FUITE DES PIRATES. — POURSUITE. — FOUILLE DU REPAIRE
La nuit se 'passait sans incident notable du côté des 2^ et 3e colonnes, mais, vers 41 heures du soir, les pirates profitant de l'obscurité et du brouillard intense qui régnaient, commençaient à filer vers l'Ouest, à travers les bois et les rochers. Les petits postes donnaient aussitôt l'éveil, et le feu commençait sur une partie de la ligne occupée par les troupes du commandant Famin.
L'obscurité et le brouillard ne permettaient pas de donner au tir toute son efficacité. Cependant dès que le jour parut, on put voir les résultats heureux obtenus : quatre cadavres chinois gisaient sur le terrain, sur lequel on trouvait aussi deux chevaux blessés, un nombreux butin, vivres, effets, dénotant une fuite précipitée et désordonnée. Le petit bois, par lequel la bande s'était échappée, présentait partout des taches de sang.
Je voulais, pour la journée du 20, ordonner une action d'ensemble contre le massif, la l''^ colonne devant rester sur ses positions pour intercepter les routes de retraite aux pirates refoulés du cirque par les 2^ et 3« colonnes. L'artillerie avait déjà étudié les positions à occuper par ses pièces pour battre les cols de Bac-Son et Mo-Hao et les rendre prati-
cables à l'infanterie. Les nouvelles de la nuit modifiaient en partie mes dispositions.
J'envoyais aussitôt le groupe Lagarrue. avec un gros de partisans, sur la route de Vinh-Yen, Vu-Son et Vu-Lé, prise par la plus grande partie des pirates. Déjà les habitants de ces villages, armés de fusils, avaient eu le temps d'aller tendre leurs embuscades dans ces directions. Je prescrivais au commandant Famin de former immédiatement deux groupes légers, qui devaient suivre immédiatement le groupe Lagarrue, mais en passant par Vu-Lang. Les 2^ et 3^ colonnes désignaient chacune deux groupes pour pénétrer dans le cirque de Lung- Lat, les autres groupes restant toujours en réserve dans la plaine et tenant les hauteurs en arrière pour couvrir les derrières. Enfin, les partisans armés, non employés à la poursuite, étaient lancés dans toutes les directions pour achever de disperser les fuyards.
La poursuite fut vigoureusement conduite. Le capitaine Lagarrue, qui fit preuve en cette circonstance d'un entrain et d'une ténacité vraiment remarquables, resta pendant trois jours sur les talons de la bande fugitive, la suivant à une demi heure à peine d'intervalle et, l'obligeant dès qu'elle voulait s'arrêter, à se disperser dans les bois, complètement affolée et démoralisée. Certainement, cet officier serait parvenu à reprendre les prisonniers européens, si ceux-ci, partis un jour à l'avance avec une escorte spéciale, n'avaient été rapidement amenés au-delà de Tam-Tri, dans les bois impénétrables de cette région.
Les groupes de partisans armés, les habitants des villages de Vu-Dic, Vu-Son, Vu-Lé avaient tendu partout les embuscades ordonnées. Les reconnaissances Chabrol et Cazeaux, de la colonne Famin, arrivant par Vu-Lang, trouvèrent également les traces d'une fuite désordonnée. Bref, on évalue à quarante-deux le nombre des morts en comptant tous les pirates tués dans la nuit du 19 au 20, dans les embuscades tendues par les partisans et habitants du pays, ceux blessés et achevés par ces derniers, et enfin ceux morts de leurs blessures et frappés par leurs congénères eux-mêmes, qui ne voulaient pas que les blessés, restés en arrière, décelassent le chemin suivi par la bande. On ramassa cinq chevaux, dont trois en très bon état, ainsi que vingt-deux femmes et enfants. Enfin, on rencontrait à chaque pas des effets.
