ÉTABLISSEMENT DE PISCICULTURE
11 n'einpéche que chacun ne fit bonne mine et tendit amicalement la main au a: Requin », c'est ainsi qu'on avait surnommé Marcus. La Gazelle paraissait trois fois par semaine, canons braqués sur les gens du théâtre et le monde de la finance. Aussi la plupart des acteurs, des comédiennes, des entrepreneurs de spectacles et des lanceurs d'affaires payaient un tribut au forban pour éviter les décharges d'ordures et de diffamations. Mais surtout les menaces du maître chanteur inquiétaient les femmes ; elles avaient à redouter soit des indiscrétions sur leurs faits et gestes privés, soit une satire sanglante de figure sur la scène, et elles préféraient payer son silence ou acheter son appui. Il les tarifait selon leurs ressources qu'il connaissait fort bien et leur imposait Tachât d'un nombre d'actions de sa feuille en rapport avec leur fortune ou celle de leurs amants. Ces actions, il ne les livrait oncques, abritant sa piraterie derrière cette vaine formalité. Ce commerce dura dixhuit mois, jusqu'à ce que le Barbier, un journal qui avait la clientèle des artistes et défendait leurs intérêts^ publiât une lettre adressée à une vieille actrice où, sous une forme comminatoire, Marcus réclamait une somme de quinze cents francs.
L'actrice, s'étant refusée à envoyer l'argent, avait été taillée en pièces dans le numéro suivant de la Gazelle.
Devant ce fait indiscutable, le scandale fut énorme. Il provoqua les révélations de dix victi-
mes d'agissements pareils qui osèrent enfin élever la voix. Le parquet même s'émut de cette publi-* cité et Marcus, prévenu d'extorsion de fonds, échappa tout juste à Ja police correctionnelle, grâce à Tindulgence du juge d'instruction. La Gazette ne se releva pas de cette vilaine aflaire et perdit en môme temps ses lecteurs et ses moyens d'existence. Quand elle eut péri, Lewin, qui savait son Paris, jugea utile de se faire oublier durant quelques mois.
Il était en Belgique quand éclata la guerre de 1870. Pendant le siège de Paris, il habita successivement Lyon et Marseille, trouvant moyen d'être mêlé à divers marchés d'armes et de fournitures militaires. De là il se rendit en Espagne où, durant l'insurrection carliste, il tripota encore quelques affaires pour le compte du gouvernement. Mais bientôt il rentra à Paris, où il fut successivement intéressé dans la fondation et la cagnotte d'une maison de jeU, puis principal actionnaire d'une photographie. Il s'était remis à fréquenter les foyers de théâtre, les clans de vaudevillistes et d'échotiers où tous ses anciens amis l'avaient cordialement accueilli. Il fut du reste habile à gagner les bonnes grâces des nouveau-venus et à se réconcilier le§ vieux boulevardiers : — « Parbleu! dit Tun de ces derniers à un rédacteur du Barbier qui évoquait le souvenir de la brusque fin de la Gazette, parbleu! si Ton veut déterrer les cadavres de tout le monde, on ne serrera plus la main
à personne. — Et je ne sais même pas si notre main droite pourra toucher nofre main gauche, » ajouta, en ricanant, d'Alvimar, le chroniqueur auquel Lewin avait, la veille, prêté cent louis, provision nécessaire après une culotte au baccarat.
Quand Marcus eut tout à fait repris pied sur le sol parisien, qu'il se fut assuré par la camaraderie la neutralité des uns et, par des prêts d'argent habilement placés, Tappui des autres, il acheta la Comédie-Parisienne tombée en déconfiture. Être directeur de théâtre, il avait été hanté par ce rêve durant tous ses trafics, il l'avait caressé en ses moments d'industries louches, alors qu'il tenait, place de la Bastille, un boui-boui où les actrices étaient obligées de payer cent sous avant de monter sur la scène. Une direction, c'était pour ce bas bohème, traînard de coulisses, un commandement de corps d'armée, un poste honorable et sur pour récumeur devenu traitant : le prix d'achat fut deux cent milje francs. Il était loin d'avoir cet argent vaillant, mais sa canaillerie, sa rouerie, ne manquèrent pas de lui rassembler des commanditaires : un chef de claque enrichi dans le commerce des billets de faveur ; une demoiselle, une de ses anciennes à lui, Jenny Gâtebourses, poignée du désir de montrer plus haut que l'alcôve sa vieille chair, avancèrent ensemble quatre-vingt mille francs; un entrepreneur d'éclairage donna caution de pareille somme; Lewin tira de son
132 UNE GOMÉDIENiNE.
fonds de réserve le complément de quarante mille francs.
