UN E CO LO N IE F KO D ALE
des trappeurs, des commerçants arriver de temps en temps du Canada, soit par les navires qui trafiquaient sur le golfe Saint-Laurent et la baie Verte, soit par la voie de terre, en compagnie des sauvages, dans quelque hasardeuse excursion.
De cette façon, il se maintint à Chipody et à Peticoudiak, de 1705 à 1715, une population moyenne de cinquante à soixante-quinze âmes, dont les quatre cinquièmes étaient de sang européen. Ces courageuses familles de pionniers restèrent ainsi échouées sur ces côtes désertes, longtemps seules et sans autres recrues que quelques engagés de hasard. Ce ne fut que bien plus tard que Guillaume Blanchard fit occuper par ses plus jeunes fils les terres qu’il s’était assurées, ainsi que les habitations où demeuraient déjà ses fils aînés, ses gendres et deux de ses fils à Peticoudiak; alors aussi vinrent en même temps qu’eux à Chipody les Savoye, les Levron, les Préjean, les Hébert, les Saulnier, etc., qui déjà avaient exploré le pays avec Thihaudeau et qui, en 1750, s’y trouvèrent en si grand nombre 1 .
Tel fut le résultat de cette courageuse et féconde entreprise, conçue par quelques pauvres laboureurs acadiens livrés à leur propre initiative et à leurs seules ressources ; contrariés par les circonstances et par les hommes, ils ne la conduisirent pas moins à bonne fin, sans éclat et sans emphase, à force de patience, de travail, d’économie et de résignation : ils n’avaient aucune de ces qualités brillantes qui souvent restent stériles, mais ils possédaient toutes ces vertus modestes que dédaigne le vulgaire, et qui constituent cependant, pour le commun des hommes, les seules forces solides et fécondes.
1 Recensements île Chipody, Peticoudiak et Memerancooke, en
LE MEUNIER TH1BAUDEAU
En rassemblant les éléments épars de l’histoire de ce vieux meunier qui agissait comme un seigneur, en cherchant à reconstruire ce caractère singulier et vigoureux, combien de fois nous nous sommes reportés à ces paroles si profondes d’un des publicistes les plus éminents de ce siècle, M. Leplay :
« Les autorités sociales appartiennent à toutes les classes,
« aux paysans comme aux grands propriétaires. Toutes « se reconnaissent à une aptitude saisissante : dans le « cercle de leur influence, elles résolvent sûrement le u grand problème qui consiste à faire régner la paix publi- « que et la prospérité sans le secours de la force. Pour u atteindre ce but, elles emploient toutes les mêmes u moyens : elles donnent le bon exemple , en inspirant à ii leurs serviteurs, à leurs ouvriers et à leurs voisins le n respect et l’affection. »
Et, cependant, qu’il nous soit permis d’ajouter ici une réflexion bien simple. Rien de plus digne d’éloges, certes, que les généreuses entreprises de ces hardis pionniers; mais ces colonies si curieuses ne pouvaient suppléer en rien aux colonies primitives que fondèrent les gentilshommes venus d Europe , escortes de leuis tenancieis. C’est ici que se montre sur le vif l’infériorité numérique des établissements français : ils ne s’accroissaient que par leur propre fonds. Ni Thibaudeau, ni Mathieu Mai tin, ni Bourgeois, n’étaient en situation d’aller en France recruter, à leurs frais, des familles d’ émigrants; ils offraient d’excellents instruments pour le développement de la population existante, mais insuffisants pour l’accroitre par l’immigration.
Quoi de plus facile pourtant, pour le gouvernement français, que de retrouver des gentilshommes, ou même des bourgeois riches, qui eussent suivi l’exemple de Poutr incourt, de Razilly, de d’Aulnay et de tant d’autres qui
se distinguèrent au Canada ! La race n’en était pas perdue. Avec la promesse de quelques faveurs, de quelques titres, cela eût suffi; et, lors même qu'il eût fallu y joindre quelque assistance pécuniaire, la charge pour le Trésor eût été encore bien légère, en comparaison du profit. D’autre part, eût-il donc été difficile de ramener en France des hommes comme Thibaudeau, qui, parmi leurs parents, leurs anciens compagnons , auraient facilement trouvé de nouvelles familles pour les associer à leur fortune, s’ils eussent été aidés par l’État?
Mais, dès le commencement du dix-huitième siècle, les idées et les sentiments étaient déjà bien changés. La cour de France, loin de pousser la noblesse à l’espiit d’entreprise, ne tendait qu’à l’énerver. Les simples particuliers eux-mêmes, du haut en bas de la nation, tous enivrés des fruits, nouveaux pour eux, d’une civilisation raffinée, s’imprégnaient peu à peu des idées et des habitudes qui devaient caractériser ce siècle fatal, et ils préparaient le déclin de la société française, par une légèreté spirituelle, imprévoyante et stérile. Le gouvernement français ne songeait guère alors à accroître la population de ses colonies; il ne pensait même pas à protéger les progrès laborieux qu elles accomplissaient par leur propre vertu.
L’entreprise de Thibaudeau n’était elle-même que la continuation de celles qui avaient créé Beaubassin et les Mines. Elle présageait sans aucun doute aux Acadiens un développement énergique et rapide; mais que pouvait-on en attendre? Elle n’était appuyée par aucune immigration française, et elle se trouva tout de suite paralysée par le renouvellement des hostilités, que nous allons raconter.
Cette nouvelle guerre fut infiniment regrettable sous tous les rapports : en ce moment , les Acadiens étaient entraînés de toutes parts, par un vif esprit d’entreprise, vers un mouvement d’expansion actif et fécond. Trois
LE MEUNIER THIBAUDEAU
ans après le commencement de la guerre, en 1707, la population de la colonie dépassait dix-huit cents âmes, dont voici l’état détaillé1 :
Hommes.
Fem mes.
Total.
Bêtes
à corues.
Bêtes
à laine.
Porcs.
Fusils.
Port-Royal. . .
Les Mines. . .
Beaubassin. . .
Chipody. . . .
Fiefs épars. . .
Total. . . .
Si nous considérons à part les seigneuries des Mines, nous voyons donc qu’en six années leur population et leur richesse en bétail s’étaient augmentées d’un tiers ! Cette plantureuse colonie s’étendait maintenant dans les vallées de neuf rivières : les trois rivières de Sainte-Croix, de l’Ascension et de Keneskoët à Pigiguit; la rivière de la Grand’Prée, centre delà colonie; celle des Gaspareaux; celle des Canards; la rivière de Saint-Antoine; celle des Vieux-Habitants, et celle de Cobeguit.
Les immigrants commençaient à arriver de France en nombre un peu notable; par suite de leur affluence, la population de Port-Royal s’était accrue d’un cinquième,
1 Recensements de 1706 et divers documents épars aux Archives.
malgré les émigrations dirigées sur les autres seigneuries ; l’Acadie tout entière comptait quatre cents âmes de plus qu’en 1701, c’est-à-dire un quart en sus : encore dix années de paix et de travail, cette population se fût élevée à trois ou quatre mille âmes, réparties en dix ou douze groupes autour de la baie Française, et l’Aeadie, avec un peu de secours, eût pu défier les efforts de l’Angleterre; mais les événements se précipitaient, plus rapides encore que ses progrès, et cette dernière guerre devait ravir définitivement à la France ce fleuron de sa couronne 1 2 .
1 On trouvera à V Appendix (fin du 2e volume) les documents •qui nous ont fourni les éléments de ce récit :
1° Dans la série n° 2, la correspondance de Desgouttins, où il faut consulter spécialement les lettres : du 1er novembre 1699, du
2 octobre 1702, du 29 novembre 1703, et les arrêts de 1703 et 1705.
2° L’extrait d’un mémoire sur l’Acadie, concernant la Prée- Honde; paraissant être de 1690; catalogué n° 63.
3° Série n° 3, acte de décès de Thibaudeau, 26 décembre 1704, dans le premier registre des actes de Port-Royal.
4° Série des recensements. Consulter ceux de 1671 à 1703; c’est de là que, par une série d’observations comparées, nous avons fait sortir les filiations, les émigrations, les distributions de familles; c’est par là aussi que nous avons établi la quantité de bestiaux, dont les émigrants pouvaient disposer.
La colonie acadienne avait été la première établie dans l’Amérique septentrionale : c’est en 1604 que les premières constructions furenL érigées. Mais les Anglais ne tardèrent point à suivre la trace des Français; parti de Londres en décembre 1606, John Smith débarqua en 1607 sur les côtes de la Virginie avec cent six colons, et forma à Jamestown une plantation qui devait être le noyau de ce grand peuple des États-Unis parvenu, en deux cent soixantequinze ans, à un si haut degré de puissance.
