‹ Une comédienne: scènes de la vie de théâtreChapitre 2 sur 3 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

 la fin de la troisième année, elle obtint au concours un second prix et quitta le Conjservatoire. Mais aucun engagement ne lui fut offert dans les théâtres subventionnés. Aussi bien à la Comédie-Française qu'à TOdéon, les emplois de jeunes. amoureuses étaient tenus par des comédiennes qui avaient du métier, de Tautorité, partant Toreille du public. Donc les directeurs ne se souciaient pas de confier les rôles du répertoire à des élèves, ni de risquer la partie d'une pièce nouvelle en compagnie de débutantes. Ils s'en tenaient pour les engagements au strict nécessaire, accueillant, bon gré mal gré, les sujets qu'un concours éclatant avaient désignés et ceux que leur imposaient les recommandations officielles.

Lucy n'avait point fréquenté les couloirs de la direction des beaux-arts, ni fait l'aimable auprès des potentats, ni permis de menues privautés aux

petits commis du bureau des théâtres. Elle n'eut pns d'appui officiel. Au concours, sa correcte diction, son débit intelligent et simple avaient passé inaperçus, les imprésarios des diverses scènes de drame et de comédie ne firent point attention à la jeune fille.

Cet échec lui causa un grand chagrin et faillit la décourager. Il s'y ajoutait l'amertume inavouée du succès de plusieurs de ses camarades et amies. Clara Savin, récompensée comme elle d'un second prix, ayant séduit tout le monde, juges et -spectateurs du concours, par son éclatante et plantureuse beauté, par sa prestance et son aplomb, avait çté réclamée par TOdéon. La petite Tilloy, pleine de crânerie, d'entrain et d'effronterie, conquit, dans la scène classique du Légataire, son premier prix et entra tout droit au Théâtre- Français. Le lendemain, M""* Tilloy déclara qu'avec sa demoiselle à la Comédie, elle ne pouvait continuer son métier d*ouvreuse. Le joli David conclut quelques jours après un engagement avec le Vaudeville. Quant à Raillard, il avait piteusement échoué au concours et attrapé à l'ancienneté un accessit, fiche de consolation. Cependant le directeur de la Coniédie-Parisienne, qui avait besoin d'un second comique, l'engagea à des appointements dérisoires. Ainsi le pauvre diable ne se trouva pas plus avancé qu'avant son entrée au Conservatoire, car les seconds comiques, c'était précisément son emploi de province. Lucy. éprouva

plus d'étonnement que de peine à cette déchéance du prodige de la classe Champanet. Depuis six mois, elle avait rompu toutes relations avec son premier amant.

Et elle ne fut pas engagée... Elle connut durant six mois ce tourment le plus cuisant de tous pour une comédienne : de ne pas jouer la comédie. Estce qu'elle demeurerait toujours dédaignée et oubliée, alors que d'autres moins jeunes, moins bien douées, prospéraient sur les scènes parisiennes. Dans la rue, elle s'arrêtait devant chaque colonne Morris, regardant raffiche d'un œil anxieux, comme si, au milieu de tous ces jnoms d'artistes, elle eût évoqué l'apparition du sien. Au théâtre, presque chaque soir, irritée, amère, elle critiquait âprement les actrices de son emploi, cependant qu'elle les applaudissait avec affectation et s'empressait, pendant les entr'actes, d'aller les complimenter dans leur loge. « Ah! ma chère amie, que ce rôle-là vous convient, comme vous y avez un succès mérité; j'en suis tout émue. — Merci, ma chère petite, vous êtes bien gentille... Et cet engagement! Comment, rien encore?... Faut-il que les directeurs soient bêtes. »

Les journées s'écoulaient longues et monotones. La jeune fille, par moments, fondait en larmes, s'écriant qu'elle n'était bonne à rien et que sa vie était manquée; Lepic, alors, s'efforçait de la consoler. Depuis un an, le vieillard, qui ne pouvait se passer de Lucy, s'était montré plus généreux. De

son propre mouvement, il voulut que M"® Rocher et sa fille quittassent Batignolies pour venir habiter un grand appartement au coin de la rue Laffitte et de la rue La Fayette. Ainsi Lucy, comme elle Pavait désiré, pouvait être tout à fait chez elle ; car, tandis qu'elle gardait les trois chambres du devant, sa mère avait la faculté de mener une existence séparée dans les deux pièces sur la cour. Cet arrangement ne déplut pasà M°*® Rocher qui, depuis quelques mois, coque tait avec un officier en retraits et fut heureuse de recevoir en particulier le vieux militaire.

