PREMIÈRE PARTIE
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Sous le porche du Conservatoire, par l'entrée du faubourg Poissonnière, les élèves de la classe de comédie attendaient, — une trentaine de jeunes filles et de jeunes gens qui bavardaient jusqu'à rheure du cours. Les filles chuchotaient entre elles par deux ou par trois, sous l'œil de leurs mères, accompagnatrices. Les élèves hommes, en groupe compact^ parlaient haut. Par moments, la bande s'éparpillait en duos qui faisaient les cent pas dans la cour, riant et gesticulant. A chaque instant, sous la voûte, des musi* ciens, se rendant aux classes d'instruments, passaient. Un soldat, Tétui sous le bras, traversa le petit monde et les fillettes se désignèrent d'un clin d'œil moqueur le garçon timide, gauche et
embarrassé ; cependant , une maman, grosse commère aux cheveux gris, à la face enluminée, causait familièrement avec. la concierge sur le seuil de la loge. Accoudée au mur, une fille brune, pauvrement vêtue, la figure pâle et tragique, sous ses bandeaux plats, portait, droit devant elle, dans le vide, un regard fixe et profond. . Une autre, à la mine éveillée et rieuse, tirait à soi le battant entrebâillé de la porte cochère et jetait dans le faubourg Poissonnière des coups d'œil curieux.
Dans la cour, les jeunes gens entouraient un des leurs qui pérorait en prenant des temps. C'était un grand garçon au visage rasé à bleu, aux longs cheveux noirs tombant sur le col d'un pardessus lustré. Il racontait la representation.de la veille au Théâtre-Français et il insistait sur le succès éclatant de Cbampanet, leur professeur, rappelé trois fois par le public à la fin du quatre. 01 C'était beau, mais ça ne prouve rien ; je Tai vu bien plus grand, il y a quinze jours dans la même scène... et ces crétins ne l'ont pas remarqué... ce qui prouve qu'il y a bon et mauvais public ou que ni Tun ni l'autre n'y entend rien. »
L'orateur scandait ses mots, variait ses iritonations, soulignait son récit par des yeux de physionomie. Il s'appelait Raillard et avait eu en pro-vince des succès de comique qui, à vingt-quatre^ ans, l'avaient décidé à s'asseoir sur les bancs du Conservatoire. L'acteur était l'oracle de la classe
de Champanet et ses auditeurs, jeunes homines de dix-huit à vingt-deux ans, buvaient ses paroles. Tous ses camarades l'admiraient en l'enviant secrètement ; mais deux étaient plus particulièrement ses amis : Chardon, un clerc de notaire, qui, se croyant une vocation, avait lâché la bazoche et, toujours en redingote noire^ gardait la tenue correcte de son passé ; David, un joli petit bonhomme de vingt ans, à l'œil bièu et la fine moustache blonde, élégant, pomponné, soigné et .fleurant bon, avec de coquets veàtons, de fraîches cravates claires : <c un miroir à putain, un salaud entretenu par les femmes, » au dire .des élèves. Souvent une dame mûre, qu'il disait être sa tante, le guettait à la sortie, sur le trottoir du faubourg, et l'emmenait en voiture.
Une jeune fille s'approchait du groupe. Raillard alla au-devant d'elle : « Bonjour, Rocher, vous n'avez pas oublié qu'aujourd'hui nous répétons notre scène. » Puis, à voix basse : « Pour- « quoi n'es-tu pas venue au square, hier au soir; (c je t'ai attendue jusqu'à neuf heures. » — <c Maman ne m'a pas laissée sortir : elle se « méfie* » — « Et ce soir? » — « Si je peux, (( oui, mon petit Victor, j'inventerai^... » « Lucy ! » appela une grande femme sèche, d'une quarantaine d'années, à la figure fatiguée, coiffée d'un chapeau à Heurs ; puis, entre ses dents, furieuse, quand sa fille l'eut rejointe : « 11 ne me plaît pas que tu chuchotes dans les coins avec Raillard...
... Un beau inerle^ ma foi, ce cabot !... »
— « Mais maman, c'est pour notre scène. >»
— « Eh bien ! il n'a qu'à parler devant moi alors, je ne veux d'intimité avec aucun élève, et encore moins avec celui-là qu'avec un autre. »
Dix heures sonnèrent, et, cinq minutes après, Champanet, qui était ponctuel, arriva. Les élèves saluèrent ; toutes ces demoiselles s'empressèrent pour lui prendre la main. La fille tout à l'heure accoudée au mur, dans une attitude extatique, fut des premières. Le vieux comédien, frais et souriant, lui caressa le menton de sa main gantée de jaune, donna une petite tape familière sur la joue à Lucy Rocher et entra dans la classe. Les élèves et la bande des mamans l'y suivirent.
Une salle de théâtricule; au fond, élevée d'un mètre, l'estrade encombrée par un piano à queue. Sur les côtés, à droite un rang circulaire de logettes, à gauche une sorte de pourtour op s'asseyent les mamans qui ne veulent pas quitter leur fille. Au premier étage, môme disposition, avec une tribune au-dessus de la porte d'entrée qui fait face à la scène.
Les élèves prennent place sur des banquettes parallèles ; les jeunes hommes à droite, les filles au-dessous des mères dont elles sont séparées par une balustrade de bois. L'aspect, le type, le costume de ces jeunes filles de quinze à vingt-trois ans sont infiniment variés et leur condition sociale se lit sur leur physionomie et se retrouve
dans leur habillement. Il y a des blondes, des brunes et des châtaines, la fille d'artisans, la petite bourgeoise et la cocotte. Celle-ci, en manteau de loutre, maquillée, des diamants aux oreilles, la toque élégante sur des cheveux teints en jaune, finement gantée, c'est Clara Savin, qui, partie des emplois à maillot de Topérette, est venue commencer son éducation de comédie au Conservatoire. L'autre, à la face pâle et tragique, Marguerite Nastorgue, dénonce, par sa pauvre robe de laine, Tarrière-boutique de savetier d'où elle sort. La petite Ëva Tiiloy est affublée d'un sarreau à carreaux criards et d'un chapeau à plume extraordinaire. Cette gamine de quinze ans, au minois chiffonné, aux petits yeux jaunes, perçants et cernés, est la fille d'une ouvreuse et, petite prodige, monta sur les planches dès qu'elle put se tenir sur ses jambes.
Dans rhabillement des mamans sont écrites les destinées aventureuses des apprenties comédiennes; le temps semble avoir tracé sur le visage de ces matrones la caricature des traits de leurs filles. On peut voir par ces vieilles effigies ce que seront, dans trente ans, ces frais et gracieux minois.
Après le brouhi-brouha de l'entrée, le silence se fait et Champanet au milieu de la classe regarde avec complaisance ses jeunes disciples. A soixante ans, l'éternel jeune premier garde la grimace de la jeunesse. Le visage rasé et frais, l'œil brillant,
les cheveux impeccablement noirs. Sa taille en-^ core svelte est dessinée dans une élégante redingote où un imperceptible liséré rouge pointe à la boutonnière. Son pantalon gris foncé tombe sur. des bottines vernies luisantes. Sa main gantée de jaune tient une jolie canne à pomme d'or bril-* lante oh il se mire machinalement. Tel il parait" au théâtre, tel il se montre à la ville, à la classe, à ses élèves, aimable, souriant^ tout à fait charmant.
Champanet promène sur sa petite armée ua.
regard satisfait.
Les yeux de toutes ces jeunes filles cherchent les siens et il sourit, car toutes lui rappellent un souvenir agréable. Toutes, et la blonde et la brune, et la tragique et la gamine, sont venues à sa maisonnette de Saint-Cloud et goûtèrent aux plats sucrés composés par sa vieille bonne qu'il appelle Laforest en souvenir classique. Après le déjeuner, on passe dans la chambre voisine pour répéter la scène de concours. Soudain la leçon est interrompue; Champanet prend la tète de l'élève entre ses mains et l'embrasse fiévreusement. La petite Éva Tilloy raconte, avec une gaminerie effrontée, qu'à ce moment où il sollicite « quelque chose de pas propre », il a sa voix tremblotante de grand amoureux de la comédie. Un peu plus loin, il redevient calme, souriant, paternel. Pour lui rien de mémorable ne s'est passé.
Les jeunes filles n'ont à redouter aucun ris-
que, elles ne peuvent se plaindre; elles rentrent intactes au logis, après un fin déjeuner et une excellente leçon. Aussi lesnoamans sont bien contentes et Qères quand « le maître » invite les petites à sa maison de campagne.
— Allons! Rocher, ouvrez le feu; montez en scène avec Raillard et dites-nous votre affaire.
Lucy Rocher est de taille moyenne,, bi^n faitcf, à la fois mince et potelée. Ses cheveux châtains, ondulés, ramenés en boucles sur le front, couronnent une tête aux traits irréguliers, mais d'un joli effet. — Front haut et bombé, de grands yeux bleus, tantôt rieurs, tantôt mélancoliques, un nez court, aux ailes un peu écrasées, point vulgaire de la physionomie, — une petite bouche aux quenottes blanches, couvertes par des lèvres rouges et sensuelles. La peau est chiffonnée, le teint un peu jaunâtre, mais un sourire erre au coin des lèvres, et cette figurine répand une douceur câline et lascive.
Les deux jeunes gens montèrent sur l'estrade. Elle tenait à la main un volume relié à tranche dorée qu'elle entr' ouvrit à la page marquée par un sinet. Raillard était sûr de sa mémoire et il déposa sur le piano le petit livre de la Bibliothèque nationale. Depuis quatre mois, ils étudiaient ensemble la grande scène du cinquième acte de rjÉcote dtf5 Femmes. Ils se mirent à réciter. Lucy disait le vers gentiment, d'un accent un peu gras de Parisienne, avec de Tintelligeace et du natu-
rel ; mais, à de fréquents passages du personnage d'Agnès, elle ajoutait une passion qui sortait du caractère d'une ingénue. A peine en scène, Raillard se transformait et cherchait à se donner l'aspect d'un vieillard ridicule. Il courbait son buste avec des gestes cassés, imprimait des plis à son front et tordait toute sa face dans une contraction des mâchoires. Il plaçait chaque mot en relief et mettait dans tous les vers des effets comiques.
Mon pauvre bec, tu le peux si tu veux, Écoute seulement ce soupir amoureux, Vois ce regard mourant, contemple ma personne, Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne ; C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi. Et tu seras cent fois plus heureux avec moi.
L'acteur poussait à outrance le ridicule d'Arnolphe ; il exagérait grossièrement la bouffonnerie de la situation, la véhémence de la déclaration, sans rien entendre à la passion profonde, humaine et vraie du quadragénaire.
Sans cesse nuit et jour je te caresserai.
Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai.
Tout comme tu voudras, tu pourras te conduire ; Je ne m'explique point, et cela c'est tout dire!... Jusqu'où la passion peut-elle faire aller !
Enfin à mon amour, rien ne peut s'égaler.
Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate ? Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte? Veux-tu que je me tue?
Les répliques résonnaient dans la classe attentive et silencieuse. Au pourtour, M™* Rocher regardait sa fille avec fierté et ne la quittait des yeux que pour examiner le visage des autres mères. Sur les bancs des élèves, de chaque côté, le début de Raillard provoqua un murmure admiratif. — Il est tout de môme fort, ce Raillard, disait Chardon, Tex-clerc de notaire, au joli David. — Ohl certainement, et il les dégottera tous au Théâtre- Français, dans les financiers.
Assis sur une chaise, au milieu de la classe, Ghampanet restait immobile, engourdi dans une vague rêverie, les jambes croisées, les paupières mi-closes, Tœil comme hypnotisé par la pomme luisante de sa canne. Ce fut M''® Nastorgue qui le tira de sa torpeur. Elle se leva soudain, livide, le nrouchoiraux lèvres et, s'approchant, elle murmura d'une voix entrecoupée : — « Maître, je me sens indisposée... — Eh bien! vous pouvez vous retirer, mon enfant. »
A la sortie de la jeune fille, David poussa Chardon du coude et avec un ton moqueur : — « Encore malade, celle-là... je sais bien ce qu'il lui faut... Elle n'a qu'à m'appeler pour la frictionner. »
Sur la- scène, Lucy Roger reprenait :
Tenez, tous vos discours ne me touchent point Tàme, Horace avec deux mots en ferait plus que vous .
Alors, Champanet interrompit : — « Dites-moi, Raiilard, vous avez lu toute k brochure?
— Oui, monsieur... à peu près.
— Alors vous saisissez le sens de la réplique de ringénue.
— Certainement ! A ce moment, j'entre dans une grande colère ; je suis mis hors de moi par le propos d'Agnès et je l'indique par mon ton, mes gestes, ma physionomie,..
— Mais non ! mon garçon, vous n'y êtes pas du tout ; vous avez des habitudes d'esprit de province ; vous vous imaginez toujours que, hors de votre emploi, il n'y a rien pour les autres. Or, Molière montre très clairement quel est le principal personnage de sa comédie. Puisqu'jHoracc, avec deux mols^ en fait bien plus que tous les discours d'ArnoIphe, puisqu'Agnès est passionnément éprise d'Horace et le témoigne à chaque vers, c'est que le jeune amoureux doujine l'action et y occupe la première place. Lorsque je pris possessioti du rôle, en 1835, celui d'Agnès était tenu par M^^® Comtois, et celui d'ArnoIphe, par Lehègue. Mes deux camarades avaient l'oreille du pu-» blic... J'eus le don de ramener le per3onnage d'Horace à son véritable plan ; je conquis d'emblée les suffrages des spectateurs, l'estime de la critique, et j'obtins dès lors un succès qui ne s'est jamais démenti dans les amoureux du répertoire,». Celles de vous qui sont venues chez moi ont pu voir les témoignages flatteurs que j'ai recueillis.
Sur le chapitre de ses succès, le vieux comédien était intarissable, et, à toute occasion, il rap* pelait à ses élèves, sans aucune modestie, ses créations plus ou moins célèbres et ses petites aventures personnelles. C'était là le plus clair de son enseignement.
11 continua : '
— Et qu'il est charmant cet Horace ! Il est jeune, il est beau, il est brave et il est éloqueitt.- Il a toutes les vertus de la jeunesse, tout l'éclat d'un premier, rôle. Tenez : trouvez-moi dans toute la pièce un récit comme celui-ci !
Et léger, s'élançant sur l'estrade, de son organe un peu tremblant, mais charmant et pénétrant, il débita le long récit d'Horace au troisième acte de Y Ecole des Femmes, Lucy et Raillard, rangés sur le côté de la scène, regardaient le maître. Bien qu'habitués à un manège qui se renouvelait à chaque cours, tous écoutaient avec recueillement. Quand il eut dit, mères et élèves applaudirent bruyamment. Champanet sourit, et, passant son mouchoir sur son front, puis tirant sa montre :
— Mes enfants , la messe est dite : allez en paix.
Pour descendre de. l'estrade, il s'appuya sur les bras de Raillard, auquel il dit à demi-voix : — a C'est égal, mon ami, tu as beaucoup de talent : tu arriveras. » A la porte de la classe, il arrêta Lucy : — « Ma*mignonne, vous {ivez récité votre
i4 UNE COMEDIENNE.
scène comme un petit ange. Venez après-demain déjeuner, je vous ferai répéter. »
Dans le couloir, Raiilard avait rejoint la jeune fille et murmurait furieux :
— Il t'a invitée à déjeuner, le vieux cochon. Elle rougit.
