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malheurs, paraissent conspirer pour leur réussite. Ne serait-ce point là une conséquence du caractère très-différent des deux nations, l’une plus réfléchie et plus constante, l’autre plus ardente à l’action, mais plus légère dans la conduite de ses affaires?
De retour en France, Poutrincourt resta fort longtemps sans pouvoir sortir d’embarras. Sa fortune était modeste, et il était difficile de trouver des bailleurs de fonds pour une entreprise si lointaine, et si étrangère aux spéculations ordinaires du commerce. Il s’adressait parfois aux seigneurs de la cour, dont il avait été le compagnon d’armes, et ceux-ci l’amusaient de belles promesses qui n'aboutissaient point; il fut ainsi leurré et tenu en de vaines espérances jusqu’à la fin de 1609, et ce ne fut que le 25 février 1610 qu’il put enfin, après maintes et maintes démarches, appareiller du port de Dieppe pour l’Acadie, avec les ouvriers et les approvisionnements nécessaires 1 .
Il y avait deux ans et demi qu’il avait quitté ce pays ; la traversée fut assez laborieuse, mais à son arrivée à Port-Royal il fut réconforté par le grand accueil qu’il reçut des sauvages; ils l’avaient attendu chaque année avec impatience et se livrèrent aux plus bruyantes réjouissances en le revoyant. Membertou et les chefs n'avaient oublié aucun de leurs anciens amis; ils s’informèrent avec sollicitude de Champlain, de Lescarbot, de Champdoré,
1 Au commencement de février 1610, il partit de Saint-Just en Champagne, et s embarqua sur un bateau qu’il avait rempli de vivres, de meubles et de munitions de guerre; il descendit ainsi 1 Aube, puis la Seine jusqu a son embouchure et arriva à Dieppe à la fin de février. Il emmenait avec lui son fils aîné, Charles de Hiencouit, et Jacques de Salazar, son second fils, qui continua la lignée des Poutrincourt; plus les sieurs de Coulogne, René Maheu, Belot de Montfort, de Jouy et Bertrand, natif de Sezanne. (Moreau, Hist. de l’ Acadie, pages 50 et 51.)
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de tous ceux qu’ils ne revoyaient point parmi les nouveaux arrivants. Cliamplain en effet tentait alors ses premières campagnes au Canada, et beaucoup d’autres étaient restés en France.
Louis Hébert revint encore cette fois en Acadie, et les Micmacs s’empressèrent auprès de ce bon ramasseur d’herbes, qu’ils prenaient volontiers pour un être extraordinaire ; Poutrincourt laissa encore sa femme et ses enfants à Saint-Just, mais il amena avec lui l’aîné de ses fds, Biencourt, déjà âgé de dix-huit ans, actif et résolu, pour l’initier aux habitudes et aux travaux de ce nouveau pays qu’il voulait faire sien; plus un personnage dont la famille joua un grand rôle dans cette histoire, et dont la mémoire est parfaitement conservée sur ces côtes, par ses nombreux descendants du côté des femmes, Claude de Latour, ou peut-être simplement Latour, car les uns en font un gentilhomme et d’autres un simple maçon ; ce Latour était accompagné de son fils Charles, alors âgé de quatorze ans; enfin Robin de Coulogne, fils du gouverneur de Dieppe, avait voulu suivre l’expédition, à laquelle il avait fortement contribué de ses deniers et de sa personne.
Le fort, les magasins, le moulin, toutes les constructions laissées à Port-Royal en 1607, et que Membertou gardait depuis deux ans et demi, furent retrouvés en bon état de conservation, sauf les toitures, qui étaient endom- • magées. Telle avait été la sollicitude des Indiens Micmacs, que tous les meubles et ustensiles laissés dans ces bâtiments étaient encore dans les mêmes positions et les mêmes lieux qu’au départ des Français.
Il sembla donc à Poutrincourt rentrer chez lui apres une longue absence, plutôt que former un nouvel établissement; aussitôt ses hommes débarqués, sa pensée se retourna vers sa préoccupation dominante, celle des cultures, qu’il considérait avec tant de raison comme le fond
essentiel de toute création coloniale. Il avait amené avec lui des bestiaux, et, reprenant les charrues, on se mit immédiatement au labour, afin de préparer les semailles d’automne.
Il n’y avait encore aucune famille à Port-Royal, mais Poutrincourt résolut de préparer leur installation, en formant dès loi’s les cadres de la seigneurie qu’il se proposait d’établir; il rassembla ses hommes, et leur ayant demandé s’ils étaient dans l’intention de rester avec lui en ce pays comme vasseaux censitaires, ils répondirent affirmativement. « S’il en est ainsi, dit-il, il faudra que u ceux qui sont mariés amènent ici leurs femmes et leurs « enfants, et que les garçons aillent en France chercher a femme , car ainsi ferai-je moi-même avec madame de “ Poutrincourt, et tous mes autres enfants, et veux dès « aujourd’hui vous marquer les terres que vous tiendrez à <i cens et à rentes, afin que vous puissiez, entre temps, pré- “ parer déjà la demeure et le foyer de vos ménages, tra- « vaillant ainsi pour vous-mêmes et vos enfants. »
Ce fut de la sorte sans doute que dut parler le bon sire, en procédant au lotissement qui nous est relaté par Cadillac et par M. de Meulles, et ce fut probablement alors qu il distribua ces billets terriens signés de sa main, que l’on retrouva encore quatre-vingts ans plus tard, et qui ont été les premiers actes et la première ébauche de l’organisation féodale des tenanciers européens, dans le Nouveau Monde.
Cependant un autre point éveillait aussi sa sollicitude par plus d’une raison, nous voulons parler de la conversion des sauvages. Poutrincourt était en effet un de ces chrétiens sincères et positifs, aux yeux desquels la religion prend une importance d’autant mieux sentie, qu’ils en apprécient les effets pratiques à chaque instant de leur vie. D autre part, cette conversion des infidèles était une
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des visées principales que l’on se proposait dans ces entreprises, et le Roi stipulait toujours que l’on s’occuperait activement de cette œuvre. Malheureusement, lors de la première expédition, la mort si prompte de M. Aubry, le missionnaire, avait beaucoup entravé l’exécution de ce dessein; Lescarbot s’était fort employé, il est vrai, pour suppléer au défunt, mais son peu de connaissance de la langue micmac, la multiplicité de ses préoccupations le retardaient beaucoup, si bien que, malgré son bon vouloir et la confiance amicale des sauvages, aucun d’entre eux ne se trouvait suffisamment instruit pour recevoir le baptême.