Cette nouvelle installation, tant en meubles qu'en tapisserie, coûta une vingtaine de mille francs. Lepic maintenant s'amusait à la dépense, à régler les détails de l'aménagement. Ce fut lui qui débattit avec le tapissier la couleur des tentures et des rideaux. Mais elle avait choisi les étoffes pour sa chambre à coucher et son cabinet de toilette, de telle sorte que ces deux pièces gardèrent une note fraîche, élégante et joyeuse, à côté du salon et de la salle à manger bourgeoisement décorés diaprés les goûts vieillots de Lepic.

Le déménagement de Batignolies, le changement de demeure, l'appropriation du logis de la rue Laffitte vinrent à point pour la distraire de sa mélancolie. Peu de jours après, elle eut du reste la satisfaction de jouer une petite pièce en public dans un concert à la salle Pleyel, où elle fut conve-

nablement applaudie. Cette soirée fut suivie de plusieurs autres semblables. Ainsi désignée comme une volontaire des représentations gratuites, elle fut successivement priée de prêter son concours à une demi-douzaine de fêtes de charité. Au lendemain de chacune de ces représentations, elle se réjouissait de lire aux échos des journaux son nom accompagné de louanges, et ne doutait pas que cette mention ne passât sous les yeux de tout Paris. Le père Lepic, bien qu'un peu sceptique à l'endroit de réclames de presse, s'associait à la joie de la jeune fille et lui promettait un prompt engagement.

A la dernière de ces représentations, se fit présenter à Lucy un certain Delacour, personnage équivoque, tenant du courtier et de l'homme d'affaires, très répandu dans les coulisses et les foyers de théâtres, familier avec les comédiennes, tutoyant les acteurs, sans qu'on eût jamais su la raison de ses entrées, de ses visites et de ses familiarités. Delacour avait dépassé la cinquantaine ; il était petit, maigre, d'aspect déplaisant et sa tenue ne prévenait pas en sa faveur. Mais il avait dans la conversation l'abondance, la verve, la bonne humeur et l'amabilité de l'homme du Midi ; il savait conformer son discours à l'esprit, aux goûts, aux désirs des gens avec qui il parlait. Devant Lucy, il s'empressa d'étaler ses relations dans le monde du théâtre. Il était à tu et à toi avec les comédiens connus; la veille, il avait dîné avec le

directeur du Gymnase. Demain, il déjeunait avec celui de TOdéon. La jeune fille, éblouie, consentit à recevoir cet homme influent, comme il le sollicitait. A là première visite, il fut aimable, insinuant, et affirma qu'avant la fin du mois M^'® Rocher ' serait engagée, par ses soins, dans Tun des principaux théâtres de Paris. A la seconde visite, il montra une lettre du directeur assignant un rendez-vous et, tendre, insinuant, entourant de ses bras la taille de la jeune fille, il exigea doucement son salaire.

Lucy ne comprit jamais bien pourquoi elle avait cédé à cet homme. Tout ce bagout l'avait un peu surprise, mais elle ne croyait qu'à demi à ces histoires. Bientôt elle n'y crut plus du tout, car, s'étant présentée avec une lettre de recommandation signée de lui, à l'Odéon, elle eut cet ennui, après deux heures d'attente dans le couloir, de n'être même pas reçue par le directeur.

Bien mieux, comme çlle parlait de Delacour à l'artiste qui le lui avait présenté : « Oh ! Delacour, bon garçon, mais collant et raseur, coup de lame numéro un, à éviter. » Furieuse et honteuse d'avoir été dupe, elle ferma sa porte à l'importun et, la première fois qu'il voulut l'aborder au dehors, elle détourna la tête.

Pourtant elle tira quelque utilité de la fréquentation de Delacour. Celui-ci lui avait conseillé de se montrer aux agences qui servent d'intermédiaire aux engagements pour, les scènes drama-

liqiies de la province et de Tétranger. Après de longues hésitations, car la province lui répugnait, et elle espérait encore une meilleure fortune à Paris, elle se rendit chez Johnson, qui dirigeait la plus sérieuse et la plus connue de ces agences. Il lui promit un engagement à bref délai pour le reste de la saison. En effet, huit jours après, il lui offrait l'emploi des jeunes amoureuses à Lyon, au théâtre des Célestins, pour les quatre derniers mois de la saison d'hiver.

