‹ Une colonne dans le Soudan françaisChapitre 45 sur 63 · ENLÈVEMENT DE KÉ-THUONG · texte numérisé non relu

ENLÈVEMENT DE KÉ-THUONG

Terrain. — Le massif de Ké-Thuong est compris dans l'angle formé par la vallée du Song-Cau, à l'ouest, par la trouée Cho- Moï — Na-Ri, au sud-est. Cette trouée, bien que correspondant à deux cours d'eau coulant en sens inverse : l'un, le Suoï-Nhï-Co surCho-Moï; l'autre, le Song-N a-Gin sur Yen-Lac, n'en forme pas moins un même couloir naturel, les deux bassins n'étant séparés que par un seuil très peu élevé.

Gho-Moï est au sommet de l'angle ainsi formé ; l'importance militaire el commerciale de ce point en découle.

Le massif de Ké-ïhuong est une des régions montagneuses des plus difficiles du Tonkin ; il se rattache au nord aux massifs du Déo-Gian et du Déo-Cao-Pi, qui forment la ceinture nord du bassin du Song-Cau et séparent le cercle de Cao-Bang de la région de Phu-Tong-Hoa.

Le massif de Ké-Thuong forme un inextricable enchevêtrement de forêts, de rochers, de ravins, presque impénétrables. Limité à Test et au sud par de hautes falaises sans cols naturels, il s'ouvre sur le Song-Cau par quelques gorges étroites qui en sont les seuls accès.

Le repaire même a la forme d'un cirque dont les parois sud et est ont un relief de 300 mètres. Cette muraille est elle-même séparée de la vallée de Cho-Moï — Ban-Tinh par une sorte de chemin de ronde constitué par les ravins de Na-Ha, That-Ya et Na- Hua qui augmentent d'autant les difficultés d'accès, puisqu'ils doublent l'obstacle.

Jusque-là les pirates n'avaient regardé le repaire comme accessible que :

1° Paria gorge qui débouche sur le Song-Cau ; aussi y avaientils accumulé les défenses, particulièrement en aval de Chang- Giaï: à Na-Tan, à Na-Keu et à Pa-Cop, points où l'arroyo est étranglé entre des rochers à pic recouverts d'une végétation inextricable. En arrière, le réduit était formé par les deux forts de Dé-Than et de Dé-Nguyen, établis dans le fond de la gorge en face de la maison non fortifiée de Ba-Ky et sous la protection de la redoute casematée de Chang-Giaï, construite sur un mamelon découvert ;

2o Par le nord-ouest dans la direction de Bac-Kan, Cao-Ky, Taï-Lao, où les rochers font place à des mamelons herbeux; de ce côté aussi, le ravin de Na-Quang leur offrait une première défense, et ils avaient, sur la longue croupe qui sépare ce ravin du repaire, établi une série de postes fortifiés à Phu-Vang, Bu- Caï et au-dessus de Na-Quang; mais ils redoutaient peu de chose de ce côté en raison de l'éloignemenl de nos postes de Bo-Ba et de Phu-Tong-Hoa et de l'occupation par eux-mêmes du haut vSong-Cau qu'ils tenaient à Cao-Ky et Bac-Kan.

Ils regardaient, au contraire, comme absolument inaccessibles,

les accès du sud-est venant de Nhi-Co, de Ban-Na, Ban-Tinh, Phiem-Mong et Na-Tack.

Le premier de ces accès l'était en effet d'une manière absolue. Une reconnaissance faite par le lieutenant Bonnin était venue confirmer sur ce point les renseignements indigènes. De INhi-Co au repaire, aucune troupe ne pouvait songer à s'engager, le passage individuel même y était impossible.

Par les autres accès réputés inaccessibles, aucune action n'eût été possible non plus, si des reconnaissances menées depuis un mois par le commandant Gérard lui-même, le lieutenant Banal, commandant le poste de Ban-Tinh, le lieutenant Wemel, commandant le poste de Na-Bi, et leurs émissaires, avec autant de méthode que de hardiesse et de sentiment du terrain, n'avaient repéré les débouchés.

Liaison des colonnes. — Arrivé à Na-Bi le 15 avril, je donne aux trois colonnes l'ordre de se mettre en liaison dès le 17 :

La l'"^, en faisant occuper les points de Nhi-Co et de Ban-Cap, à l'est de Cho-Moï;

La 2», en faisant occuper le poste de Ban-Na, à l'ouest de Ban- Tinh;

La S*', en faisant occuper les points de Phiem-Mong et de Na- Tack, à l'ouest de Na-Bi.

Celte occupation se fit du 17 au 21, sans coup férir, les pirates ayant évacué leur poste de Nhi-Co.

Les colonnes se donnant la main par leur postes extrêmes et occupant ainsi tous les débouchés, interdisaient d'une manière absolue la retraite des pirates vers le sud, c'est-à-dire vers le Yen-Thé et le Delta.

En arrière de celte première ligne, des troupes de Thaï- Nguyen et du secteur de Cuc-Duong, liées entre elles, en formaient une seconde.

Le résultat poursuivi fut entièrement atteint ; aucune bande ne put se retirer dans la direction du sud.

D'autre part, ayant reçu le 16 l'avis de l'enlèvement par le commandant Le Ny du repaire de Lung-Kett et de la retraite de ses défenseurs vers le sud-ouest, c'est-à-dire dans la direction de Bac-Kan, je prescrivais à la S*^ colonne de s'éclairer fortement sur sa droite; en même temps j'avisais par émissaire le capitaine

Bulleux, qui avait à manœuvrer avec une force faible au travers de toutes les bandes, de ne s'avancer au sud de Bac-Kan qu'avec la plus grande prudence en se bornant à un rôle d'observation et de démonstration.