Les Français, de leur côté, sous la conduite de Cham plain, un des anciens compagnons de MM. de Monts et de Poutrincourt, procédèrent en 1608 à une nouvelle installation, à Québec, sur les bords du Saint-Laurent; et pendant que les colonies françaises et anglaises traversaient péniblement l’époque laborieuse de leurs débuts, les Hollandais vinrent occuper en 1623 l’île de Manhattan (aujourd’hui New-York) ; ils y créèrent une colonie qui devint promptement florissante, mais que les Anglais annexèrent aux leurs en 1664. Enfin en 1620 commença à se produire le grand exode des puritains anglais vers les côtes du Massachusetts, au nord de la colonie hollandaise et au sud de la baie Française, qui baignait l’Acadie. Lord Baltimore et ses Irlandais fondèrent la colonie du Maryland en 1634, et les Suédois occupèrent les rives de la
Delaware en 1638. Il s’établit donc ainsi sept colonies européennes, dans l’Amérique du Nord, durant la première partie du dix-septième siècle.
Le développement de ces colonies fut très-variable, et les Français, qui avaient été les permiers en date, laissèrent longtemps leurs établissements languir dans une sorte d’abandon. À cette époque, on ne pouvait trouver que deux courants d’idées propres à entraîner sur les côtes de l’Amérique une masse d’émigrants laborieux et sociables. Les unes étaient les idées féodales et familiales, que nous avons signalées dans l'introduction, et dont on reconnaît facilement l’influence sur l’esprit de beaucoup de gentilshommes colonisateurs. Les autres étaient les idées religieuses, qui, dominant les consciences, pouvaient déterminer un grand nombre de familles à se transporter dans les pays nouveaux, afin d’y fonder, loin d’un monde corrompu (suivant la locution du temps), des cités modèles, soit pour y réaliser un idéal doctrinal, soit pour y propager le christianisme, en convertissant les indigènes; nous possédons aussi plusieurs exemples de ce mode de colonisation.
Malheureusement la cour de France commença, dès le règne de Louis XII, à exercer une funeste influence sur la noblesse française; attirés parle luxe, les divertissements et les intrigues de palais, les gentilshommes les plus entreprenants et les plus intelligents se concentrèrent de plus en plus autour du trône. La noblesse, c’est-à-dire la tête du monde féodal, s’énerva insensiblement par cette concentration ; l’esprit chevaleresque disparut, ainsi que le goût des créations lointaines et des hardiesses généreuses; de sorte que les promoteurs d’émigration devinrent rares et que les colonies rencontrèrent peu d’appui et peu de ressources .
D’autre part, le courant religieux, qui revêtit en Angle-
terre un caractère de fanatisme rigide et d’exaltation paissante, aurait pu, sous d’autres formes, donner à la France des instruments utiles de colonisation : l’élément pi'otestant eût volontiers alimenté une émigration libre 1 2 ; tandis que les Ordres religieux eussent pu, en d’autres contrées, fournir à la colonisation des cadres et une organisation vigoureuse. Si l’on eût voulu se servir de ces forces toutes préparées, si on leur eût seulement accordé une pleine liberté d’action, il n’est pas douteux, d’après les entreprises rudimentaires tentées par les Jésuites, par quelques communautés de femmes , et surtout d’api’ès l’exemple des Sulpiciens de Montréal, que les Ordres monastiques ne se fussent jetés, et même avec une grande ardeur, dans la carrière colonisatrice s .
Mais si l’on craignait de voiries huguenots se constituer un centre, même hors de la France, on appréhendait tout autant de donner trop d’indépendance et de force aux Ordres religieux; on leur reprochait, dès cette époque, un grand esprit d’envahissement, et l’on redoutait, à tort ou à raison, de leur donner trop de puissance. C’est ainsi que par une politique ombrageuse on écarta, on répudia même, des éléments de colonisation d’une grande valeur; on préféra ne rien faire et conserver sans émigrants, sans population, sans force, des établissements débiles et stérilisés. Tel est malheureusement l’effet des passions trop vives de notre tempérament français; et aujourd’hui, comme autrefois, nous préférons souvent ne rien faire, au déplaisir de voir faire les choses les plus utiles par ceux dont la contradiction nous offusque. Certes, tout ressort que l’on emploie recèle un danger : il faut pourtant
1 Weiss, Histoire des réfugiés protestants.
2 Histoire de la Sœur Bourgeois et de la colonie de Ville-Marie, par l’abbé Fai lion.
savoir s’en servir, sinon à force de prudence on demeure impuissant !
Au début de cette histoire, nous avons signalé un exemple notable de cette jalousie mesquine et énervante, dans l’incident de madame de Guerclieville et des Jésuites en 1612 ; si Biencourt eût accepté franchement leur concours, l’expédition d’Argall eût sans doute échoué, et, lors même qu’elle eût partiellement réussi, il est bien certain que la puissante Compagnie ainsi que ses amis n’eussent point délaissé les débris, encore vivaces, qui restèrent de la colonie de Port-Royal. Qu’arriva-t-il de Poutrincourt abandonné à lui-même? Il mourut pauvre, impuissant, et les colons acadiens restèrent après lui, pendant dix-sept ans, sans appui, sans direction, dans un état presque désespéré. Une société religieuse au contraire ne meurt point, et avec ses missionnaires elle eût constamment soutenu, ravitaillé, développé la colonie, comme le firent les Sulpiciens à Montréal et les puritains à Boston, avec une si merveilleuse persévérance. Dès lors la fortune de la France, consolidée à son début dans le nouveau monde, eût été entièrement changée, et elle eût exercé une influence considérable jusque sur ses affaires européennes.
Mais ces réflexions et ces regrets rétrospectifs, quoique pleins d’enseignements, doivent être laissés bien loin derrière nous, dans les horizons du passé. Constatons seulement qu’en France, à partir du dix-septième siècle, les classes élevées perdirent promptement le goût des créations et des entreprises lointaines, tandis que les forces religieuses furent annulées par la méfiance gouvernementale et les préjugés du temps. L’Acadie ne reçut même pas 400 colons immigrants, de 1630 à 1710; le Canada, mieux protégé contre l’ennemi, et moins oublié de la métropole, en vit arriver 5,700; le résultat de cette immigration si faible donnait en 1706 dans l’Acadie 1,600 habitants, et dans
le Canada 17,400; soit, pour la population totale de la Nouvelle-France, 19,000 âmes, ce à quoi il faut ajouter une garnison régulière de 5 à 700 hommes au Canada, et de 150 hommes en Acadie. Telle était la situation de la Nouvelle-France vers l’époque à laquelle nous sommes parvenus.
Or les colonies anglaises, qui bordaient les nôtres au sud, présentaient en ce même temps un tout autre aspect : après avoir absorbé successivement les établissements suédois et hollandais, elles possédaient déjà plus de deux cent soixante mille colons. Dès le principe, des masses d’émigrants avaient afflué sur ces rivages ; non pas que le gouvernement anglais se fût montré plus actif et plus intelligent que le gouvernement français : il avait aussi entièrement abandonné le peuplement des colonies à l’initiative privée; mais, tandis que l’influence fâcheuse de la cour de France débilitait la noblesse, les gentilshommes et les riches négociants de l’Angleterre établirent résolument des fiefs coloniaux nombreux et importants; et tandis que les préjugés de nos légistes et de nos idéologues, paralysaient parmi nous l’essor de l’élément religieux, on se garda bien, en Angleterre, de tomber dans une pareille faute.
Quoique les fanatiques sectateurs du Covenant inspirassent aux politiques du temps des appréhensions bien autrement fondées que ne pouvait l’être en France la crainte des huguenots et de l’esprit monastique, on leur laissa le champ libre, et ils jetèrent, dans le cours de vingt années, vingt-sept mille immigrants sur les côtes du Massachusetts, du Connecticut et de Rhode-Island. D’autre part, les cavaliers, les seigneurs de la Virginie, du Maryland, de la Caroline, recrutèrent quarante mille colons, et quand les Anglais s’emparèrent des manoirs hollandais de Manhattan (New-York), on y comptait déjà trois à quatre
mille âmes \ Il n’y a donc point lieu de s’étonner qu’en 1706 il se trouvât dans les colonies anglaises deux cent soixante mille habitants*, c’est-à-dire une population treize fois plus forte que celle de la Nouvelle-France.
Bien loin d’avoir à s’étonner d’un tel résultat, on doit se demander, d une part, comment la disproportion n’était pas plus foi te, et d autre part, comment les colonies fiançaises avaient pu subsister jusque-là, sans succomber sous l’hostilité de voisins si puissants.
Les colonies anglaises avaient reçu en effet seize fois plus d’immigrants que les nôtres, savoir : dans la Virginie, Maryland, Caroline, 40,000; dans la Nouvelle-Angleterre’ 27,000 de 1620 à 1640, plus 20,000 de 1640 à 1710; si l’on y joint les colons hollandais de l’État de New-York et les émigrants anglais qui les rejoignirent après la conquête, on atteint facilement le chiffre de 96,000 immigrants. En s’appuyant sur une pareille base, les colonies anglaises en 1706, au lieu de 260,000, auraient donc dû compter 320,000 âmes, si leur progression eût été propoi tionnelle à celle des Canadiens et des Acadiens. Nous signalons cette différence; nous en donnerons tout à l’heure les raisons.