des ballots de riz, etc On trouva peu de fusils, soit qu'ils
eussent été pris par les habitants, soit que les pirates les eussent cachés dans les bois. On n'en prit que sept et une douzaine de revolvers et pistolets. Mais le grand nombre de cadavres rencontrés prouve bien l'affolement de la bande ; car, on connaît la répugnance des pirates à abandonner les corps des leurs. Ce chiffre de quarante-deux fut porté à cinquante et un deux jours après, par deux heureux coups de main tentés par les partisans du village de Bac-Son et ceux de Tri-Lé contre une bande de fuyards, qui errait seule dans les bois. J'ajouterai ici que les dernières lettres, reçues le 6 février, des commandants des nouveaux postes du Caï-Kinh, notamment du capitaine Bataille, de Mo-Nhaï, et du lieutenant Colombat, de Tri-Lé, ont fait connaître que les habitants continuaient la chasse aux pirates, encore dispersés dans les bois, et avaient rapporté sept nouvelles têtes aux commandants de ces postes. Mais, le résultat le plus considérable de cette poursuite a été la mort du principal chef de la bande, Thaï-Ngan, blessé par les partisans de Vu-Dic et mort le 22 janvier à Duy-Caï, de ses blessures. Ce chef, auquel ses succès dans le Caï-Kinh et notamment à l'attaque du convoi Delaunay et du groupe Brodiez à Tran-Yen, avaient donné un énorme prestige, était l'auteur de toutes les attaques, de tous les pillages qui avaient eu lieu, depuis un an, soit sur la ligne du chemin de fer, soit sur la route de Lang-Son à That-Khé. Vêtu de la capote militaire du capitaine Brodiez prise à Tran-Yen, il ne cachait pas ses intentions de donner à ses opérations une importance encore plus grande, parlant de détruire Bac-Lé et Than-Moï, d'enlever un train tout entier sur la ligne en exploitation, etc Le jour même où la mort de Thaï-Ngan a été
connue, tous les chefs de canton et des villages du Caï-Kinh qui, jusqu'alors, sauf quelques-uns, s'étaient montrés des plus réservés, se sont présentés à moi, m'ont demandé des fusils et ont commencé, eux aussi, à faire la chasse aux pirates.
Quelques jours après, une bande de pirates venant de la direction Tri-Lé, ignorant sans doute notre présence à Lung- Lat, se heurtait dans la matinée contre une reconnaissance commandée par M. le sous-lieutenant Viala, envoyé vers Tran- Yen. La rencontre était si soudaine que l'adjudant Lacrousts, qui marchait en tête de la troupe, pouvait d'une balle de son
revolver faire sauter la cervelle de l'un des pirates. Le lieutenantcolonel Chapelet faisait aussitôt poursuivre la bande, dont les hommes, dissimulés dans un mamelon boisé à 1500 mètres environ de Hung-Vu, avaient ouvert un feu des plus vifs contre la reconnaissance. La pièce de 80 millimètres de montagne, mise en batterie à cette distance, pouvait tirer six coups à mitraille, ce qui amenait la retraite précipitée des pirates. Ceux-ci pouvaient emmener avec eux les cadavres tombés et dont on reconnaissait ensuite les traces, aux nombreuses taches de sang laissées sur le terrain. Une partie de la colonne n» 2 était détachée pour poursuivre cette bande.
Cependant, la fouille du cirque se continuait méthodiquement, pendant les journées des 20, 21 et 22 janvier. Pour franchir les cols qui y donnaient accès, nos soldats étaient forcés d'employer la hache et la pioche, tellement les pirates avaient accumulé de
défenses : abatis, troncs d'arbres, murailles de rochers, etc ,
pour en interdire l'entrée. Dans le cirque, on trouvait trois beaux villages, très bien aménagés, avec pagodes, grandes cases, présentant tous les signes d'une installation permanente et très confortable. Tout indiquait une fuite précipitée ; deux enfants, une femme, un cadavre chinois tout récent, un gros butin, consistant en paddy, effets de toute sorte, provenant de pillages,
quatre fusils 1874, un grand nombre d'épées-baïonnettes, etc
On y trouvait de plus, une vingtaine de cadavres, datant de quelques jours, décapités, et qui étaient ceux d'habitants du pays, massacrés pour n'avoir pas fourni le tribut de riz ou paddy, qui leur était réclamé. Du reste, un carnet ramassé dans la case de Thaï-Ngan, le principal chef de la bande, indiquait très exactement les quantités de paddy que chaque village devait fournir ou avait déjfi fournies. Les pirates étaient complètement maîtres du pays depuis plusieurs années. Nous avions subi dans le Caï-Kinh plusieurs échecs. Rien d'étonnant donc à ce que les habitants se fussent soumis aux exigences des bandes. Il fallait plutôt s'étonner qu'ils ne se fussent pas franchement tournés contre nous.