Ce peu de succès dans les conversions fut un des griefs que firent valoir les adversaires de M. de Monts pour lui faire retirer son privilège. Mais Poutrincourt avait maintenant avec lui un religieux actif nommé Jessé Fleclié, qui, profitant des semences que Lescarbot et ses compagnons avaient jetées dans les esprits, mena assez vivement l’instruction de ses néophytes pour que, dans le mois de juin qui suivit le débarquement, au jour de la Saint-Jean- Baptiste, il pût en baptiser vingt et un, en grande cérémonie. On apporta là, je crois, quelque hâte, peut-être, mais on tenait à envoyer en France cette nouvelle du baptême, parle navire qui allait y retourner; les patrons et amis de Poutrincourt attachaient en effet une grande importance à la conversion des Indiens, et la liste des parrains contient les noms du Roi et des plus hauts personnages de l’Etat.
Le 8 juillet 1610, le vaisseau mit à la voile, monte par Biencourt, le fils de Poutrincourt, qui devait spécialement rendre compte de tous les détails de cette nouvelle installation; son père demeura à Port-Royal avec vingt-trois hommes, continuant à développer son etablissement et ses travaux agricoles.
Biencourt fut très-bien accueilli à la cour de France, mais il ne tarda pas à être assailli par de nouveaux embarras : les pelleteries qu’il rapportait avec lui étaient insuffisantes pour rembourser les avances faites à son père, et cependant il eût été nécessaire encore de réunir de nouvelles ressources, tant pour ravitailler la colonie que pour y transporter de nouveaux ouvriers et même des familles, ce qui avait toujours été le désir de Poutrincourt. En cette occurrence, Biencourt trouvait les négociants de Dieppe peu disposés à lui ouvrir de nouveaux crédits, lorsqu’on le mit en relation avec une dame de haut parage, madame de Guercheville, laquelle, émerveillée de la conversion des sauvages et désireuse de contribuer à propager cette œuvre, se proposait d’y consacrer une somme considérable' : Biencourt en fut extrêmement réjoui, mais lorsqu’il porta cette nouvelle aux négociants de Dieppe qui s’étaient associés à l’entreprise de son père, ceux-ci lui témoignèrent une froideur qui frisait le mécontentement. Madame de Guercheville mettait en effet comme condition expresse a sa mise de fonds, que deux missionnaires jésuites fussent adjoints à l’expédition et spécialement chargés de la conversion des sauvages; or, les négociants de Dieppe, étant huguenots, avaient pour les Jésuites la plus grande aversion.
Ce fut en vain que Biencourt retourna vers madame de Guercheville pour tâcher de modifier ses idées : celle-ci tint bon pour les Jésuites, et comme elle offrait un concours aussi désintéressé que précieux, il était difficile de lui imposer des conditions; quant aux Dieppois, ils se montrèrent de plus en plus intraitables; des prêtres séculiers comme missionnaires, passe encore ; mais des Jésuites, point! Ils préféraient rompre l’affaire. Biencourt se trou-
1 Parkman, les / ionniers français, cliap. v.
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vait donc dans une grande perplexité, lorsque madame de Guerehe ville, avec un grand désintéressement, offrit de rembourser aux Dieppois toutes leurs avances. Cette offre fut acceptée, et pour que le tour fût plus piquant, les deux Pères Jésuites furent substitués, en leur nom propre, aux négociants que l’on remboursait.
Notre jeune homme se trouvait donc affranchi désormais des exigences de ses bailleurs de fonds; mais ceux-ci, malheureusement, durant le cours de ces discussions, avaient déposé dans son âme le levain de leurs préjugés et de leurs antipathies contre les deux missionnaires, ce qui devait avoir dans la suite les plus funestes résultats.
On partit enfin le 26 janvier 1611, de Dieppe, et ce fut alors sans doute que se rendit en Acadie, avec tous les siens, madame de Poutrincourt, la première femme européenne qui soit passée dans l’Amérique du Nord; ce qui devait, dans le dessein de son mari, mettre le dernier sceau à sa création coloniale 1 . Mais on avait perdu six mois dans des discussions intempestives, au grand préjudice de la colonie, qui attendait avec impatience l’arrivée d’un ravitaillement; la traversée fut longue et très-pénible, on n’atteignit Port-Royal que le 22 juin 1611, après avoir passé cinq mois en mer et consommé une partie des approvisionnements que l’on apportait.
On trouva Poutrincourt et ses vingt-trois hommes en bonne santé, mais fort dénués de toutes choses ; ils avaient compté sur un retour très-prompt du navire parti le H juillet 1610, et n’ayant que peu de vivres, ils avaient dû, pour économiser leur ressources pendant l’hiver, se disperser parmi les sauvages et partager avec eux le produit des chasses et des pèches. L’amitié des sauvages ne se dé-
1 Auguste Carayon, Première Mission des Jésuites au Canada, Paris, 1864. Lettre du Père Biard, du 31 janvier 1612.
mentit point du reste un seul jour, et, grâce à cette bonne harmonie, les Français avaient pu attendre le retour de leurs compatriotes sans encombre, mais non pas sans inquiétude.
La vue du navire qui entrait dans la rade de Port- Royal ranima tous les coui’ages; mais, lorsque l’on apprit que l’équipage avait dû consommer, durant cette longue traversée, une partie des munitions, cet éclair de joie fut très-assombri. Les blés que l’on avait semés en 1610 commençaient, il est vrai, à montrer de belles espérances; mais, comme ces premières cultures n’avaient point été très-considérables, il était visible que cette future récolte, jointe aux vivres apportés de France, ne pourrait suffire pour alimenter tout le personnel de la colonie : Biencourt amenait trente-six hommes, tant matelots que colons, ce qui portait à cinquante-neuf le chiffre des habitants de Port-Royal. Poutrincourt résolut donc immédiatement de renvoyer au plus tôt en France tous ceux de ses gens qui ne devaient pas rester en Acadie; seulement il profita de la présence du vaisseau, pour pousser une expédition dans le nord de la baie Française (baie de f uudy), vers le pays des Armouchiquois : ce peuple passait pour cultiver une grande quantité de maïs, et l’on espérait s’y procurer, par quelques échanges, un supplément de subsistances. Rien que ces achats chez les Armouchiquois ne paraissent point avoir été très-importants, le voyage ne fut pas inutile, car on rencontra quatre navires français qui se livraient en ces parages à la pêche et à la troque, et l’on put tirer de chacun d’eux quelques subsides en nature. Nous voyons par cette circonstance que Poutrincourt jouissait encore de certains privilèges commerciaux, et entre autres d un droit de quint sur les vaisseaux qui commerçaient dans les parages de Port-Royal.