Mais ce qui est bien plus surprenant encore, c’est de voir cette faible population de la Nouvelle-France se maintenir contre les attaques répétées de voisins si puissants. Ces deux colonies, de races, d’habitudes et d’intérêts si contraires, se montrèrent animées en effet d’un esprit de rivalité aussi constant, aussi acharné que leurs métropoles respectives. Pendant cent cinquante ans, les luttes incessantes, l’hostilité de plus en plus violente qui régnèrent entre ces deux peuples, présentent à peine quel-
1 Carlier, Histoire des peuples américains. — Cadillac, Mémoire manuscrit. (Archives.)
5 Bancrofft. - Hildreth. - Humphrey, etc. - Carneau.
ques éclaircies; or on voit la Nouvelle-France résister non-seulement jusqu’en 1710, mais pendant encore un demi-siècle le Canada se soutint, et se soutint victorieusement, jusqu’à ce que les Anglais fussent devenus en 1760, par suite de leur immigration toujours croissante, vingt fois plus nombreux que les Français. Quand on étudie les péripéties de cette lutte, on se demande donc naturellement comment nos colons ont pu repousser, pendant un si long laps de temps, de si furieuses attaques, malgré tous les désavantages du nombre, de la richesse et du climat.
Cette considération est d’autant plus embarrassante que la position seule de la question semble contredire, dès le premier abord, les opinions généralement adoptées sur la supériorité des colonies anglaises, tant dans le personnel de leurs colons que dans les institutions qui les régissaient; et cette question est d’autant plus délicate pour nous en particulier, que nous avons été comme beaucoup d’autres séduit par les illusions du succès et de la fortune ; nous avons cru en un temps aux qualités supérieures de la société et de l’organisation anglo-américaines, et dans un précédent ouvrage nous avons plusieurs fois adopté et soutenu cette thèse.
Cependant voici un fait incontestable : c’est que les petites colonies françaises, qui ne comptaient encore que 16,000 âmes en 1700 et 19,000 en 1706, avaient su résister depuis leur origine aux colonies anglaises, qui en 1706 possédaient 260,000 habitants. Était-ce le concours des armées de la métropole qui leur donnait cette force? Non; la garnison française, même en temps de guerre, était illusoire. Cependant, seul et sans appui, le Canada put dominer longtemps encore après 1 700, jusqu’en 1760, toutes les attaques, les intrigues et les invasions par lesquelles il fut assailli avec une animosité sans exemple. Non-seulement il résista, mais presque toujours il fut vain-
queur; il se défendait en se faisant redouter, et l’on peut dire que les Canadiens, en 1760, ne succombèrent qu’épuisés par leurs propres victoires !
Cette difficulté s’impose, il faut l’expliquer ; déjà no us en avions été frappé sans pouvoir bien la résoudre; mais, depuis lors, un séjour prolongé aux États-Unis et une étude plus approfondie de la formation et de l’histoire des colonies anglaises ont tellement modifié nos idées piemières sur la société et les institutions américaines, que cette explication nous paraît beaucoup plus aisée; seulement, nous allons nous trouver dans une situation tout inverse de celle que nous avions occupée pi ecédemment . au lieu du travail facile et toujours attrayant qui chemine côte à côte avec les idées communément répandues, nous voilà réduit au rôle laborieux et ingrat de contredire et de remonter le cornant de l’opinion publique.
Ce rôle, nous l’acceptons néanmoins avec résolution, puisqu’il s’agit de la vérité et de la justice ; nous rendons hommage, certes, à la moralité vigoureuse des puritains, que nous estimons au plus haut degré; nous apprécions à une juste valeur les vertus spéciales de la liberté; mais il est difficile de ne pas reconnaître devant l’évidence des faits que ces circonstances n’ont exercé qu’une influence bien médiocre sur le succès final des Américains dans cette lutte. Malgré tous leurs mérites publics et privés, ils eussent succombé, s’ils n’eussent été soutenus par l’énorme multitude du nombre ; les Canadiens se montrèrent constamment plus forts comme individus, et supérieurs comme peuple aux Anglo-Américains : il est donc important d’analyser et d’exposer les raisons de cette situation anormale, imprévue, inexplicable au premier abord. Ces raisons proviennent toutes d’une supériorité morale et intellectuelle qui compensait pour les uns la supériorité matérielle des autres.
En réalité, les Français de la Nouvelle-France, quels que soient les préjugés sur ce sujet, l’emportaient sur leurs adversaires par leurs aptitudes physiques, par leur intelligence, par leur énergie et par leur habileté ; c’est là qu’est la solution commune des deux problèmes que nous avons posés plus haut; voilà pourquoi le croit naturel des Anglo- Américains se trouvait relativement inférieur à celui des Franco-Canadiens, et pourquoi ceux-ci, malgré leur faiblesse apparente, eurent constamment le dessus dans les guerres qu’ils soutinrent contre ceux-là. C’est ce que nous allons tâcher de démontrer.
Premièrement. L’immigration et la progression. — Si nous jetons un coup d’œil sur l’immigration anglaise en Amérique, nous y trouvons ce fait singulier, c’est qu’autant elle fut excellente dans le premier âge de leurs colonies, autant elle devint vicieuse et détestable sur la fin du dix-septième siècle. Les puritains furent conduits dans la Nouvelle- Angleterre par les mobiles les plus élevés, les plus désintéressés de l’esprit et du cœur; ces familles, qui spontanément et dans le but de fonder des communautés religieuses conformes à leurs convictions, s’établirent sur les côtes du Massachusetts, possédaient une moralité et une énergie intérieure qui les soutinrent dans les épreuves du début, et qui les gardèrent en même temps contre les excès et le désordre; leurs coreligionnaires qui vinrent successivement se joindre à eux trouvaient un accueil fraternel et empressé; dans ces conditions, la société nouvelle offrait les meilleures garanties de conservation matérielle et morale ; la transplantation des familles s’opérait le moins durement et le moins laborieusement possible. Ils n’allaient chercher dans le nouveau monde ni les richesses, ni le plaisir, ni les satisfactions de la vanité ou de l’ambition, et ils rencontrèrent cependant sur leur route la foi’ce et la prospérité; ils ne venaient pas comme des vagabonds,
sans famille, sans mœurs, entraînés par le désordre d’une vie déclassée ; leurs femmes et leurs enfants se serraient autour d’eux, comme une aide et une consolation dans les traverses; une religion sincère, une foi ardente leur donnaient ce courage moral qui résiste mieux encore à la misère que l’énergie matérielle. Aussi un de leurs chefs, Winthrop, écrivant en Angleterre, trouvait-il cette phrase admirable : « Quelles que soient les misères que nous a avons à supporter, nous jouissons ici de Dieu et de « Jésus-Christ; n’est-ce pas assez? Je remercie Dieu de « tant me plaire ici, et le remercie encore d’y être venu,
« et je n’aurais pas changé de résolution, même si j’avais « pu prévoir toutes ces afflictions, car jamais je ne me <( suis senti si heureux d’esprit1 ! » C’est ainsi que se créent les grandes choses; ils n’avaient songé qu’à établir de petites communautés ferventes, rigides; ils mettaient leur bonheur dans cette sévérité même d’une vie modeste, et il se trouva qu’ils fondèrent une société riche et une nation puissante.
Leurs familles se multiplièrent d’une façon prodigieuse, et, malgré les pertes et les souffrances qui furent, durant les premières années, le résultat d’une certaine gaucherie de l’esprit et du corps, ils formaient presque la moitié de la population anglo-américaine en 1706, bien qu’ils eussent reçu à peine le tiers des immigrants venus d’Angleterre en Amérique, et bien qu’ils eussent eux-mêmes envoyé de nombreux colons dans les provinces du Sud.
Dans ces dernières provinces, l’immigration, pour être moins excellente, n’en eut pas moins ses bons jours; dans la Virginie et dans le Maryland, on vit des gentilshommes, des négociants, amener avec eux leurs tenanciers ou des familles choisies avec soin, pour les établir sur leurs fiefs
’Bancrofft. — Hildreth. — Carlier.
et sous leur patronage. Cette immigration fut encore souvent fort bonne ; mais on ne saurait en dire autant du recrutement des engagés célibataires , qui dans ces colonies formèrent promptement la majorité des immigrants. Ce recrutement, qui s’opérait d’abord directement par les seigneurs, pour le peuplement de leurs seigneuries, tomba bientôt dans le domaine commercial. Les capitaines de navires engageaient, moyennant une prime, des hommes cjui consentaient a aller travailler dans les colonies, en aliénant d’avance leurs services pour un temps déterminé (de trois à cinq ans) ; en arrivant en Amérique, les capitaines se remboursaient de leurs primes et de leurs frais de transport en cédant aux colons leurs contrats d’engagement, avec un certain bénéfice. Tant que ce transport d’engagés fut très-limité, il ne présenta que des inconvénients médiocres; l’appcât du gain étant minime, les capitaines n’enrôlaient guère que ceux qui se présentaient spontanément ; mais les profits étant devenus assez considérables pour que le trafic des engagés prit des proportions toujours croissantes, il ne tarda pas à en sortir de trèsfàcheux excès.
