SERVICE SANITAIRE. — RAVITAILLEMENT. — COMMUNICATIONS
Une bonne partie des troupes qui allaient m'être nécessaires se trouvait sur le théâtre des opérations. Il fallait songer à assurer les mesures d'hygiène, le ravitaillement, les communications, etc.
Service sanitaire et mesures hygiéniques. — Les bois du Yen-
Thé ont toujours été réputés pour leur insalubrité. Les détritus végétaux, accumulés dans les forêts depuis de nombreuses années, engendrent des fièvres graves, d'autant plus à redouter qu'elles s'attaquaient à des hommes déjà fatigués par un long séjour dans la haute région et par les épreuves d'une saison chaude, qui avait été des plus pénibles. Je pris donc les mesures les plus sévères pour éviter à nos troupes les dangers d'un séjour prolongé sous bois et les conséquences des travaux de débroussaillement qui leur étaient imposés pour l'ouverture des lignes de communication entre les postes et l'exécution des percées à travers bois, nécessaires pour les reconnaissances journalières. Les mesures d'hygiène recommandées s'imposaient d'autant plus que plusieurs cas d'une maladie suspecte, dénommée choléra par les uns, entérite spécifique par les autres, étaient signalés, du l^'' au 10 novembre, à Nha-Nam et occasionnaient plusieurs décès d'Européens. M. le gouverneur général voulait bien, sur la proposition du général commandant en chef, autoriser l'augmentation des rations de thé et de tafia distribuées aux troupes en opérations dans le Yen-Thé, afin de leur permettre de ne boire que du thé léger additionné de tafia. Cette mesure eut les plus heureux résultats.
Les mesures hygiéniques à prendre dans chaque campement sont consignées dans l'ordre suivant :
Ordre 8.
Les troupes employées actuellement dans le Yen-Thé sont composées, en ce qui concerne les Européens, d'hommes éprouvés et déjà entraînés par la pratique de plusieurs expéditions dans le haut Tonkin. D'autre part, le colonel commandant a pris ses mesures pour que le ravitaillement fonctionne très régulièrement et que tous les détachements soient bien approvisionnés de leurs vivres de rations et des vivres d'ordinaire. Il a obtenu en même temps que chaque homme, en outre de sa couverture, serait muni d'une toile à paillasse qui, garnie et installée sur quelques bambous, permettra de l'isoler du sol. Enfin, il a interdit le port du sac, peu pratique dans ce pays accidenté et boisé, où l'homme a constamment besoin de la liberté de tous ses mouvements.
MM. les officiers commandants de groupes et de détachements pourront donc aisément maintenir leurs hommes en bonne santé et en état de fournir les gros efforts qui vont leur être demandés, s'ils exigent l'observation stricte des règles d'hygiène, dont la pratique a fait connaître l'utilité dans cette région.
Le colonel commandant appelle particulièrement leur attention sur les points suivants :
1° Rappeler aux hommes que l'intempérance est la principale cause de maladie dans les pays intertropicaux et veiller à ce qu'ils n'abusent pas de liqueurs fortes. La ration de tafia qui leur est journellement distribuée peut être bienfaisante, mais à condition de ne pas être prise à jeun et en une seule fois. Tout cas d'ivresse, avec les maladies de caractère épidémique qui ont régné cet été sur plusieurs points de la colonie et dont plusieurs cas ont encore été constatés ces jours derniers à Nha-Nam, peut aboutir instantanément à une affection mortelle;
2° Surveiller constamment les hommes au point de vue des accès de fièvre intermittente, auxquels tous sont plus ou moins sujets sous ce climat. Tenir bien compte du rythme des accès et administrer le sulfate de quinine en conséquence, en attendant la visite du médecin. De plus, de la quinine, à titre préventif, sera distribuée deux fois par semaine à la dose de 25 centigrammes, sous le contrôle des comm.andants de détachements. Cette même dose pourra être distribuée tous les jours aux hommes spécialement employés aux travaux de débroussaillement et de terrassement;
3° Mettre les hommes constamment en garde contre les changements de température, si fréquents dans ce pays. Leur faire porter la ceinture de flanelle directement sur la peau et en toutes circonstances. Les commandants de groupes et de détachements doivent eux-mêmes et de leur propre initiative ordonner les changements de tenue nécessités par les changements de température;
4° En raison du caractère épidémique que peuvent prendre ces affections, veiller à ce que tout homme atteint de diarrhée se présente aussitôt que possible à la visite du médecin. Si les symptômes s'aggravent, il sera isolé et ses déjections seront désinfectées avec du lait de chaux ou, à défaut, un feu allum^é chaque jour sur la fouillée affectée aux malades en observation.
