titre seigneurial de Chipody et Peticoudiak, pour son beau-père et pour Guillaume Blanchard. Cette demande put même être expédiée tout de suite, car, malgré la guerre qui régnait entre la France et l’Angleterre, les communications étaient encore à peu près libres sur la baie Française et sur les côtes de 1 Acadie; nous savons même, par une lettre de Desgouttins, que l’on put aller de Port-Royal à Cbipody non-seulement pendant l’année 1703, mais encore au commencement du printemps de 1704, époque où Tbibaudeau et Blanchard expédièrent des barques chargées de munitions diverses vers leurs établissements respectifs.
Dans ces petites colonies, toutes choses marchaient à souhait; nos jeunes familles prospéraient. Pendant les années 1703 et 1704, on vit s’installer quatre nouveaux ménages : un des fils de Guillaume Blanchard s’étant marié à Port-Royal, alla se fixer à Peticoudiak, dans le manoir paternel; un des engagés de Tbibaudeau, nommé Lanaux, épousa une jeune métisse, et deux des métis employés habituellement au manoir se marièrent également dans les tribus voisines, en restant attachés au domaine avec leurs
1 Arrêt du Conseil d’État du 29 mars 1703, mentionné dans l’arrêt du 2 juin 1705. ( Appendix .)