On enlevait dans les ports de mer des enfants de quatorze ou quinze ans, et même des valétudinaires; on embarquait tous les vagabonds et repris de justice, qui sentaient le besoin de s’éloigner des lieux où ils étaient trop connus1, et sur les côtes du nouveau monde, la vente de ces contrats, qui souvent n’étaient que fictifs, offrait un spectacle encore plus révoltant : c’était en réalité l’organisation de la traite des blancs, en une servitude temporaire; de là à la traite des nègres pour une servitude indéfinie, il n’y avait qu’un pas; il fut promptement franchi.
« En 1619, dit Hildreth, il arriva en Virginie douze
1 Carlier. — Bancrofft.
u cents immigrants ; il y avait parmi eux cent vagabonds ou « repris de justice qui furent vendus comme les autres, et « aussi vingt nègres qui furent amenés et vendus par « un capitaine hollandais : c’étaient les premiers! » Voilà comment s’opéra la transition.
On enrôlait aussi et même on enlevait quelquefois des jeunes filles qui se vendaient très-bien en Virginie : en 1620, un premier convoi de quatre-vingt-dix jeunes filles, recrutées par un capitaine adroit et industrieux, fut vendu à raison de 100 livres de tabac par tete; un exemple si profitable fut promptement suivi, et l’année suivante une nouvelle cargaison atteignit les prix de 1 50 li\ i es de tabac par tête de fille.
Le gouvernement anglais, éclairé par ces habiles manœuvres, songea alors à se débarrasser de ses prisonniers de toute nature, en réalisant un double bénéfice : en les déportant, en effet, on s’épargnait les frais de leur entretien, et en vendant leurs services à titre d’engagement, on se procurait de 1 argent. Ces envois furent fréquents, et cette déportation des criminels conduisit bientôt, par extension, à la déportation de tout ce qui était qualifié prisonnier ; on joignit aux prisonniers ordinaires les prisonniers politiques, et les dissensions civiles de l’Angleterre devinrent une des sources les plus importantes qui alimentèrent l’immigration d’Angleterre en Virginie; commerce honteux qui s’étendit peu à peu dans les autres colonies, et jusque dans la Nouvelle-Angleterre :
« Ce trafic d’hommes de race anglaise devint si commun, » que non-seulement les Écossais faits prisonniers à la » bataille de Dumbar furent expédiés en Amérique pour « y être réduits en servitude, mais encore les royaux qui ii tombèrent au pouvoir des parlementaires à la bataille » de Worcester, ainsi que les chefs de l’insurrection de u Pcnruddor, furent embarqués pour les colonies. En
« Irlande, les exportations de catholiques irlandais étaient « nombreuses et fréquentes, et accompagnées de traite- “ ments si cruels, qu’ils le cédaient à peine aux atrocités « de la tiaite africaine. Ln 1685, près de mille prisonniers, « compromis dans l’insurrection de Monmouth, furent con- « damnés à la déportation; et aussitôt plusieurs hommes « influents à la cour se disputèrent cette proie, comme une « marchandise de grand profit 1 . »
Ce fléau d’une immigration mercantile, forcée, détestable, s étendit bientôt partout, jusque sur les rivages de la Nouvelle-Angleterre elle-même, où la colonisation anglaise, qui jusque-là avait donné d’excellents résultats comme moiabte, put un tout autre caractère. Il est vrai que cette influence fut en partie la cause de cet accroissement si prompt de la population anglo-américaine ; mais cette promptitude eut sa compensation dans l’affaiblissement matériel et moral, qui en résultait sous d’autres rapports : cette grande multitude d’hommes subissait des déchets considérables après son débarquement; la colonisation anglaise ne fut obtenue, comme certaines victoires, que par un sacrifice énorme de vies humaines; déportés par force ou par ruse, et brutalement vendus à des mai très grossiers, ces engagés étaient traités d’autant plus mal que les colons les considéraient comme le rebut de l’humanité. La mortalité était donc grande parmi eux; beaucoup ne se mariaient point et vivaient dans le libertinage. Ce furent là les causes de cette disproportion, que nous avons signalée, entre le croit naturel des Anglais et celui des Français en Amérique.
Il venait moins d’émigrants, il est vrai, au Canada; mais la population établie se multipliait plus régulièrement et plus vite; cette lenteur dans le peuplement était sans
1 Carlier. — Bancroft.
aucun doute regrettable, surtout pour les intérêts français ; mais en se plaçant à un point de vue plus élevé, plus général, ce grand retard était moins préjudiciable que la précipitation inconsidérée des Anglais. 11 en est ainsi, du reste, dans presque tous les progrès sociaux; rien 11e remplace l’influence du temps pour la qualité de l’œuvre, et mieux vaut encore une extrême lenteur qu xine extrême
promptitude .
Un autre résultat plus fâcheux encore de cette vicieuse immigration fut d’altérer la virilité, les qualités sociales et le caractère de haute moralité que présentaient les colonies primitives; cette société en devint moins forte, moins intelligente, moins propre aux grandes choses. Enfin nous ne pouvons pas quitter ce sujet sans faire remarquer avec quelle légèreté et quelle ignorance on attribue communément à l’habileté et à l’activité du gouvernement an¬
glais le développement si prompt des États-l nis ; ce qu il y eut de bon dans cette nombreuse immigration fut tout à fait indépendant de son action et de ses calculs, tandis (j ue tous les mauvais éléments qui la corrompirent furent directement le fruit de ses vices et de sa sottise. Si, dans l’histoire de nos colonies, on retrouvait souvent la trace de pareils abus et de désordres si détestables, Dieu sait quels flots d’imprécations on eût dépensés en cette matière ! Et cependant la colonisation anglaise a été portée aux nues, par ces mêmes idéologues qui eussent prodigué leurs malédictions emphatiques et déclamatoires contre le gouvernement français.
Pour nous, nous conclurons plus simplement que le gouvernement français eut grand tort de ne point profiter des ressorts puissants qu’il avait sous la main pour activer l’immigrai ion; mais nous trouvons le gouvernement anglais bien coupable, non-seulement d’avoir toléré, mais plus encore d’avoir suscité cette traite odieuse des blancs,
COLONIES Fil A N ÇA1 SES ET ANGLAISES.
qui devait conduire à la traite des noirs, et vicier dans leur source les qualités précieuses dont cette société nouvelle avait été dotée à son berceau.
Secondement. Nous devons maintenant appeler l’attention sur la différence d’activité, d’aptitude, d’intelligence et d’énergie, qui donnèrent alors aux Canadiens-Français une grande supériorité sur leurs voisins. Une telle assertion peut aujourd’hui nous sembler étrange ; mais au seizième et au dix-septième siècle, elle eût paru fort naturelle.
Nous ne voyons aujourd’hui les Anglo-Américains et les États-Unis qu’à travers le mirage de leur progression extraordinaire et de leur merveilleuse fortune; nous admirons l’audace qui leur est venue avec l’habitude du succès; mais l’ Anglo-Saxon de 1050 à 1750 était très-différent de celui d’aujourd’hui.
Très-religieux, très-timides, même dans la Nouvelle- Angleterre, plus vertueux peut-être et plus réellement sociables que leurs descendants, il faut avouer pourtant que rien n’était moins audacieux ni plus casanier que les pioneers anglais de cette époque : leur esprit, pourvu de peu d’initiative, était faible et timide; impropres à manœuvrer au milieu des sauvages , peu habiles dans la formation des nouveaux établissements, nous les voyons partout, dans leurs débuts, aussi bien au Nord que dans le Sud, succomber en masse sous le coup des privations, des souffrances, de la misère, contre lesquelles ils ne savaient ni se précautionner ni se défendre ; ils possédaient moins d’esprit de ressource, moins de hardiesse, moins de ressort que les Canadiens et les Acadiens; pour apprécier toutes ces différences à leur juste valeur, il suffit de parcourir leurs chroniques primitives, les lamentations des Pèlerins, les désastres de la Virginie, et de les comparer avec les Mémoires de Champlain, les Chroniques de Montréal par
l’abbé. Faillon, et surtout avec ces récits naïfs et énergiques de Lescarbot, dont nous avons donné quelques extraits.
« Si l’on compare le colon français et le colon anglais » du dix-septième siècle, ce rapprochement donne lieu à U un nouveau contraste : le colon anglais était principalea ment dominé par l’amour de la liberté et la passion du u commerce et des richesses, lous les sacrifices poui « obtenir ces trois objets, vers lesquels ses pensées ten- « daient sans cesse, étaient peu de chose pour lui, car en a dehors il ne voyait que ruine et abjection... Les Cana- (( diens, peuple de laboureurs, de chasseurs et de soldats, aies Canadiens eussent triomphé , quoique plus pauvres,
« s’ils avaient été seulement la moitié aussi nombreux a que leurs adversaires ! Leur vie à la fois insouciante et u agitée, soumise et indépendante, était plus chevaleres- « que, plus poétique que la vie calculatrice de ces deru niers. C’étaient des chercheurs d’aventures, courant u après une vie nouvelle, des vétérans brunis par le soleil i< de la Hongrie et qui avaient pris part aux victoires des « Turenne et des Coudé; c’étaient des soldats qui avaient « vu fléchir, sous le génie de Luxembourg, le lion britan- « nique et l’aigle autrichien. La gloire militaire était leur « idole, et, fiers démarcher sous les ordres de leurs seiu gneurs, ils les suivaient partout au risque de leur vie, pour « mériter leur estime et leur considération. » (Gauneau.) Ajoutez à tout ceci un esprit viril, une intelligence prompte et étendue, et vous aurez complété le portrait des Canadiens.