Avant de se décider, elle voulut quarante-huit heures de réflexion. Elle se sentait en proie à une humiliation profonde devant la ruine de ses illusions. Étaient-ce là les succès retentissants qu'elle avait rêvés : oubliée, ignorée de tous, la voilà condamnée à s'en aller. végéter sur une scène provinciale, au milieu d'acteurs de troisième ordre dont si souvent elle avait entendu railler le ton et les façons par ses professeurs du Conservatoire. Ahl qu'elle avait peu (de chance et que la vie était cruelle. Il y avait de quoi abandonner la partie el se laisser vivre comme une cocotte sans rien faire. Durant cette crise de découragement, les conseils, les paroles réconfortantes de Lepic ne lui furent pas inutiles. Le bonhomme avait d'abord témoigné de l'humeur contre ce projet de départ qui le privait d'une compagne aimée et menaçait de bouleverser ses habitudes, mais son esprit positif joint à son affection sincère l'emportèrent sur sonégoïsme. 11 prouva à Lucy combien

iii) UNE COiMEDIENNE.

il était nécessaire de se résigner à de durs commencements afin d'acquérir Phabitude de la scène et se faire connaître au public ; qu'elle réussît en province et son nom se répercuterait à Paris. c( Dans tous les métiers, les débuts sont pénibles et il n'y a pas de honte aux humbles essais, préparation des positions élevées; j'ai commencé par servir les maçons pour diriger plus tard des centaines d'ouvriers et gagner des millions. » Quand Lepic était ému et solennel, il avouait les millions. Il promit à Lucy daller chaque semaine passer du samedi au lundi avec elle; d'autre part, il fut convenu que M""® Rocher accompagnerait sa fille à Lyon.

Elle signa donc le contrat à raison de cinq cents francs d'appointements mensuels et, comme de coutume, Johnson se fit allouer le premier mois, à titre de commission.

Ses débuts aux Célestins, dans Mademoiselle de Belle-Isk, furent bien accueillis par les habitués du théâtre et par les journaux de la ville. Lepic fut transporté de joie aux applaudissements qui, à rissue du spectacle, rappelèrent sa maîtresse devant la rampe. La jeune comédienne n'eut, du reste, pas le temps de s'ennuyer pendant ces quatre mois remplis par un labeur incessant. Au moins deux fois par semaine, le spectacle changeait, et elle dut apprendre dix rôles et s'y essayer. Tel était l'emploi de ses journées : levée à dix heures, elle déjeunait en

lisant la brochure qu'elle étudiait, puis à midi, au théâtre, elle entrait en scène. La répétition durait jusqu'à cinq, parfois six heures. A peine si elle avait le temps de dîner qu'elle commençait à s'habiller pour le spectacle^ ou la toile se levait à huit heures. Ah ! qu'il fut délicieux et terrible pour son anxiété et son espérance, la première fois, ce cri de l'avertisseur retentissant dans le couloir devant les loges des artistes : « Mademoiselle Rocher, êtes-vous prête... on peut frapper? »

A minuit et demi, elle quittait le théâtre, et le lendemain, elle reprenait le même train de vie. Quand elle ne jouait pas, Tétude de ses rôles l'absorbait. A peine avait-elle une soirée pour voir ses camarades dans les pièces dont elle n'était point.

Cette existence active lui plaisait, encore qu'elle fût souvent pénible. Le coup de Tavorteuse, la fausse couche qui suivit l'avaient pour longtemps blessée. Les huit heures de suite passées debout sur la scène lui causaient d'abord une fatigue douloureuse ; puis, c'était une pesanteur insupportable qui lui écrasait l'aine, enfin une atroce torture qui la mordait au ventre et l'obligeait à s'asseoir, le front baigné de sueur. Plusieurs fois, après une longue répétition diurne, le soir, suppliciée, haletante, elle manqua défaillir en scène. Mais sa volonté était plus forte que sa douleur et elle ne voulait pas entendre

il2 UNE COMEDIENNE.

les avis du médecin qui lui prescrivait un repos complet.

Evidemment elle se reposerait et se donnerait les soins nécessaires, mais pendant Tété, après la saison théâtrale.