Cette place étant ainsi ravitaillée , on commença à se
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préparer au départ; Poutrincourt résolut de se rendre lui-même en France, afin d’établir nettement sa situation dans les nouveaux arrangements survenus avec madame de Guercheville. C’était un homme d’un grand sens et fort rassis ; il craignait, non sans raison, que son fils ne se fût comporté un peu étourdiment, durant toutes ces négociations; il devait vendre en même temps tout ce qu’on avait amassé de pelleteries, et en retour approvisionner convenablement Port-Royal de marchandises de troque. Ce troc de pelleteries avec les sauvages était en effet le seul profit immédiat que l’on pût espérer de la colonie encore naissante et si faible.
Les hommes étaient d’ailleurs habitués désormais au pays et déterminés à rester; il avait mesuré et distribué à chacun des terres, dont le lotissement fut si bien conservé, qu’en 1685 on montra encore à M. de Meulles les titres signés de sa main 1 . Il manquait encore cependant dans la colonie une chose essentielle : la famille n’était pas constituée; il ne parait pas en effet que, sauf madame de Poutrincourt, on y eût amené jusqu’alors aucune femme ni enfant. Les autres colons étaient tous des engagés célibataires; et un des motifs du bon seigneur, dans son voyage en France, était précisément de ramener quelques hommes mariés avec leur ménage, afin de donner ainsi à la colonie le dernier caractère d’une fondation durable et définitive; malheureusement les circonstances ne devaient pas lui permettre d’accomplir lui-même ce sage dessein.
Ce fut dans le courant d’août 1611, après les récoltes, qu’il quitta l’Acadie, un mois et demi environ après l’arrivée de son fils, auquel il remit le commandement pendant son absence; il laissait dans son manoir madame de Pou-
1 Voir le rapport de M. de Meulles de 1685, et aussi le Mémoire sur l’Acadie de janvier 1720. ( Archives de la marine.)
trincourt et ses autres enfants 1 avec vingt hommes et les deux missionnaires , Biard et Ennemond Masse , dont la correspondance nous a été conservée dans la célèbre collection des Relations des Jésuites. C’était encore bien peu de monde, et il n’en avait point hiverné davantage l’hiver précédent; mais la médiocrité des approvisionnements faisait une loi impérieuse de ne point conserver un plus nombreux personnel. Ce voyage en France fut très-utile à l’Acadie; Poutrincourt s’entendit à merveille avec la vieille dame de Guercheville, et de concert avec elle il put équiper un navire qui mit à la voile dans 1 automne de 1611*.
Mais, d’autre part, cette absence de Poutrincourt devint l’origine de funestes désordres : Biencourt avait les qualités et les défauts de la jeunesse; instrument utile entre les mains de son père, il se laissa dominer, quand il fut seul, par cette ardeur inexpérimentée qui se résout malaisément à ménager les hommes et les circonstances ; pourvu de peu d’instruction, et imbu des préjugés qu’une partie de la noblesse noui'rissait alors contre les Jésuites, il subissait en outre l’influence des marchands de Dieppe, que ceux-ci avaient supplantés dans l’entreprise; il accueillait doncassez froidement ces associés que la nécessité lui avait imposés, bien plus que son propre gré; les deux Pères Jésuites se sentirent piqués au jeu par le mauvais vouloir qu’ils rencontrèrent, et parfois ils cherchèrent trop à montrer qu’ils étaient non-seulement des auxiliaires, mais des coin ter ess és ; ils en avaient incontestablement le droit, mais peut-être eût-il été désirable, pour la bonne direction de l’entreprise, de les voir un peu modérer la rigueur
1 Aunuste Carayon, Première Mission des Jésuites au Canada. Paris, 1864.
* Moreau.
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du droit, afin de conserver l’union et l’unité d’action dans la colonie.
Quoi qu’il en soit, les deux partis ne tardèrent point à être aux prises, et lorsque, le 23 janvier 1612 ', arriva le navire que Poutrincourt expédiait à Port-Royal de concert avec madame de Guerelieville, il s’éleva une violente discussion à propos de l’inventaire de ce bâtiment. Les Pères Biard et Masse voulurent y intervenir à titre d’associés. Biencourt se refusait à leur désir à titre de gouverneur; les choses en vinrent à ce point que les Pères prétendirent quitter la colonie et retourner en France. Biencourt, qui peut-être craignait plus encore ce retour que leur séjour en Acadie, les retint de force et renvoya le navire ; ce fut sans doute en ce moment que retournèrent en France madame de Poutrincourt et ses enfants, qui jusque-là étaient toujours restés à Port-Royal.
La dissension persista donc plus âpre que jamais en Acadie, et ses résultats furent déplorables, car madame de Guerelieville, apprenant le mauvais accueil fait aux missionnaires, ainsi que les désagréments qui leur étaient suscités , se refroidit beaucoup , et commença à concevoir l’idée de fonder en son particulier une colonie qui répondit exclusivement à ses propres desseins.
Assurément Biencourt eut de grands torts en tout ceci, on ne saurait en disconvenir, quelle que soit l’opinion que l’on professe au sujet des Jésuites. C’était madame de Guerelieville qui subventionnait l’entreprise; rien dès lors n’était plus juste et plus utile que de tenir compte de ses intentions et de respecter ses mandataires ; il eût fallu avoir assez de raison pour sacrifier un peu de ses sentiments personnels au succès de l’œuvre commune. C’est ce que Biencourt ne sut pas faire, et si l’on doit critiquer les
1 Moreau, pages 75 et 70.
Jésuites pour s’être montrés trop peu conciliants, on doit encore bien plus le blâmer, pour avoir voulu tout subordonner à l’arbitraire de ses sentiments. Tel fut le résultat de la bigoterie fanatique des huguenots de Dieppe, qui avaient semé le germe de ces divisions, en surexcitant sans utilité et sans raison l’esprit de ce jeune homme; ils ne voulaient point faire, de sacrifices pour la colonie, et ils faisaient tout au monde pour empêcher qu’elle réussit en d’autres mains.
Quelle fut la conséquence de toutes ces discordes? La colonie souffrit bientôt d’une extrême pénurie, puis se divisa, s’affaiblit, et fournit ainsi aux ennemis de la France toute facilité pour ruiner son développement. Poutrincoui’t en effet, n’étant plus soutenu par madame de Guercheville, demeura hors d’état d’équiper aucun autre navire durant Tannée 1612; à l’entrée de l’hiver, Port-Royal se trouva presque sans approvisionnement, et quoique Biencourt eût fait avec les sauvages un commerce considérable de troque, ses profits restaient inutiles pour son père, faute de moyens de transport.
