RAVITAILLEMENT ET ORGANISATION DES COMMUNICATIONS
L'ordre 1 et la lettre du 5 avril, tout en indiquant d'une manière approximative l'époque de la concentration des colonnes, ne la précisait pas encore. Cette date était, en effet, subordonnée à la question du ravitaillement dont l'organisation absolument assurée est la condition primordiale de tout mouvement de troupe. Sur lui repose toute liberté de manœuvres, dans les opérations coloniales entre toutes, car l'on ne peut compter ni
sur les ressources du pays, ni sur les moyens de transports locaux, ni sur les chemins.
Or, la question du ravitaillement se présentait sous deux aspects bien distincts, selon les deux périodes de l'opération.
Préparation du ravitaillement pour la première période jusqu'à la prise de Ké-Thuong. — Pour la première période {concentration des colonnes , marche concentrique sur Ké- Thuong et occupation du repaire), chaque colonne avait sa ligne d'opération bien distincte, correspondant à chacun des quatre axes :
Dap-Gau, Gho-Moï (l^e colonne); Pho-Binh-Gia, Ban-Tinh (2^ colonne) ; Lang-Son, Na-Ri (8^ colonne) ; Gao-Bang, Phu-Tong-Hoa (4^ colonne).
Sauf pour les 2^ et 3« qui se confondaient en partie, ces axes étaient séparés les uns des autres par des régions très difficiles, sans voies de communication transversales et d'ailleurs en partie occupées par les pirates. Il fallait donc assurer à chaque colonne son ravitaillement propre en lui constituant un magasin à chacune des têtes de ligne d'étapes Gho-Moï, Ban-Tinh, Na-Ri, Phu-Tong-Hoa, de sorte que chacune pût se suffire ellemême, sans avoir à recourir aux voisines.
Pour la l^e colonne, ainsi qu'on le verra plus loin, un grand magasin se constituait à Gho-Moï simultanément à la marche de la colonne : elle n'avait qu'à y prélever dans la mesure de ses besoins, ainsi que dans les magasins de Dap-Gau et de Thaï-Nguyen qu'elle traversait.
Mais, pour les 2^ et 3® colonnes, les difficultés étaient extrêmes. Bien que, d'après le plan d'opérations, ces colonnes ne dussent que passer à Ban-Tinh et à Na-Ri et n'utiliser ces magasins que jusqu'à la prise de Ké-Thuong, c'est-à-dire, selon toute probabilité, pendant huit jours au plus, il fallait prévoir tous les mécomptes, compter même avec l'insuccès, en un mot, éviter à tout prix qu'une colonne risquât d'être immobilisée ou ramenée en arrière faute de vivres. J'avais donc fixé à quinze jours l'approvisionnement initial de ces deux magasins.
Or, la voie la plus facile, celle de Gho-Moï — Ban-Tinh— Na-Ri n était pas libre, puisque, d'une part, Gho-Moï n'était pas encore
occupé et que la constitution de son magasin pouvait être retardée par des incidents entre Thaï-Nguyen et Cho-Moï, dans la zone où avaient été enlevés les deux télégraphistes; que, d'autre part, les pirates tenaient le pays entre Cho-Moï et Ban-Tinh, à Nhi-Co notamment où ils avaient un poste.
Il fallait donc tirer ce double ravitaillement de l'arrière, de Lang-Son et de Pho-Binh-Gia, respectivement à sept, trois, neuf et cinq jours de marche de Na-Ri et de Ban-Tinh.
Pour les vivres d'européens, ils devaient être tirés du magasin de Pho-Binh-Gia, approvisionné pour un an pour un effectif de 300 Européens.