La plus grande propreté devra aussi être établie dans chaque campement. Nul Européen, soldat indigène ou coolie ne devra être dispensé d'une des feuillées qui seront construites à 60 mètres au moins du campement. Ces feuillées consisteront en une tranchée très étroite et très profonde, de manière à pouvoir être tenues constamment très propres et à pouvoir être recouvertes chaque jour d'un mélange de terre et de cendre de 2 à 5 centimètres d'épaisseur.
Enfin, on allumera dans le voisinage des chantiers de grands feux pour activer leur ventilation et, de préférence, près des flaques d'eau, des fondrières, etc.
On évitera que les hommes se rendent au travail ou se mettent en marche l'estomac étant i\ jeun.
Dans chaque poste, on installera un filtre avec des tonneaux pour l'eau
potable. Sur les chantiers et dans les cantonnements,, on se servira autant que possible d'une infusion légère de thé.
Bo-Ha, le 2 novembre 1895.
Gallieni.
Quant au service sanitaire lui-même, il était organisé, conformément aux dispositions de Tordre n» 9.
Ordre 9.
I. — Deux ambulances sont installées, l'une à Bo-Ha sous la direction de M. le médecin-major de l'"^ classe Cornille, l'autre à Nha-Nam sous celle de M. le médecin de 2^ classe Porre.
Ces deux médecins s'entendront avec les commandants d'armes de ces places pour que ces ambulances, destinées surtout à l'évacuation des malades, soient organisées aussi bien que possible et soient pourvues du personnel : infirmiers européens et indigènes, coolies, et du matériel : matelas, traversins, moustiquaires, draps, brancards, etc., nécessaires à leur bon fonctionnement.
Chaque ambulance devra avoir pour annexe un local séparé devant servir à isoler les malades atteints d'affections épidémiques.
Les deux médecins, chefs d'ambulance, enverront chaque jour au colonel commandant une situation des malades traités dans leurs ambulances avec l'indication des évacuations, quand il y en aura.
II. — Les groupes et postes, échelonnés sur la ligne Bo-Ha — Mo-Trang, évacueront leurs malades sur l'ambulance de Bo-Ha ; ceux entre Nha-Nam et Mo-Trang, ainsi que le groupe de Cau-Ré, les évacueront sur l'ambulance de Nha-Nam.
Les évacuations auront lieu par les soins des commandants de groupes et sous le contrôle des officiers supérieurs commandant l'ensemble de ces groupes. Les uns et les autres veilleront à ce que les malades soient dans les meilleures conditions possibles sur les brancards et accompagnés d'un soldat européen ou indigène, si la gravité de leur état l'exige.
Les malades devront être munis des effets et papiers permettant de bien établir leur situation administrative, conformément aux instructions et prescriptions en vigueur dans le corps d'occupation. Ils auront naturellement avec eux leurs armes.
Chaque chef de convoi de malades sera porteur d'un ordre de route détaillé qui sera remis au commandant d'armes de Bo-Ha ou de Nha- Nam et communiqué par ceux-ci aux médecins des ambulances.
III. — L'ambulance de Nha-Nam évacuera sur Bo-Ha les malades reconnus incapables de reprendre leur service après quelques jours de soins et de repos.
L'ambulance de Bo-Ha évacuera les malades dans les mêmes conditions •sur l'ambulance de Phu-Lang-Thuong.
IV. — Les évacuations de l'ambulance de Bo-Ha sur l'ambulance de Phu-Lang-Thuong auront lieu par la voie d'eau. Deux sampans, aménagés d'une manière spéciale, feront continuellement le va-et-vient entre ces deux points.