Malgré leur grand nombre et les centres considérables qui se formèrent tout de suite à Boston, à New-Haven, à Providence, etc., les Américains n’aimaient point à s’écarter de la proximité de la mer ; on peut dire même qu’ils redoutaient non-seulement les établissements, mais les exclusions dans l’ihtérieur. Jusqu’en 1764, époque de lacoloni-
sation du Kentucky, aucune de leurs colonies ne se hasarda loin du littoral ; c’est tout au plus si l’on entrevoit çà et là, dans leur histoire, quelques expéditions commerciales ou militaires, traversant les montagnes Bleues et atteignant furtivement, à peine, les lacs inférieurs Ontario et Érié. Le Mississipi, les grands lacs occidentaux, et à plus forte raison les prairies et les plaines de l’Ouest, n’étaient connus des Anglais que confusément, par l’écho des relations françaises ; cette ignorance casanière survécut môme à la conquête du Canada 1 * 3 ; on peut donc considérer les Allé— ghanys comme ayant été pendant cent cinquante ans la borne de leur horizon, ultima Tluile!
Les Franco-Canadiens, au contraire, se montrent tout de suite pleins d’entrain et de hardiesse, disons même aventureux à l’excès; ils étendirent dès l’abord leurs investigations et leurs opérations jusqu’à l’extrême Ouest. Champlain visitait les grands lacs avant qu’aucun Anglais eût songé à perdre de vue le rivage de la mer; en 1660, nos traitants de pelleteries et les coureurs de bois parcouraient déjà tous les ans, et en grand nombre, ces contrées reculées ; en 1680, ils exploraient en amont et en aval la vallée du Mississipi, et ils établissaient partout des postes de commerce, dont la série échelonnée finit par relier le Canada et la Louisiane4; les travaux des missionnaires sont encore bien plus surprenants, si on les fait entrer dans les termes de la comparaison, puisque dès 1625 nous voyons des moines récollets pénétrer dans les forêts de l’intérieur, seuls, sans appuis d’aucune sorte, connaissant
1 The ‘ Pioneer Hislory of Illinois, l>y John Reynolds, p. 41 et 47. — Journal de V expédition de Rogers sur Détroit, en 1763. — Lire aussi la Relation originale de l' expédition de Lewis et
Clarke dans l'Illinois en 1775.
3 Garneau, Histoire du Canada. — Ferland, idem. — Vauban,
les Oisivetés.
à peine quelques mots des langues indiennes, et parcourir par terre, de tribu en tribu, les montagnes sauvages qui séparent l’Aeadie du Canada. Quand un de ces prêtres audacieux, le P. Druillètes, vint à Boston en 1650, le pasteur anglais Elliott, qui s’occupait des Indiens du Massachusetts , fut saisi d’étonnement et de respect, en voyant ce missionnaire « qui parlait les langues sauvages aussi h bien que les indigènes; qui avait passé plusieurs hivers h dans les cabanes enfumées des Oumamioucks et des a Papinachois, à trois ou quatre cents milles des liabita- « tions françaises; qui venait de traverser d'épaisses et h interminables forêts, et dont l’habit ainsi que 1 équipage h le rapprochaient plus d’un sauvage que d’un Français « de médiocre condition » . Elliott se prit d’affection pour lui, et par une « contradiction étrange, ce ministre qui , u au conseil des Elders, prohibait les prêtres catholiques a sous peine de mort, voulait le retenir pour qu’il passât u l’hiver avec lui 1 2 ».
Quoi qu’il en soit et pour conclure, il y a un fait incontestable et péremptoire qui tranche la question qui nous occupe, c’est que, en 1740, alors que l’intérieur de ce vaste continent était presque inconnu des Anglo-Américains, les Canadiens avaient fondé depuis quarante, cinquante et soixante ans, pour le soutien et le développement de leurs opérations commerciales, plusieurs colonies, à cent, deux cents et jusqu’à quatre cents lieues de la mer dans 1 intérieur du continent : telles étaient Frontenac, Détroit, Micliillimakinac, la baie Verte, Vincennes et les colonies si curieuses et si peu connues de l 'Illinois, qui datent de 1680% et dont les premiers registres de baptême et de mariage sont de 1695.
1 Beamish, page 114. — Ferlant!, page 391 à 395.
2 Broadlieatl, Documents de Paris. — Dillon, Histoire de l’In-
Cependant à cette époque (1740) les Anglo-Américains comptaient déjà 800,000 âmes, et recevaient chaque année de nombreux (‘migrants, tandis que les Canadiens n’étaient que 43,000 et ne recevaient de la métropole que des renforts insignifiants. Telles étaient néanmoins l’activité et la hardiesse de ces derniers, qu’ils offrirent alors de jeter 3,000 colons à Détroit, pour dominer tout l’intérieur du continent, si le gouvernement français voulait, pour compenser ce vide, faciliter l’envoi d’une nombreuse immigration française au Canada1. Si ce plan aussi intelligent qu’audacieux eût été agréé, il est probable que jamais les Anglais n’eussent conquis nos colonies !
Les Français du Canada présentaient donc, dans leurs explorations et dans leurs entreprises, une perspicacité, une résolution, un esprit de ressource auxquels les Anglo- Américains étaient complètement étrangers; il est facile dès lors d’apprécier comment l’action, les défrichements et la population se développèrent et se répandirent, toute proportion gardée, dans le Canada, avec infiniment plus de rapidité et d’intensité que chez les Anglo-Américains. Enfin, si l’on tient compte de la quantité d’immigrants que recevaient l’un et l’autre pays, le calcul nous démontre en outre que les Canadiens se multipliaient plus vite que les Américains, malgré la dispersion et la déperdition considérables qu’entraînait le commerce des fourrures dans les solitudes de l’Ouest, et c’est encore ce que l’on peut observer aujourd’hui®.
diana. — Smith, Histoire du Wisconsin. — Reynolds, Pioneers of Illinois. — Rameau, Notes sur la colonie du Detroit. — Archives de la Marine. — Actes de l'église de Kaskaskias. — Actes de l’église de Sainte-Anne au Détroit.
1 Mémoires et lettres de M. de La Galissonnière. ( Archives de la marine.')
s Les États reçurent, de l’année 1600 à 1700, plus de 100,000 émigrants; de 1700 à 1750, ce nombre fut dépassé; le Canada et
Dans tout ceci, où voit-on la supériorité du colon anglais , et quel est celui de ces deux pionniers de la société chrétienne qui nous semble le mieux doué pour porter dans le désert la civilisation et le progrès?
Troisièmement. Etait-ce donc par l’organisation sociale que les établissements anglais l’emportaient sur les colonies françaises? Certes, sur quelques points, la condition des Anglais était préférable, mais sous d’autres rapports ils étaient moins bien partagés, et la balance finale, ainsi que nous le verrons, n’est peut-être pas celle que l’on présume communément. En tout cas, il est fort douteux, aujourd’hui, que ces circonstances sociales ou politiques aient exercé l’influence exagérée qu’on leur a attribuée , sur la fortune des Anglo-Américains et sur la chute du Canada. Si les Canadiens, en effet, eussent été aussi nombreux que leurs adversaires, ils eussent conquis toutes les colonies anglaises dès les premières années du dix-huitième siècle ; et si les Anglo-Américains n’eussent jamais reçu plus d’immigrants que le Canada, ils n’auraient pas encore aujourd’hui franchi le premier versant des Alléghanys ; c’est ce que nous allons montrer dans les pages qui suivent.
Chacune de ces deux sociétés possédait en réalité des qualités et des défauts qui lui étaient propres, sous des formes variées, et dans l’une et l’autre se rencontrent des abus considérables, dont les plus grands n’étaient peutêtre pas ceux dont on parle le plus. Que n’eût-on pas dit, en eftet, et que ne diraient pas aujourd’hui nos déclama-
l’Acadie reçurent 6,000 émigrants durant la première période et 4,000 pendant la seconde, c’est-à-dire le vingtième de l’immigration américaine. Or, en 1750, les États-Unis comptaient 1 million d’âmes, et la population française du Canada, de l’Acadie et des colonies dispersées dans le Far- West atteignit alors 75,000 habitants. — Voir les recensements divers, et notamment le tome IV du recensement canadien de 1871.
tears et nos sophistes, s’il s’était produit dans nos colonies le dixième des excès dont l’immigration a été entachée dans l’Amérique anglaise? Cela s’est vu une fois chez nous, en Louisiane, mais ces excès se sont reproduits cent fois dans les États, et cela a duré plus de cinquante ans.
Le fond de la question est celui-ci : dans la situation prédominante de nombre, de puissance, de richesse, <{u une émigration surabondante et des circonstances fortuites avaient créée dans les colonies anglaises ; celles-ci ont-elles profité de ces avantages pour développer une société plus policée, mieux ordonnée, plus intelligente, plus expansive dans ses progrès et ses établissements ? Ontelles joui d’une plus grande harmonie à l’intérieur, montré plus de virilité et de puissance à l’extérieur, produit plus de richesses par leur travail ?