Les Jésuites, mieux pourvus ou plus économes, avaient mis en réserve quatorze barils de provisions, qui aidèrent la colonie à vivre pendant deux mois ; ce temps fut employé à recueillir toutes les ressources que pouvait fournir la contrée : on ramassa des glands et une sorte de racine appelée chilien ou chique b i, qui fut ensuite importée en France sous le nom de topinambour ; la pêche à l’éperlan fournit aussi quelques subsides; la chasse vint en aide de temps à autre; c’est ainsi que, combinant toutes ces ressources avec les produits encore bien restreints de leurs cultures, nos colons suppléèrent tant bien que mal aux provisions défaillantes, et parvinrent à passer sans trop d’encombre ce misérable hiver. Ils étaient soutenus comme toujours par un courage intelligent, et par cette gaieté fer-
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tile en expédients, dont Lescarbot nous a si bien dépeint l’influence; la colonie était pauvre, mais non pas énervée et maladive, parce que les hommes étaient énergiques et industrieux.
On dut passer l’année 1613 de la même façon, car Poutrincourt n’avait encore trouvé aucune ressource pour secourir Port-Royal; mais madame de Guerclieville, ayant désormais le projet très-arrêté de fonder à elle seule un établissement nouveau, organisa une expédition sous les ordres de M. de La Saussaye; celui-ci partit sur un navire commandé par le capitaine Flory, et toucha à Port-Royal à la fin de mai, afin d’y prendre les deux Pères Jésuites : en ce moment les colons, qui pouvaient être de vingt à vingt-cinq, étaient presque tous dispersés, les uns occupés aux cultures dans le haut de la rivière, les autres à la traite parmi les sauvages, de sorte que La Saussaye ne trouva dans le fort que cinq personnes, savoir : les deux Jésuites avec leur domestique Valentin Pageau, Louis Hébert qui était comme le lieutenant de Riencourt, et un engagé qui gai’dait le fort avec lui. On embarqua donc les Pères Biard et Masse, ainsi que Pageau, et l’on fit voile vers une île voisine du continent, dite l’ile des Monts-Déserts, où La Saussaye se prit à fonder une nouvelle colonie, qu’il nomma Saint-Sauveur.
Il n’est point sans intérêt de dire ici quelques mots de cette dame de Guerclieville, dont le zèle patriotique et religieux ne craignit point de se mettre à la tête de cette entreprise difficile et lointaine. Plusieurs écrivains, sous l’influence d’une aversion extrême pour les Jésuites, qu elle protégeait, ont paru vouloir incriminer son intervention en cette affaire; pour nous, nous avouons ne ressentir qu’un étonnement mêlé d’admiration, à la vue de cette grande dame de la cour, qui, par dévouement pour une idée, se jette de propos délibéré dans les risques et les
embarras d’une œuvre nationale ; elle ne pouvait en espérer ni profit ni gloire : au commerce elle n’entendait rien, et d’aucune ambition que devait-elle attendre? Elle ne pouvait viser aux spéculations coloniales, car elle n’avait point dessein d’aller établir une seigneurie en Acadie; et ces pauvres colons luttant péniblement pour leurs vivres, pas plus que ces sauvages inconnus , ne pouvaient guère servir sa renommée.
De telles visées sont assez rares, parmi les personnes auxquelles le rang et la fortune donnent la puissance, pour qu’on sache les louer ; et si dans l’exécution il se révèle des défauts, on peut bien leur accorder quelque indulgence, car la nature humaine n’est point parfaite, et dans nos meilleures actions il se glisse toujours trop de preuves de notre infirmité. Quoi donc ! nous trouvons à peine de la critique pour tous ces riches inutiles, dont la fortune n’est qu’un instrument de plaisir, et si quelque esprit plus généreux sort de ce matérialisme vulgaire , nous nous emportons en déclamations contre la moindre des faiblesses, qui peut offusquer nos opinions ! C’est en vérité perdre le sens ; soyons donc plus justes des deux parts, et que la critique historique se montre à la fois plus sévère pour ces épicuriens, plus sympathique pour les dévouements désintéressés.
Ces observations sont d’autant mieux fondées, que madame de Guercheville offre un type tout particulier ; voici son portrait tracé par l’Américain Parkman, un des historiens les plus distingués des États-Unis : « Antoinette de « Pons, marquise de Guercheville, était dame d’honneur de “ Marie de Médicis; renommée pour sa grâce et sa beauté; « sa réputation de vertu l’avait rendue encore plus dis- “ tinguée, à travers, les désordres de la cour licencieuse “ où sa jeunesse s’était passée. Le Béarnais, dans l’ardeur « de la guerre civile, courait sans repos de combat en « combat, de maîtresse en maîtresse; la belle Corisande
« avait un instant fixé ses affections, mais la vue de ma- « dame de Guerclieville détermina son abandon, et tous u les hommages du Roi appartinrent à notre héroïne ; son « rôle de conquérant devait pourtant échouer à ses pieds : u le guerrier victorieux, le Roi triomphant au Louvre, u tenta en vain de vaincre cette fière vertu, et il en reçut u cette réponse devenue célèbre : « Sire, si mon rang ne u me permet pas d’être votre femme, j’ai le cœur trop haut u placé pour devenir votre maîtresse. » Aussi la pria-t-il u d’être dame d’honneur près de la reine ; en la présentant u à Marie de Médicis : « Madame, lui dit-il, je vous donne u une dame d’honneur qui est en vérité une dame pleine u d’honneur1. »
Telle était la femme qui prit tellement à cœur la colonisation de l’Acadie et la conversion des sauvages; en vérité, on ne peut guère hésiter entre elle et les marchands de Dieppe : ceux-ci, dans un pur intérêt de lucre, marchandaient à Poutrincourt des secours tardifs et médiocres, presque toujours insuffisants ; ils prétendaient même que l’on respectât non pas seulement leurs intérêts, mais encore leurs caprices, et lorsque madame de Guercheville amena à Poutrincourt des subsides et des hommes qui devaient aider son œuvre, ils refusèrent son concours par pur fanatisme ; en quoi cette fantaisie, qui sema la discorde, était-elle moins blâmable que celle de madame de Guerclieville, qui désirait (en les payant de ses deniers) avoir deux Jésuites pour agents? Elle remboursa les marchands de Dieppe et les évinça de l’entreprise, et en cela elle fit, plus qu’eux, preuve de dévouement et de magnanimité ; mais eux, à leur tour, continuèrent, après le rembourse-
i Parkman, les Pionniers français en Amérique. Traduit par madame de Clermont-Tonnerre. 1 vol., Didier et C'% 1874. — Voir aussi les Mémoires de Choisy. *
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ment, à déblatérer contre l’entreprise, à exciter les esprits contre les Jésuites, et en ceci ils mésusèrent, car ces gens d’argent semaient ainsi la division et le désordre dans une affaire dont ils s’étaient désintéressés, sacrifiant par là le bien public à leur rancune misérable 1 * .
