RECONNAISSANCES A L'INTÉRIEUR DU TRIANGLE BO-HA—MO-TRANG— NHA-NAM
Le 20 novembre, la constitution définitive des trois colonnes permet de sortir de la période d'indécision dans laquelle nous laissait l'ignorance du moment où les hostilités pourraient être commencées contre le dé-tham. Je pus, dès lors, faire connaître à ce chef pirate, conformément aux instructions de M. le gouverneur général, les conditions définitives auxquelles sera reçue sa soumission.
Lettre du 21 novembre 1895.
J'ai le regret de constater que vos lettres ne répondent pas d'une manière précise à toutes les demandes que je vous adresse. Je vous ai dit, la première fois que je vous ai écrit, que la situation était changée dans le Yen-Thé et qu'il ne faut plus parler, pour le moment, de vos quatre cantons, puisque j'ai reçu l'ordre de les occuper. Je veux bien vous proposer les moyens d'obtenir le pardon du gouvernement du protectorat, mais je désire que vous répondiez d'une manière nette à toutes mes questions. Autrement, je penserai que, comme vous l'avez déjà fait plusieurs fois, vous n'avez aucun désir sincère devons soumettre et d'obéir aux ordres des autorités françaises.
\° Je vous ai dit que vous deviez tout d'abord évacuer vos forts du Yen-ïhé, pour que je puisse les occuper avec mes troupes. Nous verrons ensuite ensemble ce que vous et vos gens pourrez devenir, ou bien créer de nouveaux villages sur d'autres points de la colonie, ou bien prendre du service auprès du protectorat, dans certaines conditions que nous examinerons d'un commun accord. Vous ne m'avez pas répondu sur ce point;
2° Vous devez rendre vos fusils. Vous ne m'avez pas répondu non plus à ce sujet ;
3° Je vous ai parlé de Doc-Thu et de Linh-Tuc, vous disant que, si vous les punissiez vous-même, vous montreriez ainsi que vous voulez désormais être le fidèle serviteur du protectorat, puisque ce sont ces deux hommes qui vous ont fait le plus de tort et ont gâté toutes les affaires du Yen-Thé. Je vous ai dit que, si vous ne possédiez pas les pouvoirs nécessaires pour les punir vous-même, le gouvernement du protectorat pardonnait à leurs hommes, mais pas à ces deux chefs, et ne voulait pas recevoir leur soumission. Vous ne m'avez pas répondu non plus à ce sujet ;
4° Pour nous permettre d'entrer en relations avec les bandes de Tong- Luan et de Tong-Tru, je vous ai donné un sauf-conduit pour deux de vos hommes jusqu'au 22 inclus. J'attendrai encore jusqu'à ce moment pour recevoir votre réponse à ce sujet. Vos hommes n'ont certainement pas été arrêtés par nos postes, parce que tous étaient prévenus et que, de plus, j'avais télégraphié à MM. les résidents deBac-Giang et de Thaï- Nguyen, qui avaient aussi donné des ordres partout.
Je vous prie donc de répondre à toutes ces questions. Autrement, je comprendrai que vous n'avez aucune envie de vous soumettre et d'accepter les propositions du protectorat, qui, dans sa bienveillance, veut bien oublier les fautes que vous avez commises, mais désire expressément que les affaires soient réglées cette fois d'une manière définitive dans le Yen-Thé.
Gallieni.
Au point de vae militaire, les différents groupes commencent à étudier les positions à occuper pour former une deuxième ligne d'investissement, intérieure à la première. Les événements militaires de 1892 et des années postérieures dont cette région du haut Yen-Thé avait été le théâtre, étaient trop récents ; les renseignements que l'on possédait sur les véritables positions des bandes du dé-tham, étaient trop vagues pour que l'on pût se lancer à l'aventure dans les bois ou même procéder à une action offensive dans les mêmes conditions que sur un autre terrain. Je voulais donc m'imposer comme but : 1^ de délimiter, aussi exactement que possible, la zone suspecte occupée par les forts pirates; 2° de les enlever ensuite en cheminant prudemment à travers bois et en empruntant, s'il était nécessaire, les procédés de la guerre do siège.
C'est à atteindre ce double objectif que tendaient les instructions écrites adressées aux commandants des colonnes et des groupes, et les nombreuses conférences que j'eus avec eux.
D'après les renseignements des espions, d'après la terreur
surtout que ressentaient les habitants du pays, quand on les invitait à servir de guides à nos officiers en reconnaissance, on pouvait considérer comme suspecte toute la région, comprise dans le triangle Bo-Ha— Nha-Nam— Mo-Trang. Mais on ne pouvait apprécier la position exacte des repaires pirates. Le dé-tham en avait toujours formellement interdit l'approche, et les indigènes qui pénétraient de ce côté ne revenaient jamais, soit qu'ils fussent conservés comme coolies, soit qu'ils fussent mis à mort pour ne pas aller divulguer ce qu'ils avaient vu. On savait vaguement que les ouvrages principaux étaient situés non loin du Song-Soï, sur la rive droite, mais on n'avait aucune donnée précise à ce sujet et surtout, comme le terrain était complètement dépourvu de vues, il était impossible de déterminer des objectifs à assigner aussi bien à une colonne qu'au tir de l'artillerie.
