‹ Une colonne dans le Soudan françaisChapitre 43 sur 63 · ORDRES DE MOUVEMENT · texte numérisé non relu

ORDRES DE MOUVEMENT

Toutes les mesures préparatoires assurées, je pus arrêter la date du 17 avril pour la concentration des l^^, 2*^ et 3^ colonnes à chacune des têtes d'étapes, Cho-Moï, Ban-Tinh, Na-Ri, et la date du 24 avril pour l'enlèvement de Ké-Thuong.

Ordre 2.

Les [^^, 2"^ et 3^ colonnes, constituées ainsi qu'il a été indiqué dans l'ordre n° 1, ont pour objectif commun le repaire de Ké-Thuong. Elles seront mises en mouvement chacune sur l'ordre de son chef, de manière à être amenées sur le repaire le 24 avril, entre 7 et 8 heures du matin :

La l'^^ colonne, par la vallée du Song-Cau; La 2^ colonne, par Ban-Tinh et Hin-Sap; La 3® colonne, par Na-Ri, Taï-Lao.

Les trois colonnes se donneront immédiatement la main et chercheront à occuper solidement tous les débouchés des chemins et sentiers pénétrant sur le repaire.

Le mouvement devra être mené très vigoureusement, tout en observant avec soin les règles relatives au service de renseignements, en se faisant éclairer autant qu'il est possible dans ce pays difficile, en occupant les sommets et en évitant de s'avancer en terrain découvert sous le feu ennemi.

Arrivé à proximité du repaire, le colonel commandant, qui marchera avec la 3^ colonne, donnera au besoin des ordres pour la suite des opérations à ceux des chefs des différentes colonnes avec qui il sera en relations.

C'est aux 2^ et 3^ colonnes qu'est réservé l'effort principal et direct sur le repaire, la 1"^^ colonne ayant pour objet de créer une diversion, de menacer la position ennemie par le sud-ouest et de faciliter ainsi l'action des colonnes d'attaque.

Le groupe delà 4® colonne, commandé par le capitaine BuUeux, sera chargé de l'occupation de Bac-Kan et devra s'être avancé, le 24 au matin, sur le Song-Gau, assez au sud pour donner la main à la 3^ colonne, en évitant, autant que possible, de s'engager.

Tout en se confoi mant d'une manière générale à la mission qui lui est confiée, chaque commandant de colonne conservera complètement l'initiative qui est indispensable pour toute opération de guerre, dans ce pays i)lus que partout ailleurs, et devra s'inspirer constamment du

but à atteindre : enlever le repaire de Ké-Tliuong au moyen d'une action principale faite par les 2^ et 3^ colonnes et d'une action démonstrative faite paria colonne, et donnera tous les ordres et prendra toutes les mesures qu'il jugera nécessaires pour atteindre ce but.

Le 23 au soir, si tous les mouvements ont pu s'exécuter conformément aux prévisions, cliaque colonne lancera deux fusées blanches.

S'il arrivait au cours des opérations à une colonne de recevoir d'une colonne voisine des coups de fusil ou de canon, elle lancerait quatre fusées alternativement blanclies et rouges.

Pendant tout le cours des opérations, il est prescrit de la manière la plus stricte de ne jamais sortir des cantons de Dong-Vien, de Nung-Ha et de Nung-Thuong, cédés à l'autorité militaire, et, à cet effet, de s'enquérir constamment de leurs limites administratives.

Hanoï, le 6 avril 1895.

Le Colonel commandant les colonnes, Gallieni.

Ordre 3.

Mission de la 4° colonne. — Les l''^ 2<^ et S'^ colonnes, constituées ainsi qu'il a été dit par l'ordre général n° 1, se présenteront devant Ké- Thuong, le 24 avril au matin à la première heure, la l""® colonne marchant par la vallée du Song-Cau, la 2® colonne par Ban-ïinh, la 3^ par Na-Ri, Taï-Lao.