Le malheureux Biencourt paya cher cet aveugle acharnement; destitué de tout ravitaillement et de toute espérance de secours, il se trouva réduit à vivre sur le produit des cultures et de la chasse; il est vrai que dès lors les travaux et les récoltes de la colonie avaient commencé à prendre un certain développement. Nous savons en effet, par des documents authentiques s, que chaque année depuis 1609, il y eut une suite toujours croissante de cultures et de défrichements dans le haut de la rivière, vers le lieu probablement qui fut plus tard appelé la Prée-Ronde ; on élevait des poulains, des veaux et des pourceaux; de plus, il paraîtrait, d’après une lettre mentionnée par Lescarbot, édition de 1617, page 678, que Poutrincourt serait parvenu à expédier de la Rochelle à Port-Royal, en mai 1613, un mois et demi après le départ de La Saussaye, un navire chargé de provisions; mais ce fait n’est mentionné que dans cette édition3.
Il se trouvait donc en ce moment deux colonies françaises en Acadie : celle de Port-Royal et celle de Saint-Sauveur. La Saussaye venait de s’installer en ce dernier lieu avec trente hommes ; il commençait ses travaux d’installation, et les missionnaires, devenus plus familiers avec la langue sauvage, s’employaient déjà à la prédication des
1 Champlain.
s Description du pillage de Port-Royal par Argall en 1613.
Déposition de Poutrincourt au tribunal de l’Amirauté à la Rochelle, du 18 juillet 1614. Lescarbot, édition de 1617, Paris, chez Adrien Périer. — Carayon.
3 Lettre de Poutrincourt à Lescarbot.
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indigènes, lorsqu’une agression violente et inattendue vint détruire en sa fleur cette colonie naissante.
Le coup vint des Anglais ; ceux-ci avaient en effet, peu d’années auparavant, en 1606, fondé leur première colonie en Amérique sur les côtes de Virginie. L’établissement était encore bien médiocre : en 1613, on y comptait à peine quatre cents âmes; mais déjà le voisinage des Français, bien qu’ils fussent les premiers en date, inquiétait la jalousie britannique; ils considéraient nos postes comme un danger, et même comme un empiétement sur les droits de la couronne d’Angleterre. Il se montra donc sur les côtes de l’Acadie, peu de temps après la fondation de Saint-Sauveur, une petite flottille demi-marchande, demi-flibustière, commandée par un nommé Argall; elle venait de Virginie, et comme on était en paix avec l’Angleterre, il lui fut très-facile de surprendre notre jeune colonie; les hommes de Saint-Sauveur, occupés çà et là aux travaux d’installation, purent à peine opposer un semblant de résistance, et La Saussaye fut contraint de capituler aussitôt. Argall, qui dans toute cette affaire se conduisit en véritable forban, feignit au contraire de considérer les colons de Saint-Sauveur comme des pirates, et après avoir détruit les papiers et brevets de la colonie, il emmena les malheureux Français en Virginie, où ils furent traités comme des flibustiers. Avant de partir, il avait chargé sur ses bâtiments tout ce qui pouvait s’enlever, puis il brûla le reste, de sorte qu’il ne resta absolument rien de cet établissement, qui avait à peine quelques mois d’existence.
Tel fut le résultat des rivalités de partis et des discussions misérables par lesquelles on avait fractionné la Société de Port-Royal; cette pauvre colonie jouait de malheur : presque toujours on y avait manqué de ressources suffisantes, et dès qu’elles se montrèrent abondantes, la discorde les rendit inutiles; mais la suite devait être plus
funeste encore; la ruine de Saint-Sauveur ne fut que le prélude de la prise de Port-Royal. Le gouverneur de la Virginie, Thomas Dale, heureux de ce premier succès, et désireux de chasser entièrement les Français de ces côtes 1 , confia à Àrgall une nouvelle expédition qui à la fin d’octobre 1 G 1 3 atteignit la rade de Port- Royal. Elle put approcher sans opposition jusqu’au pied du fort; tous les habitants, confiants dans la paix entre les deux couronnes, étaient occupés à divers travaux. Biencourt lui-même était chez les sauvages.
Les Anglais occupèrent donc librement le fort et les habitations de Port-Royal, qu ils dévalisèrent complètement, emportant jusqu’aux charpentes et menuiseries qu’ils purent démonter; puis, profitant de la marée, ils remontèrent la rivière du Dauphin, afin d’atteindre les bestiaux et aussi les hommes qui travaillaient aux récoltes et aux cultures; la plupart des défrichements existaient en effet, comme nous 1 avons déjà indiqué, à deux lieues environ en amont de la rivière. Ils parvinrent à enlever des chevaux et poulains qui paissaient dans la prairie, et saisirent aussi un assez bon nombre de pourceaux ; mais lorsqu’ils atteignirent les cultures, les hommes qui y travaillaient se mirent en devoir de les repousser, et comme les Anglais craignaient d’être abandonnés par la marée, ils retournèrent à Port-Royal, où ils brûlèrent tout ce qu'ils n’avaient pas pu enlever.
Biencourt, averti par les siens dans l’intervalle, les suivit avec ses gens, et comme les Anglais s’étaient déjà rembarqués, il fit proposer à Argall un combat seul à seul ou tant pour tant ; mais ce dernier, ne voyant là qu’un piège, leva l’ancre et partit avec son butin 5 ; ce désastre,
•Lescarbot. — Parkman.
2 Lescarbot.
quelque grand qu’il fût pour notre colonie, au milieu du désert et sans ravitaillement possible, n’entrainait pas cependant sa destruction ; la plus grande partie des ustensiles , beaucoup d’armes et des bestiaux restaient entre les mains des colons ; quelques semailles étaient déjà effectuées; enfin, ressource précieuse, le moulin qui avait été construit sur la petite rivière avait échappé aux recherches des Anglais avec tout ce qu’il contenait; mais, par-dessus tout, on pouvait se fier au courage, à l’énergie et à 1 esprit de ressource de ces hommes, qui pour la plupart étaient habitués, depuis plusieurs années, à compter sur euxmêmes, plus que sur les secours extérieurs.