Du 20 au 28, tous les groupes eurent donc pour mission de rechercher si le terrain en avant d'eux était libre de pirates et jusqu'à quelles limites, mais sans s'engager et en essayant de fixer en avant les points d'appui nouveaux pour une nouvelle ligne d'investissement, plus rapprochée des ouvrages pirates.
Dans la l^e colonne, qui avait ses quatre groupes sur la ligne Mo-Trang — Gho-Keï, les groupes de Grandraaison et Mathieu réussissaient, dans leurs reconnaissances des 22, 23, 25 et 27, à s'assurer que la rive gauche du Song-Soï, entre Bo-Ha et la boucle qui se trouvait au-dessus de Cho-Keï, avait été évacuée par les avant-postes pirates. Ils parvenaient même à franchir cet arroyo et, s'ils ne pouvaient voir, ils distinguaient à peu de distance de la rive droite un rassemblement important, d'après le bruit des voix et des travaux qui s'exécutaient dans le bois.
Le groupe Domec, parti du Point-A, reconnaissait que l'ancien fort du Dé-Nam était détruit et n'était pas occupé.
Le groupe Bichemin, de Mo-Trang, pouvait, dans plusieurs reconnaissances successives, parcourir la nouvelle route de Mo- Trang à Phong-Xuong. Agissant de concert avec le groupe Domec, il parvenait à fournir cette précieuse indication que le pays au nord de la ligne Phong-Xuong — Dé-Nam, quoique excessivement difficile et constitué par des forêts presque impénétrables, était également libre de pirates.
La 2e colonne, qui tenait le front Bo-Ha — Nha-Nam, opérait de même en avant d'elle.
Le 24, le groupe Adeline, de Bo-Ha, pousse ses reconnaissances jusqu'à Lang-Yan et Lang-Nua. 11 se relie à gauche avec le groupe Mathieu.
Le même jour, le capitaine Grimaud va jusqu'à Phong-Xuong, reconnaît la route de Phong-Xuong à Lang-Leo par Cho-Go et revient par Lang-Xua. parcourant ainsi le terrain qui le sépare du groupe Adeline.
La 3« colonne, qui occupe le front Nha-Xam— Mo-Trang, avec son centre à Dinh-Tep, fait également plusieurs reconnaissances dans le but de reconnaître le terrain en avant de ses positions actuelles et de déterminer, d'une manière aussi exacte que possible, Pemplacement des groupes qui devront former la première ligne, ainsi que les positions d'artillerie à occuper lors de la marche en avant.
Le 24, les groupes Rémond et Berthe reconnaissent tous les sentiers reliant la roule Dinh-Tep— Traï-Hop à la route Phong- Xuong — Mo-Trang.
Le groupe Bulleux suit l'itinéraire Phong-Xuong — Mo-Trang — Traï-Hop. Il se rencontre à Yen-Thé avec une reconnaissance de la lî'e colonne et reconnaît que la ligne Phong-Xuong— Dinh- Thuong— Dé-Nam formera une bonne liaison entre les deux colonnes. De Dinh-Thuong part un autre sentier vers le sud-est. mais il est suspect et semble conduire à l'un des fortins pirates occupés.
Le 2o. une reconnaissance du groupe Berthe suit à nouveau la ligne Phong-Xuong — Dé-Xam et contirme les renseignements donnés à ce sujet.
Le 26 deux nouvelles reconnaissances. Tune vers l'ouest, l'autre vers le sud, permettent de fixer les points de liaison avec les colonnes voisines, ce qui déterminera bien le secteur assigné à la 3e colonne.
Pendant ce temps, les troupes non employées aux reconnaissances sont exercées à la construction de tranchées, à la confection de gabions et de fascines, en prévision des travaux de sape à entreprendre.
La section d'artillerie de la 2^ colonne transporte même avec elle des plaques de blindage empruntées à l'une des canonnières.
préparation du mouvement en avant.
Ordre 29.
I. — En prévision du prochain mouvement en avant des différentes colonnes, les dispositions suivantes seront prises au point de vue de leur ravitaillement en vivres et munitions.
II. — En dehors des grands magasins de Bo-Ha et de Nha-Nam, les magasins secondaires devront être installés de manière à contenir : 1° les munitions de réserve, aussi bien d'artillerie que d'infanterie; 2° quatre jours de vivres de réserve pour le ou les groupes se ravitaillant directement à chacun de ces magasins.