— Tu sais bien, mon petit Victor, qu'on j\g peut pas refuser.
— Viens, ce soir, au square.
— Je te le promets I
M"®NoémieFoucardétait la fille des époux Foucart qui, durant vingt-cinq ans, avaient tçnu une boulangerie dans le quartier des Halles. Elle fut élevée dans un petit pensionnat de Paris et y reçut cette instruction superficielle des « institutions de demoiselles» qui prédispose les jeunes filles à la coquetterie et à la futilité, sans rien leur enseigner de pratique ni d'utile. Les Foucart, retirés des aflaires avec une dizaine de mille francs de rente, ménageaient leur pécule péniblement gagné. Ils ne voulurent pas l'amoindrir pour doter Noémie.
Aussi, quand elle eut ses dix-huit ans, choisirentils un gendre dans une situation modeste :
Rocher, petit employé au chemin de fer du Nord, qui fut très heureux d'épouser une belle demoiselle et de toucher une trentaine de mille francs.
Ce mariage déçut les rêves -de Noémie Foucart. Son mari ne satisfaisait point du tout au type de
héros de roman. C'était un homme de trente-cinq ans, d'une chétive apparence, d'esprit médiocre, de grande douceur et d'une timidité excessive. Régulier dans ses habitudes; excellent employé, il eût été le mari modèle d'une bourgeoise aux goûts simples, aux sens rassis.
Durant les sept premières annéeg, le ménage fut uni et heureux. La jeune femme, qui avait la libre disposition de Fargent, s'habillait avec élégance. Deux fois par semaine. Rocher la conduisait au théâtre. Aux jours de congé, l'été, ils festoyaient dans les guinguettes à la mode, aux environs de Paris. Enfin, leur existence était très joyeuse.
Deux filles, Marthe et Lucy> étaient nées, l'une dans la seconde, l'autre dans la quatrième année de mariage. Ces enfants furent un surcroît de dépenses pour le ménage, auquel les trois mille francs d'appointements de l'employé ne suffisaient pas. M""® Rocher était imprévoyante, inhabile aux soins domestiques. Bientôt-les trente mille francs furent épuisés et la gêne pesa sur la maison.
Rocher, d'une bonté et d'une mansuétude poussées à la sottise, subissait complètement les caprices de sa femme> Celle-ci, très dépensière, était incapable de mesurer ses ressources. En huit jours, les trois cents francs du mois fondaient dans ses mains. Les dettes ne tardèrent point avec les réclamations des fournisseurs qui troublaient les jours de l'employé. Il n'osait avoir recours aux
Foucart. Noémie, sollicita ses parents et fat éconduite. Ils vivaient tristement, en bourgeois égoïstes, confinés à Arcueil, faisant grasse chère, et tout leur revenu, coulait sur la table en gourmandes lippées. A la fin, ils se décidèrent pourtant à prendre avec eux les deux petites et à se charger de leur entretien et de leur éducation.
Le départ des enfants fut un des prétextes dont Noémie argua envers elle-même pour excuser son inconduite ultérieure. Ses journées traînaient en longueur, oisives, inoccupées et ses pensées agitées accusaient le pauvre diable d'employé qui n'avait su lui donner ni le bien-être, ni le plaisir. Son ennui la porta à prendre son mari en aversion et à s'affranchir de tout devoir envers lui. Résolument, de propos délibéré, elle courut à tine première faute et^ ce pas franchi, elle roula vite dans la débauche grossière. Son premier amant fut un camarade de Rocher qui avait des économies- et les dissipa avec elle en cadeaux et en parties fines. Puis elle e.ut toutes sortes de liaisons, — avec des voisins^ des gens rencontrés chez des amies qui l'avaient à la deuxième entrevue et s'en dégoûtaient. C'est ainsi que, par désœuvrement, mécontentement de soi-même, curiosité inassouvie, elle dégringola aux mœurs crapuleuses. D'abord, elle s'efforçait de sauver les apparences et garda quelque retenue. Elle limitait ses galanteries aux heures de bureau, ne recevait point d'amant chez elle et trompait la confiance de son muri. Mais ce
frein lui pesa. Un soir, l'employé, à l'heure du dtner, ne trouva personne au logis. II Tattendit toute la nuit en pleurant et n'eut pas un reproche quand elle arriva à l'aurore. Quinze jours plus tard, rentrant inopinément, il la surprit vautrée sur le lit conjugal, avec un passant, connaissance de la rue. Elle en vint à découcher plusieurs fois par semaine, selon son caprice; elle connut les aventures de nuit dans les cabinets de restaurant au milieu de tapageurs avinés et débraillés. Et le matin, quand elle réintégrait son logis, esquintée, la figure mâchurée, les yeux caves, les seins ballants, elle passait sans peur, un sourire de défi aux lèvres, devant la concierge qui, postée sur le seuil de la loge, la toisait d'un regard insolent; elle aiïrontait la curiosité malveillante des locataires qui la guettaient à la montée de l'escalier en chuchotant sur son passage.
Rocher voyait cette débauche et la supportait silencieusement, par timidité, par lâcheté morale, par peur du scandale, et cependant le scandale donné par Noémie dépassait tout éclat. Il souffrait comme un damné et n'osait rien dire à sa femme. 11 était accablé de honte, sentait peser sur lui le mépris de toute la maison sans avoir l'énergi/e de quitter cette créature. Lui, le régulier, l'homme d'ordre, il ne rentrait plus chez lui qu'à nuit close; il tremblait de rencontrer un voisin et fuyait les ricanements insultants du concierge. 11 traînait sa tristesse et son désespoir dans de misérables gar-
gottes où il était réduit à prendre ses repas, et il demeurait envers sa femme aussi doux, aussi déférent que par le passé .
Quoi qu'il fût advenu durant la semaine, chaque dimanche trouvait les époux Rocher réunis pour aller voir les petites chez les grands parents à Arcueil. Les Foucart avaient acheté à rentrée du pays une maison de paysan dont le long potager en pente rapide descendait jusqu'à la, Bièvre. Ils vivotaient là tranquilles, ne soupçonnant point les bordées de leurflUe, déjà frappés au cœur par une douleur 'secrète. Dix ans aupa- * ravant, un fils, dont ils ne parlaient jamais, un fils de vingt ans, leur préféré, s'était engagé après maintes escapades et, devenu sous-officier, avait a mangé la grenouille ». Condamné aux travaux forcés, il avait tenté de s'évader de Tîle Nou, .et ayant été repris, était mort sous le fouet de la chiourme.
Ije déjeuner, la grande afifaire de la journée, était servi dans une grande salle crépie à la chaux, dont les fenêtres dominaient la plaine pierreuse et brûlée de la Bièvre. Autour de la table, chargée de bons plats et de gourmandises, prenaient place Marthe et Lucy, les Rocher, les Foucart et une vieille femme, leur pensionnaire, M"* Vérignac, qui avait eu son heure de célébrité comme chanteuse lyrique. La grand'mère Foucart ayant été cuisinière à ses débuts s'entendait fort bien à l'ordonnance d'un repas. Envahie par la
graisse, elle se remuait malaisément, et, d'un mouvement de sa. face placide, encore fraîche, indiquait le service à la bonne. Sans cesse avec M^^' Vérignac, elle rabâchait réternelle plainte sur la dureté des temps, la cherté des vivres, la baisse de la rente.
Invariablement en bras de chemise, le père Foucart découpait les pièces de viande et servait copieusement chacun, d*nn air morne. H mangeait comme quatre, sans mot dire, engoufdi dans ses digestions. Parfois, il semblait se réveiller en poussant le « han ! » du pétrin et émoustillé par le picolo de Bourgogne ; il retrouvait un rire sonore dans quelque cochonnerie lancée à Bobonne. C'est ainsi qu'il appelait M"** Foucart.
Celle-ci souriait à demi et le menaçait du doigt, en lui montrant les enfants :
— « Tais-toi donc, mon gros... — ^^ Bah l- elles comprendront plus tard. »
Sitôt que Rocher pouvait se lever de table, il prenait Lucy dans ses bras et l'emportait en courant jusqu'au fond du jardin, dans un petit bosquet, le long du ruisseau limoneux. Là, il s'asseyait, gardant la petite sur ses genoux. Il contemplait d'un long regard les traits si purs, les yeux si clairs de sa chérie, la serrant contre lui, l'embrassant sur le front de toute sa tendresse refoulée de misérable ; et des sanglots montaient de sa poitrine serrée, et de grosses larmes roulaient
de ses yeux sur le visage de l'enfant. Lucy n'oublia jamais cette scène qui se répétait à chaque visite; elle garda dans ses yeux Timpression des yeux si douloureux, si désespérés de son père. Tout ce qu'il y eut en elle de douceur, de bonté, de pitié, y entra par les larmes paternelles.
Rocher avait une affection profonde pour ses deux filles, mais il était porté vers la cadette par une sorte d'adoration ; elle était la consolation de son chagrin et de sa honte, le sourire de son existence désolée; elle lui rappelait les dernières bonnes heures où il avait serré contre son cœur Noémie qui était encore sa femme. La petite se sentait instinctivement sa bien -aimée et lui prodiguait les douces appellations et gentilles caresses. Au contraire, Marthe était l'enfant gâtée des grands parents et de M"''' Rocher. Tous avaient du plaisir et de l'orgueil à la regarder. A quinze ans elle ressemblait singulièrement à sa mère. Grande, svelte, les- cheveux châtain foncé, les yeux d'un bleu-gris, le nez long, d'un fin dessin, la bouche petite, bien garnie sous ses lèvres minces, son visage en ovale allongé, achevait une personne jolie et distinguée. Mais sur cette grâce de la physionomie tranchait l'expression dure et sournoise du regard : la sécheresse et l'égoïsme de sa nature s'accusaient dans la bouche pincée.
Dès l'enfance, Marthe avait témoigné du goût pour la musique. Elle joua vite du piano et chan-
tait d'une voix fraîche et timbrée. M^^* Vérignac l'écoutait et Tencourageait en déclarant sans cesse qu'il y avait une belle carrière lyrique dans cet organe-là. La vieille fille montait la tête aux enfants p«r ses récits où le théâtre apparaissait dans une auréoh t^lendide. Aussi, depuis Tâge de douze ans, Marthe Bravait pas manqué de répéter : « Je veux être actricel » M™' Rocher d'applaudir à cette imagination ; persuadée que la vie des actrices est une succession de triiMnphes, de plaisirs, de fêtes, une source de fortune el 4e lucratives aventures, elle l'ambitionnait pour son en&nt chérie. Mais les désirs manifestes de la jeune filte» la volonté de la mère, se heurtaient aux préjugés, aux appréhensions invincibles des grands parents. Eux tenaient les comédiennes et les chanteuses pour un ramas de gourgandines, d'aventurières destinées à mal finir et bondissaient à la pensée que Marthe fût engagée dans cette compagnie. Leurs répugnances étaient partagées par Rocher, qui, fort de leur appui, osa manifester une opinion hostile à sa femme.
Cependant la jeune fille était hantée par l'idée fixe du théâtre. Soutenue par sa mère, elle ramenait chaque dimanche la conversation sur ce sujet. C'était, à ce propos, un retour des mêmes scènes chez les Foucart, où les vieux s'indignaient et menaçaient d'une rupture définitive, où Marthe éclatait en sanglots, où M"' Rocher parlait de l'emmener, où son mari secouait tristement la
tête et lançait par intervalles une protestation timide.
Un dénouement imprévu mit fin à ce long débat auquel succédèrent d'autres dissentiments plus graves entre Noémie et sa mère. Foucart fut frappé d'apoplexie et mourut en trois jours. Par la mort de son père, M™® Rocher devenait héritière de la moitié des biens communs à ses* parents. Mais la vieille femme fit la sourde oreille à toute demande de comptes et ne voulait pas lâcher l'argent. II en résulta des disputes d'une grossièreté inouïe entre la fille et la mère. Celle-ci, exaspérée par la cruauté du sort qui lui ôlait ensemble son compagnon de route et la moitié de la fortune, traitait le partage de spoliation et appelait Noémie « voleuse » et « enfant dénaturée ». Sa douleur, ses lamentations éclatèrent quand Marthe et Lucy lui furent reprises et que, sommée sur papier timbré, sous la terreur d'un procès, elle dut verser une centaine de mille francs. Depuis lors, amère, irritée, elle n'eut plus d'affection pour aucun des siens et ne cessa de gémir sur l'ingratitude des enfants.
La plupart des quartiers de Paris n'ont pas de physionomie propre. Les maisons, lès boutiques, les rues^ les habitants, sont des éléments indistincts, s'agglomérant pour former le tout qui est la grande ville. Aucun de ces éléments ne parait extérieurement mu par une vie particulière ; ils semblent créés pour rentrer dans le courant général et concourir à l'impression d'ensemble de la capitale. Rares sont les coins qui gardent une couleur spéciale et échappent à cette centralisation monochrome, il se rencontre encore pourtant certaines avenues non passagères qui résistent à l'impulsion centrale comme de petites provinces reculées d'un vaste empire
La cité Gai Ihard, enclavée entre la rue Blan* che et la rue Leoni, est une de ces provinces-là. Les passants y sont peu communs et le roulement d'une voiture semble un bruit inusité. De vieilles
constructions aux fenêtres étroites et basses abritent une colonie excentrique de couturières en chambre, de confectionneuses, d'agents d'affaires louches, de filles, d'employés et de petits rentiers. Sur la corniche de quelques fenêtres ressort un de ces miroirs surveillant la chaussée, qu'on a si bien nommés espions. Contrairement aux mœurs des autres rues, où les voisins s'ignorent, où les locataires d'une même maison et du même étage ne se connaissent pi^s de nom, ici Ton s'occupe du voisinage, l'on jase, Ton potine sur le compte d'autrui. Â la brune, les seuils des maisons sont garnis de voisins qui causent entre eux. Devant la porte, quelques commères placent des sièges et tiennent salon dans la rue.
C'est dans celte cité que M"'' Rocher acheta un petit fonds de mercerie.
Maintenant Marthe, qui avait atteint ses dixsept ans, suivait les cours d'une école de chant ; Lucy, plus jeune de deux ans, restait au service de la boutique, où passaient des filles en cheveux, des bonnes, des ouvrières de la cité, et toutes causaient familièrement avec la petite. La mère, assagie en apparence, prudente dans son désordre, toujours dehprç, sous prétexte de rassortiments, courait la prétentaine avec des commis voyageurs. Le plus souvent, elle rentrait aux heures de repas et se donnait une contenance à cause de ses filles. Celles-ci ne voyaient que trop «?ant dans sa conduite.
Rocher, continuant son tfain de parfait employé, fut heureux de ce retour à une régularité apparente. Du moins pouvait-il dîner chez lui entre Marthe et Lucy, qui le cajolaient et redoublaient de tendresse durant les injustifiables absences de la mère. Chaque matin, Lucy l'accompagnait à mi-chemin du bureau; à cinq heures, elle venait à sa rencontre dans la rue Lafayette^ et le pauvre diable se sentait tout réconforté par la gentillesse et le sourire câlin de sa fillette. Sa femme n'existait plus pour lui. Tout le passé était pardonné, puisqu'il avait retrouvé la joie et le bonheur en ses enfants.
Marthe avait voulu entrer au Conservatoire.
Elle s'était présentée à Texamen d'admission et n'avait pas été reçue. Elle ne s'était pas trouvée « bien en voix » au jour de Tépreuve et aucune protection ne la désigna à l'attention des examinateurs.