Port-Royal n’était donc en réalité ni détruit ni tout à fait désespéré; les sauvages se montrèrent fidèles en ce malheur, et l’on pouvait répondre de leur sympathie ; les colons ne manifestèrent ni faiblesse ni découragement, et Bieneourt se prit aussitôt à rassembler les débris de son naufrage. Le moulin et quelques buttes situées sur les défrichements servirent d’abris provisoires, et l’on se hâta de profiter des derniers beaux jours de l’automne, pour construire des logements grossiers, mais chauds, où l’on pût se défendre du froid et de la pluie ; d autres hommes furent dépêchés dans les forêts pour recueillit des chibens et autres racines, dont on avait expérimenté les qualités durant les précédentes disettes; les sauvages apportèrent du gibier, dont une partie fut salée ou fumee; on ramassa jusqu’à des glands. Rien ne fut négligé dans ces préparatifs : l’existence de tout le monde était en jeu.
Au milieu de cette activité générale, l’hiver se présentait déjà en effet avec son cortège glacial et menaçant de frimas, de rigueurs et de dénûment. Jamais encore les Français n’avaient eu à affronter dans ces parages une si terrible épreuve; elle était d’autant plus terrible que l’ar-
rivée d’un ravitaillement dans le cours de l’année suivante n’était rien moins que certaine, de sorte qu’après les affreuses privations de l’hiver on avait en perspective l’éventualité d’un dénûment plus grand encore pour 1614. Néanmoins il ne se montra jamais ni mécontentement ni défaillance; chacun portait son mal avec courage, luttant de son mieux contre les difficultés, avec cet esprit de ressource, actif, obstiné, industrieux, qui est un des caractères notables du Français , et par lequel il semble plus propre à résister aux privations de la mauvaise fortune qu’aux enivrements du succès.
Biencourt avait à peine vingt-deux ans, mais les rudes leçons de l’expérience mûrissent vite l’esprit des hommes; non-seulement il s’employa à parer aux difficultés du présent, avec une patience et une industrie remarquables, mais avec une prévoyance au-dessus de son âge, au milieu des privations matérielles et des angoisses morales de cet hivernage cruel, il ne perdit point de vue l’avenir; songeant à son pauvre père, à sa fortune compromise, aux créations qu’il avait rêvées sur ces terres nouvelles, et à la situation pénible qui lui était faite en France, par l’épuisement de ses ressources et de son crédit, il s’efforça de préparer quelques marchandises de retour, qui pussent aider Poutrincourt à solder au moins ses frais de ravitaillement; non-seulement il se livra assidûment à la chasse avec ses hommes, mais, malgré la perte de toutes ses marchandises d’échange, il sut, en redoublant d’activité, tirer des Indiens, tant par les services qu’il leur rendit que par son influence ou par ses promesses, un bon nombre de pelleteries, qu’il prépara et emmagasina avec soin. Si son père arrivait à son secours, il lui ménageait ainsi l’occasion de quelques heureux profits ; s’il restait au contraire abandonne à lui-meme, ces fourrures devaient lui fournir un moyen précieux d’échange, pour obtenir des bâtiments
pêcheurs qui fréquentaient les côtes d’Acaclie, quelques denrées de première nécessité.
Ce fut son père qui arriva le premier; pendant que ces tristes événements désolaient sa colonie, Poutrincourt s’était lui-même trouvé aux prises avec de grands embarras : étant totalement brouillé avec madame de Guercheville, par les préjugés des uns et la maladresse des autres, il avait perdu tout espoir d’appui de ce côté; il sollicitait donc de toutes parts, tantôt parmi ses amis et connaissances, tantôt parmi les gens que l’élévation de leur esprit et leur patriotisme intéressaient à nos colonies d’Amérique. Il fallait en effet trouver un appui au dehors, ses ressources personnelles étant épuisées, et les produits de l’entreprise assez médiocres; il obtint enfin le concours de quelques marchands de la Rochelle, en leur offrant un intérêt dans les privilèges de traite, qu’il possédait autour de sa seigneurie de Port-Royal. Il put ainsi équiper un navire de soixante-dix tonneaux, sur lequel il s’embarqua lui-même, le 31 décembre 1613, et il atteignit Port-Royal le 27 mars
Jamais secours n’arriva plus à propos à de pauvres naufragés; Biencourt et ses gens renaissaient à l’espérance et à la vie; mais en retrouvant la colonie dans une situation si fâcheuse, combien se seraient laissé abattre par cette persistance du malheur! combien auraient désespéré d’une entreprise où I on avait infructueusement dépensé tant de sacrifices et d’efforts ! Heureusement que nos aventuriers du dix-septième siècle avaient l’aine plus haute. Chez Poutrincourt, avons-nous dit, dominait une idée assez répandue à cette époque : il se considérait comme le fondateur d’un grand fief, il agrandissait sa patrie, et créait pour sa famille, dans cette France nouvelle, une sorte de situation féodale, relevant de la couronne de France. Le caractère élevé de cette ambition, qui revêtait une teinte
de patriotisme et de devoir accompli, imprimait aux esprits une ténacité courageuse que les revers ébranlaient difficilement.
Entre lui , son fils et ses compagnons , la question ne s’éleva même pas de délaisser la contrée; il n’eut aucun regret d’avoir tenté cette entreprise, et s’y rattacha au contraire avec une forte résolution. Se retrempant dans de nouvelles espérances, on se mit aussitôt à l’œuvre pour édifier des logements et magasins, plus solides que les abris provisoires construits avant l’hiver; Biencourt montra avec une juste fierté que lui non plus ne s’était jamais abandonné au désespoir, et les fourrures qu’il avait su ramasser, au plus fort de son désastre, furent embarquées sur le navire de son père; celui-ci présida au rétablissement de toutes choses ; il put visiter les champs que l’on avait ensemencés l’année précédente, au moment de l’invasion d’Argall; peut-être même eut-il la satisfaction de demeurer assez pour assister à la récolte, et recueillir ainsi ces précieuses épaves d’une ruine imméritée ! Quoi qu’il en soit, il ne quitta Port-Royal qu’après avoir consacré toute son énergie et toutes les ressources que pouvait fournir son navire, au ravitaillement de cette colonie chérie, à laquelle il avait déjà consacré les onze plus belles années de sa vie; enfin il repartit pour la France, en laissant de nouveau son fils à la tête de ce fief, auquel il avait voué son existence, et sur lequel reposaient ses meilleures et ses plus chères espérances.
