LE MEUNIER T H I B A U D E AU
femmes. — Ces trois derniers mariages furent célébrés à Chipody même par le missionnaire de Beaubassin; il y eut enfin cinq naissances en 1703, parmi lesquelles nous remarquons Catherine, fille du jeune Thibaudeau, et quatre autres en 1704; les bestiaux multipliaient d’année en année, tandis que les récoltes étaient telles, désormais, qu’elles pouvaient subvenir et au delà aux besoins des habitants. Ces bonnes nouvelles devaient être la dernière joie du père Thibaudeau; affaibli par l’âge et par les fatigues de toute nature d’une vie remplie de luttes, d’aventures et de travail, il mourut près de Port-Royal, à son moulin de la Prée-Ronde, le 28 décembre 1704 '.
Ainsi finit cet homme vraiment remarquable dans sa condition vulgaire; type curieux des pionniers de cette époque, qui nous a été transmis par l’heureuse et fortuite conservation de quelques pièces de procès. Son œuvre, comme nous le verrons, ne périt pas avec lui ; de même que Jacob Bourgeois avait été le fondateur de Beaubassin, de même que Pierre Mélanson et Jean Terriau avaient créé les Mines, de même son industrieuse énergie donna naissance à une forte colonie, divisée plus tard en trois paroisses : Chipody, Peticoudiak et Memramcouche . Mais ses rêves de seigneurie ne furent qu’une vaine fumée ; il fut même heureux de mourir en cette année 1704, car il évita ainsi la fâcheuse déception qui l’eût frappé l’année suivante.
Le 2 juin 1705, le Conseil d’État rendit en effet un arrêt définitif par lequel, tout en reconnaissant aux pionniers leur droit de premiers occupants et leurs propriétés, il confirmait les titres seigneuriaux de M. de La Vallière. Il lui accordait, par extension, l’adjonction à sa seigneurie de Beaubassin des rivières Peticoudiak et autres
’ Actes de l’église de Port-Royal.
qui y confinaient, mais lui enjoignant expressément « de ne point déposséder ni troubler les habitants qui se trouveront en possession de terres et héritages dans cette seigneurie, cultivant et habitant, ou faisant cultiver lesdits héritages » .
Cette décision mettait à néant les espérances ambitieuses qu’avait conçues notre pauvre défunt; elle entraînait même pour les siens un préjudice assez notable ; car, étant réduits au simple rôle de propriétaires des fonds qu’ils occupaient, ils perdaient la disposition des autres terres et n’avaient à espérer ni redevance ni aucune indemnité, directe ou indirecte, qui pût compenser leurs grosses dépenses de premier établissement, dépenses qui avaient cependant servi d’appui à tous les autres colons. Mieux eût valu, certes, accepter les dernières offres de M. de Villieu, qui leur reconnaissait la propriété de toutes les vallées!
Le nouvel état de choses nuisit en outre au développement même de la colonie : ce M. de Villieu, qui représentait M. de La Vallière, était un très-bon chef de partisans, mais il n’avait aucune des qualités propres à diriger une opération coloniale. Son caractère était hautain et difficile, et tandis que Thibaudeau et Blanchard attiraient à eux les hommes entreprenants, il n’était bon qu’à les écarter; aussi, pendant que les colonies des Mines prenaient un essor aussi rapide que surprenant, Beaubassin montra un progrès bien moindre pendant trente ans, et Chipody languit, avec Peticoudiak, jusqu’après 1715, sans s ’a c cro i tr e sensi blemen t .
Nous devons ajouter que la guerre, qui commençait à sévir jusque dans ces contrées, apporta un grand obstacle à de nouvelles immigrations; à la fin de l’été de 1704, une croisière partie de Boston avait parcouru toutes les côtes de la baie Française, opéré quelques déprédations
LE MEUNIER THIBAUDEAU
à Beaubassin et poussé jusque sur le littoral difficile du pays des Mines. Il est vrai qu’elle ne pénétra point du côté de Chipody, dont l’établissement lui était probablement encore inconnu; mais les communications étant devenues très-difficiles et périlleuses, personne ne voulait plus se hasarder vers ces côtes écartées et désertes. Ceux qui avaient pris des terres et commencé leurs travaux se maintinrent sur leurs propriétés ; mais pendant longtemps on ne vit s’élever aucune habitation nouvelle, et ce ne fut qu’à la suite des tristes résultats de la guerre que plusieurs colons de Port-Royal, pour s’éloigner des Anglais, allèrent joindi’e leurs parents et amis de Chipody et de Peticoudiak.
Bien que les recensements soient presque muets sur ces cantons jusque vers 1735, nous pouvons à peu près établir, d’après la comparaison des détails que nous trouvons épars parmi les autres documents, l’état des familles qui s’y étaient définitivement établies en 1705. Nous comptons dans les deux colonies, 14 familles et 7 engagés, comprenant ensemble 55 personnes (sur les 14 familles, 12 sont européennes et 2 métisses); 12 chevaux, 70 bêtes à cornes et 50 brebis se trouvaient répartis dans les diverses habitations.
U convient de remarquer en outre que, en dehors de ce personnel fixe et permanent, il se rencontrait toujours autour de nos pionniers quelques Indiens etchemins ou malécliites, qui échangeaient soit leurs pelleteries, soit leur gibier, soit même des services passagers, contre des bagatelles européennes ou quelques provisions; des métis venant du fleuve Saint-Jean s’engageaient souvent pour l’année ou pour une portion de l’année, comme nous le voyons dans les états cités plus haut, et il s’en trouvait bien plus encore enrôlés comme coureurs de bois ; enfin on voyait, de même qu’à Beaubassin, des aventuriers,