L'école de chant où la jeune fille fréquenta était tenue par Ribeaudière, un ex-ténor ayant eu du talent, qui rassemblait à classe pleine tous les fruits secs de Part vocal. La plupart des élèves femmes n'avaient pas plus de voix que de |dispositions artistiques, — partant nulle chance de réussir sur la scène. Presque toutes étaient de petites grues niaises, paresseuses et ignorantes, vivant de galanterie et prenant des leçons de chant par désœuvrement, par genre ou afin de faire illusion et- de couvrir d'une étiquette brillante leur industrie réelle.
Le professeur se gardait bien de convenir
qu'elles perdaient leur temps ni d'en décourager aucune. Son principal souci, c'était d'empocher le plus possible de cachets invariablement payés d'avance et de tirer de ses leçons un fructueux revenu. A toutes ses tributaires, il ne cessait de prédire une belle carrière ; il se récriait sur la beauté de leur voix et louait les merveilleux progrès des plus embourbées. En réalité, quelquesunes de ses élèves travaillaient et progressaient encore plus qu'au Conservatoire. Hommes et femmes montaient souvent en scène, variaient leurs morceaux de chant et parfois jouaient des opéras-comiques en un ou plusieurs actes.
Ribeaudière était un malin. II avait soin de produire ses sujets en des représentations au bénéfice d'œuvres de charité et il comblait ces demoiselles de joie et d'orgueil par les faciles applaudissements d'un public plein de mansuétude. 11 avait pour camarades deux ou trois échotiers de petits journaux qui célébraient les mérites de l'excellente école Ribeaudière et félicitaient nommément les jolies chanteuses.
Toutes ces demoiselles avaient des amants mêlés à leurs études. Pour les plus jeunes, de vieux messieurs payant leurs leçons et s'enquérant au professeur de leurs progrès ; d'autres étaient accompagnées de gaillards de trente ans, d'aspect oblique, qui assistaient au cours et avaient des bravos pour tout le monde.
Dans un semblable milieu, Marthe fut vite ini-
liée à ce que ses compagnons appelaient l'amour, et qui ne fut même pas pour elle le plaisir.
D'abord une ignoble aventure de cabinet particulier avec un vieillard libertin présenté par une amie, puis d'autres accointances achevaient la souillure de son corps. Tout ce qu'il y avait dans sa chair de pureté et de pudeur périssait dans la banalité de tels rapprochements. Cependant, en ce débordement de fanJLaisies changeantes, de liaisons vénales qui la jetaient au milieu du jour dans le lit d'hôtel garni, la jeune fille affectait extérieurement un maintien modeste, et rien de sa conduite ne pouvait être su de ses parents. C'est que, si doux qu'il fût, Marthe redoutait son père ; elle sentait en lui une affection, une tendresse profondes dont elle était touchée malgré son égoïsme ; elle devinait que cette ardeur de paternité aurait porté aux extrêmes le faible et ridicule mari.
Souvent Lucy accompagnait sa sœur au cours de Ribeaudière, et celle-ci lui cacha ses liaisons successives. Bientôt, sûre d'une discrétion absolue, elle ne se gêna plus devant sa cadette. Un matin, elle dit à Lucy :
— « Petite sœur, veux-tu sortir avec moi, nous allons déjeuner avec un de mes amis et nous amuser un peu. » M°*' Rocher était déjà dehors. Les deux jeunes filles laissèrent à la bonne la garde de la boutique, prirent de l'argent dans la caisse dont elles avaient la disposition et partirent gaiement.
— « Tu, vas voir, Lucy, comme mon ami est beau garçon et spirituel. C'est un artiste plein de talent qui arrivera au théâtre. Tout le monde le dit. » Un peu au delà de la place 3foncey, sur le boulevard desr Batignoiles, Marthe désigna un homme qui attendait: « Le voilà! » dit-elle et, Taccostant aussitôt : — « Fortuné, voici ma petite sœur dont je t'ai parlé et que je te présente. »
Fortuné Alberty, dit le belAlberty, est célèbre de Belleville à Montparnasse, dans tous les théâtres suburbains où il tient les grands emplois dramatiques. Que ce soit dans Armand Duval ou dans Buridan, il sait charmer et conquérir la partie féminine du public faubourien. D'une taille audessus de la moyenne, assez bien prise, d'une beauté grossière, les cheveux plaqués sur le front, divisés par une raie médiane, les sourcils épais et arqués, Tœil brillant, la moustache cirée en croc, il y avait dans sa tournure, sa mise, sa physionomie et son attitude, du coiffeur, du saltimbanque et de récuyer de cirque. Il salua Lucy gracieusement : — « Ma petite sœur, nous ferons une paire d'amis, » serra la main à Marthe avec un regard langoureux et se mit à marcher à ses côtés. Tout en causant, ils arrivèrent aux magasins de la place Clichy. — « Avant le déjeuner,, voulez-vous entrer un moment ici avec moi , j'ai besoin d'une paire de gants et d'une cravate fraîche. » Tous trois pénétrèrent danslemagasin. Alberty, après mûr examen, choisit trois cravates
UiNE COMEDIENNE. . 33 . i
d'un dessin clair et six paires de gants gris-perle ou jaunes. II mît de suite la plus voyante des cravates" se fit ouvrir une paire de gants et dit d'un ton dégagé, en donnant son adresse : « Vous m'enverrez le reste. » En allant à Id caisse : « Paye, ma petite Lucy, murmura Marthe à Toreille de sa sœur. Je ne veux pas payer moi-même, do crainte de le blesser. II est très délicat. » Lucv, un peu surprise, solda la facture.
Ils montèrent dans une voiture et Âlberty donna au Qocher Tadresse du restaurant : les Barreaux Verts. C'était une des vingt guinguettes, sise à la porte de Neuilly, sur la lisière des fortifications où, sous la treille, font ripaille les couples populaires. De ses équipées avec des ouvrières et de petites boutiquières, il avait conservé le goût des cabarets de barrière. Sa nature vulgaire s'épanouissait au milieu des treillages peints en vert, dans ce bout de jardin tout plein d'odeur de friture et de vin bleu, qui lui rappelait Içmastroquet où il s'accoudait jadis en son premier état d'ouvrier peintre.
Quand la voiture s'arrêta, Alberty empêcha Lucy . (Je mettre la main à sa poche et donna deux francs au cocher. Dans la guinguette, il fut accueilli, par le patron et les garçons, comme une veille connaissance.
— Vous voyez qu'ici nous serons soignés, mes petites; je suis un ami de la maison. "*
Ils étaient à table et le comédien, allumé par
la présence de Lucy, se mettait en frais de lourdes plaisanteries, ramas d'histoires de tréteaux et d^ana de foyer de petits théâtres qui faisaient rire les deux jeunes filles. Entre chaque plat, il collait longuement sa bouche sur les lèvres de Marthe, puis se penchait vers Lucy et embrassait tendrement «sa petite sœur ». Il prit plaisir à ce jeu qui troublait la jeune fille, et le recommença. Mais soudain Marthe devint furieuse et pâlit de colère : « Je ne veux pas que tu embrasses la petite, tu sais! » Alberty la plaisanta de cette jalousie et parut dès lors ihdififérent à Lucy. Cependant qu'il serrait Marthe contre lui avec un geste passionné, son pied chercha sous la table celui de la cadette. Celle-ci, interloquée, n'osa pas d'abord retirer sa jambe. Enfin, elle se dégagea et elle se reculait a chaque instant, poursuivie par le genou de l'homme.
Alberty, autant pour elle que pour Marthe, amena le chapitre de ses bonnes fortunes. Ah! il en avait eu des femmes de toute espèce, et des bourgeoises établies qui l'assommaient de lettres brûlantes, et de belles filles qui l'attendaient en voiture de maître à la sortie du théâtre et se seraient ruinées pour lui, s'il Tavait voulu. Que de fois, il avait été obligé de leur retourner des envois d'argent, des écrins de bijoux. S'il avait gardé quelques bibelots, c'était afin de ne pas les désobliger. Ce drôle étalait fièrement et cyniquement son infamie. Il se renversait sur sa chaise
avec abandon en montrant aux deux jeunes filles répingle et les boutons de manchettes offerts par M"^® Bocquet, la charcutière de la rue Noilet, et la perle entourée de brillants que Paula de Presles « une dame bien connue » avait ôtée de son doigt pour la passer au sien.
Marthe buvai.t ces paroles et le contemplait avec des yeux ardents. Lucy ne comprenait pas bien le sens de toutes ces histoires ; elle les trouvait un peu trop fortes et était prise d'un sentiment instinctif do malaise et de répulsion.
Le déjeuner était fini ; il fallait songer à partir; Marthe lui glissa sa bourse qui contenait un billet de cent francs et de la menue monnaie. Il prit le billet, lui rendit la bourse et demanda l'addition . Elle s'élevait à vingt-sept francs. Alberty jeta négligemment le billet sur l'assiette. Puis, laissant quarante sous au garçon, il ramassa le reste et le fourra dans son gilet.
Marthe avait rencontré l'acteur au théâtre des Batignolles, et, tout de suite, elle s'en était violemment éprise. Jusque-là, aucune de ses toquades n'avait eu cette force et cette durée. La nuit, elle se réveillait pour penser à son bel amant, et, sitdt libre, courait le retrouver dans son garni de la rue des Dames. Alberty l'accueillait avec la fatuité d'un gaillard habitué a de semblables chances. Il se laissait combler de cadeaux, bijoux, bibelots, objets do toilette. Il acceptait aussi les petites sommes d'argent qu'elle ne cessait de puiser dans
la caisse de la mercerie : « Un artiste a tant de | charges et.^agne si peu !» - j
Une intervention brutale termina cette liaison. ' Alberty était depuis cinq ans le chéri de M^'« Tata, une forte fiile, assidue au Rat-Mort et qui prospérait à rÉIysée-Montmartre. Elle apprit par une amie Tinfidélité du beau cabotin, et le nom de sa maîtresse. Aussitôt, par une lettre injurieuse et menaçante, elle défendit à la jeune Qllc de le revoir. Marthe ne s'effraya pas de cette missive et n'en tint aueun compte. Huit jours plus tard, à la porte du cours Ribeaudière, elle fut assaillie par une sorte de géante fardée, à la lignasse rousse^ -. "^ qui, le poing en avant, lui sauta à la figure Bi comme une chatte furieuse. C'était M^^« Tala ^ili qui défendait son bien contre la concurrence. ^^^^ Marthe, à moitié évanouie, le chapeau arraché, "av le visage en sang, fut tirée des mains de la fille par Vi des élèves qui sortaient de la classe. Fod
Les ignobles injures de Tata, le scandale de ^el cette scène, Teffroi qu'elle en garda, la guérirent fe de son goût honteux et elle ne voulut pas revoir ' ^en le cabotin.
' ave
mè ils
— Mais, malheureuse enfant, tu es enceinte !
Dans cette maison où chacun vivait à sa guise, où les filles voyaient à peine les parents, entre deux bouchées, à l'heure des repas. M*"® Rocher n'avait pu s'apercevoir de la grossesse de Marthe qui datait de six mois. Ce malin-là seulement, la jeune fille, prise de violentes douleurs au creux de l'estomac et dans les reins, n'avait point eu la force de se lever du lit et avait été obligée de prévenir sa mère.
— Quel malheur ! Comment as-tu fait, toi qui ne sortais jamais que pour aller au cours... avec qui ?
Marthe fondit en larmes :
— « Voyons, dis avec qui, reprit rudement la mère; quel est le cochon qui t'a détournée, parie ; ils ne sont pas trente-six, je pense ; réponds donc. Il ne s'agit pas de pleurer, mais de dire la vérité. »
Les sanglots de Marthe redoublèrent, entrecoupés de plaintes et de gémissements. Est-ce qu'elle pouvait répondre ; raconter ses saletés de cabinet de restaurant, avouer face à face à sa mère qu'elle avait traîné dans les lits de tous les hôtels garnis de la rue Pigalle et de la rue de Laval. Elle n'était pas plus fondée à assigner une origine à l'être grouillant dans ses entrailles qu'une fille ramassant chaque soir dans la rue son maître de la nuit. Qu'elle se sentait misérable en ce moment, et comme, malgré tout son égoïsme et sa sécheresse, elle avait honte et dégoût de soimême! A la fin, pressée de questions, elle murmura entre deux sanglots : — « Je ne sais pas bien, je crois que c'est un acteur, un nommé Alberty. » — « Sale fille, » s'écria M"^"" Rocher, en lui lanQant un soufflet dans un grand élan d'indignation.
Cependant elle resta toute la journée, ainsi que Lucy, auprès du lit de la malade.
Quand, en rentrant, Rocher vit sa fille alitée, il montra une vive inquiétude et voulut de suite aller chercher un médecin. Sa femme l'en empêcha, lui assurant qu'il n'y avait à craindre aucune suite de ce malaise passager. Marthe affirma aussi se trouver mieux et ne plus ressentir de mal. Pourquoi déranger inutilement le docteur, puisqu'elle était déjà remise? Mais la nuit, ses douleurs devinrent plus fortes; elle s'agitait dans son lit et poussait des gémissements étoufiTés. Rocher les entendit de sa chambre et, malgré les
assurances de sa femme, ne put fermer l'œil. A l'aube, il se leva doucement, s'habilla et sortit sans bruit. Une demi-heure après, il ramenait un jeune médecin du quartier qu'il était allé réveiller.
A cette vue, M"** Rocher pâlit. Dans son lit, la malade attérée tremblait d'angoisse. Le médecin l'interrogea doucement sur la nature et le siège des douleurs. A peine trouvait-elle des mots pour répondre. Alors il lui tàta le pouls et, relevant la couverture, palpa la poitrine. Soudain sa main descendit sur le ventre et y resta un moment. Il se retourna et, jetant sur M""® Rocher, sur le père et sur Lucy, groupés autour du Ut, un coup d'œil singulier, il les pria de passer dans la pièce voisine. D'un signe, il retint la mère.
Se penchant vers la malade et la regardant fixement :
— « Allons ! mon enfant, répondez-moi franchement. Un médecin, vous savez, est un confesseur. »
Elle se mit à pleurer.
— « De quand datent vos premières relations?... Quand avez-vous commencé ? Dites, mon enfant, ce n'est pas un crime. » — « Il y a quatorze mois. » — « Ne vous êtes-vous point aperçue d'un arrêt mensuel... » — « Il y a trois mois. » — « Vous me paraissez enceinte de six mois. Les douleurs épigastriques, dit-il à la mère, n'ont aucune
gravité. Une simple potion calmante en aura raison. Je vais vous rédiger une ordonnance. »
— De grâce, docteur, ût la malade, dissimulez la vérité à mon père.
Le médecin eut un hochement de tête. .Quand il sortit, Rocher l'attendait sur le palier :
— « Eh bien ! qu'a mon enfant; elle n'est pas gravement malade, n'est-ce pas ? Je vous en supplie, ne me cachez rien ; dites-moi la vérité. »
Il y avait dans la question un accent d'angoisse si profond que le jeune médecin en fut ému et troublé.
— « Traijquillisez-vous, répondit-il évasivement; ce n'est pas dangereux, ce ne sera pas long... votre femme, votre fille vous diront... »
11 s'inclina et se retira.