Il ramena avec lui Hébert, l’apothicaire parisien, ce doyen de la colonie acadienne, le seul peut-être des anciens compagnons de Lesearbot qui fût resté dans la contrée; il venait d’y passer quatre ans, et retournait sans doute en France dans l’intention de ramener avec lui sa famille et toutes ses ressources. Mais ni lui ni Poutrincourt ne devaient plus revoir l’Acadie. Hébert rencontra
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en France Champlain, qui avait été avec lui le compagnon de Poutrincourt dans ses premières expéditions, et il ne put résister au plaisir de s’associer à son vieil ami ; celui-ci avait fondé en 1608 une colonie nouvelle à Québec, sur les bords du Saint-Laurent, et quand il repartit pour ce pays, Hébert se joignit à lui avec tous les siens. Ce fut la première famille française établie au Canada, où l’on compte encore un grand nombre de ses descendants par les femmes.
Quant à Poutrincourt, après avoir vendu sa cargaison, il comptait répartir l’année suivante (1615) pour Port- Royal, quand il fut requis pour le service du Roi afin de soutenir en Champagne, par son influence et par son bras, l’autorité royale contre la levée de boucliers du prince de Conti. Notre héros était un homme de guerre, un ancien compagnon de Henri IV ; il se mit a la tète de la milice provinciale. Non-seulement il obéissait ainsi à sa nature généreuse et guerrière, mais il espérait sans aucun doute trouver, dans cette intervention énergique de sa bravoure personnelle, l’occasion d’obtenir quelque puissant concours, pour cet établissement d’outre-mer qui lui tenait si profondément au cœur; car son dessein bien arrêté était de finir ses jours à Port-Royal, en y fixant sa famille.
Mais Dieu en avait disposé autrement, et cette noble carrière devait se terminer glorieusement au champ d’honneur; ayant été assiéger la petite ville de Méry— sur— Seine en décembre 161o, il fut tué à 1 attaque de cette place. Il avait aloi’s cinquante-huit ans. Cette mort était doublement funeste pour l’Acadie; 1 entreprise en effet perdait son chef naturel, homme expérimenté et dévoué à son œuvre; il allait compléter cette ciéation en amenant, avec sa propre famille, plusieurs ménages de cultivateurs, et il succombait au moment même où il eût peut-être possédé des ressources moins précaires que
celles dont il avait disposé jusque-là; cette mort rompait en outre, désormais, toute relation suivie et régulière avec la mère patrie, car la famille de Poutrincourt parait avoir renoncé à poursuivre l’entreprise de son chef et abandonné entièrement au fds aîné, le jeune Biencourt, tous les intérêts engagés en Acadie; celui-ci, qui avait passé sa jeunesse loin de la France, était hors d’état de renouer les pourparlers ni les projets entamés par son père; son crédit personnel était nul, et personne ne s’intei essai t assez a lui ou a 1 Acadie pour songer à soutenir cette opération lointaine et précaire; cependant il resta fidèle à la mémoire paternelle, et, se regardant comme engagé par les dernières volontés de son père, il s’attacha à la garde du poste que celui-ci lui avait confié; il y demeura, détermine à vivre par ses propres ressources, en se procurant les approvisionnements indispensables, par les relations fortuites qu’il entretenait avec les navires de pêche qui venaient chaque année sur ces côtes.
La plupart des historiens de 1 Amérique s’imaginent qu api es la mort de Poutrincourt, il y eut une interruption dans la domination française en Acadie , et que les colons disparurent du pays jusqu’à M. de Razilly en 1632. Leux-la mêmes qui ont relaté les incidents qui nous démonti ent 1 existence des 1* raneais dans la contrée à cette époque, hésitent à affirmer la régularité de notre occupation, et n’ont jamais établi par un exposé méthodique la continuité et le maintien de la colonie fondée en 1604. Nous essayerons cependant de montrer en quelques pages la série des événements qui prouvent comment 1 œuvre de Poutrincourt lui survécut, comment son (ils la poursuivit jusqu à sa mort, avec les hommes qu’il lui avait laissés, comment il transmit ses pouvoirs à Charles de Latour, et celui-ci à M. de Razilly.
Biencourt, avons-nous dit, avait courageusement ac-
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cepté la succession de son père et la suite de ses desseins; bien que ses rapports avec la France fussent désormais rares et fortuits, bien qu’aucune famille régulière ne fût encore installée en Acadie, il avait réellement sous la main un noyau de population européenne, un établissement colonial en formation, d’où l’on vit sortir plus tard un petit peuple, une nouvelle province française au delà de l’Océan. Plusieurs de ses compagnons avaient en effet formé, avec des squaws indiennes, des ménages irréguliers dont sortirent les familles de métis qui se répandirent sur les côtes de l’Est; les colons que M. de Razilly amena plus tard prirent quelquefois parmi ces familles des compagnes même légitimes, et leur descendance s’est trouvée ainsi mêlée, à divers degrés, avec quelques-unes des familles européennes qui vinrent en Acadie vingt et trente ans plus tard
Le ravitaillement effectué en 1614 par Poutrincourt avait permis de rétablir le poste fortifié et les magasins de Port-Royal ; l’ancien moulin, comme nous le savons, avait échappé à la dévastation d’ArgalI, et il est probable que Riencourt, averti par l’expérience, dut construire en amont de la rivière, au milieu des ses cultures, quelques bâtiments que leur éloignement abritait mieux contre les incursions de l’ennemi. D’autre part, la nature nouvelle de ses relations avec l’Europe, par l’intermédiaire des pêcheurs de morue, le força en outre à installer un certain nombre de postes grossiers, sur divers points de la côte; de là on observait dans la belle saison le passage des navires, que l’on appelait par signaux ; nous savons par un document authentique que l’un de ces postes s’appelait le fort Lomeron 1 2, situé à peu près où existe aujourd’hui
1 Mémoire sur les établissements de l' Acadie en 1698. (Archives.)
2 Lettre de Latour au roi de France, citée par Ferland.
le cap Fourchu ou Yarmouth; il en établit probablement aussi d’autres, à la Hève et au cap Sable, car la fréquence des naufrages en ce dernier lieu offrait et offre encore aux habitants de l’Acadie, des épaves qui devenaient doublement précieuses, dans l’état d’isolement où se trouvait la petite colonie.
Il y a beu de penser que pendant longtemps, et au moins pendant toute la vie de Biencourt, la tradition agricole si fortement établie par Poutrincourt se maintint par une série non interrompue de cultures, et même un certain élevage de bestiaux (les Anglais n’en avaient enlevé qu’une partie) ; d’autre part, la chasse et les échanges avec les sauvages fournissaient du gibier et des pelleteries ; la pêche, très-abondante sur les côtes et dans les rivières, contribuait aussi à fournir des aliments; enfin une longue connaissance de la contrée permettait désormais aux colons de s’y ménager bien des ressources qui échappaient, dans les premiers temps, à leur inexpérience. Par le moyen des fourrures que l’on emmagasinait pendant l’hiver, on parvenait au printemps à se procurer des armes, des munitions, des outils et quelques marchandises de troque sauvage, que l’on obtenait par échange des navires de Dieppe, de la Rochelle, du Cap-Breton (Landes) et de Saint-Jean de Luz, qui fréquentaient alors les pêcheries de l’Amérique du Nord.