Le médecin de Bo-Ha veillera à ce que ces évacuations aient lieu dans les meilleures conditions, que les sampans soient munis des matelas, couvertures, etc., nécessaires, qu'ils soient accompagnés d'un infirmier, si l'état des malades l'exige, et que ceux-ci soient bien pourvus pour le trajet, des vivres et médicaments dont ils ont besoin.
Le médecin de Bo-Ha aura toujours soin de prévenir télégraphiquement le médecin de l'ambulance de Phu-Lang-Thuong du départ de chaque convoi, afin que ce dernier puisse envoyer du monde à l'arrivée des convois. Le commandant d'armes de Bo-Ha agira de même avec le commandant d'armes de Phu-Lang-Thuong.
V. — Les médecins de Bo-Ha et de Nha-Nam devront visiter au moins une fois par semaine : le premier, les graupes de Cho-Keï, Point-A et Mo-Trang ; le second, les groupes de Dinh-Tep et Cau-Bé.
Ils recevront à ce sujet des instructions du commandant Hoblingre et du capitaine Grimaud.
Chaque groupe devra posséder une petite caisse de médicaments et un soldat infirmier ; le commandant du groupe fera construire 18 brancards en bambous et une case de 5 mètres de long sur 4 mètres de large pour isoler les malades, en attendant leur évacuation, s'il y a lieu.
Les demandes de médicaments seront adressées aux ambulances de .Bo-Ha et Nha-Nam qui possèdent les dépôts nécessaires.
Bo-Ha, le 4 novembre 1895.
Gallieni.
Ravitaillement. — Le ravitaillement des troupes en opération dans le Yen-Thé s'effectuait très facilement. La voie d'eau du Song-Thuong, qui permettait aux sampans d'apporter les approvisionnements à Bo-Ha, sous la protection des canonnières le Moulun et V Arquebuse, qui croisaient dans ce fleuve, fournissait un moyen rapide et commode de ravitailler le magasin principal, installé à Bo-Ha, sous la direction du sous-commissaire des colonies Marzin.
De Bo-Ha, les approvisionnements étaient dirigés sur Nha-Nam par un convoi de voitures Lefebvre, attelées de mulets, qui partait •chaque jour. Les postes de Cho-Keï, Point-A et Mo-Trang en-
voyaient chaque jour leurs coolies chercher les vivres à Bo-Ha. Ceux de Dinh-Tep, Traï-Hop et Cau-Ré agissaient de même avec Nha-Nam.
Des fours de campagne fonctionnaient à Bo-Ha et Nha-Nam pour fournir le pain nécessaire à toutes les troupes.
L'ordre n» 13 ci-dessous donne le détail des mesures prises pour le ravitaillement des divers postes, ravitaillement qui ne cessa de fonctionner d'une manière parfaite pendant toutes les opérations et fut l'une des causes essentielles de la bonne santé des troupes, exposées cependant, sous un climat des plus insalubres, à des fatigues exceptionnelles et à la dangereuse fièvre des bois.
Ordre 13.
I. — Le ravitaillement des troupes en opération dans le Yen-Thé, ainsi que le transit destiné à ces troupes, ont lieu par la voie du Song- Thuong, entre Phu-Lang-Thuong et Bo-Ha.
Le service de la marine assure, par ses canonnières et chaloupes à vapeur, la sécurité sur cette voie.
H. — Bo-Ha est le centre du ravitaillement des troupes.
Le service des vivres y est placé sous la direction de M. le souscommissaire Marzin assisté des agents nécessaires.
Les magasins de Bo-Ha contiennent constamment un approvisionnement de :
1^ 15 jours de vivres pour 550 ralionnaires européens. 10 jours de riz et sel pour 1500 rationnaires indigènes.
HL — Les magasins de Bo-Ha ravitaillent directement les groupes Adeline, de Grandmaison, Domec et Bichemin, actuellement placés à Bo-Ha, à Cho-Keï, au Point-A et à Mo-Trang. Exception est faite pour le pain, en ce qui concerne les groupes Domec et Bichemin, Mo-Trang étant muni du personnel et du matériel nécessaires pour cuire le pain pour ces deux groupes. l\ en est de môme pour la viande, ces deux groupes, pour éviter tout transport inutile, peuvent s'entendre pour l'abatage sur place ; M. le commandant Hoblingre se concertera pour les mesures de détail à prendre à ce sujet, avec le service administratif à Bo-Ha.