Rocher rentra dans la chambre comme hébété et s'assit auprès du lit de Marthe. A chaque instant il se penchait sur la jeune fille qui, pour éviter les interrogations de son père, feignait de dormir. En la voyant si pâle et si défaite, sa poitrine se serrait. L'avant-veille encore, elle était gaie, bien portante. Pourquoi sa femme et Lucy dissimulaient-elles la cause de la maladie; pourquoi le docteur l'avait-il écarté, lui le père, pour examiner la jeune fille.
Soudain, une pensée affreuse entra dans son cerveau comme une lame aiguë, un flot de sang lui brûla le visage. Sans mot dire, il se pencha sur le lit, et, maintenant Marthe couchée, d'un geste
brusque il renvoya les couvertures et releva la chemise jusqu'au cou. Alors il vit le corps nu de sa fille. De la ligne des chairs émergeait la rotondité du ventre, et la peau, blanche, tendue se crispait en brusques ressauts : les poussées du petit être agité par les terreurs de sa mère. La maternité honteuse s'accusait là dans les mouvements instinctifs de la vie fœtale,
— « Ah ! mon Dieu, gémit-il, rejetant le drap. Ah ! mon Dieu, » répéta-t-il, la tête entre ses mains, plié sur le bord du lit. Ce fut une clameur déchirante, pleine de sanglots entrecoupés, par où s'échappaient toutes les humiliations bues, les hontes refoulées du passé, — le grand désespoir, le profond navrement du présent. Quoi I après la femme, la fille ! Cette enfant gracieuse, au teint frais et rose, une salope comme sa mère ! Et ces sanglots d'homme, ce verbe confus, bramaient la plainte de la hôte aux abois acculée par la meute hurlante des douleurs et des méchancetés humaines ; le lamento de détresse d'un être faible et timide, impuissant au combat, à la défense, fait pour les larmes .
— « Allons! grande bête, ne .pleure pas comme ça : tu vas mettre toute la maison en révolution. Qu'est-ce qu'on va penser de nous? Les voisins sont assez méchants déjà. i>
. A cette voix il se redressa, la face congestionnée, terrible : « Putain ! » murmura- 1 -il en sons étranglés. Puis, soudain, sa rancune, sa colère
amassées éclatèrent violemment : « Sale putain, vache, traînée, roulure du ruisseau, c'est toi, c'est ta faute, ta faute. » ILs'était rué sur elle, il l'avait saisie à la gorge et lui infligeait tout ce qu'il savait d'injures, d'appellations ordurières. Bientôt, ivre de fureur, il la frappa^ la jeta à terre, la trépigna ; il l'aurait tuée devant ses Qlles stupéfaites et glacées si Lucy n'était intervenue et ne lui avait pris les bras en suppliant désespérément : « Oh ! mon cher papa, je t'en prie, pardon I ne tue pas maman, ne lui fais pas de mal. y>
Aux supplications de sa fille. Rocher lâcha prise. Tandis que la malheureuse se relevait tout ensanglantée^ il sortit après avoir mis dans sa poche ce qu'il y avait d'argent à la maison. 11 erra comme un fou à travers les rues et se trouva machinalement à la porte de son bureau. 11 haussa les épaules et rebroussa chemin. Un moment plus loin, il était attablé à un café, demandait du cognac au garçon et en vidait un grand verre d'une seule lampée. 11 se remettait en marche, regardant les passants, les femmes surtout, d'un air hébété, grognant entre ses dents ce mot : putain. Un café désert des Champs-Elysées le retenait et il y avalait coup sur coup les verres d'absinthe, à regret; comme un médicament. Puis le voici qui s'asseyait devant Guignol, aux sons d'un violon grinçant la polichinelle et regardait niaisement. Sur l'estrade. Polichinelle donnait du bois vert au commissaire; les coups drus comme grêle bat-
taient les reins en cadence, accompagnés par les rires de l'assistance. Rocher se sentit touché de compassion pour Thomme noir. Ce pauvre hère ridicule, représentant le devoir, la famille, rossé par le paillard, il lui sembla que c'était lui. Mais emplirent Tair des cris joyeux d'enfants, des exclamations de plaisir, des claquements de petites menottes. Un parterre de babys et de fillettes, les yeux brillants, les lèvres entr'ouvertes, faisaient fête à la danse et s'enthousiasmaient au spectacle. Maintenant, il se rappelait que jadis, au temps de^ chères illusions, il avait^ durant les vacances, mené ici ses deux fillettes; il entendait leurs rires, les commentaires deLucy, la voix argentine, le babil délicieux de cette Marthe qui, le ventre plein d'une maternité honteuse, geignait là-bas aujourd'hui, et de son cœur gonflé montait un long sanglot qui éclatait en larmes dans ses yeux. \ite il quittait cette place funeste, il avait hâte de fuir la promenade enfantine, et c'était encore la voiture des chèvres, les cerceaux des gamins, le kiosque aux sucreries, la Barbarie des chevaux de bois, qui lui répétaient ces inévitables souvenirs.
Il est sur le boulevard. La tête vide, le corps ballant, comme poussé par un grand vent d'orage, il est traîné dans le courant de la foule, entre la Madeleine et la rue Drouot. Il traverse la chaussée et recommence le même chemin sur l'autre trottoir. De nouveau, il touche à la grille
44 UNE COMjÉDIENNE.
de la Madeleine et continue sa navette. Il voudrait se perdre, oublier, 's'enfuir et disparaître dans la nuit qui tombe. Cependant, de chaudes vapeurs lui montent au cerveau; sous son front un bourdonnement confus, des coups sourds contre ses tempes ; devant ses yeux tourbillonnent mille lumières, dansent les becs de gaz, les voitures, les maisons. Épuisé, les jambes vacillantes, il arrive place du Château-d'Eau. Il se laisse choir sur une banquette d'estaminet. Il boit encore de l'absinthe.
Neuf heures ont sonné : il a faim. Il entre dans un restaurant, d'apparence élégante, où, sur la carte offerte, il choisit les mets recherchés, aux dénominations ignorées; il commande des vins chers. Il vide gloutonnement les plats sans savoir ce qu'il mange, il avale les verres de vin sans goûter ce qu'il boit. A la fin, il s'endort à demi sur sa chaise. Un garçon le réveille en plaçant devant lui l'addition : dix-huit francs. Il pose bruyamment vingt francs sur l'assiette et sort.
Où aller à présent : comment ne pas retourner en ce logis maudit qui lui fait horreur. Il recommence ses errements fiévreux sur le boulevard, heurtant les passants, s'arrêtant aux boutiques, à peine ivre pourtant, car, en son énervement, l'alcool et le vin ont manqué de puissance. Au coin de la rue Saint-Martin une femme l'accoste. Il hésite, il ralentit le pas sans même la regarder. Est-ce que celle-là , n'occupera pas
une de ces heures si lentes à courir, est-ce qu'elle ne lui versera pas dans le sang les philtres de débauche qui font oublier? Habituée à ces tergiversations, la raccrocheuse insiste eu murmurant une promesse obscène. Elle demeure là tout près, elle ajoute que « ce ne sera pas cher ».
Il l'a suivie dans une petite rue voisine, il monte derrière elle l'escalier tortueux d'une sordide bicoque. Ils parviennent à la chambre où veille une lampe à pétrole baissée. Un tapis effrangé couvre à peine les dalles rouges déteintes^ un lavabo de pichpin, un lit d'acajou aux draps entrebâillés attendent Thôte. Prestement la fille a relevé la mèche de la lampe, retiré son chapeau, ôté son waterproof. En un tour de main, elle s'est débarrassée de son peignoir et a laissé couler sa chemise le long de ses hanches sur les bas et les bottines. Il contemple cette nudité d'un air hébété : la tête, effigie vulgaire emplâtrée, aux yeux mornes, aux lèvres de carmin^ la graisse molle des chairs, les seins vagues, le ventre flasque et décadent; elle a défait son peigne par un geste coquet et un flot de cheveux noirs roule sur ses bras jaunes. Elle s'est approchée de lui, pressante et caressante :
« N'est-ce pas que je suis bien faite, touche donc mes cheveux. » Bientôt, sachant l'homme à point, elle sollicite son petit cadeau, et obtient sans peine les dix francs qu'elle réclame. Alors elle regrette de n'avoir pas demandé davantage
et quémande encore deux francs pour une canette.
— « Allons, mets-toi à ton aise, mon petit homme chéri, » et elle l'aidait à se déchausser et à ôler son paletot. Mais lui, tout novice à ces rencontres vénales, demeurait gauche et stupide, sans avancer. La fille, le dévisageant^ faillit pouffer de rire : « Ah ! mon chéri, quelle drôle de tête tu as ; on dirait que tu vas faire ta première communion. »
Cà, la débauche ! Il lui vint cette lâcheté de pegretter à ce moment même les embrassements de sa femme. Il gisait sur le lit, écœuré, inerte, soudain repris par un grand mouvement de désespoir ; il était tout prêt à hurler de douleur. Puis, la fatigue, l'émotion, l'ivresse, le mettaient dans une sorte de torpeur et, tandis que la fille, fredonnant un air de valse, s'attifait rapidement, il s'endor* mait d'un sommeil lourd.
— Hé ! chéri, tu ne fais pas ta toilette ? Comment le voilà qui dort?... Hé! gros farceur, tu sais que ça change, si tu me fais perdre ma soirée et ma nuit. Bah ! il a l'air d'un bon garçon... Je suis esquintée... Après tout, tant mieux, je ne sortirai plus.
Et elle s'étendait auprès de lui.
Dès lors, Rocher ne retourna plus à son bureau. Le matin, il quittait le logement de la cité Gailhard, battait le pavé durant tout le jour, rôdant, flânant, avec de longues stations dans les estaminets. Presque chaque soir, il revenait, com-
plètement ivre, surexcité, menaçant. Alors il mettait le poing sous le nez de sa femme et ce mot « putain » lui revenait aux lèvres dans chaque hoquet. Après les injures, les coups ne tardaient point. C'étaient sans cesse des cris, des appels désespérés, qui rassemblaient les passants sous les fenêtres, suscitaient des protestations dans toute la maison et faisaient scandale dans la cité.
Marthe n'osaitparaître ; Lucy, à la fln, parvenait malaisément à apaiser son .père, à le décider de se mettre au lit. Elle lui disait de douces paroles, elle le câlinait, mais il semblait que toute affection pour les siens fût éteinte en lui. Certain soir qu'au plus fort d'une scène elle s'était jetée entre ses parents, en suppliant l'ivrogne furieux : « Papa, tu ne me reconnais pas, c'est moi, ta Lucy, » il la repoussa durement : « Est-ce que je sais seulement si tu es ma fille ? »
Six semaines plus tard) il se mit au lit et ne se releva pas. Durant la nuit, il fut pris de crampes, de frissons^ de vomissements de sang, de délire. Au matin, l'agonie commença; Lucy, qui ne quittait pas le chevet de son père, Tentendit, tant qu'il put émettre un son, râler ces mots : k Quelle existence ! . . . Pauvres enfants ! ...» A cinq heures du soir, ce fut fini!... Elle se jeta en criant sur le corps de son papa. Elle sentit que le meilleur de sa part d'amour s'en était allé et colla ses lèvres sur le visage si bon et si doux, affreusement
jauni par la mort. M"® Rocher survint et, comme, dans un rictus suprême, la bouche s'était tordue béante, elle la ferma, passant sous le menton une bande fixée au sommet de la tète.
Rocher ne fut pleuré que par sa cadette. Marthe avait fini par avoir tellement peur de son père que cette mort, dont elle était la cause, devint pour elle un soulagement. M"*° Rocher ne se donna pas la peine d'affecter la douleur, et son indifférence fut remarquée par tout le monde.
Trois semaines après l'enterrement, un commissaire de police se présentait à la boutique et arrêtait la veuve, en vertu d'un mandat d'amener lancé par le procureur de la République.
Frappée de terreur, elle était conduite au dépôt et apprenait le motif de son arrestation : elle était prévenue d'empoisonnement sur la personne de son mari. Les querelles scandaleuses du ménage, la mort subite de l'employé, la cynique altitude de la veuve, avaient été commentées dans le voisinage.
Les faits, amplifiés, exagérés, tournèrent au drame dans la bouche de méchantes commères.
Huit jours plus tard, toutes les portières de la cité répétèrent qu'elle était une empoisonneuse, ime meurtrière débauchée. Il s'était bientôt trouvé la bonne àme qui traduisit ces rumeurs sous forme de lettre anonyme au parquet. Une enquête avait été ordonnée où la conduite de M™® Rocher vint donner du crédit à l'accusation
auprès de magistrats associant indissolublement en leur esprit le libertinage et le crime.
L'arrestation de la mère laissait les deux jeunes filles affolées^ isolées, en proie a la curiosité, aux questions, aux consolations indiscrètes du quartier. Marthe se consolait vite de cette nouvelle catastrophe ; elle vendait à vil prix en bloc tout ce qui restait de marchandises dans la boutique et quittait la maison en emportant l'argent pour faire ses couches. Lucy, abandonnée, était obligée de frapper à la porte de M™® Foucart, à Arcueil. L'a!eule irritée, aigrie, traitait mal sa petite-fille et ne la recevait qu'à regret pour ne point la laisser dans la rue.
Cependant, Tinnocence de Noémie, la stupidité de Taccusation, ne tardaient pas à apparaître. Le corps de Rocher, qui même dans la mort n'avait point trouvé le repos, était exhumé; l'autopsie pratiquée n'avait révélé aucune trace de poison. L'opinion du médecin qui l'avait soigné aux derniers moments et avait conclu à une décomposition du sang ne pouvait plus être révoquée... Remise en liberté, vieillie par les larmes d'angoisse, W^ Rocher courut à Arcueil se jeter aux pieds de sa mère. Elle implora humblement son pardon. La vieille femme, par lassitude, pour avoir la paix, s'attendrit et se laissa arracher la promesse d'une petite pension mensuelle de cent francs.
Elle loua un logement au bout de la rue Nollet et y vécut pauvrement avec Lucy. Quant à Marthe,
elle ne se donnait même pas la peine d'écrire aux siens. Par hasard, ils surent qu'elle avait eu une fllle et que^ trois mois plus tard, elle était engagée comme seconde chanteuse au théâtre de La Haye. Elle ne répondit pas aux lettres de sa mère et de sa sœur. Elle était pourvue, sa fille en nour-» rice; les autres ne lui rappelaient que de pénibles incidents.
Lucy aimait la lecture et avait une imagination à la fois exaltée et vagabonde que les malheurs récents n'avaient point tempérée. Le théâtre qu'elle avait entendu célébrer dès son enfance lui parut une oasis ouverte aux filles pauvres et ambitieuses. Par lui, elle échapperait à la misère, au dégoût de son milieu. Elle ne manquait ni de mémoire, ni d'une certaine intelligence. Une amie lui donna le conseil de suivre, comme auditrice. Mes cours du Conservatoire, et elle y acquit les premières notions de la diction. Enfin, un an après la mort de son père, s'étant présentée au concours d'admission, elle fut reçue élève et désignée pour la classe de comédie de Ghampanet,
« Je n'ai jamais couché avec un cabot, jamais je ne coucherai avec un caboL )> C'est la litanie consacrée que les anciennes du théâtre répètent aux novices, c'est la profession de foi que les comédiennes proclament en toute circonstance devant les amis, les amants, les camarades et les indifférents. Pas une pourtant qui dans sa vie n'ait donné place de cœur, de fantaisie ou de libertinage à Tacteur.