Mission spéciale de la [^^ colonne. — Le 17 avril prévoyant que, selon toute probabilité, l'opération s'exécuterait désormais dans les conditions de dates fixées, voulant m'assurer, dès le lendemain de la prise du repaire, la liberté absolue de mes mouvements sur le Song Cau, je donnais à la l''^ colonne mission principale, tout en concourant à l'attaque du 24, de préparer et d'assurer l'installation et le ravitaillement d'un poste-magasin, à hauteur du débouché de Ké-Thuong, dans des conditions telles que toutes les colonnes pussent se ravitailler sur ce poste à partir du 27.

Ordre complémentaire pour V attaque du 24. — Le 18 avril, après avoir recueilli sur place les derniers renseignements sur le terrain, sur la situation des pirates (renseignements auxquels le chef de canton de Con-Minh contribua largement en établissant un plan -en relief en terre glaise qui, à défaut d'autre carte, donna les seules indications à peu près exactes), je donnai l'ordre général n^ 4.

O^ÎDRE 4.

Les reconnaissances exécutées mettent en mesure de compléter, par les renseignements et les prescri[)tions qui suivent, l'ordre n° 2, tout en se tenant aux lignes générales qu'il a tracées.

I. — Au sud du repaire, entre l'arroyo de Ké-Thuong, le Song-Cau et la route de Cho-iMoï à Ban-Tinh, le terrain est constitué par un massif rocheux et boisé très difficile, tandis que le terrain se dégage au nordest et au nord, où il est constitué par des mamelons.

11 en résulte que c'est par le nord et l'est que se fera l'effort.

IL — Les positions pirates sont constituées : 1° par le repaire même où les défenses sont accumulées le long de l'arroyo, depuis le réduit casemalé de Chang-Giai, à l'est, jusqu'à Pa-Cop, au débouché ouest; la rive sud de l'arroyo est bordée de tranchées défensives; 2" par une série de postes détachés dont les principaux paraissent être Na-Quang, Bu-Caï, Hin-Sap, Lung-Than, entre lesquels le terrain est couvert de

CHANG-GIAI (Vue du repaire).

Colonne du Haut Song-Cau (Avril 1895).

défenses accessoires : tranchées, trous de loups, piquets dissimulés dans les hautes herbes.

Les renseignements s'accordent, en outre, à signaler vers Cao-Ky de fortes bandes venues du nord-ouest.

III. — La 3^ colonne est chargée de l'attaque par le nord. La 2^ colonne, de l'attaque par l'est.

Les deux colonnes se réuniront sur la ligne Phu-Yang— Chang-Giaï.

Par sa droite, la 3^ colonne menacera la retraite vers Cao-Ky et s'étendra jusqu'au ravin de Xa-Quang, après avoir pris un solide point d'appui vers Taï-Lao.

Par sa gauche, la 2"= colonne occupera Lung-Than.

Les deux colonnes prendront pour objectif commun le poste annamite de Chang-Giaï et le repaire de Ké-Thuong, puis successivement toutes les défenses du repaire de l'est à l'ouest.

IV. — La marche d'approche sera menée avec la plus extrême prudence, constamment préparée par l'artillerie et les feux de salve, en procédant graduellement, dans la zone d'action de chaque colonne, à l'enlèvement des nombreux postes et défenses accessoires signalés comme couvrant tout le terrain aux abords de la position.

Cette marche sera toujours éclairée sur le front et les flancs autant que possible par des partisans et les tètes de colonnes composées d'éléments solides qu'une surprise n'ébranlerait pas.

Chaque colonne, dans sa zone d'action, utilisera tous les sentiers de manière à faire déboucher simultanément le plus grand nombre de groupes possible.

A la sonnerie de la charge, précédée du refrain du 9^ de marine, que sonneront les clairons groupés auprès du colonel, le feu d'artillerie cessera.

Il est interdit de se laisser entraîner à une poursuite pleine de dangers; l'ennemi ne sera poursuivi qu'avec des feux de salve.

V. — La l""^ colonne a une double mission : 1° interdire autant que possible la retraite vers le sud en donnant la main sur la ligne Choi>Ioï — Ban-Tinh à la 2^ colonne; 2° menacer le repaire \ers l'ouest.

En raison des difficultés de terrain et de communication avec les colonnes voisines, elle aura, pour accomplir cette dernière mission, la plus large initiative, sans perdre de vue que son rôle essentiel est de faciliter aux colonnes d attaque l'enlèvement du repaire et qu'elle doit régler son action sur la leur.

VI. — La colonne occupe Bac-Kan, d'oii elle cherchera^à se relier, par des reconnaissances, avec les et 3^ colonnes.

VIL — Le colonel commandant se tiendra sur les hauteurs au sud de Phu-Vang entre les 3*^ et 2*^ colonnes.

Chaque commandant de colonne lui enverra avant l'action six parti-

sans de choix pour porter ses ordres et se tiendra avec lui en communication constante.

VIII. — Chaque colonne organisera ses dépôts de munitions et son ambulance.

IX. — En raison de la marche convergente des diverses colonnes, il sera porté une attention particulière à ne pas tirer les uns sur les autres.

X. — Chaque colonne assurera son ravitaillement de manière à pouvoir vivre sur elle-même jusqu'au 27 inclus.

Dès que le ravitaillement par le Song-Cau pourra se faire, l'ordre en sera donné.

Na-Ri, le 19 avril 1895.

Le Colonel commandant les colonnes, Gallieni.

Enfin le 18, conformément aux ordres du général en chef, j'adressai à Ba-Ky un dernier ultimatum le mettant en demeure de rendre la liberté à M. Sabot et de le remettre entre nos mains à Ban-Tinh avant le 21, faute de quoi nos troupes occuperaient son repaire.

Marche d'approche de la l^e colonne. Combat de Déo-Than. — Le 19, en quittant Cho-Moï, la colonne occupe le gué de Thac- Taï que l'ennemi, retranché derrière une palissade évacue sans résistance, devant les feux de salve.