Comme si ce n'était pas assez de ce malaise physique, elle avait aussi à supporter les taquineries de quelques sujets de la troupe. Deux de ses camarades au Conservatoire, Jeanne Durel et Chardon, Ty avaient précédé. Chardon, dénué de toute aptitude, gonflait sa voix creuse et son débit emphatique dans les traîtres de mélodrame, aux troisièmes rôles où il était' confiné. Il avait déplu au public et, fort malmené par les journaux, il n'avait été gardé par le directeur qu'à cause de la modicité de ses appointements, deux cents francs par mois. Aussi, aigri et envieux, voua-t-il une haine farouche au monde entier et en particulier a celui où il était humilié. A l'arrivée de Luny, il parut content de revoir une élève de la classe Champanet ; mais, aux premiers succès de la comédienne, sa jalousie envenimée apparut et ne fit que s'accroître. Elle se manifesta en mauvaise grâce aux répétitions et en petites perfidies durant les représentations. Pensionnaire des Célestins depuis Tannée précédente, il connaissait la plupart des pièces du répertoire, mais il évitait de donner à sa partenaire aucune indication ou bien il essayait de l'induire en erreur. En plus d'une circonstance^ devant le public.

jouant avec elle un passage difficile, il changea brusquement la mise en scène convenue aux répétitions afin de la gén^r et de la troubler ; mais il en fut pour sa méchanceté, car les spectateurs, tout à ^'action et au dialogue, ne s'aperçurent ni de l'hésitation, ni de l'embarras passager de M"® Rocher. Le directeur dut intervenir et interdire les frasques de Facteur.

Quant à Jeanne Durel; l'ingénue à la tète de séraphin, aux cheveux blonds en bandeaux plats, aux yeux bleus langoureux, au teint d'une mate blancheur, c'était une sainte-ni touche qui, d'une voix douce et de l'air le plus naïf, murmurait des infamies sur chacune et n'épargna point Lucy. Cette Agnès avait élu une compagne de son choix et de son vice, Georgette Gontier, une grande brune, d'aspect dur et bornasse, ayant passé la ^ quarantaine. Les deux femmes, depuis le commencement de la saison, habitaient ensemble, et nul homme ne troublait « leur petit ménage », comme on disait aux Célestins. Jeanne, corrompue jusqu'aux moelles, conservait une virginité physique à l'abri de toute atteinte^ car elle avait de l'homme une horreur instinctive; à peine si son amie recevait une fois par mois la visite de son amant, magistrat au tribunal de Grenoble.

Georgette Gontier tenait dans la troupe l'emploi des grandes coquettes. De seize à quarante ans, depuis vingt-quatre années, elle roulait à travers les théâtres,de province. Elle avait débuté par les

figurations, sachant à peine lire ; ensuite, passant par les utilités, les rôles à maillot, les couplets de féeries, elle aborda les héroïnes de drame, les grands emplois de la comédie moderne.

Vaudeville, féerie, opérette, mélodrame, pièce à spectacle, comédie et même tragédie, elle avait appris et savait tout ce qui se crie, se pleure, se chante ou se déclame sur les planches provinciales du Havre à Marseille. Elle manquait de naturel, de vérité, de sincérité dans le débit, mais elle avait l'aisance dans la gesticulation, l'habitude d'une pantomime outrée et grossière; elle était sur la scène comme chez soi.

Tout de suite, elle détesta la nouvelle venue, d'abord à cause de ses vingt ans, qu'au théâtre les anciennes ne pardonnent pas aux débutantes, puis à cause du prix de comédie et du Conservatoire; tels les grognards, tard sortis des rangs, devant le jeune Saint-Cyrien promu à Tépaulette. Jeanne Durel aussi s'ingénia à irriter la vieille actrice par une demi-confidence de son intimité passée avec Lucy et par des semblants de tendresse. Les applaudissements qui saluèrent « la Parisienne y> à ses débuts achevèrent d'exaspérer Georgette.

Mais elle était trop « roublarde » pour mener contre sa rivale une guerre ouverte, vite terminée par un éclat. Elle prit le parti des méchancetés secrètes et des taquineries professionnelles que son expérience lui rendait faciles. Quand elle se trouvait en scène, elle haussait le ton, forçait

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les effets pour obliger Lucy à un grossissement de voix, tantôt elle coupait les répliques afin de rembrouîUer, tantôt elle ripostait dès le dernier mot de la tirade pour empêcher les applaudissements. Comuie pleine de dépit de ce manège, M"® Rocher lui reprochait tirer la couverture à soi et de n'être pas une bonne camarade, Géorgette répondit aigrement qu'acné savait son métier et ne recevait pas de leçon d'une novice distinguant à peine le côté cour du côté jardin.