Parmi les dix jeunes filles de la classe Champanet, quatre ne se préoccupaient pas du tout de leurs études : de la prononciation, de l'émission et de la diction, et n'avaient point souci de leur carrière dramatique. Peu leur importait le résultat de l'examen trimestriel; elles n'avaient nulle envie d'être admises au concours de fin d'année ni d'obtenir les récompenses qui décident l'engagement à la Comédie-Française ou à l'Odéon. Seulement
la mention d'élève du Conservatoire leur semblait bonne sur les cartes de visite. Ainsi elles se plaçaient au-dessus du commun des filles et pouvaient relever, par une rubrique artistique, leur commerce de galanterie.
Les autres élèves, au contraire, se donnaient toutes à leurs études. Leurs plus chers intérêts consistaient dans le succès du concours fînal. Aussi s'ingéniaient-elles à s'attirer les conseils, les leçons, les encouragements du maître. Jamais elles n'étaient plus heureuses qu'à leur tour de monter sur l'estrade et de réciter avec le camarade choisi pour la réplique une scène depuis longtemps apprise; rares tours, car, durant les deux séances hebdomadaires, Ghampanet s'occupait plus de luimôme que de ses élèves. Les autres jours, elles assistaient aux cours des classes voisines, où chacune, dans sa vanité éveillée, cherchait à comparer sa propre adresse à la diction bien stylée d'une rivale.
Le professeur, artiste arrivé, sociétaire de la Comédie-Française, apparaissait à toutes comme un être d'essence supérieure. Chaque fois qu'elles allaient à la Comédie, dans la loge du Conservatoire, elles participaient au nouveau triomphe des maîtres, applaudis et acclamés. Leur admiration s'étendait aux acte.urs des autres théâtres, à tous ceux qui, par l'habitude, l'expérience, le don, avaient gagné la renommée dans cet art où elles étaient à l'abécédaire. Mais des repré-
sentations de charité, dans lesquelles les élèves du Conservatoire jouaient de petits rôles^ avaient rapproché certaines d'entre elles de ces illustres. C'est ainsi que Marguerite Nastorgue avait appris le chemin de la loge de Tournier, le fameux tragédien de TOdéon; maintenant, elle y avait élu domicile de nuit, disaient les bonnes langues du théâtre. L^aventure avait retenti jusque dans la classe de Champanet. « Eh bien!
Nastorgue, disait un jour celui-ci à la jeune fille absorbée dans une contemplation vague, ne vous ai-je pas dit de monter en scène, qu'attendez-vous donc?... »
— « L'omnibus de Clichy-Odéon, » avait repris méchamment Chardon. Et toute l'assistance, même Champanet, de rire.
Ainsi, un spectacle à bénéfice avait mis la petite Éva Tilloy en présence du gros Michelet, du Palais- Royal, et elle avait été séduite par la bouffonnerie violente du comique. Ce poussah, avec sa tête de citrouille aux yeux écarquillés, au nez aplati, à la bouche lippue et énorme de Hottentot, n'était point insensible aux bonnes fortunes. Ignoblement vicieux, il se délecta de la dépravation précoce de la petite et s'ingénia à lui apprendre des grimaces ignorées. Leurs relations durèrent longtemps intermittentes, car Michelet était marié et avait peur de sa femme, une virago maigre et nerveuse, jouant les duègnes à la salle Montpensier; d'autre part, Tilloy redoutait fort sa mère l'ou-
54 UNE COMÉDIEiNNE.
vreuse, qui lui distribuait, au moindre prétexte, de solides raclées.
Clara Savin était entretenue par un riche coulissier, et le coupé qui la déposait devant la porte du Conservatoire lui avait valu la haine de presque tous ses camarades, hommes et femmes. Fille de petits brocanteurs juifs, de son vrai nom Dinah Lévy, elle avait Fambition .et la ténacité des femmes de sa race ; jetée à seize ans sur les planches aux figurations et aux féeries, elle eut vite honte de ce métier de grue. A vingt-deux ans elle vint s'asseoir sur les bancs du Conservatoire, préparée par des leçons particulières, mue par une volonté énergique. Poignée par la passion du théâtre, elle se jura d'être une vraie comédienne.
Aussi acteurs et débutants, les vieux routiers et les conscrits, tout ce qui occupait le premier plan de la scène ou en approchait, était certain d'être accueilli à lit ouvert par cette belle et désirable fille. Depuis longtemps, elle n'était plus rigoureuse aux formalités d'entrée et sa sensualité impérieuse trouvait son compte à ces rencontres. Plusieurs des petits jeunes gens du Conservatoire en avaient tâté; le dernier élu en date avait été David, le joli-cœur, celui-là môme qu'une quinquagénaire haute en couleur, « sa tante », guettait souvent à la sortie des cours. Mais depuis quelques mois, Clara dédaignait ce genre d'amoureux. On la rencontrait partout avec une élève d'une classe
voisine, Jeanne Durel, ingénue de seize ans^ à la tète angélique d'un ovale allongé, aux bandeaux plats, aux grands yeux bleus, une vierge de Greuze, qu'on avait surnommée « La Mascotte », et ]nille bruits honteux couraient parmi les élèves sur l'intimité des deux inséparables.
Pour Lucy Rocher les conditions matérielles de l'existence étaient misérables. Les cent francs par mois de la grand'mère Foucart suffisaient péniblement à payer le logement, le vêtement, fa nourriture de la mère et de la fille. Les deux femmes vivaient piteusement dans un perpétuel débat contre le besoin, taillant et cousant leurs vêtements -et leur linge, lavant et repassant. A leur repas, de la charcuterie, saucisses, pommes de terre frites, un vin affreux acheté à soixantedix centimes le litre chez Tépicier. A peine si deux ou trois fois par an, au jour de Tan, à l'anniversaire de sa naissance, Lucy tirait à sa grandemère le don d'une quarantaine de francs.
Ces aubaines lui permettaient de renouveler sa toilette; par des prodiges d'adresse, elle parvenait à donner une façon élégante à ses robes économiques et à garder dans toute sa personne une manière de coquetterie.
Mais en ce logis mal éclairé de la rue excentrique, étroite et boueuse, l'imagination de la jeune fille fermentait et s'échappait de la sombre demeure sur l'aile des rêves d'avenir. Est-ce que le théâtre n'était pas le plus beau cadre où pût res-
56 UXE COMÉDIENxNE.
sortir une femme, est-ce qu'il ne ménageait pas à ces comédiennes élues toutes les jouissances : la célébrité, la fortune et l'amour î Pourquoi ne serait-elle pas Tune de ces favorites du public dont les journaux répétaient sans cesse les noms, célébraient le charme et le talent, racontaient les aventures tissées de soie et d'or? N'avait-elle pas eu un accessit au concours de fm d'année, et Champanet ne lui avait-il pas dix fois promis une belle carrière? Par les froides nuits d'hiver, couchée dans son lit de fer étroit^ la soirée de ses débuts hantait son esprit d'une vision radieuse.
Un rôle nouveau, mi-partie d'ingénue, mi-partie déjeune première à la fois rieuse et touchante^ lui était dévolu; elle y mettait toute son âme, et les spectateurs du Théâtre-Français, transportés^ frémissaient de plaisir à cette révélation.
Elle était rappelée trois fois, saluée d'applaudissements éclatants et rentrait, consacrée célèbre par le Tout-Paris, dans sa loge pleine de bouquets... Et Lucy s'endormait au parfum des roses, au bruit des acclamations.
D'autres pensées assiégeaient ses nuits et versaient la fièvre dans son s£^ng. A répéter sans cesse des mots d'amour, à l'étude constante de l'expression et de l'effet des sentiments amoureux, à feindre sans cesse les baisers, les caresses, les pâmoisons entre les bras d'un homme, il lui était venu l'ardent désir des sensations ignorées d'ai-
mer et d'être aimée. Elle n'avait pu assister aux ruts maternels, aux fantaisies libertines de sa sœur sans en être corrompue. L'aliment qu'elle donnait depuis longtemps à ses sens précocement éveillés les irritait au lieu d'en apaiser la faim. Toutes les confidences de ses camarades, les récits d'ardentes nuitées complaisamment étalées par Clara Savin, brûlaient le cerveau de la solitaire Lucy, durant les heures de tentation, et elle se tordait sur son lit, sans trouver l'apaisement ni le repos, serrant l'oreiller sur sa poitrine comme un bien-aimé imaginaire. Une fois, elle avait répondu par serrement de main à Jeanne Durel qui, furtivement dans un couloir, l'avait embrassée en pleine bouche, à lèvres humides. L'ingénue à la tête angélique l'avait emmenée chez elle, après la classe, et l'y avait retenue deux heures. Elle était sortie de là honteuse, dégoûtée d'elle-même et n'ayait plus voulu depuis retourner chez la « Mascotte ».
Mais ses rêves et ses désirs n'avaient tardé à s'incarner dans Raillard. Ce grand garçon à la tête étroite et maigre, aux yeux caves, au long nez recourbé^ sur un menton proéminent, n'était rien moins que beau, et sa laideur comique portait au rire bien plutôt qu'à de tendres sentiments; mais son allure roide et prétentieuse^ son ton uniformément solennel et déclamatoire parurent à ses condisciples la marque du talent, les signes d'un tempérament puissant.
Sur quelques succès de théâtricules provinciaux, il avait conçu une haute idée de soi-même qu'il imposait à tous ses camarades. Il s'aperçut de rimpression qu'il avait produite sur Lucy et, flatté d'avoir plu à cette jolie fille, il se montra attentif et galant avec dignité et ne douta point d'une victoire définitive. M'^® Rocher fut flattée des soins de l'acteur, et son goût pour lui se doubla de vanité satisfaite, très fière d'être recherchée par celui-là qui était admiré de toute la classe.
Ce furent d'abord des pressions de main, des conversations dans les coins, puis des rendezvous à la brune dans les squares, dans les allées du parc Monceau, quand elle pouvait échapper à la surveillance de sa mère, enfin les longues stations sur les bancs, les promenades en voiture le long des quais et les embrassements, les baisers, les caresses qui la grisaient. Lui la suppliait de se donner : « Chère adorée, sois à moi, je n'aime que toi au monde. » Lucy se débattait, résistait effrayée, ayant présentes à l'esprit les funestes conséquences de l'aventure de sa sœur.
M"' Rocher avait remarqué l'inclination de sa fille et pris Raillard en aversion. Elle surveillait sévèrement Lucy et, quand elle ne pouvait l'accompagner, elle lui demandait un compte exact de ses heures d'absence. Aussi finit-elle par la surprendre en conversation avec l'acteur au parc Monceau. Alors elle éclata en reproches, en injures: « Petite sotte, petite imbécile, tu seras
bien avancée quand tu te seras fait planter un enfant, comme ta sœur par ce sale cabot : il est béte, il est vilain, il est crasseux, il pue la province, il n'a aucun talent, ce grotesque..., non, non, aucun. »
Aucun talent, Raillard, que tout le monde se proposait comme un exemple au Conservatoire, lui que même Champanet enviait : ces mots partaient d'une méchante femme et d'un cœur dur. Lucy, outrée, fut vaincue dans ses résistances et ses terreurs ; elle se sentit prête à réparer l'injustice maternelle.
Elle consentit à se donner.
Elle rêvait pour litière d'amour un moelleux et odorant tapis de roses dans un bois profond oii les hautes futaies mêlées laisseraient passer un coin de ciel. Elle le suivit dans un hôtel sarni de la cité Bergère, car ni leur situation ni leur bourse ne permettaient d'idylle forestière.
A trois heures de Taprès-midi, au commencement de rhiver, la cité est sombre et semble endormie en marmotte jusqu'au premier coup de soleil. De rares passants affairés s'empressent vers le faubourg Montmartre. Un apprenti typographe, le crayon sur Toreille, s'arrêta pour dévisager Lucy, d'un œil effronté ; elle rougit comme si ce gamin avait deviné où elle allait et attendit qu'il se fût détourné pour rejoindre son amant.
Raillard et M^^® Rocher entrent dans le vestibule d'un hôtel. A droite, dans une pièce qui tient
de la loge de concierge et du salon, deux femmes attablées jouent aux cartes. L'une, énorme, les traits noyés dans la graisse, les cheveux teints en jaune, congestionnée par l'émotion du jeu ; l'autre, longue, maigre, les cheveux blancs tombant en tire-bouchons, fixe sur sa partenaire ses yeux perçants, points lumineux d'un visage plissé et flétri.
Raillard frappe au carreau de la porte vitrée, Lucy se dissimule en arrière.
— Entrez, grogne la femme aux cheveux jaunes ; (et plus bas) : c'est assommant de ne pouvoir jouer tranquillement.
— Nous désirerions une chambre...
— Parfaitement!... Pardon... Je suis à vous... Mille d'as!... Pour combien de temps?
— Mais... pour aujourd'hui.
— Oui, oui, parfaitement! Et son regard passe par-dessus Raillard pour examiner Lucy, immobile dans le corridor... « C'est cent sous; entrez donc, monsieur... »
L'hôtelière et la dame aux tire-bouchons ont déposé les cartes, et leurs yeux curieux, complaisants et narquois, guettent le moment ou Lucy sera obligée de se montrer en passant.
— « Célestin, conduisez Monsieur et Madame au 19. » Quand ils furent sur Tescalier : « Elle n'est pas mal, cette petite... Il ne va pas s'embêter, ce grand noiraud. »
— Il a l'air artiste. Ce doit être un photographe.
— Plutôt un acteur, reprit Thôtelière. A vous à jouer, niademoiselle Corbulon, j'ai annoncé mille d'as.
Ils ont monté les deux étages de Tescalier obscur où deux fois Lucy buta du pied sur le tapis troué, et ils sont introduits dans une chambre poussiéreuse, aux tentures décolorées. Le mobilier est d acajou passé au rouge terne et crasseux.
Sur la cheminée, entre deux coupes noires, pendule en zing, détraquée, dont les aiguilles se sont arrêtées sur midi « l'heure du berger », dit finement Raillard. Il a pris la jeune fille par la taille et colle un long baiser sur ses lèvres. Mais elle se dégage doucement, avec un geste de pudeur et s'assied frémissante, un peu accablée sur un fauteuil avachi aux ressorts en saillie; elle se lève en riant à part soi de ce comique des choses qui se môle aux crises de la vie et son œil erre machinalement sur les lainages des rideaux mangés par la poussière et le soleil, cherchant à en préciser la couleur primitive, puis sur les draps d'un blanc gris, pour s'attacher à une lithographie accrochée en face du lit, laquelle représente Rouget de Tlsle chantant la Marseillaise devant la famille Dietrich, à Strasbourg. Rouget, le bras levé, le pied en avant, intéresse vivement Lucy; elle lui attribue une vague ressemblance avec son amant. Par cette pente d'imagination, elle finit par trouver sa propre image en Tune des
demoiselles Dietricli formant galerie au second plan.
Raillard s'examine un moment devant la glace et passe la main dans ses longs cheveux noirs avec un sourire satisfait. Il est accoutumé aux aventures, il a Thabitude des bonnes fortunes. Celle-ci, sans le surprendre, lui inspire un mouvement de vanité satisfaite. Dans sa dernière campagne théâtrale, à Rouen, il a reçu maintes déclarations et demandes de rendez-vous ; mais ses adoratrices n'étaient que chambrières et femmes de maison. Cette fois s'offrait à lui une charmante fille fraîche et innocente. Il y avait de quoi contenter son orgueil bien plus fort que sa luxure.