Elle se porte ensuite sur le défilé de Déo-Than, signalé par les renseignements comme fortement occupé, sous le commandement du chef Linh-Nguyen. Le commandant Moreau, après avoir parqué son convoi, divise sa troupe en deux colonnes : celle de droite, sous son commandement direct, suit la rive gauche pour aborder la position de front : celle de gauche, sous le commandement du capitaine Chabrol, major de colonne, passe le Song-Cau et suit la rive droite pour canonner le défilé qui est en corniche sur le fleuve.

De 1 à 2 heures, la colonne de droite enlève successivement les deux cols qui forment le défilé et sont vigoureusement défendus; au second, qu'il faut aborder en traversant un ruisseau, les pirates sont fortement retranchés, et c'est en enlevant une à une les assises du roc et en détruisant la palissade à coups de coupe-coupe, sous le feu, qu'on parvient à s'en rendre maître.

Gallieni. 5

Nos pertes dans ce combat ne sont que de trois blessés : un soldat d'infanterie de marine et deux partisans. Deux hommes s'étaient noyés au passage du Song-Gau.

Le 20, la colonne installe au pied du défdé de Déo-Than le magasin prescrit; deux fours sont construits, un poste de protection installé sur l'emplacement du poste pirate enlevé la veille; un groupe s'y établit; le gros de la colonne redescend à Cho-Moï avec tous les coolies pour en ramener quatre jours de vivres pour tout l'ensemble des troupes.

Le 21, les quatre jours de vivres complets sont ramenés à Déo-Than sans incident, de sorte que, dès ce moment, les trois colonnes sont assurées de pouvoir se ravitailler sur place dès la prise du repaire sans recourir à l'arrière.

Affaire de Lung-Than. — Le 22, la l^^e colonne commence sa marche d'approche pour occuper les hauteurs sud du repaire et se mettre en mesure de concourir à l'attaque du 24. Après une marche de six heures à travers des rochers et des bois, sans aucun chemin frayé, elle tombe à 41 heures sur le repaire de Lung-Than dont les défenseurs ne s'attendaient à aucune attaque de ce côté. Les factionnaires sont surpris, la première palissade est enlevée, trois pirates sont tués; mais l'ennemi prend une seconde position sur la lisière d'un bois d'où il ouvre un feu violent, et il faut l'artillerie et des feux de salve pour le déloger, sans aucune perte de notre côté.

Cette affaire menée avec beaucoup de hardiesse, sans avoir donné l'éveil, assure à la colonne la possession du débouché du repaire qu'elle commande dès lors et par lequel nul ne peut plus sortir sans passer sous son feu.

Le 23, la 1^^ colonne reste sur la position conquise la veille, oi\ elle fait venir de Déo-Than son ravitaillement jusqu'au 27.

Marche (Vapproche de la 2^ colonne. — Le 19, le gros de la colonne reste concentré à Ban-Tinh.

Un des groupes d'infanterie occupe Ban-Na depuis le 18. Trois reconnaissances sont envoyées.

La l''^, sous les ordres du capitaine Rémond sur Lang-Kaï, reconnaît le chemin et les approches de ce repaire; elle emploie toute la journée à se frayer un chemin au coupe-coupe, bi-

vouaque au sommet de la falaise et rentre le lendemain à Ban- Na, après avoir laissé sur place un tirailleur déguisé en nhaqué^ qui servira de guide dans la journée du 24.

La 2^, sous les ordres du capitaine Famin, établit la liaison avec la l^e colonne et ramène le sel et le riz nécessaires pour combler les prélèvements faits par la 3^ colonne sur le magasin de Ban-Tinh.

La 3^ sous les ordres du lieutenant Wanwaetermeulen, major de colonne, reconnaît et prépare le chemin que doit suivre l'artillerie. Grâce au brouillard, cette reconnaissance peut s'avancer jusqu'à Pa-Chié sans être éventée et, pendant treize heures consécutives, débroussaille et pratique des marches dans les rochers à pic.

Le 20, les reconnaissances envoyées la veille continuent pendant toute la journée l'aménagement des accès sur Lung-Kaï et Coué-Lu.

Le 21, la 2^ colonne reste concentrée à Ban-Tinh, Ban-Na, et se relie à la 3« colonne par une reconnaissance envoyée à Na-Yan, sous les ordres du capitaine Payro.

Le 22, la colonne, dont jusqu'ici aucun mouvement n'avait été éventé, dont la présence à Ban-Tinh éveille le moins de soupçons, puisqu'elle n'a fait que renforcer la garnison de ce poste, et qui n'est qu'à une journée de marche du repaire même, reste à Ban- Tinh que le commandant se réserve de ne quitter qu'au dernier moment. Il avance seulement deux de ses groupes; l'un, celui de Ban-Na qui gagne dans la soirée les abords du repaire secondaire de Lung-Kaï, l'autre qui se porte à Na-Ha pour servir le lendemain d'avant-garde.

Le 23, la 2^ colonne quitte ses emplacements à 5 h. 1/2 du matin et n'arrive sur les crêtes du repaire qu'entre 5 et 8 heures du soir, sans avoir été éventée, mais après des difficultés inouïes que tout le monde met le plus grand entrain à surmonter. A la nuit, les trois groupes couronnent les crêtes formant une tenaille dont le sommet est à Hin-Sap, l'artillerie en position au sudouest de Ké-Thuong dont elle enfile la vallée ; la nuit se passe à

* Paysan annamite.

débroussailler pour ouvrir des vues taut au feu de l'artillerie qu'aux feux de salve de l'infanterie.

Marche d'approche de la 3« colonne. — Le 19, le gros de la 3® colonne se porte deNa-Ri à Na-Tack, éclairé sur sa droite par un groupe établi h Na-Kham avec des postes à Po-Tao et Coué- Gioc. Un second magasin est constitué à Na-Tack où, depuis le 16, deux fours ont été construits, des abris installés, et où tous les coolies de la colonne sont employés, depuis le 18, à transporter les approvisionnements de Na-Ri.

