‹ Une colonne dans le Soudan françaisChapitre 36 sur 63 · PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES

Après l'expulsion du Tonkin des derniers débris des armées chinoises, lorsque les progrès de la pacification vinrent se heurter à un obstacle imprévu autant que dangereux, la piraterie, il fallut faire la part du feu, et tandis que nos colonnes poursuivaient dans le Delta d'abord, puis aux confins des frontières de Chine les bandes les plus remuantes, celles qui semaient la terreur sur leur passage et laissaient derrière elles la ruine et l'anarchie, on crut de bonne politique de transiger avec quelques chefs : on entra en arrangement avec les Ba-Ky et les Luong- Tam-Ky, qui en imposaient par la force de leurs armements et leur prestige auprès des populations; on leur tailla des fiefs dont ils furent les souverains reconnus par nous, avec défense à nous, presque, d'y mettre les pieds; on leur fournit des armes et des munitions. Ils s'engageaient en retour à maintenir la tranquillité sur les territoires qu'on leur concédait.

Il était facile de prévoir que ces vastes territoires serviraient bientôt de refuge à toutes les bandes un peu trop vivement traquées par nous et tout heureuses de trouver là un asile inviolable. J'ai déjà indiqué dans le résumé des opérations du Caï- Kinh, le rôle occulte, mais réel, que Ba-Ky et ses sous-ordres avaient joué durant la période troublée de 1892-93, dans la région du Caï-Kinh: c'est dans son repaire de Ré-Thuong que les fuyards de Lung-Lat avaient trouvé un refuge et c'est là qu'ils avaient amené les trois Français qu'ils détenaient, Fritz, Roty et Bouyer.

D'ailleurs, au nord des territoires occupés par ces chefs, soi-

disant soumissionnaires, s'étendait un vaste pays où nous n'aurions pu encore pénétrer, où toutes les bandes avaient libre passage, ce dont elles profitaient largement pour écouler en Chine le produit de leurs vols et en amener les munitions qui leur étaient nécessaires.

La politique que j'avais suivie, une fois les questions de frontière bien réglées, avait été caractérisée par l'extension progressive de notre occupation vers l'Ouest. Vingt-trois cantons successivement avaient été rattachés à mon commandement depuis Cho-Ra jusqu'à Na-Ri, en passant par Tong-Hoa-Phu et leur occupation s'était faite sans bruit, sans à-coups, en élargissant petit à petit la zone de notre influence, le réseau de nos postes et de nos villages armés : c'est ce qu'on a appelé la méthode de la tache d'huile, la plus efficace et la plus sûre en tout cas, de toutes les méthodes de conquêtes coloniales.

Je serais arrivé certainement en quelques mois, par l'application rigoureuse de ce système, à englober les territoires de Ba-Ky et de Luong-Tam-Ky dans un filet à mailles infranchissables, quand le premier de ces chefs vint lui-même nous fournir l'occasion d'en finir d'un seul coup avec lui.

Le 23 février, Ba-Ky, malgré ses protestations d'amitié et de fidélité au représentant de la France à Cho-Moï, faisait attaquer l'équipe télégraphique qui se trouvait alors à quelques kilomètres de Cho-Moï; le télégraphiste Hirlet était tué, le télégraphiste Sabot était enlevé. Le rapport de ce dernier prouve la duplicité de Ba-Ky, qui, le 22 avril, menaçait Sabot de lui faire trancher la tête si la rançon réclamée pour sa mise en liberté n'était arrivée sous trois jours. Et cependant Ba-Ky ne cessait de se déclarer innocent de l'attentat du 23 février.

C'était la déclaration de guerre. Le gouverneur général mit Ba-Ky en demeure de restituer le prisonnier; il n'en eut garde; il en espérait une trop bonne rançon, mais la tradition était rompue; les trois cantons qui constituaient son fief, Nong-Ha, Nung-Tuong et Dong-Vien furent purement et simplement rattachés au 2e territoire militaire (arrêté du 27 mars 1895). Il m'appartenait désormais de veiller à la police de ces cantons et d'empêcher notamment qu'un chef de brigands pût y détenir prisonnier, en butte aux pires souffrances, l'un de nos compatriotes.

Deux graves objections se présentaient :

!« La saison : il restait à peine un mois avant l'époque habituelle des extrêmes chaleurs et des premières pluies dont le début clôt fatalement la période des opérations efficaces ;

2o La difficulté de limiter l'opération à l'un des chefs soi-disant soumissionnaires, sans risquer de voir tous les autres lui prêter leur appui, soit ouvertement, soit en sous-main. On pouvait redouter d'être ainsi entraîné à une série d'opérations dépassant infiniment les limites de temps et de territoire qu'imposaient la saison et la situation.

Cette double considération aurait pu faire juger préférable d'ajourner l'opération à l'automne, pour la régler alors dans les conditions de préparation et de saison les plus favorables et avec une ampleur qui permit de résoudre définitivement la question pirate dans le Tonkin central.

Mais cet ajournement aurait présenté les inconvénients les plus sérieux. Il fallait à tout prix répondre par des actes immédiats au meurtre et à l'enlèvement des Européens, ne laisser aucune illusion sur la résolution du gouvernement général à ne plus recourir au système de rançons et profiter enfin de l'occasion pour occuper tout le cours du haut Song-Cau, rétablir les communications entre Thaï-Nguyen etPhu-Tong-Hoa, c'est-à-dire entre Hanoï et Cao-Bang, rouvrir ainsi la voie de ravitaillement la plus économique et la plus courte et acquérir, en vue des éventualités futures, la meilleure des bases d'opérations.

Toutefois, il importait de tenir compte des très sérieuses objections précitées. Il était donc essentiel :

lo Que l'opération fût préparée, menée et terminée le plus rapidement possible ;

2o Que tous les soins fussent apportés à éviter les perles, non seulement par le feu, mais encore par les maladies ;

3° Qu'il fût bien entendu et proclamé que l'opération était strictement limitée aux trois cantons formant le territoire de Ba-Ky et que Luong-Tam-Ry, ainsi que tous les chefs non convaincus d'avoir participé à l'attentat du 23 février, restaient hors de cause.

Je pris donc mes dispositions pour procéder à l'opération projetée : occuper et organiser les cantons nouvellement rattachés à mon commandement.

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