‹ Une colonne dans le Soudan françaisChapitre 32 sur 63 · MISE EN MOUVEMENT DES COLONNES. — BLOCUS DE LUNG-LAT · texte numérisé non relu

MISE EN MOUVEMENT DES COLONNES. — BLOCUS DE LUNG-LAT

Le 7 janvier 1894 seulement, j'avais pu réussir, en prenant en mains la direction de mon ravitaillement, à constituer les magasins que prévoyait l'ordre n" 1 et à réunir les coolies nécessaires à chaque colonne ; j'adressais aux trois chefs de colonne l'ordre de mouvement.

Ordre 2.

Les trois colonnes, constituées telles qu'il a été indiqué dans l'ordre n° 1 , seront mises en mouvement chacune sur l'ordre de son chef, de manière à être, le 19, vers 8 heures du matin, la colonne du commandant Famin à Ghu-Yu, la colonne du colonel Chapelet à Huong-Vu, la colonne du colonel Gallieni au marché de Tran-Lang.

Les trois colonnes se donneront immédiatement la main et chercheront à occuper solidement tous les débouchés des chemins et sentiers pénétrant dans le massif de Lung-Lat. Le mouvement devra être mené très vigoureusement, tout en observant avec soin les règles relatives au service des renseignements, en se faisant éclairer autant qu'il est possible dans ce pays difficile, en occupant les sommets, en évitant de s'avancer en terrain découvert sous le feu ennemi quand on peut faire autrement.

Arrivé à Tran-Lang, le colonel donnera au besoin des ordres pour la suite des opérations aux chefs des différentes colonnes, avec lesquels il sera en relations. Toutefois, chacun d'eux conservant son initiative, qui est indispensable pour toute opération de guerre et dans ce pays, plus que })arlout ailleurs, devra s'inspirer continuellement du but à atteindre : rejeter les pirates dans Luufj-Lat et les y cerner, et donner tous les ordres

prendre toutes les mesures qu'il jugera nécessaires pour atteindre ce but. Dans le cas où une colonne rencontrerait un obstacle qui arrêterait sa marche pendant un certain temps et l'empêcherait d'arriver sous Lung-Lat à la date tixée, elle lancerait deux fusées rouges.

Dans le cas peu probable où elle serait obligée de battre en retraite, elle lancerait quatre fusées alternativement rouges et blanches.

Lang-Son, 7 janvier 1894.

Gallieni.

Le plan d'opérations avait été établi en tenant compte de la nature particulièrement difficile du Caï-Kinh, où nos colonnes avaient eu plusieurs fois à subir des pertes sérieuses dans les cols rocheux et boisés qui permettent seuls de passer d'un cirque dans un autre.

Les trois colonnes étaient dirigées sur Lung-Lat par les trois grandes voies conduisant à ce cirque. Chacune d'elles était assez forte pour pouvoir résister à une attaque de toutes les forces pirates pendant un temps suffisant pour permettre aux autres colonnes de venir à son aide. Les trois colonnes étaient à peu près d'égale force, ce qui me permettait de calculer exactement les efforts à attendre de chacune d'elles et me facilitait beaucoup le commandement.

Les points de départ et le moment de l'arrivée commune sur l'objectif avaient été calculés largement, de manière à laisser à chaque commandant de colonne une grande initiative et à prévoir les incidents qui auraient pu retarder la marche. L'ordre était d'ailleurs rédigé de manière à faire comprendre que chacun devait être présent au rendez-vous au jour et au moment fixés et que les obstacles ou résistances rencontrés en roule devaient être vigoureusement surmontés.

Le tableau ci-après indique l'ensemble des mouvements.

Dates. ire Colonne. 2e Colonne, 3c Colonne.

13 janvier.

Phu-Lang-Thuong .

Déo-Hinh.

Lung-Ba.

Xu a-Tac.

Bac-Bai.

Vu-Lang.

Chu-Vu.

Hun-Len .

Hun-Len.

Hun-Len.

Tran-Yen .

Monhaï .

Huong-Vu.

Lang-Son.

Lang-Son.