En moins de trois ans, il avait remboursé ses commanditaires et demeurait seul propriétaire du théâtre. Tout de suite, il manœuvra en gaillard avisé qui possédait son monde et n'était point gêné par de vains scrupules. D'abord il forma une troupe de jolies femmes, élégantes et haut cotées au turf de la galanterie. « 11 y a, dans toute femme jeune et jolie, l'étoffe d'une comédienne, répétait-il à chaque nouvelle pensionnaire; ayez soin de vous habiller chez le bon faiseur ; en trois mois, je me charge de vous apprendre à parler et à marcher. » Et il le faisait comme il le disait. Durant la période d'initiation, cinq heures par jour ou les apprenties répétant les mômes mots et les mêmes gestes étaient humiliées, invectivées, rudoyées, les échos de la salle obscure retentissaient de commandements, de jurons, de frappements de pied ; on se serait cru dans une école de remonte. Ce dressage achevé, les recrues étaient versées à tour de rôle dans la pièce la plus prochaine où, en superbe attirail, dans les trois gestes et les six mots serinés, elles obtenaient leur succès attendu d'élégance et de beauté. Aussi toutes, môme celles qui avaient eu le plus à souffrir de ses brutalités, de s'écrier : « Quel metteur en scène ! »
Les appointements de la troupe féminine variaient de quatre-vingts à trois cents francs et
Marcus exigeait que toutes ses dames s'habillassent chez le grand coulurier.
— « Je ne peux pourtant pas, avec deux cent cinquante francs par mois, dépenser quatre mille francs pour une seule pièce, » gémit Jeanne Durel..
— « Eh ! ma petite et les avant-scènes. »
Et avec cet instinct de servilité basse qui couche la chienne lécheuse aux pieds de son maître, avec ce sentiment de respect et de crainte féminine pour Tautorité, d'où qu'elle vienne, toutes ces comédiennes, les novices et les arrivées, étaient remplies d'admiration secrète pour le tenancier. Au dehors, devant les artistes des autres théâtres, elles l'appelaient bien « le Requin », surnom qui lui était revenu, comme à la Comédie-Parisienne celui de l'Aquarium ; mais, sincèrement, elles raffolaient de lui et mendiaient son regard ; elles avaient plein la bouche de « Monsieur Lewin », en lui parlant, trop heureuses quand il penchait sur elles sa face soufflée d'abcès qui va crever, sa face aux yeux de perroquet, aux favoris pendants, qui grisonnaient sous la teinture fauve. Il n'avait qu'à lever le doigt au choix, comme dans le salon d'un bordel, quand le troupeau passait au foyer, pour que l'élue le suivit fièrement dans le cabinet directorial, entre deux actes, comme il voudrait, là où il voudrait. Jeanne Durel, la Mascotte, rebelle aux hommes, ayant l'horreur physique du mâle, n'avait pas résisté à celui-ci. Elle avait été gagnée par la profondeur du vice qu'elle pressen-
tait en lui, pareille à ces névropathes affriandés par les odeurs infectes et qui s'y délectent. Au moment même, Marcus était adoré par Suzanne Dequercy, une comédienne intelligente et distin- ^guée, férue pour lui d'une passion farouche. Elle passait les nuits dans la rue à guetter son amant et chaque jour suppliait à genoux qu'il la reçût. Il s'amusa à réunir chez soi les deux femmes, et Suzanne n'eut point le courage de s'en défendre. A cinquante ans, une fringale inassouvie, toujours aiguisée, de la femme, brûlait le sang de Lewin. Le libertinage n'avait fait qu'enrager celte luxure furieuse, continuellement en quête d'objets nouveaux et de satisfactions inconnues. Dans son désir de diriger un théâtre était entrée, en grande part, la joie d'avoir un troupeau de feuune^ à ses ordres. S» vocation de ruffian. s'exerçait sans conteste sur ce bétail, chair exploitable selon sa caisse, chair malléable dans son lit. II permettait des entreteneurs à ses comédiennes, mais il se montrait violemment jaloux de leurs amours accidentelles, comme d^une atteinte à son bien. Si l'amant heureux d'une d'elles se trouvait être quelque acteur de son théâtre, il le persécutait avec acharnement. A certaines heures, quand il tenait entre ses bras une de ces belles filles, ses sujettes, dans un brusque réveil de sa nature d'Oriental, il était tenaillé de l'envie de l'égorger, pour qu'elle ne profitât plus à aucun autre. Ce sadisme n'eûrayait pas ses compagnes de plaisir;
UNE COMÉDIENNE. 13o
cette corruption exaspérée les timusait et les intéressait, et toutes s'étaient vautrées en d'indicibles trios sur le canapé de son cabinet. Il gardait toujours une raccoleuse pour ses menus. C'était Jeanne Durel, à ce moment-là.