Il se déshabilla lentement, déposant ses vêtements en bel ordre sur une chaise. Puis, quand il fut dévêtu, après un moment d'hésitation, il ôta sa chemise et son tricot de laine. Alors, la lumière, tombant de la croisée, éclaira en plein le grand corps maigre aux longs membres décharnés, la saillie des os contre la peau noire et velue, les guiboles un peu cagneuses terminées par les chaussettes trouées, d'un bleu pisseux. A cet étalage de nu, Lucy eut un geste de honte : « Ohl mon ami! oh ! Victor! » fît-elle, en se détournant à demi interloquée, rougissante, et elle attacha avec une épingle à cheveux les deux rideaux de la croisée pour intercepter le jour.
Puis, cachée derrière le lit, elle commence à
UNE COjMEDIENNE. 65
retirer ses robes. Elle regrette maintenant d'être venue là : plus de curiosité, ni de désir, mais une angoisse qui lui serre le cœur. Il n'a pas été convenable tout à Theure, il n'a pas ménagé sa pudeur, il la traite comme une fllle ; ne s'est-elle pas aperçu qu'il n'était ni propre, ni soigné, pas beau non plus ! Et toutes les cruelles remarques de M™® Rocher sur Raillard reviennent en ce moment à l'esprit de Lucy. C'est tout de môme bête ce qu'elle fait là... Qu'adviendra- t-il pour elle de cette liaison avec un cabot... s'il allait lui planter un enfant... Elle est envahie par l'envie de remettre sa robe et de s'enfuir. Oh ! non, ce serait vraiment trop ridicule. Elle l'a voulu, tant pis pour les conséquences.
Il l'a appelée d'une voix câline : elle s'est glissée dans le lit. Ardemment, l'homme là serre entre ses bras dans un élan de joie : <^ Je suis le roi de la terre, » mais au contact de cette peau moite, du corps osseux, elle s'est reculée par un mouvement de répulsion indéfinissable. Lui, tendre, suppliant, l'attire, l'anime de ses baisers et, tout plein de l'éloquence du désir, communique son ardeur à sa compagne. Et, la tête perdue, la chair brûlante, docile, elle souffre son approche.
Son approche, — un brutal déchirement de tout son être, une douleur atroce, une sensation foncière de dégoût : c'est ça l'amour? Elle a poussé un cri, tombée dans cette sorte d'anéantissement physique où la pensée aiguë court des
6& UNK COMÉDIENNE.
milliers de lieues. Ah ! le butor, l'imbécile, comme il lui a fait mal. Quoi ! c'est ça le fond de l'humanité, autour duquel tournent et chantent les poètes, les écrivains, les auteurs, les faiseurs de vers, de pièces et de romans, c'est l'origine et le but de tout ce qu'elle sait. Quoi ! frottement sans plaisir en un cloaque, mouvement ridicule, maternité redoutable, c'est ça l'amour? Soudain passa dans sa pensée comme une divination de sa destinée, le spectacle de son petit corps sanglant, sans cesse prostré sur un lit banal, réceptacle des poussées de Thumeur des mâles. De tous les côtés, ils apparaissaient, des jeunes et laids comme Raillard, des vieux malpropres et répugnants qui tous, déboutonnant leurs culottes, se vautrent sur sa chair endolorie avec le même geignement amoureux.. Alors, prise dune tristesse et d'un désespoir immense, elle se prit à pleurer, et ces larmes abondantes lui ôtèrent le poids qu'elle avait sur l'estomac et la soulagèrent. Raillard ne comprenait rien à cette douleur. R lui essuyait les yeux et la consolait de son mieux : « ï'ai-je fait mal, lui dit-il, ma chérie? — Non, lui répondit-elle par contenance. — N'est-ce pas que tu as été bien heureuse entre mes bras? » Elle eut envie de lui rire au nez; et tout à coup elle le vit bête, grossier, vulgaire, tel qu'il était* — « n faut prendre jquelques précautions^ ajouta-t-il, tu devrais te lever... » Et comme il s'approchait d'elle, la caressant et l'embrassant :
— Laisse-moi tranquille, je suis toute brisée.
Par Tentrebâillure des rideaux mal joints, de la fenêtre filtrait une traînée de lumière qui courait brillante sur le rêve de la lithographie de Rouget de risle.. L'œil de la jeune fille fut attiré par cette surface scintillante; machinalement elle regarda. Maintenant^ il ne lui parut plus que le chanteur, le bras levé, le jarret tendu, le visage exalté ressemblait à Raillard. Mais au milieu du groupe des autres personnages, la brunette des demoiselles Dietrich avait pour elle un sourire doux et indulgent. Elle éprouva un grand apaisement, gagnée par le calme béat et ineffable qui souvent vient aux âmes nerveuses de sensations rudimentaires. Dans un retour de douceur, de câlinerie et d'abandon, elle se rapprocha de son amant. Et depuis elle n'entendit jamais la Marseillaise sans une pointe de tristesse, vite changée en^folle envie de rire.
Au deuxième étage d'une maison de la rue de la Victoire, dans un petit salon-boudoir luxueusement meublé, attenant à une vaste pièce dont, à travers une glace sans tain, on peut apercevoir le somptueux mobilier et les tentures de soie, Éva Tilloy et Lucy Rocher, assises, causent ensemble.
Éva est complètement à Taise, comme en un logis familier dont elle semble faire les honneurs à sa compagne.
Celle-ci est embarrassée, niai à Taise et regarde à chaque instant du côté de la porte.
— Prends patience, ma chère, lui dit Éva; j'ai annoncé ta visite à M™® Materne; elle a le plus vif désir d'entrer en relations avec toi. Elle doit être retenue par une affaire, car elle serait déjà près de nous. C'est une excellente femme, bien élevée et très exacte, qui m'a rendu de grands services et te sera très utile. Seulement ne fais pas
la bête et débarrasse-toi de scrupules ridicules.
— C'est que je vais manquer la classe de maintien... le temps passe... et si maman vient me chercher au Conservatoire.
— Laisse-moi tranquille avec ta classe de maintien. Ah ça! est-ce que tu soupirerais après la maitresse de grâce, la grande Fir mini, son baragouin italien, sa figure de ramoneur, ses moustaches, ses becquottements et le reste. Je vais te Ja donner, la leçon de maintien : « Bongiornio mio cara, il souis en gran félicita de te voir ; » ici, un baiser sur la bouche qui dure le temps de faire un enfant. Chacune est obligé d'y passer à son tour, de se piquer les lèvres à son poil et de sentir sur sa bouche la langue râpeuse de cette vieille sale.
Lucy sourit : « Ma petite Éva, tu exagères. »
— Avec ça qu'on ne la connaît pas, la grande chabraque : « Véné ce moi, ma minnionné, je ve le montré oun pas » et quand on va chez elle, le lendemain, c'est une bataille. Elle est plus enragée qu'un homme, elle se jette à genoux, elle pleure, elle supplie dans son affreux patois, elle vous embête tellement qu'on finit par se laisser aller. Marguerite Nastorgue, un jour, a eu tellement peur qu'elle a cassé un carreau et a appelé au secours. On en rit encore dans le quartier. Du temps qu'elle était au Théâtre-Italien, un machiniste Ta surprise dans la loge des élèves, en train de donner, à uiie petite fille de douze ans, une leçon de maintien. Elle a failli passer en cour
d^assises. Du corps des danseuses, elle est entrée au Conservatoire, A.h ! c'est du propre. Tu sais comment on a francisé son nom de Firmini...?
Sur Tarticle des scandales du Conservatoire, Ëva ne tarissait pas. « Et leurs classes de chant, quelle dégoûtation. au moins à la comédie, nos professeurs ont-ils de la tenue. Â. domicile, ça les regarde, n'y vont pas toutes celles qui voudraient. Mais au cours du vieux Racollier, il s'en passe d'extraordinaires. Chaque trimestre, le vieux choisit sa favorite; c'est elle seule qu'il fait monter en scène et travailler; il ne se gène môme pas pour la caresser et l'embrasser devant le monde. Une fois, l'an dernier, il abrégea la leçon d'une demi-heure, fit sortir tous les élèves et resta enfermé avec Clara Nardi. Les camarades hommes, aux aguets, ont donné une violente poussée à la porte, qui s'est ouverte; alors ils aperçurent Racollier en bras de chemise et Clara toute rouge, échevelée, sans corset. Faut-il être cochon tout de même, alors qu'il est si facile de rentrer chez soi. J'ai parlé de l'histoire à Clara, qui est ma voisine; ça ne lui fait certes pas plaisir, mais elle a peur de Racollier , elle a besoin de lui ; c'est un bon professeur qui la fera engager à l'Opéra. »
— El l'administration? interrompit Lucy.
— L'administration n'ignore rien, mais elle feint l'ignorance pour éviter de nouveaux scandales. Il y a eu assez de bruit sur cette classe, les deux précédents professeurs ont été renvoyés;
72 UiNE COMEDIENNE.
l'avant-dernier avait mis quatre demoiselles enceintes sur six; quant au premier, lequel ne provenait pas du théâtre, il était plein de tenue et de correction, toujours en redingote et en cravate blanche. Oh ! celui-là n'était pas dangereux pour les femmes, mais, dans une leçon particulière de chant au collège Américain, il se montra trop aimable avec un jeune homme qui se fâcha et le jeta en bas de l'escalier à coups de pied et de poing. Il eut le toupet de se plaindre : une enquête établit qu'il pourrait danser un rigodon avec la grande Firmini, et il fut révoqué.
Des lèvres de cette gamine au minois effronté et chiffonné, aux yeux futés et pervers, jaillissait un ruisseau d'ordures qui éclaboussait le Conservatoire, professeurs, élèves et directeurs. Toute la légende graveleuse du passé, les histoires gaillardes, les inventions malpropres du présent, elle les savait, elle les entendait raconter par sa mère l'ouvreuse. Celle-ci, pendant les classes, faisait de longues stations dans la loge de la concierge et les deux commères échangeaient de grasses confidences. M™® Tilloy avait la glose sur les aventures des acteurs, des actrices, du directeur de son théâtre; la portière se complaisait dans les racontars des amourettes des élèves, dans les commentaires gracieux des faits et gestes du personnel. Donc abondante et inépuisable était la source des aimables propos de M^^* Tilloy.
— Est-ce que tu crois, ma chère Lucy, continua
Éva, que si nos mamans avaient de grands scrupules elles nous auraient mises là-dedans. Oh ! tu diras ce que tu voudras, ce n'est pas Técole des rosières. Tu es une gentille et bonne camarade ; ça me chagrinerait de te voir dans l'embarras, mais comme il a fallu parlementer pour t'amener chez M™® Materne ! Tu trouves donc ça agréable de traîner la dèche, de n'avoir pas de quoi s'acheter un ruban ou une paire de gants, de sentir les chemises reprisées, qui vous grattent le dos et de porter de grosses bottines rapiécées qui vous font des pieds d'une aune, enfin, d'être plus mal fichue que les camarades. Maman me bat comme plaire sitôt qu'elle suppose que je suis allée voir Michelet. Mais quand j'ai rapporté cent francs à la maison, qui manquait de tout, elle ne m'a pas demandé d'où ils venaient. Sois tranquille : ta mère ne sera pas plus curieuse que la mienne. Je connais ça : l'argent ferme les bouches indiscrètes. Et puis nous ne concourons pas pour le prix de vertu. L'essentiel, c'est d'arriver et de se faire une situation.
Elle allait sans embarras, cyniquement blagueuse dans son bavardage , comme si elle s'ébrouait à patauger dans cette fange, comme si elle se fût divertie de ces hontes en contant l'histoire d'une étrangère.
— Mais, fit Lucy, et les chances de devenir enceinte, le danger d'être renvoyée du Conservatoire* Iti n'as donc pas peur? Comment fais-tu ?
— Kh, ma chère, nous prenons nos précautions, nous nous défendons contre les approches.
Tous fiancés du caoutchouc, ces seigneurs inconnus.
Quelques minutes phis tard, M^® Materne les rejoignit.
Lucy s'attendait à une mine ignoble; Taspect bourgeois, la physionomie douce et bienveillante de la vieille dame Tétonnèrent. De haute taille, d'une tournure assez élégante, ses cheveux blancs frisés prêtaient une manière de distinction et de bonté à sa figure pouparde, au teint rosé. Elle •embrassa affectueusement Eva Tilloy : celle-ci lui présenta Lucy. Tout de suite, elle fut très aimable.
D'abord la conversation commença oiseuse par des banalités sur la pluie et le beau temps; puis, s'adressant particulièrement à Lucy, M""® Materne : « Ma chère enfant, vous êtes bien mignonne.
Je sais toute la difficulté des débuts et puis vous être très utile. Trop souvent, de gentilles demoiselles comme vous s'engagent en des'liaisons fâcheuses faute d'une personne intelligente pour les guider et les avertir. Moi, j'ai pour amies la plupart de nos artistes, et je me flatte qu'aucune n'a jamais regretté ses relations avec moi. Mes rapports avec elles ont commencé au Cionservatoire et continué durant toute leur carrière. Elles savent qu'elles peuvent compter sur moi, comme moi sur elles, et que ma discrétion est
UNE GOMEDIENiNE. 75
absolue. Vous seriez bien étonnée si je vous disais les noms de toutes celles qui viennent encore me trouver. Les circonstances sont fréquentes où ujne artiste, môme célèbre, richement appointée, a besoin de cinquante ou de cent louis, soit pour une fantaisie, soit pour une note criarde. Les messieurs que j'ai l'habitude de présenter sont des gens distingués qui aiment les artistes, tantôt de riches étraïigers, tantôt de vieux Parisiens. Vous ne sauriez imaginer de combien d'intimités sérieuses et durables j*ai jeté les bases.
Vous trouverez quelqu'un de bien, je vous l'assure, et j'aurai une amie de plus. Je n'ai jamais eu qu'à me louer de mes rapports avec toutes ces dames ; sans cesse elles m'invitent à diner et en partie de campagne, elles m'envoient des fauteuils à leurs premières : elles disent que je leur porte bonheur. y>
. Puis, prenant Lucy à part : « Je suis très carrée en aifaires et très arrangeante. Je vous veux du bien et vous pousserai ; mais vous n'êtes pas connue. Les premières fois, je ne puis vous garantir que de cinq à dix louis, mais quand vous aurez débuté, que votre nom sera sur les affiches et dans les journaux, je vous promets vingt-cinq louis, cinquante, cent et môme plus. Ça dépend des messieurs et des circonstances. C'est entendu, n'est-ce pas? Maintenant, vous ne serez pas fâchée d'avoir un peu d'argent tout de suite. Faites-
moi le plaisir d'accepter ces cinq louis : nous retrouverons ça plus tard. »
Elle sonna : une bonne parut à la porte du boudoir :
— < Norine, du porto et des biscuits. »
C'est au hasard d'une rencontre chez M"^*' Materne qu'une liaison se forma entre Lucy et le père Lepic. 11 avait passé la soixantaine et, tourmenté de rhumatismes, marchait difficile nentr, appuyé sur une canne. D'assez haute taille, sa démarche était encore appesantie par Tembonpoint, et sur sa tête complètement chauve, sur sa face striée en rides profondes, s'accusait le ravage des ans. Cependant la figure n'était pas banale : les yeux vîfs et perçants, encore que décolorés, te nez^fort et crochu recourbé sur les lèvres minces et énergiques, donnaient à toute la physionomie une expression de finesse, de malice et de volonté.