IV. — Les groupes de Cho-Keï, Point-A et Mo-Trang qui ont emporté avec eux une réserve de 8 jours de vivres, devront, pour parer à tous événements, tenir cette réserve constamment au complet.
Les vivres seront remisés dans le réduit provisoire construit dans chaque poste et mis à l'abri de tout danger d'incendie et des intempéries. Ces groupes devront d'ailleurs, pour les denrées craignant les
avaries, consommer et remplacer chaque jour au moyen des convois de Boha.
M. le commandant supérieur des trois groupes donnera tous les ordres de détail à ce sujet.
y. — Le poste de Nha-Nam, servira de magasin secondaire pour les troupes échelonnées sur la ligne Nha-Nam —Mo-Trang, c'est-à-dire pour les deux groupes placés sous les ordres du capitaine Grimaud et pour le groupe Savy à Cau-Ré.
Ce magasin devra contenir constamment :
13 jours de vivres pour 200 rationnaires européens;
10 jours de riz et sel pour 600 rationnaires indigènes.
VI. — Le magasin secondaire de Nha-Nam sera ravitaillé par le magasin principal de Bo-Ha.
Le gérant militaire de Nha-Nam devra prendre à ce sujet les instructions de l'agent comptable de Bo~Ha.
Ce ravitaillement aura lieu par des convois de voitures, suivant les prescriptions de détail données par le colonel commandant.
VIL — Conformément aux prescriptions de l'article IV ci-dessus, les groupes du capitaine Grimaud et celui du capitaine Savy devront avoir une réserve constante de 8 jours de vivres qui fera l'objet des précautions déjà indiquées.
VIII. — Les gérants de magasins, commandants de groupes et d'détachements devront veiller avec le plus grand soin à la bonne organisation des groupes de coolies attachés aux divers détachements ou employés au ravitaillement. Ils devront éviter de séparer leurs coolies de leurs doï* ou caï^ habituels et tenir la main à la régularité des inscriptions faites sur les feuilles de route de ces groupes de coolies, afin que le règlement des comptes puisse ensuite s'efifectuer sans ditficulté à la dislocation des colonnes.
Les coolies, qui, en raison de la température, désireraient des couvertures, pourraient en demander aux commandants de groupes, qui transmettront les demandes au gérant de Bo-Ha, lequel les fera acheter au commerce à Phu-Lang-Thuong, après en avoir référé d'urgence à" M. le sous-commissaire iMarzin.
Inscription de ces délivrances sera faite sur la feuille de route des coolies, afin que le prix des couvertures puisse être déduit, à la fin des opérations, du montant de la solde due. Les coolies seraient prévenus des conditions dans lesquelles seraient faites ces délivrances.
Nha-Nam, le 8 novembre i89o.
Gallieni.
Gtief de cinquante hommes environ.
Chef de vingt-cinq hommes environ.
Communications. — Dès le 8 octobre, le service optique commençait la construction de la ligne télégraphique destinée à relier les postes de Bo-Ha et Nh a-Nam au réseau général de Kep. Les poteaux étaient coupés par les habitants des villages et amenés par eux à pied-d'œuvre. La ligne établie avec le fil ordinaire fonctionnait à compter du 16 octobre.
Immédiatement après, les postes principaux de Bo-Ha et Nha- Nam étaient mis en relations au moyen du câble de campagne avec les postes secondaires de Point-A, Mo-Trang et Dinh-Tep. Le 5 novembre, le colonel commandant à Nha-Nam était en communication directe et constante avec tous les postes principaux.
Les communications étaient interceptées plusieurs fois par les pirates, qui coupaient surtout le fil pendant la nuit ; mais elles étaient aussitôt rétablies.
Enfin, à partir du 20 octobre, des appareils optiques, établis au Point-A, à Nha-Nam et à Dinh-Tep, permettaient de doubler les postes télégraphiques très surchargés.