Le 20, le gros de la colonne reste à Na-Tack. Deux groupes sont portés à Ban-Chao qui, bien qu'à 8 kilomètres seulement de Na-Tack, en est séparé par les passages les plus difficiles. La majeure partie du chemin est formée par un arroyo en cascades où, même en cette saison, on a sur plusieurs points de l'eau jusqu'à mi-corps et qui est recouvert d'une végétation inextricable.

Toute la journée se passe à pratiquer des passages où l'artillerie puisse s'engager.

Dans cette journée, un violent ouragan démolit toutes les. installations improvisées à Na-Tack et Ban-Tinh, inonde les magasins, enfle les arroyos, arrête pendant toute la journée la marche des convois et rend les travaux des plus pénibles.

Une bande d'une quarantaine de pirates est signalée au sud de Lung-Nhac, entre Na-Tack et Ban-Chao; elle se retire en laissant des observateurs qui ont évidemment éventé la marche de la 3® colonne.

Le 21, la 3® colonne se concentre à Ban-Chao. Le groupe d'avant-garde (capitaine Toquenne) prend pied sur le plateau de Taï-Lao. Aucun chemin frayé ne joignant ce point à Ban-Chao, qui en est séparé par un ravin profond, le groupe d'avant-garde emploie la journée et une partie de la nuit du 21 au 22, à préparer le passage de la colonne, au prix d'une fatigue énorme.

Le 22, elle se masse tout entière sur le plateau de Taï-Lao, couverte au sud par un relèvement des crêtes qui la masque entièrement aux vues de Phu-Vang et de Bu-Caï. Je lui donne les ordres les plus stricts pour qu'aucun mouvement, qu'aucune patrouille ne décèle sa présence, et pour que nul ne se laisse entraîner avant la date fixée pour l'action combinée.

Le 23, à la première heure, une reconnaissance, commandée par le lieutenant MuUer, se glisse à travers les rochers et les bois au-dessus du col de Phu-Vang pour y surprendre le poste pirate reconnu la veille, mais la marche est éventée et le poste est évacué. A midi, toute la colonne se met en marche pour gagner avant la nuit les positions d'où elle doit le lendemain commencer l'attaque.

Un groupe détaché (capitaine Cazeaux) pousse à l'ouest, vers Na-Puang, qu'il doit occuper le lendemain à la première heure afin de s'établir sur la route directe de Ké-Thuong à Cao-Ky.

Le gros de la colonne se porte en arrière de la crête nord du repaire, sur la ligne Phu-Vang— Bu-Caï ; il se masse, défilé, occupant le poste que des pirates ont évacué le matin et où ils avaient cependant accumulé les défenses, trous de loup, tranchées défensives, petits piquets, ainsi que dans tous les postes de la crête nord évacués de même.

Bien que sans combat, cette marche d'approche qui n'atteint pas 2 kilomètres demande cinq heures. Elle est des plus pénibles ; la chaleur est extrême, et c'est presque à pic qu'il faut faire descendre, puis remonter à l'artillerie, un ravin de 300 mètres.

Marche d'approche de la ¥ colonne. — Le groupe du capitaine Brulard est arrivé à Phu-Tong-Hoa le 13 avril, donnant sa liberté de mouvement au groupe du capitaine BuUeux. Celui-ci, qui s'était établi depuis le 20 à Bo-Ba, se porte le 21, conformément aux ordres, à Bac-Kan, où il s'installe sur le mamelon de Kao- Leu, qu'il choisit comme emplacement provisoire du poste. Il est à peine au bivouac qu'une bande de 50 pirates lui est signalée venant de la direction de Gho-Moï. Elle est dispersée par quelques feux de salve.

En même temps, le ly-thuong de Réo-Quan fait connaître que le chef A-Phuc détient dans ce village des habitants de la commune de Druong-Khuong, qu'il compte emmener le lendemain à Cho-Chu.

Le 22, le capitaine Bulleux, mettant à profit les renseignements reçus la veille, envoie sur Kéo-Quan une reconnaissance, surprend la bande d'A-Phuc, lui tue plusieurs hommes et la rejette en désordre sur Taï-Van, après avoir délivré 200 habitants thos

avec 60 buffles. Cette affaire produit le résultat immédiat de nous ramener les habitants de Hoa-Mue encore hésitants, qui s'offrent comme émissaires et dont deux, arrivant à Taï-Lao le 23, établissent la liaison de la ¥ colonne avec le colonel comm.andant.

Le 23, laissant à Bac-Kan le lieutenant Rouy avec 70 fusils et la pièce d'artillerie, le capitaine Bulleux se porte au sud avec 100 fusils et s'établit à Nam-Kaïn (point de passage signalé par les indigènes), à cheval sur la route de Bac-Kan à Gho-Moï et la route de Xéco.

L'ancienne route mandarine que suit le groupe a complètement disparu sous la brousse; il faut se frayer le chemin à coups de coupe-coupe, et le parcours demande plus de huit heures.

Situation le 23 au soir. — Dans la soirée dn 23, toutes les troupes ont donc été ainsi amenées sans mécompte sur les emplacements qui leur étaient assignés, l'artillerie prête à prendre ses emplacements à la première heure du 24, la liaison établie entre les colonnes, sauf entre la 1^® et la 2^ qui n'ont pu arriver à communiquer à travers la zone de terrain impénétrable qui les sépare, mais qui se donnent la main en arrière par les deux postes de Ban-Na et Ban-Cap.

Tous les débouchés de retraite vers le sud sont solidement occupés par une double ligne, tandis que, vers le nord, Nam- Kaïn et Na-Quang ne sont occupés que par des groupes légers. La porte reste ainsi semi- ouverte vers le nord, pour se conformer aux instructions supérieures qui ont formellement prescrit d'éviter les pertes, de ne pas risquer la vie du prisonnier Sabot dans une affaire désespérée et d'amener les pirates à se retirer vers le nord, afin de préserver avant tout les régions pacifiées du sud.