Certes, les Américains l’ont emporté dans ce dernier article, de même que dans le commerce, et encore cette supériorité n’est-elle pas entièrement le résultat de leur propre génie, car il faut tenir compte des facilités de toute nature qu’une population plus considérable leur a fournies dès le principe, pour les opérations du grand commerce et pour l’établissement de l’industrie. Mais leur société était-elle plus policée, mieux ordonnée, plus intelligente? Il est permis d’en douter, surtout sur ce dernier point, car les Canadiens possédaient, dès 1675, deux excellents collèges de hautes études, l’un à Québec et l’autre à Montréal, qui à cette époque étaient infiniment supérieurs à celui de Harvard dans le Massachusetts ; quant à l’ignorance de la Virginie, elle fut, jusqu’à la révolution de 1774, proverbiale chez tous les Anglais, et Berkeley, leur gouverneur, disait en 1650 : « Nous n’avons dans la colonie ni écoles libres ni imprimeries, et j’espère que nous n’en aurons pas d’ici à trois siècles. »
Le hasard nous a transmis à ce propos un témoignage
précieux à conserver et à reproduire ; c’est celui de Kahn, naturaliste suédois , qui fut envoyé pour étudier la flore américaine vers 1750. Tout en étudiant les plantes, ce savant ne laissait pas que d’observer les hommes ; il se loue beaucoup de l’accueil qu’il reçut des Yankees, mais il déplore en même temps chez eux la grossièreté et la vulgarité de l’intelligence : il considère la population canadienne comme très-supérieure : « J y rencontrais, dit—
« il, des conversations beaucoup plus satisfaisantes et d un « ordre plus élevé ; les âmes y sont plus ouvertes aux » choses de la science et de l'esprit, les fonctions intellec- « tuelles s’y montrent plus délicates, les connaissances « plus variées, etc., etc. » L appréciation de ce savant distingué a d’autant plus de valeur, qu il était à la fois très-compétent et très-impartial; nous nous croyons donc autorisé à répéter après lui, que parmi les Canadiens le développement intellectuel l’emportait sur celui des Yankees :
Yankees doodle but Smart.
Chacun de nous voit ses qualités s’adapter graduellement au but qu’il poursuit : or, dans leur éducation, les Français trouvaient, en une proportion plus raisonnable, ces éléments supérieurs et généraux de l’instruction humaine, qui élèvent l’âme et élargissent les horizons de l’esprit.
Enfin cette société a-t-elle montré plus de virilité et de puissance à l’extérieur? C’est ici surtout que se manifestent, par l’infériorité visible des Anglo-Américains, les résultats logiques des observations que nous avons énoncées plus baut : ces colons, moins entreprenants, moins alertes, moins intelligents que les Canadiens, devaient être nécessairement hors d’état de lutter contre eux, homme pour homme et à égalité de forces; or cette présomption logique s’est réalisée en effet si complètement
dans les faits que, malgré le nombre considérable et disproportionné des Anglais, ils ont eu presque constamment le dessous dans leurs luttes continuelles contre les Canadiens. Déjà vaincus par ceux-ci en 1690, ils réunirent, pour attaquer l’Acadie de 1705 à 1707, trois armées successives qui furent battues ; puis une quatrième en 1710, laquelle ne put être victorieuse qu’en enrôlant deux fois plus de soldats que le pays ne contenait d’habitants ; ils se trouvèrent du reste partout, à cette époque, refoulés par les Canadiens, et l’on vit ce spectacle étrange d’un petit peuple de dix-huit mille âmes repoussant une nation de deux cent soixante mille habitants, envahissant celle-ci au contraire, et maintenant pendant plusieurs années toutes les frontières sous le régime de l’épouvante et de la terreur, de telle façon qu’il s’en fallut de fort peu que la moitié des colonies anglaises ne fût subjugée à cette époque 1 * .
En 1744 survinrent une nouvelle guerre et de nouvelles défaites pour les Anglais, partout où les Canadiens se mesurèrent contre eux. Mais ce fut surtout dans la dernière de ces guerres, en 1756, que la supériorité des Canadiens se montra avec évidence. Pendant trois années, les Anglais subirent des défaites désastreuses, effroyables. Dans leurs armées, ils étaient trois, quatre et cinq contre un ; leur population était seize fois plus nombreuse que celle du Canada*, et cependant, si l’État de New-York ne fut pas envahi et conquis en 1758, après la bataille de Carillon, cela tint uniquement au petit nombre d’hommes dont pouvait disposer le général français 3.
Enfin on vit se renouveler, la quatrième année, le phé-
1 Mémoire du chevalier de Callières. ( Archives de la marine .)
s Franlilin, cité par Garneau, t. II, p. 220.
3 Dussieux, le Canada sous la domination française. — Garneau, etc., etc.
nomène singulier que présenta en 1710 la conquête de l’Acadie : les Anglo-Américains mirent sur pied des armées qui, toutes ensemble, étaient plus nombreuses que la population totale du Canada. La petite armée des Français, décimée par quatre années de victoires, ne recevant aucun renfort de la métropole, réduite à cinq ou six mille hommes, fut attaquée par soixante-dix mille soldats; elle ne put résister à ce flot d’envahisseurs; c’est ainsi que notre dernière colonie fut conquise !
Voilà les faits saillants et extraordinaires qui dominent la situation et l’histoire des deux peuples; voilà comment il se fait que, pendant soixante ans, un petit peuple dont la population a varié de 18,000 à 70,000 âmes, a pu résister à l’ambition ardente et à la haine acharnée d’une nation qui, dans les mêmes temps, comptait de 260,000 à 1,200,000 habitants!
Résumons-nous ici : 1 explication de ces victoires et de cette glorieuse résistance s’établit facilement pour tous ceux qui étudient sérieusement l’histoire de l’Amérique; elle serait comprise de même par tout le monde dès la première vue; si nous n’avions pas l’esprit obscurci et aveuglé par la séduction du succès et par les passions politiques, qui nous dominent depuis un siècle, avec leur cortège inévitable de préjugés, auxquels il est difficile de se soustraire. En réalité, l’histoire nous montre que les colons français étaient :
Plus vigoureux de corps, plus énergiques d’esprit et plus ingénieux que leurs voisins; ils étaient même, ce qui heurte bien plus encore l’opinion commune, plus entreprenants et plus intelligents; leur société était plus virile.
Plus entreprenants, car, abandonnés et délaissés parla métropole, sans direction et sans secours, c’est par leur esprit d’entreprise que, s’étendant dans l’intérieur dès l’origine, ils s’assurèrent une grande influence sur les sau-
vages, et une situation topographique prédominante; c’est en effet par cette expansion bien calculée qu’il leur fut possible de cerner en réalité les frontières anglaises , avec un très-petit nombre d’hommes, en multipliant leurs points d’attaque. Cet avantage de position, dû à leur habileté autant qu’à leur génie audacieux, était décuplé, dans son effet utile, par la prodigieuse mobilité de leurs mouvements.
Ils étaient plus intelligents , car ce fut par la supériorité de leur intelligence qu’ils surent se concilier l’alliance des sauvages et dominer autant que possible leur esprit inconstant et vagabond ; ce furent eux qui imaginèrent, avec une merveilleuse sagacité, ce genre de guerre que seuls ils surent manier, où l’on combinait l’élément européen avec l’élément indien, en tirant un parti ingénieusement calculé de la furie désordonnée de ceux-ci et de la solide discipline de ceux— la. Lnfin, s il est un point où éclata surtout leur intelligence, ce fut dans la juste appréciation de la topographie et des circonstances locales qui les entouraient, dont ils tirèrent constamment un si excellent parti ; c’est par là qu’ils parvinrent à se soutenir dans leur défense et à faciliter leurs attaques. La sûreté et la rapidité du coup d’œil, l’habileté des combinaisons, la promptitude de la résolution, l’énergie de l’action ne le cédaient en rien, chez eux, à la vigueur du tempérament, à la souplesse du corps, à la sobriété et à la rusticité des habitudes. Le travail de l’intelligence se joignait donc à l’œuvre de la nature pour former en ce pays une race d’élite à laquelle rien n’a manqué, excepté la fortune, et le concours de la mère patrie !
Victrix causa diis plaçait, s cil vida Catoni!
Il faut bien vraiment que ces gens-là aient été de notre sang et de notre parenté, pour que nous les ayons ainsi
méconnus; nous sommes les derniers à nous apercevoir de leur gloire et de leur héroïsme, alors qu’il n’est pas une petite peuplade dans le monde, luttant pour la patrie ou la liberté, à laquelle nous n’ayons prodigué le lyrisme de notre sympathie et la pompe de nos dithyrambes. Les Américains ne s’y trompaient point, et le très-clairvoyant Franklin disait en 1755 : « Tant que le Canada ne sera pas conquis, il n’y aura ni repos ni sécurité pour nos treize colonies. » Il avait raison; mais quel aveu dans la bouche de cet homme, dont les compatriotes étaient vingt contre un vis-à-vis des Canadiens 1 2 ! Ceux-ci cependant furent abandonnés par la France, tandis que ce même Franklin fut porté en triomphe dans les rues de Paris et dans les salons de Versailles.