L'ordre suivant réglait d'autre part le service des communications (trams
Ordre 10.
l. — Le service de trams sera réglé à dater du 6 novembre et assuré sous la responsabilité des capitaines commandants de groupe sur les bases suivantes :
De Mo-Trang à Point-A, capitaine Bichemin ; 1° De Mo-Trang à Bo- Du Point-A à Gho-Keï, capitaine Domec; Ha et réciproquement. De Gho-Keï à Bo-Ha, capitaine de Grandmaison.
2° De Cau-Ré et Traï-
De Gau-Ré à Dinh-Tep, capitaine Savy; De Traï-Hop à Dinh-Tep, commandant d'armes
Ho à Bo Ha et réci- ' Traï-Hop ;
P ' \ DeDinh-Tep à Nha-Nam, commandant d'armes
P''°'ï"^""="' deDiah-Tep;
\ De Nha-Nam à Bo-Ha, capitaine Grimaud ;
3° De Bo-Ha à Kep et t „ j , „ ^ ^ u
^ ^ < Commandant d armes de Bo-Ha. réciproquement {
* Tram, courrier indigène.
— IJO —
Chacun des officiers désignés ci-dessus fournira entre les points où le service se trouve placé sous ses ordres les coolies nécessaires pour l'effectuer. Ces coolies seront choisis parmi ceux appartenant au groupe ou à la fraction que commande cet officier ; ils continueront à y compter au point de vue vivres et solde.
II. — Deux voyages seront effectués chaque jour tant à l'aller qu'au retour. Les heures de départ de chacun des points ci-dessus seront fixées : pour l'aller, sur les heures suivantes d'arrivée à Kep : 11 heures du matin et 6 heures du soir ; pour le retour, sur les heures suivantes du départ de Kep : 6 heures du matin et midi.
III. — 31. le commandant Hoblingre pour la ligne Bo-Ha— 3Io-Trang, M. le capitaine Grimaud pour la ligne Bo-Ha— Cau-Ré et Traï-Hop et M. le capitaine Adeline pour la ligne Bo-Ha — Kep, donneront les ordres de détail pour l'exécution des prescriptions ci-dessus et rendront compte, dès la journée du 7, des mesures ordonnées ainsi que les heures d'arrivée et de départ des divers trams aux points où ils doivent être changés.
Bo-Ha, le 9 novembre 1895.
Gallieni.
SITUATION DU 5 AU 20 NOVEMBRE. — CONSTITUTION DE NOUVEAUX GROUPES. — INVESTISSEMENT.
Le 5 novembre, les sept groupes, déjà mobilisés pour les opérations du Yen-Thé et uniformément composés de 50 Européens et 400 tirailleurs, plus deux sections de 80™°^ de montagne,, étaient donc répartis sur les côtés du triangle Bo-Ha— Nha-Nam— Mo-Trang. Ils surveillaient les principales communications avec l'extérieur. Tous les villages existant sur ces trois lignes avaient été détruits; les récoltes des rizières étaient faites sous la protection de nos postes et étaient apportées k Bo-Ha ou Nha-Nam.
Suivant les instructions que j'avais reçues, je continuais à négocier par lettres avec le dé-lham, cherchant à l'amener à accepter les deux conditions essentielles de sa soumission, à savoir : l'évacuation de ses repaires du Yen-Thé et la remise de ses armes. Mais le chef pirate, suivant la tactique qui lui avait si bien réussi depuis trois ans, ne répondait à ces demandes
précises qu'en réclamant de nouveaux, délais et l'éloignement des troupes, espérant que, cette fois encore, il nous lasserait par ses atermoiements et pourrait se maintenir dans le Yen-Thé, qu'il redoutait tant de quitter. En même temps, les bandes du Doc-Thu, de Linh-ïuc, de Tong-Luan et de Tong-Tru ne cessaient de circuler dans la région avoisinante, signalant leur passage par les pillages ou incendies de villages, opposant une résistance souvent victorieuse aux attaques des partisans ou miliciens lancés h leur poursuite et ne quittant les positions où ils se fortifiaient qu'à l'arrivée des troupes régulières et de l'artillerie.
Voyant qu'il fallait perdre l'espoir d'en venir à un accommodement, et pressé d'ailleurs par le temps, je pris donc des mesures pour pouvoir agir offensivement contre les repaires, dès que les renforts et les obus à mélinite, attendus de France, auraient permis de donner aux troupes d'opérations leur organisation définitive pour pénétrer dans les forêts sans courir au-devant d'un échec, ainsi que le prouvait l'expérience des colonnes ayant déjà eu lieu dans cette même région.