Le groupe commandé par le capitaine Bulleux agira simultanément par la vallée du haut Song-Cau. il s'établira à Bac-Kan, le 21 avril ; de ce point, il dirigera sa marche de manière que, le 24 au matin, il ait pu prendre position vers Gao-Ky et donner la main à la 3^ colonne qui s'avancera vers le repaire par Na-Ri, Taï-Lao. Ce groupe a une mission d'observation, d'embuscades et de liaison et doit éviter, autant que possible, de s'engager.

Le groupe du capitaine Brulard, renforcé d'un peloton de 80 tirailleurs amenés de Cao-Bang en surplus de l'effectif prévu par l'ordre n° 1, relèvera dans ses postes les troupes d'opération du capitaine Bulleux.

Le capitaine Brulard fera occuper Bac-Kan pendant le mouvement du groupe du capitaine Bulleux et prendra les mesures nécessaires pour assurer à ce groupe sa liberté d'action vers Gao-Ky et Ké-Thuong jusqu'à l'enlèvement du repaire, en observant particulièrement la direction du sud-ouest.

A ce moment, les deux commandants des deux groupes recevront les ordres du colonel commandant les colonnes pour les dispositions qu'ils auront à prendre.

Le capitaine Bulleux prendra ses mesures pour commencer, dès qu'il le pourra, à ravitailler Bac-Kan sur le magasin de Phu-Tong-Hoa.

Le 23 au soir, si tous les mouvements ont pu s'exécuter conformément aux prévisions, chaque colonne lancera deux fusées blanches.

S'il arrivait au cours des opérations à une colonne de recevoir d'une colonne voisine des coups de fusil ou de canon, elle lancerait quatre fusées alternativement blanches et rouges.

Il est absolument interdit de sortir des limites des cantons de Dong- Vien, de Nung-Thuong et de Nung-Ha cédés à l'autorité militaire.

Tout acte d'hostilité doit être particulièrement évité sur les territoires dépendant du chef Luong-Tam-Ky, avec lequel il est, au contraire, essentiel de maintenir des relations amicales.

Hanoï, le 6 avril 1895.

Le Colonel commandant les colonnes, Gallieni.

COMPLICATIOîsS. — EFFORT GÉNÉRAL ET COMBINÉ DE LA PIRATERIE.

Ces ordres étaient à peine donnés que parvenait, du 6 au 12 avril, une série de renseignements qui modifiaient gravement la situation.

Il n'y eut, en eflet, bientôt plus à en douter : devant les progrès de notre occupation dans le Tonkin central, devant les menaces imminentes qui en résultaient pour une de ses dernières et principales places d'armes, toute la piraterie tentait un grand effort, ses tentatives surgissaient de tous les points h la fois et rien n'a démontré d'une manière plus évidente que la simultanéité de ces mouvements, la complicité constante de tous les chefs pirates, tant de l'intérieur que de la frontière chinoise, alors même qu'ils s'en défendent le plus :

1° Sur la frontière de Chine du cercle de Cao-Bang apparaissaient simultanément dans les derniers jours de mars et les premiers jours d'avril :

a) Sur le Luc-Ku, une bande de 100 fusils dépendant de Mac- Quoc-Kanh ;

b) Vers La-Hoï, au nord-est de Ta-Lung, une bande de 300 fusils dépendant de Chou-Ky-Say, qui ne cachait pas son projet de réoccuper les anciens repaires de Lung-Mo et de Coc-Tem.

c) En face du secteur de That-Khé, vers Ha-Dong, un rassemblement de 300 à 500 fusils, dépendant de A-Hop et de A-Nhat,

auquel les renseignements indigènes prêtaient l'intention de venir renforcer sur le haut Song-Gau les contingents de Ba-Ky el de Luong-Tam-Ky;

2o Sur la frontière ouest du cercle de Cao-Bang, les bandes de Hoang-Gau et de Pha-Nhi s'agitaient en menaçant nos postes de Phia-Ma et de Bac-Mu, avec un effectif d'environ 400 fusils;