Ces magasins, suivant les ordres déjà donnés, devront être construits en torchis ou palanques, de manière à être à l'abri absolu de l'incendie et à pouvoir être défendus par une faible garnison composée des hommes malingres de chaque groupe.
Les commandants de colonnes donneront les ordres de détail nécessaires pour constituer, au moment voulu, le commandement de ces petits postes, ainsi que le personnel nécessaire à la manutention des vivres et des munitions provenant des magasins principaux ou expédiés aux groupes, parties prenantes.
C'est dans ces magasins secondaires que seront, en général, laissés tous les impedimenta des groupes à portée de ces mômes groupes.
III. — Les groupes de Grandmaison et Mathieu auront leurs magasins secondaires à Gho-Keï.
Le groupe Domec aura son magasin secondaire au Point-A.
Le commandant de la l''^ colonne examinera si, en raison de la position qu'occupera le groupe Bichemin, lors de son mouvement en avant, il ne sera pas utile que ce groupe ait également son magasin secondaire au Point-A. Dans ce cas, le colonel commandant donnerait des instructions pour l'évacuation du magasin secondaire de Mo-Trang et l'occupation provisoire de ce poste par une autre force.
Dans la 2^ colonne, le groupe Adeline se ravitaillera directement sur Bo-Ha.
Les groupes Grimaud et Savy se ravitailleront sur Nha-Nam. La réserve de vivres du magasin secondaire de Cau-Ré devra donc être consommée, et, s'il est utile, ce groupe sera désormais ravitaillé au jour le jour par Nha-Nam.
Les groupes de la 3^ colonne se ravitailleront sur le magasin secondaire de Dinh-Tep.
IV. — Les magasins principaux de Bo-Ha et de Nha-Nam ravitailleront directement chaque jour Içs magasins secondaires en viande et compléteront constamment à quatre jours leurs réserves de vivres.
V. — Les commandants de colonnes et le sous-commissaire chargé du service du ravitaillement prendront toutes les mesures de détail nécessaires pour assurer l'exécution du présent ordre.
Nha-Nam, le 23 novembre '189o.
Gallieni.
Ordre n'' 30.
Le colonel commandant appelle encore l'attention des commandants de colonnes et de groupes sur l'impérieuse nécessité de prendre des précautions pour empêcher que, dans ce pays couvert et boisé, nos troupes ne se tirenf les unes sur les autres, quand le mouvement en avant les aura portées au contact des positions pirates.
Si un groupe d'une colonne est exposé au feu d'un groupe voisin, il signalera le danger par la sonnerie de « la Casquette », précédée de la première phrase du refrain de la colonne, à savoir : pour la l'^^ colonne, le refrain de la légion ; pour la 2^ colonne, le refrain du 9^ de marine; pour la 3® colonne, le refrain du 3® tonkinois.
L'artillerie, s'il était nécessaire, signalerait le même danger par la sonnerie de : <( Cessez le feu! » de ses troupes.
De plus, dès qu'un groupe ou une troupe quelconque aura pénétré dans l'un des ouvrages de l'ennemi, il fera sonner un rigodon, toujours précédé de la première phrase du refrain de la colonne à laquelle il appartient, afin de faire cesser le feu dirigé contre Touvrage.
De cette manière, les commandants de colonnes et de groupes conserveront ainsi l'usage des sonneries réglementaires de : « Cessez le feuf n « Halte! » « En avant! >♦ etc., suivant les nécessités du moment, dans leurs mouvements sous bois.
Il est donc essentiel que les officiers, sous-officiers et hommes de chaque colonne, européens comme indigènes, connaissent bien les sonneries indiquées ci-dessus. Dès la réception du présent ordre, les clairons et trompettes, dans chaque colonne, seront exercés, s'ils ne les connaissent déjà, aux refrains prescrits.
En outre, les commandants de colonnes et de groupes prescriront toutes les mesures de détail complémentaires qu'ils jugeront utiles pour parer aux dangers occasionnés par ces méprises : se relier constamment aux groupes voisins, fixer des points de repaire permettant de déterminer l'emplacement de ces groupes d'après les ordres donnés et les renseigner ments reçus, assigner à chaque groupe ou colonne des secteurs dt; tir, faire coucher les hommes à terre ou les placer derrière des abris improvisés, etc. Enfin, le colonel commandant estime que chaque groupe
prendrait une utile précaution, si, dès l'occupation d'une position, il faisait hisser, au sommet de l'arbre le plus élevé, un vaste drapeau blanc se détachant bien sur la végétation environnante et permettant de déterminer l'emplacement de ces groupes.
Les commandants de colonnes feront connaître au colonel commandant les mesures de détail qu'ils auraient ordonnées, en dehors des prescriptions ci-dessus, relatives aux sonnerieSj et les feront connaître également aux commandants des colonnes voisines.
Nha-Nam, le 24 novembre 1895.