Envers ses acteurs, il se montrait d'une grossièreté inouïe, n'ayant nulle gratitude de leurs efforts ni de leur succès. Mais lorsqu'un comédien avait la faveur du public, Marcus se faisait aimable, insinuant, flatteur, pour l'attirer dans sa troupe; il savait caresser la vanité du sujet et jouait comme pas un Téternelle fable du corbeau et du renard. Aux périodes de renouvellement d'engagement, c'étaient les mômes grimaces pour le pensionnaire qu'il désirait enfermer de nouveau dans un traité a gros dédit. Et les grands enfants niais, oubliant leurs griefs, les mécomptes de la veille, se laissaient prendre à ces câlineries de levantin, à ces paroles sucrées, comme l'alouette au miroir. Sitôt qu'il tenait son homme, le compère revenait à son naturel. Pour ceux à qui il avait été obligé de concéder une rémunération lucrative, il avait des regards terribles les jours de paiement. Il se tenait derrière le grillage de la caisse, à côté du comptable. Les salariés se présentaient en tremblant, cependant que ses yeux durs, tout chargés de haine, suivaient les billets qui disparaissaient vile dans les poches. Un jour, Lebreton, le grand premier rôle, blessé dans son amour-propre à propos d'une dislribulion de pièce,
136 UNK COMÉDIENNE.
avait osé entrer en lutte avec Lewin. Une violente dispute avait commencé sur la scène durant la répétition. « Requin, sale maquereau, » cria Lebreton. Alors, le directeur, saisissant le comédien au milieu du corps, l'avait précipité dans Torchestre au risque de le tuer. Six semaines plus tard, tout était rentré dans Tordre. Lebreton avait présenté ses excuses et était redevenu soumis et docile, entre tous.
Marcus eut le flair de ce qu'il faut offrir au public, de la pièce sentimentale, honnête et plate, répondant à toutes les consciences médiocres. De plus, dans ces parties qui ressemblent par plus d'un côté à celles du tapis vert, une chance continue, indiscutable, éclatante, proverbiale. Aussi, un soir que, à Tortoni, d'Alvimar, conservateur et catholique, insistait sur la préexistence d'un ordre supérieur, d'une Providence régulatrice :
— Et Lewin? objecta simplement Fomberteau, le critique du Réveil des Lettres.
Et triomphalement Tinfluence de Marcus s'étendait hors de son théâtre, rayonnait sur le boulevard, gagnait le monde des journaux et du vaudeville. Les journalistes se prosternaient devant un tel succès et l'attribuaient à un génie supérieur ; un cortège de primitifs lui faisait fête, sollicitant de lui vendre un acte au rabais. Même les grincheux qui rappelaient volontiers les histoires anciennes ne lui déniaient point une rare habileté, une intelligence d'élite. Divers auteurs renommés
' UISE COMÉDIENNE. 137
lui avaient dédié leurs livres avec les plus flatteuses mentions.
Mais le succès et l'argent ne lui suffisaient plus, l'ambition vint et, avec elle, la soif de la considération. Il (it racheter à bon compte ses anciennes créances, sollicita et obtint sa réhabilitation. Huit jours après,[d'Alvimar publia une chronique de tète « où il rendait enfin justice à cet honnête homme auquel certains moralistes de Tasphalte ne peuvent pardonner d'être un homme habile »; il terminait en demandant la croix de la Légion d'honneur pour l'énergique et intelligent directeur dont la place était tout indiquée, en un jour prochain, à l'administration du Théâtre-Français.
La veille, Lewin avait signé rengagement/ de Marguerite Nastorgue, la maîtresse de d'Alvinriar, laquelle avait aussitôt joué son premier rôle à la Comédie-Parisienne sur le canapé directorial.
Dans une antichambre obscure où deux femmes et un homme attendent debout avec un visage de fatigue et d'ennui, un garçon de bureau est assis derrière une table, Lucy Rocher lui remet sa carte : «c Ah! très bien, mademoiselle, le patron m^a dit de vous introduire tout de suite. »
Discrètement, il frappe à une porte au fond.
— Qui çst-ce?
— M"® Rocher, que vous attendez.
La porte s'ouvre, mue par un ressort intérieur, et Lucy pénètre dans un cabinet àu^ tapis épais, aux murs tendus d'étoffe. Au milieu, un vaste bureau oh sont empilés des manuscrits et des brochures, à droite une bibliothèque, en face un large divan règne le long du mur. Une tenture masque un réduit, transformé en cabinet de toilette, qui aboutit à une porte donnant sur le théâtre. L'atmosphère est lourde d'odeurs de cigare et de verveine.
i40 UNK COMKDIENNE.
Lewin, en costume de ville très soigné, rosette d'officier d'instruction publique à sa redingote, est accoudé à la cheminée et fume. A ses pieds, Jeanne Durel, assise sur un pouff, est accroupie Tair alangui, la face gonflée, les yeux cernés, plus pâle encore que de coutume.