Mais nous sommes ainsi faits, que nous passons à chaque instant d’un chauvinisme absurde au besoin ridicule de fronder tout ce qui se fait chez nous ; dès qu’il s’agit surtout de louer les gens qui flattent les passions et les préjugés à la mode du jour, nous foulons aux pieds sans hésiter nos ancêtres, nos frères, et à plus forte raison nos cousins ! On sympathisait alors avec les États-Unis, avec les lois et la société américaines : telle était la mode, et pour y satisfaire, contre vents et marées, en dépit de la vérité historique, de l’équité et du patriotisme le plus simple, on jeta par-dessus bord les malheureux Canadiens, sans môme les examiner s !
1 Franklin, cité par Garneau, t. II, p. 220.
2 Non-seulement on perdit le Canada sans regret en 1763, mais, sous l’influence néfaste des mêmes hommes et des mêmes idées, on dédaigna de le ressaisir en 1778; le 6 février de cette année, M. de Vergennes avait la galanterie un peu naïve de promettre à Franklin, cet ennemi mortel et hypocrite du nom français, de « renoncer à toute prétention sur le Canada, si l’on voulait bien accepter 1 alliance de la France » . Les États-Unis nous firent alors la grâce d’accepter nos soldats et notre argent. Ah! Franklin savait
Que pourrions-nous ajouter maintenant? Il nous semble que pour déployer une résistance si extraordinaire, avec si peu de soutien au dehors et si peu de ressources chez eux, malgré la rudesse du sol et du climat, il a fallu que ces Acadiens et ces Canadiens possédassent plus de ressort, plus de savoir-faire et plus d’énergie que leurs riches et puissants ennemis ; il leur a fallu plus d’habileté dans le maniement des circonstances et dans le groupement des hommes, plus de valeur propre en chaque individu et dans l’ensemble de leur société. Nous l’affirmons, mais les faits l’affirment encore avec bien plus de puissance que notre faible voix, car toute leur histoire ne serait qu’un impossible roman, s’il n’en eût point été ainsi !
Cependant nous irons plus loin, nous demanderons à tout lecteur impartial, qui aura étudié le mémoire de M. de Callières en Ifi89 et celui de d’Iberville en 1702* , à quiconque aura lu le livre si remarquable de M. Dussieux sur la guerre de 17 44, et sur la guerre de Sept ans qui la suivit2, nous lui demanderons de se poser ces questions dans son esprit : Que fût-il arrivé en 1690, en 1706, en 1756, si les Canadiens, au lieu d’être un contre vingt, eussent été seulement un contre cinq, ou si même la France eût secondé leur vaillance et leur habileté par un 8000111’? convenable? On ne peut se faire d’illusion à ce sujet : les États du Nord eussent difficilement échappé à une occupation au moins partielle.
Que fût-il donc arrivé si les rôles eussent été renversés,
bien que les États-Unis étaient perdus si, après leur scission avec l’Angleterre, le Canada eût été de nouveau réuni à la France; mais M. de Vergennes jouait le rôle de M. Dimanche ; « Vous me faites trop ci' honneur, monsieur, de vouloir bien emprunter mon argent ! »
Voir Corn élis de Witt, Vie de Washington, p. 138, et Claudio
Jannet, les États-Unis contemporains.
1 Mémoires manuscrits, aux Archives de la marine. — Garneau.
s Dussieux.
et si les Canadiens eussent été plus nombreux, ou même simplement égaux en nombre aux Anglo-Américains? On peut affirmer sans crainte que leurs colonies n’eussent pas vécu vingt ans, côte à côte avec le Canada, sans être absorbées par lui. Où donc était l’intelligence et l’énergie si vantées des colons anglais? Où trouve-t-on dans tout ceci matière à ces louanges exagérées et emphatiques, qui ne tiennent compte que des résultats sans vouloir étudier les circonstances ni les causes? Où sont donc les effets de cette influence souveraine des institutions et des lois? et si cette influence est réellement si grande, où se montre donc la supériorité des institutions et des lois, dans les colonies anglaises?
Que de préjugés et de présomptions légères! Que de mirages, de dissertations vaines et d’erreurs routinières remplissent ces nombreux volumes, où beaucoup de Français ont passé tant d’heures et de travail dans des travaux ridicules, qui abaissent et humilient leurs compatriotes et leur pays ! Ils édifient, avec d’innombrables erreurs, les louanges imméritées de peuples étrangers, sur des mérites imaginaires, ce qui est une absurdité; tandis qu ils méconnaissent nos qualités propres , nos aptitudes, notre véritable gloire, ce qui est la plus plaisante sottise qui puisse couronner de si laborieux efforts !
Rien n’est plus énervant, rien n’est plus funeste pour une nation que ces illusions décevantes du raisonnement pur et des théories à la mode, par lesquels on conduit les hommes, avec beaucoup d’imagination, peu de science, et sans aucune expérience, à mépriser les traditions conformes à leurs aptitudes, en leur faisant chercher, dans des essais précaires, les aventures pour lesquelles la nature n’a rien préparé chez eux.
Beaucoup de gens s’étonnent de certaines faiblesses de notre société; plusieurs appréhendent d’y reconnaître
quelques-uns des symptômes qu’offrent les décadences : n’est-il point à craindre que ces aberrations de nos théoriciens ne soient une des causes fâcheuses de cette situation compromise? Les efforts de la raison pure mis au service des secrètes faiblesses de notre âme exercent toujours une influence funeste, mais surtout quand nous cherchons à nous appuyer sur des exemples du dehors ; car, s’ils peuvent être quelquefois utiles à consulter, ils sont presque toujours disparates et dangereux dans la pratique.
Nous venons d’exposer par quelle supériorité morale et intellectuelle les Canadiens purent maîtriser si longtemps la supériorité matérielle du nombre : quant aux causes sérieuses de la perte et de la ruine de notre colonie américaine, on peut les résumer en quelques lignes. — Primo. Le développement exagéré de l’idée de Y Etat , et l’influence delà cour, qui anéantirent insensiblement parmi nous l’esprit d’entreprise chez les particuliers, surtout dans les hautes classes ; de là la disproportion énorme des émigrations, comme nous l’avons exposé. — Secundo. L’impardonnable incurie de cet Étal central , si démesurément gonflé; négligence et aveuglement qui s’étendirent à la fois sur le peuplement des colonies, sur le commerce, sur l’administration militaire, sur la défense du territoire. — Enfin la France, entièrement absorbée par des préoccupations trop exclusivement européennes, laissa constamment dénués de tout secours métropolitain le Canada et l’Acadie, qui lui étaient si dévoués. La Grande-Bretagne au contraire, aisément dégagée des luttes continentales par sa situation, prodigua ses soldats et ses finances pour seconder les milices de ses colonies : voila la troisième cause.
La force de notre colonie était tout entière dans la société vigoureuse que nous avions créée par delà les
mers, et toute sa faiblesse provint de la légèreté' de nos mœurs, de la sottise de notre administration et de nos rêveries !
Le gouvernement français, dans ees temps difficiles, se trouva en effet entouré des plus tristes conseillers; ces sophistes spirituels, éloquents et impuissants, par lesquels le dix-liuitième siècle a été le fléau de notre pavs et la honte de son histoire, étaient incapables d’apprécier les forces saines et vigoureuses par lesquelles grandissent les peuples; eussent-ils pu les comprendre qu’ils n’auraient pas su en user. Grands admirateurs de tout ce qui brillait, de tout ce qui flattait les passions de l’homme et leur vanité particulière, ils estimaient peu les qualit és les plus fécondes, quand elles restaient sans éclat; leur intelligence était myope et leur volonté énervée. Nos colonies de l’Amérique du Nord étaient des pays pauvres et glacés ; ces Canadiens si vigoureux, si actifs, si intelligents, avaient l’écorce rude et les apparences sauvages. Les Parisiens admiraient donc l’Américain riche et rusé, qui flattait leur amour-propre ; ils dédaignaient au contraire l’énergie rustique de ces Canadiens qui méprisaient la sénilité de leur bel esprit; et quand Voltaire déclara qu’en cédant à l’Angleterre tous ces arpents de neige la France y gagnait encore, il fut très- réellement, comme toujours, l’interprète de son époque !
En dehors de ces conseillers intimes et immédiats, ce gouvernement ne manqua point cependant d’avis salutaires : les gouverneurs du Canada furent souvent des gens habiles, actifs et clairvoyants, qui étudièrent avec fruit le fort et le faible de cette contrée; ils n’épargnèrent point à la cour les renseignements judicieux, les avis salutaires. 11 suffit de citer MM. d’Avaugour, de Frontenac, de Callières, de Beauliarnais, La Galissonnière, de Vaudreuil, etc. Les Archives de la marine, en nous trans-
mettant leurs rapports, nous ont légué d’impérissables regrets. Ils furent eux-mêmes secondés souvent par des agents aussi actifs qu’intelligents. Tandis que les gouverneurs des provinces anglaises nous montrent l’ignorance la plus grossière, la plus inqualifiable, sur le Canada, sur les Canadiens et sur l’intérieur de l’Amérique ; les nôtres connaissaient les colonies anglaises, leurs mœurs, leurs ressources, leur état militaire, leurs côtes, leurs fortifications même; tout le fort et tout le faible de la situation, avec une sûreté de renseignements et une justesse d’appréciation qui nous étonnent.