Van-Quan.

Duc-Hin.

Pho-Binh-Gia.

Id.

Tran-Lang,

Le 19 janvier, à 8 heures du malin, au jour et à l'heure indiqués par l'ordre de mouvement, les trois colonnes opéraient donc leur jonction autour du massif de Lung-Lat. En dépit des difficultés inouïes du terrain et des mesures de prudence qu'il avait fallu prendre pendant la marche pour éviter les embuscades, les trois colonnes étaient parvenues au rendez-vous avec une précision remarquable, n'ayant rien laissé en route, ni hommes, ni vivres, ni matériel. L'artillerie elle-même, grâce au dévouement et à l'énergie de ses officiers et des canonniers européens, avait constamment suivi. Plusieurs fois les commandants de section avaient dû eux-mêmes aider à porter les pièces pour encourager les coolies qui s'asseyaient et refusaient d'aller plus loin.

Partout les avant-postes pirates, établis h Mo-Nhaï, Déo-Xa- Con, Lung-Daï, Bac-Son, se repliaient à notre approche, malgré les précautions prises par les commandants de colonne de s'avancer aussi discrètement que possible. Vers Tran-Yen, des cavaliers, laissés en observation, partaient au galop dès que les hommes de pointe de la colonne Chapelet arrivaient au sommet du col de Lang-Luoc; Tran-Yen, Mo-Nhaï étaient occupés sans coup férir.

Vers la 3^ colonne, les trois groupes de la colonne, qui avaient pris, à partir de Pho-Binh-Gia, des chemins différents pour éviter les dangers des longs cols rocheux et étroits menant sur Lung- Lat, arrivaient également, sans incident sérieux, sur les points assignés à chacun d'eux.

Du côté de la colonne n^ 1, dont l'arrivée semblait encore inattendue, le commandant Famin trouvait les plus grandes difficultés pour se procurer des guides et des émissaires. Tous les habitants, abandonnés par nous depuis longtemps, étaient passés aux pirates et ne dissimulaient pas leur inquiétude de nous voir arriver. Malgré les précautions prises, plusieurs d'entre eux parvenaient à s'échapper et allaient informer les pirates de Lung- Lat de la venue de cette colonne, qu'ils n'attendaient pas et qui arrivait justement par une route qu'ils supposaient complètement libre.

Cette nouvelle, parvenue aux pirates dans la nuit du 18 au 19, modifiait leurs intentions primitives. Ils voulaient tout d'abord résister énergiquement dans lo cirque en défendant tous les cols qu'ils avaient fortifiés d'une manière formidable au moyen

d'abatis, de gros troncs d'arbres, de murailles, de rochers, derrière lesquels des tireurs de choix, ayant repéré leur tir, nous auraient causé les pertes les plus sérieuses. Ils pensaient que leur ligne de retraite restait ouverte à l'Ouest, vers Ba-Ky et Luong-Tam-Ky L'arrivée du commandant Famin les déroutait et jetait aussitôt un grand désarroi parmi eux.

Dans la nuit même du 18 au 19, ils faisaient sortir du cirque les prisonniers européens qu'ils cachaient dans les bois de Kun- Vinh, ainsi qu'une partie des femmes capturées. Ils se préparaient aussi à partir eux-mêmes, mais l'arrivée soudaine et simultanée des trois colonnes se reliant aussitôt entre elles le long de l'étroit couloir qui entourait le massif de Lung-Lat, les empêchait de mettre leur projet à exécution. Au surplus, le butin amassé dans le cirque où ces bandes avaient élu leur repaire depuis plus de deux ans et où elles se croyaient inattaquables, était considérable, et ce n'était pas sans quelque hésitation qu'elles se décidaient à vider les lieux. En un mot, la retraite et l'évacuation du repaire avaient commencé dans la nuit du 18 au 19, mais avaient été interrompus par l'arrivée des trois colonnes. Les pirates avaient donc fortement occupé les cols conduisant dans le cirque et nous attendaient, dans la matinée du 19 janvier, incertains de ce que nous allions tenter et très désorientés par notre marche concentrique.