Mais la noire malfaisance de la Gontier et de son amie Durel ne pouvant s'assouvir sur la personne de Lucy cherchait un moyen de l'affliger. Lepic, au lendemain des débuts, lui avait donné une pelisse de loutre. Ce vêtement, admiré au foyer, avait excité Tenvie de toutes les comédiennes. Or, un soir, à Tissue de la représentation, quand Lucy voulut remettre la pelisse, elle s'aperçut qu'elle avait été en dix places tailladée de coups de ciseaux. Durant une demi-heure où l'habilleuse s'était absentée de la loge, le vêtement fut lacéré. A ce moment, personne, excepté Jeanne Durel, n'avait traversé le couloir aboutissant aux loges d'artistes. Une autre fois, tous les pots à maquillage de M"® Rocher, blanc, noir et rouge, furent mêlés et gâtés. Le directeur fit mettre des serrures à toutes les portes et porta au tableau affiché dans le foyer que toute artiste trouvée dans la loge d'une voisine serait renvoyée du théâtre. Cependant, les deux amies insinuèrent

aux oreilles de tous que Lucy avait imaginé ces dégâts par méchanceté, pour jeter le soupçon sur les camarades et se rendrie intéressante.

Mais ces ennuis et ces persécutions cessèrent quand elle revint, la saison suivante, engagée pour une année. Même son succès fut plus décisif qu'à ses débuts et elle conquit promptement une réputation locale. Elle montra plus d'aisance et de grâce dès qu'elle se sentit sûre de la faveur du public et son jeu gagna en agrément, en force et en variété. Possédant à peu près le répjBrtoire courant, moins absorbée par le travail des répétitions, elle put accepter les invitations des jeunes gens de la société, de concourir aux représentations données par les cercles, d'assister aux fêtes, aux soupers qui terminaient ces soirées. C'est ainsi qu'elle eut l'occasion de rencontrer Jules de Brémond, jeune homme appartenant à l'une des premières familles de la ville, aimable, distingué, mais d'une médiocre fortune. Suffisamment rentée par Lepic, elle usa d'un absolu désintéressement avec ce nouvel amant. On le sut dans la ville, on embellit la situation^ on vanta la noblesse de son cœur et cette liaison fit à Lucy le plus grand honneur.

Donc, la comédienne se trouva, au bout de dix-huit mois, dans la meilleure posture, favorite du club aristocratique, fort goûtée par les spectateurs, choyée par les journalistes, mais un regret inavoué altérait son bonheur, La renommée de

son succès ne dépassait pas la région et jamais les journaux de Paris ne s'occupaient des représentations des Célestins, ni ne proclamaient son nom.

« Qui n'a pas Paris, n a rien, » pensait-elle.

De retour à Paris , cette secrète amertume redoubla. Qui donc connaissait les Célestins, et les noms, les succès des meilleurs sujels de la troupe? Quand, au mois de juillet, au Conservatoire, à la salle des concours, — où se retrouvent spectatrices toutes celles qui y passèrent élèves, — quand quelqu'un lui derûandait obligeamment : « Eh bien ! ma chère Rocher, qu'avez-vous fait cette année? » — « J'étais à Lyon! » elle s'apercevait bien que Lyon c'était aussi loin, aussi étranger pour un artiste parisien que le Monomotapa. Seul, Champanet, qu'elle alla voir, l'encouragea par des paroles sensées : <t Ma mignonne, je t'ai suivie de loin et ton vieux professeur a été fier de tes succès. La province est une excellente école, à condition de ne pas s'y éterniser et de n'en pas prendre les défauts, de revenir à Paris sitôt qu'on sait le métier^ se décrasser et se polir. »

Au mots d'août, reprise de violentes douleurs de ventre, elle fut obligée de s'aliter. Elle ne put se lever qu'au bout de six semaines, maigrie, épuisée. Alors, Lepic, qui lavait soignée et veillée, voulut qu'elle vînt se refaire, réparer ^es forces et respirer l'air de la mer, à Saint-Jean-de-Luz, sur la frontière d'Espagne. Cependant, M"^® Rocher

était en villégiature àRueil, chez son ami l'officier retraité, propriétaire d'une bicoque.