30 Au sud-ouest du cercle de Cao-Bang et dans la partie nord du cercle de Pho-Binh-Gia, se prononçait un grand mouvement procédant sinon de Luong-Tam-Ky lui-même, du moins des chefs rassemblés autour de lui dans la région de Cho-Chu;

a) 250 fusils commandés par Mong-Tong-Gié partaient de Cho* Chu, remontaient au nord-est par une marche audacieuse et secrète, tombaient, le 3 avril, entre Phu-Tong-Hoa et Xéco sur un convoi de 250 coolies du cercle de Pho-Binh-Gia qu'ils forçaient à rebrousser chemin, traversaient le Déo-Cao-Pi et venaient s'établir dans l'ancien repaire de Lung-Kett, où ils trouvaient une position des plus fortes et s'établissaient solidement, commandant de là la route de Ngan-Son à Mo-Xat et menaçant sérieusement les communications entre Cao-Bang et Phu-Tong-Hoa.

Le lieutenant Vacher, commandant le poste de Ngan-Son^ informé de cette marche avait, le 5 avril, avec 60 fusils, exécuté une vigoureuse reconnaissance offensive oii il avait surpris et fusillé à 300 mètres les pirates au bivouac; il avait lui-même perdu un tué et un blessé et reconnu qu'il faudrait un sérieux eff'ort pour les déloger ;

150 fusils sous Pay-Quoc-Ly-Sam, venus également de Cho- Chu, débouchaient du massif montagneux et forestier du Phia- Biock et réoccupaient sur son versant est l'ancien repaire de Lung-Tao.

c) Un peu au sud, débouchant également du Phia-Biock, 500' à 600 fusils, commandés par Luong-Van-Son, le plus sérieux des chefs de la région de Cho-Chu, étaient tombés sur notre village fortifié de Coc-Tem.

Le lieutenant Rouy^ commandant le poste de Bo Ba, s'y était porté immédialement avec 55 fusils. Cerné dans Goc-Tem, il y avait soutenu plusieurs assauts, à 20 mètres de la palissade, sans se laisser entamer, avait fait dans la nuit du 31 mars au l^f" avril une sortie infructueuse et perdu dans ces combats deux Européens et deux indigènes. Le capitaine Bulleux, commandant

le poste de Phu-Tong-Hoa, était venu le débloquer le 2 avril avec 4-0 fusils disponibles, avait ramené à Phu-Tong-Hoa les habitants et les armes, après avoir rasé le village de Coc-Tem pour ne pas le laisser aux pirates. Ceux-ci avaient également tenté d'enlever le village fortifié voisin de Cao-Kiem et avaient été repoussés par nos partisans;

4° Les convois de vivres et de munitions destinés au ravitaillement de Phu-Tong-Hoa étaient arrêtés à Ha-Hien;

5° Il était signalé que les pirates de Cho-Chu attendaient de Chine un fort convoi de munitions, qui réussit en effet à pénétrer par la région Bao-Lac— Yen-Tinh.

A mesure de l'arrivée de ces renseignements, je prescrivis les mesures suivantes :

1° Renforcer d'un groupe (oO Européens, 75 tirailleurs) la 3® colonne dont la droite se trouvait menacée par la présence de bandes entre Phu-Tong-Hoa et Na-Ri;

20 Renforcer de 80 tirailleurs du cercle de Cao-Bang le groupe Brulard (2^ groupe de la ¥ colonne) de manière à assurer à tout prix la protection des convois de vivres et de munitions destinés à Phu-Tong-Hoa ;

3° Toute initiative était laissée au lieutenant-colonel Yallière, commandant le cercle de Cao-Bang, pour, d'une part: refouler en Chine toutes les bandes signalées sur la frontière; d'autre part, dégager la ligne de communication Cao-Bang— Phu-Tong-Hoa, en opérant successivement contre Lung-Kett et le Phia-Biock;