Marchant avec la 3^ colonne, je fais exécuter une dernière reconnaissance par mon chef d'état-major, le commandant Lyautey, dont il résulte que :

1^ Le repaire n'est pas évacué;

2» Les groupes légers d'infanterie peuvent seuls atteindre Chang-Giaï par le nord-est ; l'artillerie a sur la longue croupe qui s'étend du Bu-Caï h Pa-Cop, une position des plus favorables, d'où elle peut à la fois canonner directement le repaire, fouiller

les bois du revers sud, puis se prolonger à l'est jusqu'à la sortie du défilé.

A la suite de cette reconnaissance, je donne l'ordre suivant : Ordre n° 6.

Les indices et renseignements portent à croire que le repaire est toujours occupé. On agira donc avec la plus grande prudence dans la marche en avant des diverses colonnes. D'autres renseignements donnent les pirates comme retranchés dans les hauteurs sud, notamment à Lung-Tan.

I. — Les 2^ et 3* colonnes enverront, dès le point du jour, chacune un groupe en reconnaissance offensive sur Ghang-Giaï et Ké-Thuong, qu'ils aborderont par l'est et le nord-est. Ils s'assureront d'une manière absolument certaine de la situation. Ces deux groupes se donneront la main, si possible, au fond du repaire et placeront immédiatement un drapeau français sur le repaire s'il est évacué.

II. — Les artilleries des deux colonnes se tiendront prêtes à les appuyer, à préparer l'enlèvement du repaire au cas où il ne pourrait être enlevé par la simple intervention de ces deux groupes, qui en feraient alors informer à temps leurs commandants respectifs de colonne.

III. — Les autres groupes de la 2« colonne et l'artillerie agiront d'après les principes donnés précédemment, en se conformant aux circonstances.

IV. — La 3° colonne enverra, conformément à l'ordre donnée un groupe à Na-Quang; les deux autres groupes et l'artillerie gagnant la crête basse qui sépare Bu-Gaï de Ghang-Giaï, l'artillerie sera ainsi toute placée, soit pour agir contre Ghang-Giaï en cas d'occupation, soit pour battre le revers sud du repaire au cas oii les pirates y seraient retirés, soit pour se porter suivant la crête vers la sortie du repaire en cas d'évacuation. Le commandant de la 3^ colonne disposera des groupes d'infanterie non employés vers Na-Quang et Ghang-Giaï, suivant les circonstances.

V. — Le colonel commandant se tiendra avec l'artillerie de la 3^ colonne.

VI. — Le point de direction commun des trois colonnes sera Pa-Gop où le ralliement se fera à la fin de la journée et où le colonel commandant donnera de nouveaux ordres.

Le 23 avril 189S.

Le Colonel commandant les colonnes^ Gallieni,

Prise de Ké-Thuong. — Le 24, dès 4 heures du matin, avant le jour, dans les trois colonnes les groupes s'ébranlent.

Le mouvement général est rigoureusement conforme aux ordres donnés, la 1^^ colonne se bornant à un rôle démonstratif, les 2e et 3^ se chargeant de l'attaque.

Les deux groupes légers de la 2^ et de la 3^ colonnes désignés pour la reconnaissance offensive rompent les premiers. Chacun d'eux met de trois à quatre heures à se laisser couler sur Chang- Giaï, celui de la 3^ colonne (capitaine Granet, lieutenants Abel et Gloarec) par le nord, celui de la 2^ colonne (capitaine Rémond, lieutenant Banal) par le sud.

Cette descente de oOO mètres où il faut plusieurs fois se laisser glisser le long de parois à pic est des plus dangereuses et des plus pénibles.

A 6 heures, l'artillerie de la 2^ colonne ouvre le feu, enfilant le repaire de l'est à l'ouest. Elle est soutenue par le groupe du capitaine Famin, qui gagne en avant d'elle un palier, d'où il pourra l'appuyer par ses feux de salve, tandis qu'à droite le groupe Baudelon, retardé par des difficultés de terrain inextricables, n'interviendra pas dans la première partie de l'action.

A 6 h. 45, l'artillerie de la 3^ colonne, soutenue par le groupe du capitaine Deniel, avec lequel je marche, ainsi que le commandant de la 3^ colonne, a pris position au nord-ouest de Chang-Giaï ; elle a là un champ de tir parfait et des vues complètes sur le repaire qu'elle enfile par le nord-ouest ; elle croise ses feux avec ceux de la 2^ colonne. Le groupe du capitaine Toquenne s'étend vers Bu-Caï pour se relier au groupe du capitaine Cazeaux, détaché depuis la veille sur Na-Quang.

Rien avant l'ouverture du feu n'a décelé notre attaque ; aussi, les premiers obus qui tombent dans la redoute annamite, dans les forts de Dé-Tham et de Dé-Nguyen et sur la maison de Ba-Ky y jettent-ils le plus complet désarroi. On voit distinctement les pirates en grand nombre courir aux armes, plusieurs tomber. Abandonnant les ouvrages de la gorge, ils se concentrent dans la redoute d'où ils tirent sur les groupes de reconnaissance. A ce moment, 6 heures i/2, la reconnaissance de la 2^ colonne est à une portée de 800 mètres sur la cr(Me sud. Celle de la 3^ colonne sur un palier de rochers à moins de 300 mètres au nord, très en vue, reçoit de nombreux coups de fusil qui n'attei-

gnent personne et elle peut diriger des feux de salve à excellente portée en plein dans la redoute. Les pirates commencent à fuir, une partie dans le massif sud, le plus difficile et le plus impénétrable, dont ils connaissent tous les détours; l'artillerie et les fusils de la 3® colonne, en allongeant leur tir, les y poursuivent. Le gros des pirates s'enfuit par l'est, le long de l'arroyo, dont le lit rocheux et resserré les défile absolument aux vues et par Pa-Cop, gagnent la direction de Cao-Ky en recevant quelques coups de canon de la l""® colonne.