Vers le milieu d'octobre, elle n'était pas encore rétablie, ne pouvait supporter ni la marche riî *fatigue d'aucun genre. Le médecin lui prescrivit un repos absolu durant Thiver. Sa maigreur était devenue effrayante, sa nervosité excessive. Elle était chaque jour en proie à des suffocations suivies de pâmoisons, elle avait, durant la nuit, de violentes quintes de toux. Lepic craignit que la poitrine ne fût atteinte et la supplia d'aller se reposer à Cannes pendant les trois mois rigoureux de l'hiver. Elle se laissa conduire à cette station hivernale, subitement désespérée, lassée, convaincue qu'elle allait mourir. Mais en moins d'un mois, la pureté de Tair, la douceur du soleil, le charme de la lumière, récréèrent son esprit et lui rendirent ses forces. Lepic, qui l'accompagnait, fut ravi de cette résurrection. Depuis six mois l'affection du vieillard avait pris une tournure paternelle. Il ne pouvait plus prétendre virtuellement au titre d'amant et sa tendresse s'était épurée par une fatalité physique. La maladie de la jeune femme épargna à son amour-propre l'humiliation d'un aveu de sa défaillance, et il se donna l'honneur de la réserve et de la délicatesse. Néanmoins, pour n'être plus sa maîtresse, Lucy ne lui fut pas moins chère. Attaché à cette compagne, hôtesse de ses dernières illusions; fier qu'une intelligence s'ouvrît en cette petite dinde

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da Conservatoire, il s'en attribuait la gloire. Elle occupait maintenant une place essentielle dans sa vie, il était ragaillardi par le frôlement de ce jupon ; il aimait à caresser, à dorloter cette gentillesse, à presser même innocemment dans ses bras de vieux drille ce corps jeune et souple. Qu'elle ne fût plus sa maîtresse, elle demeurait une amie de cœur, une enfant créée et dirigée par lui, une chair sienne.

Il retourna à Paris au bout de six semaines.

Il n'y avait pas quatre jours qu'il était parti que Jules de Brémond venait rejoindre Lucy.

L'un et l'autre avaient rêvé des félicités divines, en ce beau pays, sous un admirable ciel. Après les premières effusions, la déception pour tous deux fut complète. Le gentilhomme ne se sentait ni vocation de garde-malade, ni goût pour cette union de deux âmes, opération chirurgicale délicate et compliquée.

[1 avait aimé une comédienne proclamée intéressante et désirable par tous ses amis du cercle ; il avait joui d'une maîtresse aimable et désintéressée, encore qu'elle lui eût coûté fort cher en cadeaux. Sa vanité et ses sens, également satisfaits, il ne voulait pas prolonger une liaison qui l'attachait à l'infirmerie.

Elle n'eut pas de peine à démêler les sentiments réels de Brémond au milieu de phrases entortillées et d'excuses maladroites. Outrée, indignée de cet égoïsme grossier, le jeune aris-

tocrate lui parut soudain un imbécile et un fat. Ah ça ! tous les hommes étaient décidément de méchants égoïstes, de plats polissons, d'incorrigibles imbéciles acharnés sur les femmes, victimes et dupes éternelles. Au moins voulut-elle payer celui-ci comme il le méritait : « Mon cher, lui dit-ellè, retournez à Lyon où vos amis vous attendent. Vous avez eu en moi une maîtresse agréable, j'ai trouvé en vous un garçon distingué, un peu provincial et égoïste mais pas méchant, qui m'a été utile et m'a valu des appuis dans la société ; ainsi nous sommes quittes. »

Aux approches du printemps, elle revint à Paris, en bonne santé. Elle demeura inoccupée jusqu'au mois de novembre. Les Célestins, après une saison infructueuse, avaient fermé leurs portes. Elle fit de vaines tentatives auprès de deux directeurs parisiens pour lesquels elle eut des recommandations. Lasse de son oisiveté, elle accepta les offres d'un imprésario qui colportait à travers les villes de France une comédie d'un auteur célèbre joué à Paris dont il avait acheté le droit de représentation. La troupe voyageuse était formé d'assez bonnes recrues, toutes artistes d'école que la déconfiture des scènes provinciales réduisait à l'état nomade. Lucy connut le métier de la tournée, le surmenage de chaque jour et de chaque soir. Tous les matins se lever à l'aube, refaire ses malles, s'empiler dans un compartiment de chemin de fer, arriver à six heures

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dans une ville, rouvrir ses malles, s'habiller et paraître en scène à huit heures, devant un public inconnu. Durant quatre mois, elle roula sur toutes les routes, parcourut TEst et le Nord, percha dans (îent chambres d'hôtel et visita les salles de spectacle les plus diverses, tantôt le théâtre élégant et spacieux d'une grande ville, tantôt le hall de gymnastique d'un chef-lieu de canton.