4° A cet effet, il était constitué dans le secteur de That-Khé [cercle de Lang-Son) un groupe de 90 fusils (40 légionnaires, 50 tirailleurs), sous le commandement du capitaine Rogerie, mis aux ordres du lieutenant-colonel Yallière, avec la mission spéciale de se porter sur Yen-Lac et Kim-Hi, pour prendre à revers le repaire de Lung-Kett;

5° Demande était adressée à l'autorité civile pour qu'elle fasse occuper par un poste de milice le point de Moly-Nham, au nordest de Thaï-Nguyen, de manière à compléter le réseau de postes établis par le commandant Lecacheur et le cercle de Pho-Binh-Gia pour interdire aux pirates de Ké-Thuong toute retraite vers le Yen -Thé ;

6o Le commandant du cercle de Cho-Phong recevait l'ordre

de redoubler de surveillance pour la protection de la ligne du chemin de fer ;

70 Le chef soumissionnaire Doc-Xuyet avait mission de parcourir le Bao-Day pour y prévenir tout mouvement suspect ;

80 Une correspondance était échangée avec le général Sû, commandant les troupes chinoises de la frontière, qui intervenait contre les rassemblements signalés vers La-Hoï et Ha-Dong et contribuait à nous dégager de ce côté.

Les qualités militaires de premier ordre du lieutenant-colonel Vallière, son esprit de décision surtout eurent une large part dans le succès de ces mesures; l'organisation solide que j'avais donnée à nos frontières fit le reste. La division en secteurs, complétée par l'institution des villages armés et des partisans, donna tous les résultats que l'on pouvait espérer, et sur tous les points l'invasion fut repoussée et les bandes qui la tentaient furent détruites pour la plupart.

lo Le commandant Nouvel, du l^r bataillon étranger, à la tète de 250 fusils, se portant à la position centrale de Cat-Linh, arrêta net le mouvement offensif sur le Luc-Khu, à la rencontre de Lung-Minli ;

2^ Le capitaine Vannier, commandant le secteur de Ta-Lung, avec un groupe de 210 fusils, était en mesure, après ce succès, d'arrêter les rassemblements signalés de Ta-Lung à That-Khé : les pirates laissaient, le 17 avril, deux tués dans un engagement avec nos partisans, entre Phuc-Hoa et Dong-Khé ;

3° Le lieutenant Hildibrand, chancelier du cercle, formait un groupe léger de 150 partisans qui battait les points de la frontière inaccessibles aux Européens et à leurs convois;

¥ Le commandant Le Ny, commandant le secteur de Gho-Ra, se portait avec deux groupes, commandés par les capitaines Laverdure et Dehove, et le groupe Brulard, formant un total de 447 fusils, à l'attaque du formidable repaire de Lung-Kett et l'enlevait après un brillant assaut à la baïonnette, où nous ne perdions que vingt-sept hommes tués ou blessés ;

50 Le lieutenant-colonel Vallière lui-même, à la tête des 250 fusils du commandant Nouvel, se portait vers Ngan-Son, tant pour soutenir, si besoin, le commandant Le Ny dans l'attaque de Lung-Kett que pour se porter avec lui, après cette attaque,

contre le Phia-Biock, déblayer entièrement les communications entre Cao-Bang et Phu-Tong-Hoa, venir appuyer les groupes BuUeux et Brulard et concourir aux opérations du haut Song- Cau. Le lieutenant-colonel Yallière estimait que toutes ces opérations terminées, il pourrait être à Phu-Tong-Hoa le 22 ; l'événement lui donna raison.

J'avais une telle confiance dans l'énergie de cet officier supérieur, j'étais si sûr de la solidité de nos frontières et de nos villages armés, que je ne marquai même pas un temps d'arrêt dans la marche des opérations vers Ké-Thuong. Tout retard pouvait d'ailleurs être funeste, en raison de l'état avancé de la saison et d'une concentration possible des bandes pirates; je ne pouvais songer à attendre le résultat des différentes mesures prescrites au colonel Yallière, et dont, par anticipation, je viens de résumer les effets. Les ordres n^^ 2 et 3 furent donc suivis de leur exécution immédiate.

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