Les obus ont mis le feu aux maisons et à la redoute où une cinquantaine de défenseurs sont restés jusqu'au dernier moment et cherchent à enlever leurs drapeaux qu'ils abandonnent à l'arrivée des deux reconnaissances. Celles-ci pénétrent simultanément dans le repaire à 8 heures.

J'avais indiqué le ralliement à la pagode de Pa-Cop. Moimême, avec le gros de la 3^ colonne je m'y trouve à 10 heures. Les groupes de reconnaissance me rejoignent à 11 heures, après avoir descendu la gorge par les villages de Na-Tham, Na-Kéo, Na-Chau, dont les cases sont incendiées et d'où partent quelques coups de fusil. A ce moment, le feu de la 2^ colonne reprend sur les groupes de fuyards qui se sont ralliés dans le repaire, au moment où elle débouche descendant des crêtes de l'est; deux pirates sont pris.

Pendant l'action, la l^^^ colonne s'est bornée à canonner les fuyards dans la direction de Pa-Cop. Ses groupes d'infanterie ont en vain cherché à se relier à la gauche de la 2^ colonne ; les obstacles du terrain, précipices et brousse, sont absolus. Ce n'est qu'à 4 heures du soir que la l^e colonne parvient à faire descendre à Pa-Cop un détachement qui se relie à la 3« et à la nuit seulement qu'elle se relie à la 2e.

Suivant leur coutume, les pirates ont emporté les cadavres, tant dans les bois du sud où l'on en retrouve six les jours suivants, que sur Cao-Ky où les indigènes de Dong-Pho et de Hoa-Muc les voient passer. Les renseignements qu'ils donnent à ce sujet dans les journées du 26 et du 27 sont manifestement exagérés ; mais, en s'en remettant au témoignage des pirates pris aux affaires suivantes, on doit évaluer à plus de 50 le nombre des morts, frappés pour la plupart par l'artillerie à qui ses positions avantageuses ont permis de repérer très rapidement son tir.

L'affaire terminée, sans pertes de notre côté, démontre, une fois de plus, que quelque formidables que soient leurs positions, les pirates tiennent bien rarement devant des attaques concentriques et ne résistent pas à l'artillerie qui les terrorise. Quelles que soient donc en principe les difficultés qu'il y ait dans ce pays à combiner des mouvements convergents et à pratiquer des passages à l'artillerie, on peut-être assuré qu'elles seront toujours amplement compensées par le résultat et surtout par l'absence des pertes.

A 3 heures, je porte mon bivouac vers le Song-Cau^, à un gué situé à 800 mètres en amont du débouché du repaire, couvert par le groupe du capitaine Cazeaux de la 3® colonne qui prend pied sur la rive droite. Je reçois les premiers rapports des commandants des 1^^ et 2® colonnes qui rendent compte qu'il leur faudra toute la matinée du lendemain pour dégager leurs troupes et spécialement leur artillerie, des falaises où elles sont engagées.

Du reste, la chaleur est très grande; les troupes, si elles n'ont pas subi de pertes, ont fourni un effort physique extrême et les convois ont été laissés en arrière, à Taï-Lao pour la 3^ colonne, à Ban-Tinh pour la 2e. Je décide donc que la journée du 25 sera consacrée à concentrer les deux premières colonnes sur le Song- Cau, au débouché du repaire ; la l^^^ sur la rive droite, la 2<' sur la rive gauche ; à procéder au ravitaillement général et au ralliement des convois. La 3^ colonne restera au repos à Pa-Cop.

DE KÉ-THUONG A BAC-KAX.

Journée du 25. — Organisation du territoire occupé. — Aussitôt Ké-Thuong occupé et le Song-Cau atteint, il est, dès le 25, procédé à l'organisation immédiate du territoire occupé.

Un télégramme du général en chef, parvenu le 25 au matin, fait connaître que le gouverneur général a décidé la cession à l'autorité militaire du poste de Cho-Moï jusqu'à la pacification complète de la région du Song-Cau. Cette cession sans laquelle la région de Na-Ri et la vallée du Song-Cau, séparées par le

massif de Ké-Thuong, eussent été sans aucune communication, permet de régler rapidement la nouvelle organisation.

En conséquence, le commandant du cercle de Pho-Binh-Gia, chef actuel de la â*"- colonne, reçoit l'ordre de transporter, jusqu'à nouvel ordre, le centre de ses services à Cho-Moï, de faire immédiatement occuper par ses troupes le poste de Cho-Moï, ainsi que les postes du Song-Cau en aval de Déo-Than. Il prendra en même temps ses dispositions pour faire occuper en amont de

I Déo-Than, au fur et à mesure de la marche au nord des colonnes, les points nécessaires pour tenir solidement la ligne du Song-Cau et protéger efficacement la population des nouveaux

I cantons.

En exécution de cet ordre, les postes suivants sont établis : A Ké-Thuong, une section de la 7^ compagnie du 3*^ tirailleurs tonkinois;

A Lang-Hitt, une section de la 9^ compagnie du 3« tirailleurs tonkinois ;

i A Van-Lang, une section de la 8^ compagnie, et demi-section de la 9e compagnie du 3« tirailleurs tonkinois;

A Nhi-Go, une demi-section de la 9^ compagnie du 3® tirailleurs tonkinois;

A Cho-Moï, une section de la 8« compagnie du 3^ tirailleîirs tonkino is ;

A Déo-Than, une section de la 9^ compagnie du 3^ tirailleurs ! tonkinois.