Celte fatigue continue, cette dépense incessante de force et d'énergie s'aggravaient par mille petits ennuis, résultant d'un déplacement quotidien. D'abord elle avait emmené sa femme de chambre quir lui épargnait la corvée de faire, de défaire, d'ouvrir et de fermer les malles à toutes les haltes. Mais au bout d'un mois, cette fille ne voulut plus suivre la tournée. Lucy était désolée; en vain elle écrivit à sa mère de venir la rejoindre. M"*® Rocher, qui ne se sentait pas d'humeur voyageuse, fit la sourde oreille. La comédienne ne tarda pas à trouver une assistance imprévue dans le comique de la troupe. C'était un homme de petite taille, avec la figure des domestiques qu'il représentait sur la scène. Sa face, rasée et courte, tenait au bouledogue par la proéminence du nez et de la bouche. Costerel (tel était son nom) avait conscience de sa laideur, mais il adorait les femmes et se poussait auprès d'elles par son amabilité et son obligeance. C'est ainsi qu'il se rendit indispensable à Lucy ; à l'hôtel, il s'ingéniait à lui procurer la meilleure

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chambre; il Taidait à ouvrir les malles, il se chargeait de la fermeture, il s'occupait du placement des petits colis dans un bon coin du wagon. Dans ses propos, il était doux, aimable et ne manquait pas de cette farce que les femmes prennent pour dé Tesprit. M^'® Rocher lui fut très reconnaissante de ces soins domestiques; puis, comme elle s'ennuyait et que la solitude du voyage lui pesait, comme tous ces camarades, dénués de la moindre galanterie, pratiquaient nettement le chacun pour soi, elle témoigna de l'amitié à Costerel. Celui-ci ne perdit point son avantage, et Tamitié se changea vite en intimité.

Quand Lepic vint voir Lucy, durant un séjour de la troupe à Lille, elle s'empressa de présenter Costerel, excellent camarade qui lui avait épargné maints ennuis de la route. Le vieillard ému remercia chaleureusement le comique de ses soins aimables pour sa petite fille et l'invita à dîner. Le reste de la troupe se gaussa de les voir attablés tous les trois dans le meilleur hôtel de la ville. Quant à Lepic, d'ordinaire défiant, il ne lui vint pas à la pensée qu'elle pût condescendre à ce nabot d'une grotesque laideur.

Mais peu dejoursaprès, son amour-propre et son affection subirent la plus cruelle épreuve. Au passage de la troupe à Amiens, il accourut de Paris dans une pensée de surprise délicate éi se présenta inopinément de grand matin à Thôtel où elle était arrivée au milieu de la nuit. Une servante mala-

droite lui ouvrit la porte de la chambre, et il faillit tomber à la renverse en contemplant sur le môme oreiller le muffle de bouledogue du comique à côté de la tête si chère de Lucy.

Alors, en proie à une colère violente, faite de désillusion et d'amour-propre blessé, il lui reprocha tous ses bienfaits :

— Je t'ai tirée de la crotte, tu me dois tout ce que tu es. Me voici bien heureux d'aimer une ingrate et une catin.

— Ah ça ! mon cher, est-ce que vous vous figurez que j'ai fait vœu de demeurer, à votre défaut, vierge et martyre.

-— C'est ignoble! avec ce sale pitre, d'une ridicule laideur... Et moi qui l'ai invité à dîner.

— Voyons, mon oncle, vous êtes pareil au chien du jardinier qui ne veut pas qu'on mange et ne peut pas manger.

La scène finit par des larmes. Elle dit qu'elle était malheureuse, isolée ' dans cette tournée, qu'elle ne savait où donner de la tête, qu'elle avait cédé par reconnaissance, que, si elle avait un engagement à Paris, toutes ces saletés n'arriveraient pas. Lepic, calmé, la consola; il était heureux d'avoir un prétexte de lui pardonner, et il fut convenu que, le mois suivant, elle rentrerait à Paris.

Au coinmencement de la saison suivante, engagée au théâtre du Parc, à Bruxelles, elle y passa cinq années. Ce séjour lui fut d'une utilité décisive, car elle se perfectionna dans la partie mécanique du métier. Elle apprit à poser sa voix, à grossir son ton au diapason d'une salle, ce qui est tout l'art de la comédienne. Longtemps elle avait cru qu'il suffisait d'exprimer simplement, naturellement, selon son intelligence du texte, selon le sens du personnage, les répliques et les tirades. Cependant, à côté d'elle, des camarades d'une voix moindre, d'une inintelligence notoire, produisaient une intensité d'effet qu'elle n'avait pu encore atteindre et exerçaient sur le public une action profonde. Elle s'aperçut que l'exagération des sentiments^ le haussement du verbe, la gesticulation marquée, qui lui paraissaient une outrance ridicule, étaient les conditions inéluc-