Mais, pour le riz, tous les renseignements s'accordaient à dire qu'il n'y avait pas à compter en acheter sur place. La région placée entre nos postes et les pirates, constamment ravagée par ceux-ci, était dépeuplée, ruinée et inculte. Le nouveau cercle de Pho-Binh-Gia, occupé depuis moins d'un an. commençait à peine à se repeupler et à reconstituer ses rizières. C'était, à raison d'un millier d'indigènes par colonne, coolies compris, 30,000 kilogrammes de riz qu'il fallait apporter de Lang-Son dans le plus bref délai, sans compter le transport des vivres d'européens amenés de Pho-Binh-Gia, les réserves de munitions prescrites par l'ordre no 1, et cela, sans aucune ressource locale en coolies. Le peu d'habitants de la région suffisait à peine à assurer les partisans nécessaires au service des deux colonnes.
Dans ces conditions difficiles, le commandement eut l'heureuse fortune de trouver, chez le commissaire général chef des services administratifs et chez tout le personnel placé sous ses ordres, le concours le plus empressé et le plus entendu. D'autre part, le commissaire général assurait dans le Delta le recrutement immédiat, l'équipement et le transport de 72S coolies qui arrivaient à Lang-Son dès le o avril; il mettait entièrement sous les ordres du colonel commandant les aides-commissaires Roussel et Véron, le premier pour la constitution du magasin de Cho-Moï, le second pour la constitution des magasins de Na-Ri et de Ban-Tinh. De la sorte, l'unité d'action élail assurée. Tandis que, dans l'expédition du Caï-Kinh, l'année précédente, les opérations avaient été retardées et avaient failli être compromises, faute de l'unité d'action et de commandement, celte fois, malgré des difficultés plus grandes, malgré des incidents imprévus, le ravitaillement
put être assuré dans des conditions parfaites et dans un délai inespéré. Ce résultat est venu démontrer, une fois de plus, la nécessité absolue, pour les opérations militaires, de la réunion, sous la même direction, du commandement et de l'administration. Il est tout à l'honneur de M. le commissaire général de Montfort, qui a si largement facilité l'action du commandement.
L'unité de direction assurée et tous les renseignements nécessaires réunis, je prescrivis, le l^"" avril, que le 13 les magasins de Ban-Tinh et de Na-Ri fussent approvisionnés à huit jours, le 19 à quinze jours.
Répartition du senrice. — Le commandant Gérard, commandant le cercle de Pho-Binh-Gia et la 2^ colonne, avait l'ordre de constituer le magasin de Ban-Tinh en y amenant de Pho- Binh-Gia les vivres d'européens, sa réserve de munitions, et en y réunissant tout ce qu'il pourrait tirer de riz du pays et de ses postes de Guc-Duong et de Na-Ri.
Il devait, en outre, faire préparer à Na-Ri, pour la 3*^ colonne, quatre fours en terre et les abris nécessaires.
Le capitaine Chartier, chargé du service de ravitaillement dans le 2® territoire, avait l'ordre de pousser sur Ban-Tinh et Na-Ri tout le riz nécessaire, au moyen des 725 coolies dits de ravitaillement mis exclusivement à sa disposition, de régler les quantités respectives à prélever pour les deux colonnes sur le magasin de Pho-Binh-Gia, de fournir aux deux colonnes la viande sur pied et les vivres d'ordinaire et de s'occuper ensuite spécialement de la constitution du magasin de Na-Pii.
L'aide-commissaire Yéron, chargé du service à Lang-Son, avait mission d'assurer la réunion à Lang-Son des approvisionnements et leur mise en route. Il devait ensuite assurer la régularité administrative de tous les mouvements de magasins, ainsi que le règlement des coolies, à chacun des licenciements successifs de leurs groupes, le capitaine Chartier restant chargé des mouvements de l'arrière sur les magasins et de leurs escortes, et chacun des commandants de colonne, de l'exécution des mouvements des magasins sur les têtes de colonne. Un détachement de 100 miliciens de la brigade du chemin de fer était mis à la disposition spéciale du capitaine Chartier pour l'exécution de sa mission, comme troupes d'étapes.
Gallieni. 4
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Pour la ¥ colonne : son premier groupe, constitué par la garnison de Tong-Hoa-Phu et de Bo-Ba, devait vivre, quant aux vivres d'européens, sur les magasins constitués pour un an dans ces postes, et, quant au riz, sur les ressources locales.