Lepic avait eu de durs commencements : à quatorze ans, jeté du fond de la Creuse sur le pavé de- Paris, il servait les maçons, souffrait le froid, le chaud, parfois la faim, pauvre gamin isolé. Il s'enduccit à la misère et sitôt qu'il fut ouvrier,
vivant de rien, ii économisa sou par sou presque tout son salaire. A vingt-trois ans, il avait cinq mille francs d'épargne et marchandait des travaux pour son propre compte. Deux ans plus tard, il achetait près du boulevard Clichy quatre mille mètres de terrains vagues dont la valeur se décuplait rapidement. Ce fut lé point de départ de grandes spéculations de terrain tentées avec le flair d'un paysan, où l'audace s'alliait à la prudence. Mais la sagacité, Tintelligence, ne suffisent point sans la chance. Son bonheur dans toutes ses entreprises devint proverbial. Impitoyable en affaires, il était aussi d'une loyauté parfaite. Jamais il ne manqua à la parole donnée, pas plus qu'il n'hésita à ruiner un concurrent, à réduire un malheureux aux abois. Il était détesté et estimé, envié et admiré. Son énorme fortune, son habileté, le désignèrent pour la direction des hautes affaires ; ii fut successivement placé par les actionnaires à la tète du Comptoir industriel, à la présidence de plusieurs compagnies de chemins de fer, nommé chevalier, puis officier de la Légion d'honneur.
Dix fois millionnaire, Lepic gardait des dehors très simples et un train de maison modeste.
II n'avait point d'hôtel, de voitures, lïi de chevaux; tout entier à ses affaires, il ne trouvait pas de temps à donner aux plaisirs. Sa plus grande joie, c'était chaque soir, en fumant sa pipe avant de s'endormir, de récapituler la série de ses placements et de ses titres, d'additionner ses bénéfices.
Il était reste célibataire, goûtant en passant, sans s'attarder, aux amours vénales. Â quarantecinq ans, il lui vint un besoin immodéré, comme une frénésie de la femme. Il délibéra s'il ne se marierait point. Mais son égoïsme le dissuada du mariage. II sentit que son caractère autoritaire et tranchant ne se plierait point aux caprices et à rhumeur d'une jeune épouse. Pourtant le contact des femmes lui était indispensable; il avait à dépenser auprès d'elles ce fonds de tendresse amassé en un cœur maintenant amolli par l'âge. Cet oiseau de proie, ce traitant eut auprès des filles des naïvetés de collégien, des sentimentalités d'adolescent; mais il ne savourait pas les illusions de cette seconde jeunesse. Là où il aurait pu s'imposer par sa situation et sa fortune, il prétendait trouver un sentiment sincère. La peur d'être dupe le rendait insupportable à ses compagnes. Il les assommait, et elles ne souffraient sa présence qu'à prix débattus.
Depuis cinq ans, il était le client assidu de la Materne. La pourvoyeuse, qui connaissait son monde, avait fait fonds sur la présentation de Lucy Rocher à Lepic et elle ne fut pas déçue dans son attente. Le vieillard, déjà touché par la gentillesse et la douceur de la jeune fille, fut tout à fait gagné par ce mélange de perversité instinctive et d'extrême naïveté. Il se sentait à l'aise devant cette jeunesse et cette inexpérience, il avait enfin la certitude de n'êlre pas joué par
une. rouée. Ordinairement maussade et agressif^ il devenait tendre et paternel. Peu à peu, il prit de l'autorité sur Tesprit de Lucy ; il lui donnait d'excellents conseils, il lui apprenait un peu la vie qu'elle ignorait. Elle Técoutait avec plaisir, elle n'avait certes jamais connu un homme d'une raison aussi ferme ; . l'intelligence, la nouveauté de ces conversations l'intéressaient; mais, a la longue, Lepic l'ennuyait par cette question revenant sans cesse, d'une voix tremblante et pleurarde, qu'il voulait rendre câline : « Ma petite mignonne, m'aimes-tu? » A ces moments-là, il lui semblait rabâcheur et insupportable. L'intimité avec ce vieux cassé et usé lui pesait ; elle était irritée de baisers impuissants, de caresses énervantes, et elle retournait à Raillard, si peu dé goût qu'elle, en eût, afin de se frotter à ^un corps jeune, comme si elle sentait une gourme sénile attachée à sa peau.
Ah! ce dégoût de la jeunesse pour la vieillesse quand le matin elle s'ôtait^es bras de son amant caduc, de ce sexagénaire couché sur le dos, la face, recroquevillée, rœil humide, l'haleine hostile; comme une fois habillée, le baiser d'adieu était amer à donner et à recevoir! Au dehors, l'air frais matinal lui purifiait le visage, et, réconfortée, elle trottinait par la rue Notre-Dame-de-Lorette, la rue Lafayette et le faubourg Poissonnière, vers le Conservatoire. Sur son chemin se hâtaient vers les bureaux et les magasins des hommes jeunes,
alertes et vigoureux ; elle les examinait du coin de rœil ; mais quand rui\ d'eux s'arrêlant lançait sur la jolie fille un regard tout chargé de désir,' elle passait vite, cependant qu'une Voix criait au fond de son être : « Passant^ si tu savais comme ma chair va vers toi, tu me prendrais tout de suite ; j'ai dje l'amour plein le cœur et de la fièvre plein le sang ; je tends mon corps vers un jeune, digne de ma jeunesse, qui le broiera d'une étreinte virile, et j'ai passé la nuit dans les bras impotents d'un vieillard. »,
Encore si cette liaison eût donné à Lucy les joies du luxe et de la toilette; mais, autant par calcul que par nature, Lepic en usait envers elle d'une parcimonie extrême. Elle ne savait pas, elle n'osait demander de l'argent, et il abusait xle cette retenue. Il pensait qu'en la maintenant dans la gêne, en une position modeste et effacée, elle restait infailliblement dans sa dépendance. Sa vanité était contentée de ce qu'il n'allouât pas une pension mensuelle comme il avait fait pour toutes ses maîtresses, lesquelles s'étaient invariablement moquées de lui. Ainsi, il s'imaginait être aimé pour lui-même, il n'était pas loin de se croire, avec ses soixante-cinq ans, l'amant de cœur de cette fillette de dix-huit ans.
11 avait ses entrées franches de jour et de nuit dans le logement de la rue Nollet. M""* Rocher, qui s'opposait avec violence aux « béguins » de Lucy, avait accueilli joyeusement ce vieux mon-
sieur, garantie de tranquillité pour le présent et de sécurité pour l'avenir. Auprès d'elle, du reste, Lepic fut aimable et empressé; il voulut qu'à sa dévotion la mèredevînt une surveillante delaconduite de la fille. Tout de suite, il loua pour les deux femmes dans la même maison un petit appartement au premier, plus spacieux et plus aéré, où la chambre de M"** Rocher était séparée par la salle à manger de celle de Lucy. Il y fit apporter successivement les meubles indispensables, une fois l'armoire à glace, un peu plus loin le buffet et la table de la , salle à manger, le piano, afin que fussent ap« parentes ses largesses peu dispendieuses. Pour les besoins dé la maison, il remettait chichement à M""' Rocher cent francs par cent francs. Il désirait que la petite ne manquât de rien, mais ne voulait pas l'habituer à un bien-être foncier qui la rendrait plus exigeante. .Pas si bête de l'accoutumer aux toilettes des grands couturiers, aux chapeaux de bonnes faiseuses qui la désigneraient à l'attention des galants, aux sollicitations des gommeux et des liberlins! Aussi continua-t-elle à s'habiller modestement de robes qu'elle coupait elle-même ou de confections médiocres.
M""® Rocher avait bien quelque soupçon de la fortune de Lepic, mais, quand elle l'attaquait sur ce sujet, il affectait un air triste et une voix malheureuse : « Évidemment, il était à son aise et avait gagné de l'argent à force de travail et d'écono-
mie. Mais les affaires étaient devenues mauvaises; il avait perdu de grosses sommes dans des entreprises désastreuses, une partie de son capital se trouvait engagée en des affaires compliquées, et il lui fallait beaucoup d'ordre pour suffire à toutes ses charges. »
Les bavardages d'une camarade apprirent à M^'® Rocher la vraie situation de Lepic.
Un jour qu'à la sortie de la classe, elle s'en était allée de compagnie avec Clara Savin : — Eh bien ! ma chère, amie, lui dit brusquement celle-ci, tous mes compliments ! à quand le coupé et l'hôtel ? — Je ne comprends pas. — Et ton vieux !... — Je t'assure... — Voyons ! ma petite Lucy, pas de cachotteries entre nous ; c'est bon au Conservatoire pour la bande des débineurs et des débineuses, où il est convenu que nous sommes toutes innocentes comme l'enfant qui vient de naître. Mais entre nous, la franchise est le mieux. Tu as pris un vieux, il ne faut pas en avoir honte. Pour ce que tu veux en faire, les vieux sont souvent moins embêtants que les jeunes, et plus riches. — Ma chère Clara, richesse ne rime pas toujours avec vieillesse. — Voyez-moi cette petite hypocrite. C'est bien le vieux bonhomme avec qui tu étais, mardi soir, dans une baignoire du Palais-Royal? — Certainement. — Alors la rime est tout à fait riche. Le père Lepic (Daniel, qui le connaît bien, mêle disait), le père Lepic a plus de
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dix millions de fortune. Tu as attrapé le veau d'or; toutes mes félicitations.
Sitôt rentrée, Lucy s'adressant à M""! Rocher :
Chère (Knone, sais-tu ce que je viens d'apprendre?
Et elle conta à sa mère tous les commentaires de Clara Savin sur les millions du père Lepic.
— Ah ! le grigou, le grippe-soù, le Tartufe, le yieux ladre, cria M"® Rocher. C'est dix fois millionnaire et ça nous laisse dans un taudis à Ratignolles. Et toi, ma pauvre chérie, pour quelques billets de cent francs, tu supportes les caresses de ce vieux dégoûtant. Il mérite qu'on lui en fasse voir de grises.
Mais ce môme jour, quand Lepic revint faire sa visite quotidienne, elle n'osa point lui parler de la découverte de Lucy. Elle craignit de le mettre en colère, elle ne voulut pas Teffrayer, l'écarter peut-être de sa fille; elle eut peur de compromettre une situation acquise, de retomber dans la gène et le dénûment passés. Il était préférable de feindre Tignorance, en attendant un meilleur parti.
Il ne suffisait pas à Lepic de rester la plupart des nuits rue Nollet, il ne pouvait se passer d'y paraître au milieu de la journée. Tatillon et méticuleux, il causait à la mère et à la fille un profond ennui. Sans cesse il inspectait l'appartement avec des manies de vieille femme, furetant dans les coins, s'irritant contre un brin de poussière ou
UNE comédienne: 8o
un meuble dérangé. Puis c'était toujours le retour du même refrain : « Ma petite mignonne, m'aimes-tu ?» Il ne se doutait guère qu'il exaspérait la jeune fille et la jetait dans un état morbide^ qui se résolvait, sitôt après son départ, en criise de nerfs et de sanglots. Elle pâlissait, elle maigrissait, elle dépérissait d'ennui. Le médecin consulté conseilla un petit voyage et l'air de la mer.
Lepic exigea qu'elle partît avec lui pour le Havre. Devant les étrangers et les hôteliers, elle serait sa nièce et l'appellerait : mon oncle.
A la gare Saint-Lazare, ils cherchèrent en vain un compartiment vide ; celui où ils montèrent était occupé par un jeune homme de lournurç élégante. Ce voyageur fit l'empressé auprès du vieux monsieur et de la jolie fille, les aida à placer leurs valises et demanda à Lepic <( la permission d'aider mademoiselle votre fille à monter » ; Lucy se pinça les lèvres pour ne pas rire. A peine le train fut-il en marche que le jeune homme essaya une conversation avec son voisin, où ces mots « mademoiselle votre fille » revinrent par trois fois. Lepic ne répondait que par monosyllabes. A la fin, agacé : « Mademoiselle n'est pas ma fille, mais ma nièce. » Et il tourna le dos au causeur. Celuici sourit et durant le reste du trajet ne cessa de regarder Lucy, à la grande colère de « l'oncle ». A Rouen, le vieillard étant descende du compartiment durant quelques minutes : — « Votre
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oncle n'est pas aimable, mademoiselle, y^ fit le voyageur d'une voix gouailleuse... — « Monsieur... ! — En revanche, vous êtes tout à fait charmante, vous ne sauriez croire quelle impression vous avez produite sur moi... j'ai le plus vif désir de vous revoir. Permettez-moi de vous donner ma carte. » Il n'en put dire davantage ; Lepic revenait. Craignant une querelle ridicule, Lucy roula la carte dans sa main, mais, un moment plus loin, elle la jeta sur la voie.
La vue de la mer causa à Lucy une impression indéfinissable; elle ne trouvait pas de mots pour exprimer son sentiment. C'était un mélange de tristesse, de ravissement et d'effroi, que rien dans ses lectures ni ses souvenirs ne lui avait fait pressentir. Déjà elle avait accoutumé de voir les objets extérieurs à travers l'expression des livres, de juger les sentiments et les passions de la vie réelle sur des situations de roman ou des tirades de comédie. Mais cette vision factice lui manquait devant la nature toute-puissante et formidable qui force les tempéraments nerveux à la méditation et à la recherche. Ainsi elle était troublée et inquiète, comme anéantie, sans pouvoir dégager le pourquoi de ses sensations.
Lepic fut vraiment heureux de promener la jeune fille, d'Ingouville aux phares de la Hève, sur la côte pittoresque de Saint- Adresse, par une après-midi ensoleillée du mois de mai. Il ne tarissait point en commentaires tranchants et péda-
gogiques, dans son ton habituel, sur la beauté du site. Sa demi-instruction acquise par un rare effort à Técole du soir Tincitait à professer sans cesse le peu qu'il savait. Il ne s'apercevait point qu'il excédait sa maîtresse et qu'à décrire le superbe panorama déroulé devant eux, il lui en gâtait le plaisir.
Lucy demeurait silencieuse, énervée par ce bavardage. Mais peu à peu, animée par l'air vif de la mer, charmée par ce magnifique horizon, elle retrouva sa belle humeur, son rire sonore. Elle causa gentiment, témoignant par des exclamations joyeuses son contentement, sa surprise, aimable et coauetle avec le vieillard. Celui-ci en fut tout aise. Mais le soir, réunis dans la chambre d'hôtel, elle voulut sur le balcon contempler la mer avantde se coucher. Du ciel sombre, une lueur voilée courait sur l'eau clapotant sourdement. Dans l'apaisement du flot on entendait au loin hurler le vent comme un enfant en détresse; par moment reprenait le roulement des vagues, déferlant sur le rivage en coups éclatants. Soudain, elle fut envahie par une tristesse affreuse, sa poitrine, sa gorge, ses tempes se serrèrent et il lui sembla qu'elle allait mourir. Alors elle poussa un cri et retomba dans la chambre, étouffée par les sanglots^ en proie à une lamentable crise de nerfs.
— « Maman, ah! maman, » appelait-elle pleurant; et, comme son compagnon essayait de la
consoler : « Non, non, laissez-moi, je veux partir, je vais m'en aller, je veux partir tout de suite. »
Il fut effrayé de son exaltation, il eut peur qu'elle ne quittât la place toute seule. A, minuit, ils remontaient dans le wagon : ils étaient arrivés la veille au Havre.