tables de l'art scénique. Alors elle se mit agrandir sa voix, à amplifier le geste, à accentuer la pantomime, à appuyer sur les effets comme il convenait au cadre. Déjà, durant ses quatre mois de tournée, elle avait appris à mesurer le volume du son au vaisseau de la salle où elle paraissait. Cette exagération professionnelle devint peu à peu une habitude; non seulement elle ne pouvait plus s'en défendre dans la pratique de la vie, mais elle n'avait plus la notion de son ton factice et emprunté. Elle traduisait les sentiments ordinaires, étonnement, plaisir, joie ou peine, par des interjections bruyantes. A un mot fait pour provoquer le sourire, elle partait en éclats de rire retentissants et stridents. Quelqu'un se plaignait-il devant elle d'un mécompte ou d'un chagrin, sa figure se convulsait de désespoir, sa poitrine gonflée d'émotion se soulevait en cadence; puis elle avait de grands serrements de main et de sa gorge étranglée sortaient péniblement ces mots :

« Pauvre ami. »

11 ne lui restait plus de termes pour exprimer douleur ou plaisir. A mesure que le langage lui manqua, les sentiments intimes s'abolirent en elles. L'abus des mots avait confondu toutes les nuances. A peine si elle eût été sincèrement remuée par une grande catastrophe survenue autour de soi. Immédiatement sa mémoire aurait retrouvé soit un fragment de rôle, soit quelque tirade applicable à cet événement.

UNE COMEDIENNE. i 27

A l'oblitération de la personnalité correspondait le progrès de la comédienne. Son premier emploi d'amoureuse étant relégué au second plan, elle avait essayé les rôles de jeune première, et ni le directeur du Parc, ni l'artiste, n'avaient eu lieu de regretter cette tentative. Le succès constaté par la presse bruxelloise se répercuta dans les journaux parisiens. Aussi, quand ^ au bout de cinq ans , a l'expiration de son engagement, elle revint se fixer à Paris, son nom n'y était déjà plus inconnu.

Peu.de temps après son arrivée, elle reçut des offre^pourle Théâtre-Michel, à Saint-Pétersbourg, mais elle était fermement décidée à ne point quitter Paris, certaine d'y trouver une place. Son espérance ne fut pas déçue. Deux mois après, Marcus Lewin, directeur de la Comédie-Parisienne, la fit prier de passer à son cabinet. Toute tremblante d'émotion, elle s'y rendit au jour indiqué.

Marcus Lewin, directeur de la Comédie-Parisienne, est un des types les plus étranges et les plus curieux de tout Paris. D'où vient-il, quelle est son origine ? Nul ne saurait le dire. De haute taille, d'épaisse enveloppe, sa figure au gros nez crochu, à la bouche lippue, aux yeux gris, encadrée dans de longs favoris roux, respire Feffronterie, l'adresse et la rouerie. Quelques-uns le tiennent pour un juif levantin. H y a une trentaines d'années qu'il apparut sur le sol parisien,

pirate de Tasphalte, débutant par les pélîtes industries de la brocante. Tour à tour il montra des poupées de cire, exhiba des imitations de pièces anatomiques, passa à la direction d'un petit théâtre pour choir dans la faillite. Mais les revers ne l'abattaient point. Peu à peu il recommençait sa ronde à travers les coulisses, une boîte sous le bras, vendant du maquillage et des bijoux dé théâtre. C'est à ce moment qu'une belle fille, reine de féerie, exerçant son empire un peu plus bas que le cœur des millionnaires, se prenait pour lui d'une, passion folle, inexplicable. Alors, correct, élégant, le gousset bien garni, il*s'insinuait dans la société boulevardière, tutoyait les chroniqueurs, les auteurs à la mode et devenait le familier d'acteurs célèbres. En même temps, les petits journaux commençaient à lancer leurs traits sur ce gaillard plein d'entregent et d'audace. Mais soudain Lewin fondait la Gazette théâtrale^ artistique et financière, corsaire armé en guerre, défendu par un équipage de tirailleurs adroits qui foudroyaient les autres brûlots.

Sur le boulevard, entre initiés, on désignait communément la Gazette par ce vocable u l'Aquarium ». Une nuit, même, de mauvais plaisants, à l'issue d'un souper, s'en furent au bureau du journal, faubourg Montmartre, et accrochèrent, sur les trois fenêtres de la devanture, une large enseigne en calicot :

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