C'était à son chef, le capitaine Bulleux, à en assurer le transport pendant la marche sur Bac-Kan, à une petite journée de Phu-Tong-Hoa.
Le commandant du groupe venu de Cao-Bang devait, au contraire, amener avec lui quarante-cinq jours de vivres, riz compris, de manière à ne rien prélever sur le magasin de Phu- Tong-Hoa qu'il eût fallu ensuite rétablir, ni sur le pays qui suffisait tout juste à alimenter en riz le groupe BuUeux.
Préparation du ravitaillement delà deuocième période. Occupation du Song-Cau. — Pour la deuxième période {occupation des cantons après la prise de Ké-Thuong), l'axe des opérations devenait le haut Song-Cau, dont la prise de Ké-Thuong assurait ipso facto la possession.
La ligne de ravitaillement devenait, dès ce moment, cette voie naturelle.
En conséquence, je demandais au chef des services administratifs dès le 28 mars : de réunir d'urgence à Thaï-Nguyen un approvisionnement de deux mois de tous vivres pour l'ensemble des troupes en opération et de huit mois pour les troupes destinées à l'occupation des cantons; 2» de constituer à Thaï- Nguyen une flottille de 80 sampans (40 sampans correspondant à huit jours de vivres pour Vensemble des colonnes), de telle sorte que, sitôt la route de Thaï-Nguyen à Cho-Moï assurée, cet approvisionnement pût être poussé à Cho-Moï dans Tordre d'urgence suivant :
lo Huit jours de vivres pouvant ravitailler, au débouché de Ké- Thuong, le lendemain même de l'occupation du repaire, toutes les troupes et leur assurer ainsi leur entière liberté de manœuvre pour la poursuite;
2° a) Le matériel de l'hôpital de campagne;
b) Une réserve de munitions assurée à Thaï-Nguyen par le service de l'artillerie, à raison de 70 cartouches par homme et 5o coups par pièce;
c) Une réserve d'outils pour les premiers postes à créer; 30 Le complément des vivres.
L'aide-commissaire Roussel était chargé de la constitution administrative du magasin de Cho-Moï.
Le commandant de la 1^® colonne avait pour mission :
D'ouvrir la ligne du Song-Cau de Thaï-Nguyen à Cho-Moï et de Cho-Moï au débouché de Ké-Thuong;
2o D'assurer l'arrivée à Cho-Moï des huit premiers jours de vivres, de l'hôpital de campagne et de la réserve de munitions;
3° D'assurer l'installation d'un second magasin éventuel sur le Song-Cau, aussi près que possible du débouché du repaire.
Le commandant Lecacheur, commandant d'armes de Thaï- Nguyen, était chargé après le passage de la l'"^ colonne, comme commandant de ligne d'étapes, d'assurer la sécurité de la ligne de ravitaillement Dap-Cau — (]ho-Moï :
lo En faisant occuper par ses troupes, sur cette ligne, les points de Lang-Hitt, Van-Lang, Cho-Moï;
2» En se reliant avec les postes du secteur de Cuc-Duong, dépendant du cercle de Pho-Binh-Gia.
Communications télégraphiques. — Deux lignes télégraphiques furent posées :
lo De Pho-Binh-Gia à Na-Ri, 60 kilomètres.
Commencée le 15 mars par ordre du commandant du cercle de Pho-Binh-Gia, elle fut terminée en vingt-huit jours, sur un parcours où il n'existait pas de chemin et où toute la voie était h débroussailler, sous la direction énergique du lieutenant d'artillerie Jacquet et, le 15 avril, jour de mon arrivée à Na-Ri, j'avais ces communications assurées.
2» De Thaï-Nguyen à Cho-Moï, 45 kilomètres.
Commencée par les deux télégraphistes Hirlet et Sabot, cette ligne avait été abandonnée depuis leur attaque par les pirates. Le commandant de la l^e colonne avait l'ordre de la reprendre à mesure de sa marche. Sous la direction du service technique et du chef artificier Alliot, elle fut achevée le 17 avril au soir.