C’est ainsi que Biencourt succéda à son père et maintint la seigneurie jusqu’en 1623. Poutrincourt y laissait ordinairement une vingtaine d’engagés, et Latour semble indiquer que les barques de pêche lui fournissaient de temps en temps quelques recrues 1 ; il pouvait donc s’y trouver, en 1623, quinze ou vingt hommes, dont plusieurs possédaient des lotissements de terre à Port-Royal; les
1 Supplique de Latour au Roi en 1627, citée par Ferland.
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titres signés par Poutrincourt se transmirent de main en main, comme nous l’avons déjà dit : fait très-intéressant qui confirme la continuité de l’occupation française et de certains travaux de culture, depuis Poutrincourt jusqu’à M. de Razilly, en 1632.
Nous connaissons peu de chose de la vie de Biencourt et de ses compagnons; nous savons seulement que ce Claude de Latour, qui était venu de Champagne avec Poutrincourt en 1610, resta avec lui, ainsi que son fils Charles, alors âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, lequel s’attacha étroitement à la personne de Biencourt; il y a lieu de croire aussi que l’un de ces Français s’appelait Lomeron, nom qui fut donné à l’un des postes delà côte. Enfin Parkman cite une lettre de 1618, par laquelle Biencourt avait fait demander en France des colons auxquels il promettait un établissement avantageux 1 ; mais il ne parait pas qu’on ait répondu à son appel.
Cette existence aventureuse et pleine d’émotions n’était pas sans offrir certain charme à des hommes jeunes, vigoureux et rompus à ce genre de fatigues dès leur adolescence ; mais elle était mêlée de périls et de privations de tout genre, auxquels les plus forts tempéraments résistent mal : Biencourt succomba à la peine en 1623, à l’âge de trente et un ans; en mourant, il laissa son héritage, son autorité et ses droits, à son compagnon et son ami Charles de Latour, âgé de vingt-sept ans. Bien que les ressources dont il disposait fussent médiocres, ce jeune homme, devenu à son tour seigneur de Port-Royal, s attacha à continuer l’œuvre de Poutrincourt et de son fils ; seigneur, hélas ! sauvage et aventurier, qui comptait parmi ses vassaux plus d’indiens peut-être (jue de Français, et dont le ma-
1 Parkman, les Pionniers français en Amérique. Traduit par madame de Clermont-Tonnerre. 1 vol., Didier, 1874.
noir finit par devenir un campement mobile sous les voûtes de la forêt.
Bientôt en effet de graves difficultés surgirent autour de lui et empirèrent sa situation; les Anglais, depuis Argall, avaient toujours conservé leurs prétentions sur l’Acadie, et en 1621 sir William Alexander, comte de Stirling, obtint du roi d’Angleterre la concession de toute l’Acadie, sous le nom de Nouvelle-Écosse ; il se proposait, lui aussi, d’y établir une principauté, dont le plan nous a été intégralement conservé. Ce plan était conçu sur une échelle beaucoup plus vaste que celui de Poutrincourt, plus vaste même que ceux de Razilly, de d’Aulnay, de Giffard, de Juchereau et tous autres gentilshommes français. Le comte de Stirling, membre de la Chambre des lords, se proposait de diviser son immense et déserte seigneurie en cent cinquante parts, de trois milles à six milles de front sur le ii\age de la mer; chaque part devait être concédée, à titre de fief, à des gentilshommes auxquels il eût conféré le titre de baronnet, lesquels auraient transporté et établi sur leurs seigneuries des familles de cultivateurs , auxquelles ils auraient distribué les terres en sous-fiefs.
Les bâtonnets auraient eu ainsi pour tenanciers et feudataires la masse des fermiers, qui eussent peuplé le pays, tandis qu’eux -mêmes devaient rendre foi et hommage à W illiam Alexander, comte de Stirling, lequel relevait directement du roi d’Angleterre pour la couronne d’Ecosse, à laquelle son ordre de baronnet eût été inféodé1. On a même conservé les armoiries qui furent assignées à cette principauté avec leur devise : Munit liœc et altéra vincit.
En 1622 et en 1623, le nouveau prince de la Nouvelle- Ecosse fit reconnaître les côtes, et tenta même une prise
1 Forland, Histoire du Canada. — Beamish Murdoch, Historv of Nova Scotia. Halifax, 1865, vol. 1, page 68.
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de possession ; ces démonstrations ne laissèrent pas que de jeter quelque inquiétude dans l’esprit de nos colons, et Charles de Latour résolut de faire un grand effort pour renouer ses relations avec la mère patrie. Nul ne lui parut plus propre à cette mission que son père Claude de Latour, qui, ayant été le compagnon de Poutrincourt, avait eu quelques relations avec les anciens amis de celuici ; il le chargea de se rendre en France sur un des navires pêcheurs qui fréquentaient la côte ; là il devait solliciter pour son fils un titre régulier de commandement, et obtenir quelques secours pour le soutien de la colonie. Celle-ci en effet, si l’on pouvait encore lui donner ce nom, végétait depuis plus de douze ans, n’ayant d’autres ressources que la traite des fourrures et la troque avec les sauvages; les cultures avaient été peu à peu désertées, les bestiaux avaient disparu, et nos pauvres Français reculaient insensiblement vers une demi-sauvagerie.
Ce fut le 25 juillet 1627 que Claude de Latour prit la mer, emportant avec lui une lettre adressée par son fils au roi de France, et dont le texte nous a été conservé ’. Cette supplique fut-elle favorablement accueillie? On ne saurait l’affirmer, car Latour ne put rejoindre son fils. S’étant en effet rembarqué en 1628, le bâtiment qui le portait fut malheureusement attaqué et pris par une croisière anglaise commandée par Kirk.
Ici se place une des légendes les plus répandues dans l’Amérique du Nord, bien que son authenticité soit trèscontestable : Claude de Latour, conduit en Angleterre, aurait été séduit par William Alexander, qui lui auraitpromis un titre de baronnet avec un fief pour lui et pour son fils, s’il décidait ce dernier à reconnaître sa suzeraineté
1 Supplique de Latour au Roi, citée par Ferland dans son Cours d' histoire.