Les autorités indigènes de Bac-Ninh auraient désiré voir brusquer notre action contre le dé-tham ; mais il eût été imprudent de quitter les positions actuelles autour du Yen-Thé avant d'être complètement prêts. On ne pouvait espérer entrer dans cette épaisse région boisée et commencer les hostilités avec quelque succès, si les forces déjà mobilisées n'étaient encore augmentées et portées au moins à 1500 fusils, par la formation de nouveaux groupes constitués au moyen des renforts venus par le premier transport, attendu à Haïphong vers le 18 novembre. Ainsi qu'il résultait des enseignements des opérations de 1890 à 1892, des pertes considérables étaient à prévoir, si les pirates se décidaient à résister longtemps dans leurs fortifications. 11 fallait, par un mouvement d'ensemble de toutes nos forces, pénétrant simultanément dans les forêts, abattre leur moral et les contraindre à évacuer leurs formidables repaires.
L'opération présentait de telles difficultés qu'il eût été souverainement imprudent de brusquer les événements, ainsi que le fait avait eu lieu en 1891 avec les colonnes Tane et Winckelmeyer. Le prestige des pirates du Yen-Thé, toujours si grand, ne pouvait être détruit que si notre objectif était atteint rapidement et avec le moins de pertes possible.
Cet objectif consistait pour nos troupes, comme pour celles de nos prédécesseurs, h. enlever de vive force les repaires fortifiés des pirates et à déterminer ceux-ci à évacuer les forêts, refuge de tous les bandits des environs, toujours prêts à tenter de là quelque mauvais coup contre le chemin de fer ou la route si fréquentée de Phu-Lang-Thuong à Bac-Ninh. Ensuite, l'occupation de ces forêts devait être nécessaire pendant quelque temps pour y interdire le retour de leurs anciens possesseurs.
Jusqu'au 20 novembre il n'y a donc pas d'incident remarquable à signaler sur les lignes d'investissement. Les différents groupes ont ordre de se borner à interdire tout passage à travers les intervalles de leurs postes. Ils s'occupent à leurs travaux d'installation, à l'établissement de routes et sentiers, leur permettant de se relier rapidement l'un à l'autre à travers les forêts. Une route carrossable de 3 mètres de large, avec ponts en bois, est tracée entre Mo-Trang, le Point-A et Bo-Ha.
Ce n'est que par des émissaires et des renseignements donnés par les habitants du pays, que l'on cherche dans cette période à se procurer quelques indications sur les positions exactes des forts du dé-tham. Les hommes isolés qui s'aventurent à peu de distance de nos petits postes signalent des bruits de voix, d'abatage des arbres, un peu au delà de Phong-Xuong, ainsi que non loin de Song-Soï; mais il est difficile, en raison de l'épaisseur des forêts, de fixer la position exacte des repaires. Le résident de Bac-Giang et le tong-doc de Bac-Ninh ne savent également rien à ce sujet. D'autre part, la nécessité de ne pas rompre de suite avec le dé-tham ne permet pas aux reconnaissances de s'avancer beaucoup à l'intérieur du triangle Bo-Ha — Mo-Trang — Nha-Nam.
Des mesures sont prises pour constituer les nouveaux groupes, destinés à prendre part aux opérations. Ceux-ci sont formés au moyen des hommes des l^r et 2^ bataillons étrangers, débarqués du transport le Bien-Hoa et arrivés à Phu-Lang-Thuong, le ^16 novembre, et avec des détachements de tirailleurs pris dans le cercle de Gho-Moï. Il est formé ainsi quatre nouveaux groupes. L'insuffisance du nombre de tirailleurs force à avoir recours, pour former l'élément indigi'ue du groupe Mathieu, h la brigade du chemin de fer, qui fournil un détachement 100 miliciens.
L'ordre n» 17 réglait la composition de ces groupes.
Ordre 17.
I. — En exécution des ordres de M. le général commandant en chef, quatre nouveaux groupes sont formés, destinés à prendre part aux opérations du Yen-Thé.