AFFAIRE DE KA6NIBÉ
En somme, le 26 décembre 1886, à Dianna, la situation était la suivante : Mahmadou-Lamine, en fuite vers le Ouli, était poursuivi par une colonne volante et par les auxiliaires du Bondou; les deux colonnes campaient devant un village abandonné; toute la contrée était déserte et le vide s'était fait autour de nous; les vivres allaient manquer, et il ne fallait pas songer à installer, avec Sénoudébou, un ravitaillement régulier et continu; enfin, la ligne d'opérations s*allongeait démesurément, et, en admettant que la fatigue des hommes et des animaux permît de se porter encore en avant, il fallait craindre de pénétrer dans des contrées soumises au protectorat anglais. L'inspection de la carte montre que nos colonnes se trouvaient dans le voisinage immédiat de la Gambie, et que le Niani, où le marabout dirigeait sa fuite, n'était pas loin de Mac-Carthy, poste anglais sur ce cours d'eau.
Le Diakha avait fait accueil au marabout, et Dianna, la capitale du pays, était devenue la place d'armes de Mahmadou-Lamine. Celui-ci avait fait construire, au centre du village, un grand tata particulier pour lui, avec de hautes murailles en pierres et pisé. Puis, il avait fait entourer le village d'une double enceinte en troncs d'arbres, fortifications des plus sérieuses, et que le canon seul pouvait entamer. Dans l'intérieur, plusieurs poudrières, solidement construites à la mode du pays, montraient l'importance des approvisionnements en munitions que Mahmadou- Lamine y avait rassemblés.
Le village de Dianna fut incendié; toutes ses fortifications furent détruites. J'arrétai-là les mesures de répression prises contre le Diakha. Ce pays était très fertile et donnait lieu, avant les afiTaires du marabout, à un commerce d'échanges très actif avec nos escales du Sénégal. Il ne fallait donc pas créer un nouveau désert dans cette région, et il valait mieux admettre les habitants à nous montrer leur repentir de leur conduite passée.
Je songeai aussi à faire servir notre pointe dans le Sud h l'extension de Tinfluence française et au développement du commerce national. Les chefs du Diakha, du Niéri, du Tiali et du Gamon arrivèrent successivement au camp de Dianna, et souscrivirent aux conditions que je leur posai. Tous leurs pays furent placés sous le protectorat français, ce qui poussait les limites de nos possessions jusqu'aux bords de la Gambie et nous permettait de donner la main au Fouta-Djallon et à nos comp* toirs des Rivières du Sud.
La colonne du capitaine Robert rentra le 30 décembre. Elle avait eu une première escarmouche avec Tarrière-garde du marabout au village de Safalou, avec un spahi blessé grièvement et deux auxiliaires tués. Puis, continuant sa marche avec la plus grande rapidité, elle avait franchi le Niériko, Taffluent le plus important de la Gambie, et s'était heurtée» dans l'après-midi du 27, h toutes les forces du marabout, restées en arrière pour protéger sa fuite. Les spahis de pointe avaient à peine reconnu le village de Kagnibé, qu'ils avaient été salués par plusieurs décharges nourries, parties des hautes herbes qui couvraient toute la position. Ils s'étaient mis lentement en retraite pour laisser h l'infanterie le temps de se former en carré. Us venaient à peine de démasquer la face avant de celui-ci, que les guerriers de Mahmadou-Lamine ouvraient le feu de toutes parts sur la petite troupe et se précipitaient de tous côtés sur elle en poussant de grands cris. Le capitaine Robert, recommandant le plus grand calme à ses hommes, avait accueilli l'ennemi, à 200 mètres seulement, par trois feux de salve, suivis du feu rapide de tout le carré. L'effet de cette mousqueterie fut terrible et arrêta net nos adversaires, qui s'enfuirent de toutes parts, laissant plus de 60 cadavres sur le terrain. Quelques-uns, trop lancés en avant, vinrent mourir jusqu'aux pieds de nos tirailleurs. Ce petit fait d'armes, où le capitaine Robert ne perdit que 2 tirailleurs tués et 5 ou t> hommes blessés, prouve l'invincibilité de nos troupes armées de leurs fusils à tir rapide, lorsque l'ennemi est signalé à temps, et que la formation en carré a pu être prise. Il montre, en outre, que le feu ne doit jamais être commencé à une trop grande distance, et que la supériorité de l'ennemi ne peut rien contre une troupe obéissant avec calme et sang-froid aux ordres de ses chefs.
Les chevaux étant fourbus, les vivres étant épuisés, la colonne volante était revenue sur ses pas, sûre, d'ailleurs, que Mahmadou- Lamine continuait à fuir et avait évacué entièrement le pays du Diakha.
Avant de quitter Dianna, je rassemblai encore une fois les chefs des villages environnants et je leur faisais jurer de ne plus recevoir le marabout, le pardon ne leur étant accordé qu'à cette condition.
Le 2 janvier 1887, ayant mangé tous leurs vivres et épuisé les ressources que présentait le village de Dianna, les deux colonnes levèrent le camp et prirent la route de Sanoundi.