. Lucy avait répugné à suivre les conseils d^É.va Tilloy, à se prémunir contre les suites de honteuses rencontres par des artifices plus ignobles encore. Aussi c'étaient chaque mois dix jours d'attente anxieuse, auxquels succédait une entière insouciance, comme si les lois de l'espèce dussent céder à son caprice et se déranger en sa faveur.
4ux premiers indices de grossesse, elle n'y voulut pas croire et conserva une vague confiance entrecoupée d'angoisse. Mais le troisième mois, elle ne put plus avoir aucun doute et fut atterréç. Que faire? Lepic avait d'irrécusables motifs de décliner cette paternité et elle ne se sentait pas de force à imposer sur ce^ chapitre au rusé vieillard. Elle redoutait une discussion avec lui, l'ennui des questions, de sa morale et de ses reproches. Elle n'était point capable de reffort*
d'un mensonge continu; elle préféra chercher n'importe queis moyens extrêmes plutôt qu'entamer ce sujet devant un tel homme.
Confesser la vérité à sa mère? — Mais la jeunefille n'avait-elle pas tout proche, gravée à jamais dans sa mémoire, la lugubre catastrophe dont Marthe, en pareil état, avait été la cause. Elle revoyait son père râlant de grand désespoir, sa mère traitée d'empoisonneuse, mise en prison, la famille dispersée et ruinée. Est-ce qu'elle avait le droit d'infliger à M""® Rocher la cruauté de' ces souvenirs? Sans doute sa mère avait montré naguère bien de l'égoïsme et de l'insensibilité. Mais l'adversité l'avait rendue meilleure et elle avait subordonné son avenir à celui de sa dernière enfant. Lucy enfin l'aimait, parce qu'il ne lui restait plus qu'elle à aimer, et elle se refusa à un aveu qui lui imposerait les chagrins et le tourment d'une situation fatale et sans remède... Puis, par-dessus tout, cette humiliation de l'aveu que, en dépit des avis maternels^ elle s'était laissé prendre par ce Raillard. Môme était-elle bien sûre qu'il fût seul en cause et qu'elle ne dût rien à deux ou trois inconnus à peine entrevus chez M™® Materne avant la rencontre de Lepic? Elle s'obstinait désespérément en cette responsabilité de Raillard, ne voulant pas débattre l'autre idée trop misérable.
Que devenir si on apprenait sa grossesse au Conservatoire ! L'administration, indulgente aux
péchés cachés ou voilés, ne pardonnait point le scandale apparent. N'avait-on pas, par cette convention d'hypocrisie, renvoyé des classes de chant deux jeunes filles enceintes. Gomme toutes ces demoiselles allaient rire de son malheur et se réjouir intérieurement de la disparition d'une concurrente ! Et les rumeurs de la classe : il lui semblait entendre les propos désobligeants de Chardon et du joli David. Il lui vint l'idée d'aller tout dire à Ghampanet, mais elle se rappela aussitôt régoïsme du vieux beau, sa jalousie furibonde des liaisons de ses élèves qu'il considérait comme un attentat à sa propriété. Non ! de ce côté, il n'y avait point d'appui à espérer. Et Raillard, celui-là ne pouvait lui être d'aucun secours; elle n'y comptait pas, elle jugeait inutile une confidence qui resserrait un lien si malheureux pour elle. Elle était exaspérée contre lui et éprouvait le besoin de reporter son irritation contre quelqu'un afin de s'excuser à ses propres yeux.
Ah ! quelle misérable situation; comme elle enviait les femmes de son âge qui, mariées, étalent fièrement leurs promesses de maternité ; quelles joies pour celles-là de montrer un poupon frais et rose, coquettement emmailloté. Quel regret de n'être pas une honnête femme! Elle pleurait, elle se lamentait dans un immense désespoir. Elle maudissait Raillard, Lepic, tous les hommes, — « un tas de cochons et d'égoïstes, » comme répé-
tait souvent M"" RocbfiC. Pourquoi n'échapper point à^ette angoisse par le suicide : elle avait lu vingt traits déjeunes filles de son âge qui, en pareil état,avaientchoisice remède extrême. Avoir la jeunesse, la santé, une jolie figure, du talent^ l'amour (certainement elle aurait l'amour) et mourir, ce serait pure folie. Elle s'écarta bien vite de ce thème a réflexion, qui n'avait point eu la force d'une pensée sincère.
Elle appliquait à sa misère des réminiscences poétiques et se récitait à haute voix les passages des rôles d'héroïnes les plus conformes à sa situation. Elle y. puisait une consolation de ce que d'autres* créatures réelles ou imaginaires eussent pàti du .même accident. Malgré tout, son angoisse était affreuse : elle avait le cœur serré comme dans un carcan d'acier. Elle resta huit nuits sans fermer l'œil; en même temps que le sommeil, elle avait perdu l'appétit. Devant Lepic et M"® Rocher étonnés, ^elle se plaignit de maux de nerfs, elle dissimula du mieux qu'elle put son agitation.
Elle avait vaguement entendu chuchoter au Conservatoire que deux de ses camarades avaient su se délivrer de grossesses compromettantes. Le nom de Marguerite Nastorgue, surtout celui de Clara Savin, avaient été prononcés. Si elle allait demander conseil à celle-ci : la grande Clara était une bonne fille, point bavarde ni envieuse, et en plus d'une circonstance lui avait témoigné une amitié réelle. Lucy s'en fut donc rue JoufTroy, à
rhôtel de son amie. Justement M'^" Savin montait dans son coupé pour la promenade de quatre heures au Bois. Elle offrit à Lucy une place dans la voiture, mais celle-ci la pria de rentrer parce qu'elle avait un conseil urgente lui demander. A peine dans le salon, la jeune ûlle fondit en larmes et, suffoquée par les sanglots, demeura plusieurs minutes sans paroles.
Clara Tembrassa et la consola.
— Voyons, ma chère petite, remets-toi, dismoi tout ce que tu as. Tu sais que je t aime bien et que je suis prête à te rendre service.
— « Je... je suis enceinte. — Mon Dieu, ça arrive et Ton n'en meurt pas. Mais de qui, ce n'est pas du vieux, je suppose... » Lucy flt- un geste de dénégation : — « Oh ! je ne te demande pas tes secrets. — Mais si, ma chère Clara, je veux tout te dire »• Et elle conta ses entrevues avec Raillard, ses craintes, son angoisse ; seulement retenue, par une sorte de honle, elle dissimula ses visites chez la Materne.
Clara réfléchissait; quand la jeune fille eut terminé : a Eh bien ! ma pauvre amie, il faut à tout prix, n'est-ce pas, éviter le dénouement au neuvième acte de cette vilaine pièce. Aux grands maux, les grands remèdes. Voici l'adresse de la mère Ouvart, qui m'a déjà été utile. C'est une femme adroite et sérieuse à qui tu peux te confier. »
Auprès de la chaussée des Martyrs, une ruelle
bordée de maisons chétives et basses aux façades étroites où l'humidité bave en traînées sur les murailles salieSc Quelques constructions s'élèvent à quatre étages, la plupart n'en ont que deux. Les fenêtres entr'ouvertes laissent voir, à travers de grands stores blancs, des lits à baldaquins emplissant les petites pièces d'hôtels meublés. Au rez-de-chaussée, sur le trottoir, à un pas du pavé inégal et enfoncé, s'ouvrent des salles obscures de café^ des gargotes aux comestibles inquiétants, aux carnes noircies en devanture. Des échoppes de coiffeur où sont alignées dans les rayons les servieltes jaunâtres, où pendent des peignoirs tachés, où s'amoncellent les paquets emmêlés de cheveux. Entre chaque boutique, les portes battantes des couloirs d'hôtels meublés jouant au vaet-vient de filles échevelées, clientes du cafetier, du gargotier et du coiffeur.
A l'un des angles de la ruelle, une maison à deux étages dont le bas est occupé par un entrepreneur de peinture; sur la façade, au-dessous des fenêtres du second, pend une enseigne où ressort en lettres d'or :
Madame Ouvart, sage-femme.
Consultations. Prend des pensionnaires.
Une après-midi, vers trois heures, Lucy traversa la ruelle et entra furtivement dans cette maison après avoir jeté autour d'elle un regard
rapide. Après sa conversation avec Clara Savin, elle avait hésité durant huit jours, retenue par les scrupules et la peur; enfin, les conseils de sa camarade avaient achevé de ia décider.
La maison n'avait point de concierge ; contre la porte d'entrée, cette inscription : « La sage-femme au deuxième. 3> Elle s'engagea, le cœur battant, dans l'escalier obscur, monta lentement et demeura deux minutes sur le palier devant là porte, tremblante et hésitante. Enfîn, elle tira la sonnette, qui tinta bruyamment. Une femme maigre, de petite taille, aux traits anguleux et durs, vêtue d'une robe noire, vint ouvrir. Elle dévisagea très attentivement la visiteuse et l'introduisit dans une chambre meublée d'un lit, d un canapé, de deux fauteuils et d'une chaise. Sur une table, pêle-mêle des fioles contenant des liquides rougeàtres, des bocaux remplis de poudre brune, puis des carrés de batiste et des tampons de charpie. Le parquet de cette pièce, jadis ciré, était en maints endroits éclaboussé de taches incrustées dans le bois comme des brûlures.
M"® Ouvart, avant d'inviter Lucy à s'asseoir, lui demanda le motif de sa visite. Intimidée, elle balbutia le nom de Clara Savin. La sage-femme eut l'air d'évoquer ses souvenirs en indiquant un siège du geste: « Enfin, qu'avez-vous... ? Vous êtes enceinte, n'est-ce pas ? — Oui, de quatre mois, je crois. M"® Savin m'a fait espérer que vous me donneriez un moyen... — Parbleu!
celle-là s'imagine qu'il suflSt de parler. Je ne veux plus m'occuper de ces sortes de choses ; il y à trop de danger et point assez de profit. — Vous me rendrez, madame, un service que je n'oublierai de ma vie. — Je consens à vous examiner, répartit durement M""® Ouvart, vous avez de quoi me verser le prix de l'opération ? — Quel est le prix ? — Comment, M"* Savin ne vous a point prévenue : c'est cinq cents francs! — Je ne savais pas... je n'ai pas cette somme sur moi. — Alors, niademoisellè, il faut vous la procurer. J'ai Texpérience de ces sortes d'affaires : avant, les clientes vous promettraient le Pérou ; après, impossible de leur arracher un sou ; je suis payée pour ne plus croire aux promesses. » — Lucy avait dans son portemôhiîaie un peu plus de cent cinquante francs ; elle les offrit à M""" Ouvart. Celle-ci prit la bourse et vida sur la table l'or et la monnaie qu'elle mit dans sa poche. Lucy portait une petite montre retenue par une chaîne châtelaine. Elle avait au bras un joli bracelet orné de diamants et de saphirs, au doigt deux bngues sans grande valeur. Tous ces bijoux, présents de Lepic, M"® Ouvart les réclama en nantissement du reste des cinq cents francs, et quand la jeune fille les eût ôtés,- la mégère exigea qu'elle lui remît encore deux boutons d'oreilles en perles.
Quand elle eut achevé de dépouiller sa cliente, la femme Ouvart eut un sourire de contentement et alï'ecta un ton plus doux. L'aubaine Aait rare
et inespérée! Ordinairement, pour une centaine de francs, elle délivrait les filles du quartier des conséquences de leur métier. Mêaie, certaine d'être payée, elle consentait au règlement par échéances hebdomadaires : c'était une avorteuse a la petite semaine.
— Ma chère, quoi qu'il arrive, je n'ai pas besoin de vous recommander la plus absolue discrétion. 11 y va de votre intérêt comme du mien. Le moindre mot là-dessus pourrait nous causer à toutes deux de grands ennuis. Sachez vous taire et ne rien dire à vos parents, si vous étiez un peu malade, ni a vos petites amies qui trouveraient moyen de verser ce secret dans l'oreille de quelque mouchard. Vous n'avez rien à redouter avec moi, mon adresse est connue partout. La semaine dernière, tenez, j'ai pratiqué une opération de dix mille francs. Un domestique est venu me chercher qui m'a fait monter dans une voiture de maître et m'a conduite, les yeux bandés^ dans un hôtel du faubourg Saint-Germain. Il m'avait prévenu qu'il s'agissait d'une demoiselle de la plus haute noblesse, laquelle avait eu le mafheur de se laisser séduire. A la porte de la chambre se trouvait le père, un vieux monsieur à loïigs cheveux blancs, décoré. Il me conjura de sauver l'honneur de son nom et me mena auprès du lit où était couchée une admirable jeune fille. Elle n'eut pas le temps de crier, en un tour de main c'était fait, et elle -me remercia en disant
qu'elle n'avait senti aucune douleur. Alors le vieux monsieur m'embrassa les mains et me remit un portefeuille contenant dix billets de mille, en me disant de compter sur sa reconnaissance et celle de sa famille... »
Tout en répétant ce roman, l'avorteuse ordonnait les apprêts de l'acte. Après un tour de clef à la porte de la chambre, elle pria Lucy de se déshabiller et d'ôter son corset. Elle plaça deux chaises sur le devant du lit et étala une serviette sur le milieu du drap. Puis, soulevant le marbre de la cheminée, elle fouilla dans le creux et en tira une tige de fer d'environ vingt centimètres de long. D'un tour de pouce, elle imprima une flexion légère à l'extrémité la plus pointue, puis, ayant versé d'une fiole quelques gouttes d'huile sur un linge, elle oignit l'horrible engin.
Alors, elle ordonna à la jeune fille de se placer, le dos renversé sur le lit, un pied sur le siège de chacune des chaises ; elle lui enjoignit de demeurer immobile et silencieuse.
Lucy était glacée de terreur : la vue de cette mégère, à la figure en lame de couteau, aux traits durs, impitoyables, aux manières cyniques d'habituée de Saint-Lazare, l'avait épouvantée. Mon Dieu ! Si cette alTreuse femme allait l'estropier, la tuer, et son imagination était assaillie de cent histoires de femmes abîmées, succombant aux
atteintes de maladroites matrones, ou mourant en de lamentables douleurs à la suite de tentatives pareilles.
Elle claqua des dents; une sueur froide perla le long de son visage.
— Allons, répéta la mégère, mettez-vous là, je vous assure que ça ne dure pas une minute et que vous ne sentirez rien.
Alors, résignée, anéantie, un mouchoir entre les dents, elle s'étendit selon les indications de la femme.
Une sensation atroce de brutal déchirement, comme si un timon de charrette Teût frappée au ventre; une douleur lourde et lancinante qui mord et écrase Taine du côté gauche, une pesanteur qui la paralysera, la couchera sur le dos pendant des semaines, sans cesse lui broiera les entrailles en des dents de fer, — l'impuissance de rester debout sans douleurs durant plusieurs* heures, d'affronter impunément les fatigues de la scènes, une sensibilité exaspérée, morbide, des organes, une voix de suppliciée qui criera en elle sans cesse pendant les joies intolérables de Tamour et les affres du labeur quotidien — qui criera le rappel de l'odieux attentat contre la vie humaine.
C'est fait !
La mégère s'est relevée contente : « Je vous le - \^ ^ disais bien, ma chère, que ce serait terminé en'^/./^
100 XniE COMÉDIENNE.
une minute. A peine si vous avez seoti, n'est-ce pas? »
La malheureuse, pâle, défaillante, eut à peine la force de se traîner jusqu'à une voiture.