Bien entendu, tous ces renseignements ne m'étaient pas connus le 19 au matin, quand les trois colonnes prenaient leurs positions d'investissement autour du massif. Je savais seulement aux coups de feu qui nous avaient salués, quand les têtes des 2« et 3« colonnes avaient cherché à établir leur liaison entre la pagode de Tran-Lang et Huong-Vu, que les pitons et cols du massif étaient occupés entre ces deux points. J'ignorais même la sortie des trois prisonniers et d'une partie des femmes.

Toute la journée du 19 était employée à former le cercle d'investissement autour du massif. J'étais désireux d'éviter des pertes h nos troupes, dans le but d'empêcher les pirates de venir ensuite se vanter, selon leur coutume, qu'ils nous avaient livré combat et tué beaucoup d'hommes, ce qui rehaussait toujours

^ Chef pirate soumis, résidant à Gho-Chu, où les pirates de la région continuaient cependant à trouver asile.

leur prestige auprès des habitants. Je faisais pousser des reconnaissances vers les cols, situés sur les faces nord, sud et est du massif, mais avec défense de s'engager à fond. La première colonne éprouvait quelques difficultés, en raison du caractère boisé, montueux et rocheux du terrain, à établir et relier entre eux ses postes de surveillance. De plus, je voulais éviter des pertes trop considérables et ne désirais ordonner d'opération d'ensemble que lorsque j'aurais été certain que chacun était à sa place. Cependant, les groupes de partisans formés par les 2® et 3e colonnes étaient lancés aussitôt vers les flancs. L'un de ces groupes, commandé par le chef de canton de Binh-Gia, homme énergique et dévoué, avait pour mission spéciale d'essayer de sauver les trois Européens. Une récompense de 4,000 piastres lui était promise s'il réussissait.

Le soir k 4 heures, j'adressais l'ordre suivant aux chefs de colonnes :

Ordre 3.

Des renseignements donnés par plusieurs habitants du pays, et qu'il ne faut d'ailleurs accueiUir qu'avec réserve, font connaître que la bande de Lung-Lat, ayant tué chevaux, bœufs, etc., chercherait à s'échapper cette nuit. Ces renseignements ne sont pas d'accord pour préciser la ligne de retraite des pirates.

Il est donc nécessaire que l'on fasse la meilleure garde possible cette nuit et que tout le monde se tienne prêt à repousser vigoureusement les sorties qui pourraient se produire.

Les commandants de colonne prendront toutes les mesures de détail nécessaires dans ce but : service de nuit bien organisé; postes de combat assignés d'avance à chaque fraction ; directions de tir données pour éviter que les troupes ne se tirent les unes su'' les autres, et pour que tout le terrain en avant soit bien battu partout; gradés et fractions de troupes qui veilleront la nuit pour se reposer le jour.

On mettra surtout les hommes en garde contre les tireries inutiles, en les tenant constamment dans la main et sous la direction de leurs chefs.

Le colonel commandant rappelle que, pour les actions de nuit, les précautions les plus minutieuses doivent être prises d'avance et que leur succès dépend de l'initiative, du sang-troid et de l'intelligence des officiers et gradés de chaque section.

Le 7 janvier 1894.

Le Colonel commandant les colonnes y Gallieni.

Du côté des 2^ et 3^ colonnes, je savais que le cercle d'investissement était suffisamment serré. Mais il n'en était pas de même du côté de la l^^ colonne, le massif présentant vers l'Est des épanouissements rocheux et. boisés, qui rendaient les communications et la surveillance excessivement difficiles. Aussi, avais-je fait appuyer vers l'Est le groupe Lagarrue, de la 3^ colonne. De plus, j'avais pu faire une première distribution de fusils aux habitants des villages Thoo et Manus de Hun-Vinh, Yinh-Yen, Vu-Dic, Vu-Lé et Yu-Son, situés sur la ligne de retraite de la bande.

Ils étaient renvoyés aussitôt dans leurs villages, avec mission d'observer les routes de ce côté, que devaient suivre très probablement les pirates en quittant Lung-Lat.

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