Le groupe Famin a mission de fournir les postes entre Déo- I Than et Bac-Kan et aura son centre vers Cao-Ky. ! La frontière du cercle de Pho-Binh-Gia étant ainsi reportée à ! l'est, les 3 pièces d'artillerie du cercle, antérieurement à I Van-Linh, Ban-Tinh et Phu-Tong-Hoa, seront établies à Cho-Moï, Cao-Ky et Bac-Kan, le lieutenant d'artillerie au centre, à i Cao-Ky.

! Toutes les colonnes ayant reçu l'ordre, pour s'alléger, de ne conserver que 20 coups par pièce et les cartouches du sac, laissent à Déo-Than le reste de leurs munitions, qui constituera

j l'approvisionnement des nouveaux postes.

1 Ces mesures prises, la 2« colonne se trouve réduite au groupe

' du capitaine Baudelon, qui participera seul à la marche des colonnes vers le nord.

Reconstitution des services de l'arrière. — Les colonnes, alignées déjà en vivres jusqu'au 27, se ravitaillent sur le magasin de Déo-Than jusqu'au 29 pour compléter leurs quatre jours de vivres ; elles réduisent strictement leurs coolies au nombre nécessaire au transport de ces quatre jours. Tout le reste, ainsi que ceux restés disponibles par l'allégement des munitions, est envoyé à Déo-Than où se constitue dans la journée un fort envoi destiné à remonter le Song-Cau derrière les colonnes, à approvisionner les postes sur son parcours et à commencer le ravitaillement de Bac-Kan. En même temps, 300 coolies de Thaï-Nguyen et un va-et-vient de sampans ne cessent d'assurer la montée à Déo-Than des approvisionnements de Cho-Moï. Le four de campagne est installé à Déo-Than. Ce magasin fonctionne avec autant d'activité que d'ordre. Tout ce service de ravitaillement s'exécute de la manière la plus satisfaisante.

Le médecin-major Depied prend la direction de l'hôpital de campagne de Cho-Moï.

Situation des bandes pirates. — Ordres pour la poursuite. — Cependant, les renseignements ne cessent d'affluer, s'accordant tous à signaler le désarroi complet dans lequel les derniers événements ont jeté les bandes. Avec la rapidité que mettent à se propager les nouvelles indigènes, les habitants ont appris coup sur coup l'enlèvement du repaire de Ké-Thuong où depuis tant d'années Ba-Ky se regardait comme inattaquable, l'affaire de Lung-Ketl, l'évacuation du Déo-Jan, du Phia-Biock, la retraite de Luong-Yan-Son et le débouché simultané, par les points les plus inattendus, des colonnes françaises dont la rumeur publique exagère encore le nombre.

Les habitants dispersés dans les bois reviennent en grand nombre. D'après leurs dires, confirmés plus tard, Dé-Nguyen a eu, à Ké-'I'huong, le bras fracassé par un obus, et les pirates y ont perdu plus de 50 hommes. Dans la matinée, du reste, les partisans battant les rochers y ont encore retrouvé six cadavres et ramènent deux prisonniers.

Dans la journée, les émissaires envoyés de la 4® colonne par le capitaine Bulleux, apportent des renseignements importants :

M. Sabot, évacué l'avanl-veille de Ké-Thuong, est gardé par 80 fusils à Lung-Pan, au nord de Cao-Ky.

Une forte bande chinoise occupe Cao-Ky où se trouve la mère de Ba-Ky.

Ba-Ky lui-même et sa femme sont à Long-Luong, près de Lung-Pan.

Le capitaine Bulleux s'est porté à Hoa-Muc oii il est placé entre les deux groupes ennemis ; il a poussé sur la route de Taï-Van un détachement qui menace la retraite de Ba-Ky, Le capitaine Brulard est venu l'appuyer.

Il n'y a pas à hésiter. Je comptais laisser reposer les troupes le 26, — la journée du 2o, employée à rallier les détachements et à ravitailler, ayant encore été très fatigante, — mais devant ces renseignements la poursuite s'impose. J'envoie donc le groupe du capitaine Cazeaux, que j'ai sous la main, bivouaquer aussi près que possible de Cao-Ky, afin d'être en mesure de combiner, dès l'aube, son action avec le capitaine Bulleux. Je fais venir dans la nuit à mon bivouac les deux groupes les moins fatigués : Baudelon de la 2^ colonne, Deniel de la 3®, avec lesquels je partirai moi-même à 4 heures du matin. Le gros de la 3« colonne quittera Pa-Cop au jour pour appuyer le mouvement par la vallée du Song-Cau, tandis qu'un de ses groupes (capilaine Granet) flanquera la droite par Taï-Lao.

Le capitaine Bulleux est informé par émissaires de ces dispositions.

La colonne, qui doit assurer le service de l'arrière, et le commandant de la 2^ colonne, qui doit achever l'organisation de ses postes, ne rompront que le 26.

Pendant la nuit, un orage violent inonde tous les bivouacs, fait monter le Song-Cau d'un mètre et rend la marche extrêmement pénible. Ce n'est qu'en faisant la chaîne contre le courant, avec de l'eau à mi- corps que les troupes franchissent les deux gués du Song-Cau et les deux arroyos qu'il reçoit entre Déo- Than et Cao-Ky.

Journée du 26. - Affaires de Cao-Ky et de Hoa-Muc. — A 7 heures du matin, après avoir rallié le capitaine Cazeaux au passage, au moment où je débouchai dans la clairière de Cao-Ky avec trois groupes, je suis accueilli par une décharge des pirates embusqués à la lisière des bois, derrière un arroyo, affluent de gauche du Song-Cau.