Encore aujourd’hui il nous est aussi facile de nous renseigner, aux Archives delà marine, sur l’état militaire des colonies anglaises, qu’en consultant les auteurs américains eux-mêmes. Nous y voyons que la Nouvelle- Angleterre pouvait en cas d’urgence, à la fin du dix-septième siècle, mettre six mille hommes sous les armes; New-York et les pays voisins, trois mille ; la Virginie, mille à deux mille hommes ; on y ajoute même que la Pensalbanie (Pensylvanie) fournira peu de monde, parce que les Couacres (quakers) ne veulent pas se battre 1 .
En effet, les colonies anglaises eussent pu facilement, en 1700, mettre neuf à dix mille miliciens sur pied; mais rien ne pouvait émouvoir ni éclairer le gouvernement français! La Nouvelle-France tout entière ne contenait
pas dix-huit mille âmes; on aurait à peine trouvé seize cents hommes en état de porter les armes; on n’aurait pas pu en mobiliser plus de huit cents; quant à la métropole, elle entretenait cinq cents réguliers au Canada et cent cinquante en Acadie. C’est dans de telles circonstances que la guerre allait s’engager entre les deux nations !
1 Mémoire de La Motlie-Cadillao. ( Archives de la marine.)
Vois ces vieux bataillons qui traversent la ville Avec leur drapeau mutilé !
(Victor Hugo.)
Nous avons laissé les Acadiens travaillant comme une ruche industrieuse au perfectionnement de leurs établissements ; tandis que leurs familles patriarcales essaimaient de toutes parts, avec une activité persévérante, dans des cantons nouveaux où déjà surgissaient la vie, la fécondité, l’ordre et le progrès. Quand on considère ces effets merveilleux et patients du travail humain aux prises avec la nature sauvage, rien n’est plus triste que de voir ce généreux essor contrarié et ruiné par le choc violent des passions qui agitent l’humanité. Nous n’avons jamais pu voir, sans faire de mélancoliques réflexions, l’écroulement d’une fourmilière sous le coup de pied d’un passant brutal et indifférent : que de travail perdu ! que de combinaisons ingénieuses renversées par la fantaisie d’un moment!
Mais que penserions-nous, si c’était une partie des fourmis qui renversât l’œuvre des autres? Voilà cependant ce qui allait arriver à ees communautés actives, intelligentes, qui se multipliaient avec une si admirable rapidité! Déjà nous avons raconté quelles inquiétudes avait inspirées en 1702, au vieux Thibaudeau et aux gens de Chipody, la rupture de la paix entre la France et l’Angle-
terre, ces inquiétudes étaient générales et elles étaient d’autant mieux fondées que les colons anglais étaient alors extrêmement irrités contre les Français, et parlaient ouvertement de porter en Acadie une véritable armée d’invasion.
Les progrès néanmoins continuèrent encore à se développer : les travaux assez importants que le gouverneur, M. de Brouillan, fit exécuter pour la construction du fort, pour les réparations de l’église, attirèrent un certain nomlire d’ouvriers de tous états et de simples engagés; pendant plusieurs années, il vint de France plus d’immigrants qu’il ne s’en était vu en Acadie depuis le temps de d’Aulnay. De 1701 à 1709, on peut évaluer à environ 80 le nombre des colons nouveaux qui s’établirent à Port-Royal; quelques-uns étaient des soldats licenciés de la garnison qui se marièrent dans le pays, mais la plupart vinrent directement d’Europe, surtout de Rochefort1. Malheureusement, presque tous étaient célibataires, car en consultant les recensements on n’aperçoit qu’un très-petit nombre de noms nouveaux parmi les femmes; c’est à peine si l’on trouve quatre femmes qui ne sortent point des vieilles souches acadiennes.
En juillet 1701, il s’ouvrit à Port-Royal une école sous la direction d’une religieuse venue de France, la Sœur Chausson, qui appartenait à la Congrégation de la Croix3. Jusque-là, les prêtres des Missions étrangères, qui tenaient les cures de l’Acadie, avaient enseigné à lire et à écrire à quelques jeunes gens de bonne volonté (on en trouve la preuve dans les actes et les documents) . Mais depuis les Pères Récollets, qui tenaient une sorte d’enseignement public dans leur couvent, à l’époque de d’Aulnay, on n’avait pas vu d’école régulière en Acadie.
1 Etats et devis de l’ingénieur Labat. ( Archives de la marine.) — - Recensements.
2 Paillon, Histoire de la Sœur Bourgeois. 3
L’existence, du reste, y était facile : le nécessaire abondait, les familles très-nombreuses s’y multipliaient à vue d’œil, et la population y semble heureuse, d’après la description de Diéreville, qui y demeura au commencement du dix-huitième siècle. Les denrées communes y étaient à fort bon compte : le froment valait 40 sols le boisseau de 40 livres; le bœuf sur pied, de 30 à 40 livres la pièce, et au détail 2 sols la livre; le mouton, 3 sols la livre ; le lard, 2 ou 3 sols; les œufs, 5 sols la douzaine; une paire de poulets, 10 sols, etc., etc. 1 .
Le côté faible de l’Acadie était le peu de sécurité que présentait cette contrée en cas de guerre. Les vieux forts de Jemsek et de Nashouak, sur le fleuve Saint-Jean, avaient bien été restaurés légèrement par Villebon cinq ou six ans auparavant; mais, délaissés depuis lors, ils étaient tombés dans un grand état de délabrement. Le fort de Peutagoët n’était plus qu’un vieux débris, dont toute la force consistait dans les tribus abénakisses, inféodées à Saint-Castin ; enfin à Ghedabouctou, à l’extrémité nord de la presqu’île, il y avait un méchant fort en bois, pour abriter et protéger les pêcheurs qui fréquentaient en été les parages de Campseau.
Les gouverneurs de Port-Royal, pour suppléer à la faiblesse de leurs moyens de défense, avaient attiré un grand nombre de corsaires et d’aventuriers, qui faisaient de ce port leur lieu de refuge et le centre de leurs opérations. Par sa situation, Port-Royal était en effet comme une sorte d’embuscade maritime d’où ils surveillaient la sortie de tous les ports de la Nouvelle-Angleterre. Plusieurs flibustiers, parmi lesquels s’étaient distingués Francis Guyon, le beau-père de Cadillac, Maisonnat, dit Baptiste, et quelques autres, avaient exercé de grandes
l Mémoire de M. de Villebon. ( Archives delà marine.)
déprédations au préjudice des Bostonnais. Mais ces avantages passagers offraient au moins autant de dangers que de profits pour la contrée : c’étaient en effet ces déprédations qui surexcitaient l’animosité de la Nouvelle- Angleterre, tandis que la situation de Port-Royal, quoiqu’elle fût très-prisée par les corsaires, ne mettait point la place à l’abri d’une attaque régulière.
Ses ressources défensives étaient si médiocres, qu’elle était en quelque sorte à la merci de toute agression sérieusement conduite. Malgré les soins et l’activité de M. de Brouillai!, secondé par le sieur de Labat, ingénieur militaire, le nouveau fort offrait à peine un en sc mille complètement fermé. On avait destiné 20,000 livres à ce travail, mais une partie de ces fonds avait été distraite pour acheter diverses munitions ; la modicité des ressources avait donc retardé les constructions, et obligé l'ingénieur à n’édifier que des fortifications très-grossières. Il y avait trois bastions : Dauphin, Bourgogne et Berry, plus un ravelin disposé sur le versant du glacis de manière à battre la rade ; mais tous ces ouvrages étaient en terre, soutenus à leur base par des rangs de pieux très-forts, le tout complété, coordonné et fermé par des palissades et autres appareils en grosse charpente; à l’intérieur seulement se trouvaient quelques édifices en maçonnerie pour les logements et magasins; les fossés étaient convenables, mais les glacis étaient réduits presque à rien en certains points, par la trop grande proximité de quelques maisons et clôtures 1 .
Ce genre de fortification avait une certaine valeur durant les premières années, mais les boisages qui en formaient la base se pourrissaient promptement, ce qui occasionnait dans le corps de la place des éboulements fréquents, qui
1 Rapports (le M. de Labat. [Archives de la marine.)
étaient le prélude de véritables brèches1. On possédait un matériel d’artillerie assez respectable, mais le personnel chargé de la défense des remparts était tout à fait insuffisant ; on n entretenait en effet en Acadie que quatre compagnies d’infanterie de marine, dont l’effectif nominal était de cinquante hommes par compagnie, mais qui en réalité formaient rarement un total de cent cinquante hommes.
En dehors des fortifications et de la garnison , quelles étaient les ressources de l’Acadie pour sa défense? La milice des habitants ; les renforts venant d’Europe ou du Canada: et enfin les sauvages du pays.
L’état statistique qui suit nous fera connaître quelle pouvait être l’importance de la population européenne et de la milice, dans les divers cantons acadiens2.
Années. . . .