C'est r arrière-garde de Ba-Ky, commandée par Linh-Nguyen, celui mem^e qui a enlevé M. Sabot et défendu Lung-Than. Le capitaine Cazeaux l'attaque de front, le capitaine Baudelon par l'est, en pénétrant dans les bois; la bande est rapidement dispersée, abandonne un petit fortin palissadé et se divise en deux tronçons : l'un, par l'est, cherche à gagner Taï-Lao, mais il tombe dans la journée sur le groupe Granet qui le reçoit à coups de fusil ; l'autre, par le nord, tombe dans la clairière de Hoa-Muc sur le capitaine BuUeux qui l'accueille presque à bout portant par une décharge de 40 fusils Lebel. Arrêtés de front, poussés dans les reins, les pirates se jettent dans les rochers et dans les bois en perdant 25 des leurs, parmi lesquels leur chef Linh- Nguyen, qui est décapité et sur lequel on saisit un fusil Lebel et 26 cartouches. Les fuyards viennent tomber dans le détachement posté sur la route de Taï-Van qui les reçoit à coups de fusil.

Je rejoins le groupe Bulleux à Hoa-Muc; malheureusement Ba-Ky, emmenant le télégraphiste Sabot, qui, ainsi qu'on l'a su plus tard, était resté bâillonné et caché h quelques centaines de mètres de nos troupes, a pu s'échapper à l'ouest du massif de Lung-Pan. Mais nos émissaires sont sur ses traces, s'attachent à ses pas et ne le quitteront plus.

Le lieutenant-colonel Clamorgan, avec le gros de sa colonne, arrivant à Hoa-Muc à 1 heure, reçoit immédiatement l'ordre suivant :

Ordre 13.

l. — Le lieutenant-colonel Clamorgan quittera Hoa-Muc à 1 heure, avec les groupes Bulleux, Cazeaux et Deniel, pour aller chasser de Taï- Van la bande de Ba-Ky qui s'y est réfugiée, après avoir été refoulde ce matin de Hoa-Muc.

Ces groupes n'emmèneront pas leurs convois, qui resteront à Hoa-Muc, et partiront avec l'artillerie demkin matin pour Bac-Kan, en même temps que le colonel commandant. Le lieutenant-colonel Clamorgan se contentera d'assurer la subsistance de ces groupes pour aujourd'hui et demain.

H. — H rejoindra Bac-Kan dans la journée de demain.

HL — 11 est expressément défendu au commandant de la colonne de dépasser, sous aucun prétexte, la limite du canton de Nuong-Ha qui touche à la commune de Taï-Van.

De même, il devra tenir compte des recommandations de M. le général commandant en chef, et éviter d'attaqder de front les positions, ce qui pourrait entraîner des pertes, qu'il y a lieu d'éviter. 11 devra également veiller ;i épargner, autant que possible, aux hommes des fatigues excessives, en raison de l'avancement de la saison.

lY. — Le lieutenant-colonel Glamorgan enverra des renseignements ce soir au colonel commandant, qui quittera Hoa-Muc demain matin pour se rendre à Bac-Kan.

Hoa-Muc, le 29 avril 1895 (midi 30).

Le Colonel commandant les colonnes,

H Après quatre heures d'une marche des plus dures, à travers la brousse et des cols rocheux, le lieutenant-colonel atteint de nouveau l'arrière-garde de Ba-Ky, qui lui est signalée par les habitants accourus et qui est rejetée dans les bois, abandonnant du riz, du menu butin et plusieurs fusils 1874.

La poursuite s'arrête malheureusement à la limite du canton de Nuong-Ha, pour ne pas pénétrer sur le territoire de Luong- Tam-Ky.

Dans la soirée, le ly-thuong de la commune de Cao-Ky vient, accompagné de ses notables, à la pagode de Hao-Muc, apporter son concours au colonel, demander l'établissement d'un poste qui permette aux habitants de reconstituer leurs rizières, et confirmer les renseignements sur la présence voisine de M. Sabot et sur la désorganisation des bandes.

Arrivée à Bac-Kan. — Le 27 avril, j'arrivais à Bac-Kan avec la 3« colonne, les groupes Bulleux et Brulard. Le gros de la 3® colonne et moi y étions arrivés par l'ancienne route mandarine ; le groupe Brulard par le chemin de montagne de Hoa- Muc— Coc-Nhon. La colonne volante du lieutenant-colonel Glamorgan par la route Kéo-Quan — Taï-Van.

Le 28, la 1^^ colonne, le commandant Gérard avec son escorte et les premiers convois de*Gho-Moï arrivent également à Bac- Kan. La colonne Vallière y est encore; plus de 3,000 fusils sont concentrés dans cette plaine magnifique. Les 2,000 habitants qui, depuis quatre mois, fuyant la domination des chefs chinois, étaient venus avec 300 buffles se réfuger à Bo-Ba, sous

notre protection, ont porté leur campement à Bac-Kan et vont former la base de population qui rendra à la culture ces superbes rizières abandonnées, et reconstituera les villages du haut Song- Cau, à Tabri de nos postes.

C'est à ce moment où toutes les troupes sont encore concentrées que je reçois le témoignage de la satisfaction du gouverneur général et du général en chef, que je porte à la connaissance des troupes par l'ordre n^ 16.

Ordre 16.

Le colonel commandant a r. ,u du général en chef l'ordre général suivant :

« Le général commandant en chef porte à la connaissance des troupes de l'Indo-Chine et, en particulier, de celles qui ont pris part à l'occupation du territoire de Ba-Ky, la lettre suivante qu'il a reçue de M. le gouverneur général de l'Indo-Chine :.

<c Hanoï, le 26 avril 1895.

)) Mon cher Général,

« Je n'ai pas besoin de vous dire l'impatience avec laquelle j'attendais le télégramme que vous m'avez communiqué ce matin et la satisfaction que j'ai éprouvée en constatant que votre programme d'opération militaire s'était réalisé de point en point dans les meilleures conditions. Je vous en félicite bien sincèrement et je vous prie d'en féliciter de ma part M. le colonel Gailieni, ainsi que les officiers et les troupes placées sous ses ordres.

Rousseau.

« Le général en chef joint ses félicitations à celles du chef de la colonie. »

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