Aucune des deux femmes n'est satisfaite de la rencontre et elles poussent toutes deux des gloussements de surprise, de joie et passent aux embrassades.
— Tiens ! dit Lewin en ricanant, vous vous connaissez... mes compliments, Jeannot.
— Ah ! te voilà bien ! ce n'est pas ce que tu penses, nous étions ensemble au Conservatoire.
— Bien, mon petit chat, va prendre Tair, j'ai à causer avec M^*^ Rocher.
Le regard sournois de Jeanne Durél passe sournoisement de la nouvelle venue à Marcus pendant qu'elle remet sa tournure en place.
— Voyons, ma chère, je vous ai vue à Bruxelles, il y a deux ans; on m'a dit beaucoup de bien de votre talent; je sais quel succès vous avez eu au Parc, mais je voudrais vous entendre encore. Voulez-vous me donner une audition jeudi.
— Monsieur Lewin^ vous savez bien qu'une audition est ce qu'il y a de plus défavorable pour une comédienne. Et puis, ça ne prouve rien du tout. On peut très bien dire une scène et être incapable de jouer un rôle, et vice versa. Essayez-
moi dans un rôle, vous m'engagerez après si je vous conviens.
— C'est impossible à Paris : toutes les artistes qui paraissent sur notre scène sont engagées — j'insiste pour l'audition... Vous êtes gentille, vous, dites donc.
— Vous croyez Voyons, laissez-moi; vous
êtes fou.
— Que tu es bête I
— Nous verrons ça après l'audition.
Dans les théâtres, les lieux de plaisir, Marcus est ordinairement escorté de Kranspach, Vami des artistes. De petite taille, le ventre proéminent, l'air bellâtre et vulgaire, Kranspach s'est réglé sur le directeur pour la coupe de la barbe^ le costume et Tattitude. Autour de sa face pleine, pendent de longs favoris bruns; invariablement, il est en redingote et ganté de clair. Son œil aux lueurs jaunâtres est dur et faux; la figure épanouie et satisfaite n'estpascatholique. Kranspach, originaire de Varsovie, enrichi à Vienne en des industries inavouées, s'est fait naturaliser Autrichien, et s'est converti au catholicisme. Pendant vingt ans, où il manipula à Vienne de bizarres affaires en un office de changeur, il visitait artistes français en représentation dans la ville, il les complimentait, leur donnait à dîner chez soi, les guidait dans les excursions et les promenades, très fier de se montrer en
144 UNE COMÉDIEX.NE.
leur compagnie. Il avait plus* qu'aucun ee secret instinct d'une race longtemps liumiliée et proscrite qui pousse la plupart des Juifs à se frotter aux puissants du monde, à se réclamer de relations célèbres, d'amis fameux. Lui, nature épaisse, esprit grossier, se mêlait aux gens de théâtre, parce que leur réputation s'afQrmait chaque soir en marques tangibles. Il les appréciait au bruit des applaudissements, comme il estimait au son les pièces d'or tombant sur son comptoir. H n'eût jamais tendu la main à un grand artiste discuté et goûté seulement des délicats, mais il tutoyait avec ostentation un cabotin chéri de la foule dont à Tenvi les journaux répétaient le nom.
Ayant gagné une quarantaine de mille francs de rente, Kranspach vint s'établir à Paris. Durant une dizaine d'années, il avait semé des dîners et des bouquets, il entendait récolter d'agréables et utiles relations. Comme il faisait Taimafale et Tempressé, ses amis et ses amies de passage Taccueillirent avec plaisir. On le savait riche ; ses hôtes, complaisants et crédules, l'esprit tourné au roman et à l'exagération, le proclamèrent aussitôt généreux et dévoué. Bientôt, Mécène à bon marché, il reçut des billets à toutes les premières, et eut ses entrées franches chez quelques jolies comédiennes. Bieptôt, ce juif ignorant et illettré, s'étant employé à de menus services pour un ou deux auteurs en vogue, trancha sur la littérature et sur l'art, fut membre de comités littéraires. Il eut
des opinions arrêtées, se rangeant parmi les souliens du théâtre honnête contre les saletés du naturalisme et les lâchetés du pessimisme; il manifesta bruyamment contre les représentations de Henry Becque et de Zola ; il adressa même au Barbier une lettre, au nom des gens du monde, où il rappelait certaines de nos scènes à la tradition de Tesprit français, à la clarté, à la légèreté, à la délicatesse des mots, qualités nationales. Or, c'est tout au plus s'il avait lu quelques médiocres romans français ; quant au monde dont il excipait, il n'y était point du tout admis. Blackboulé aux Golitichets dès son arrivée à Paris, il s'élait fait le suiveur de Gautier-Latour, tragédien célèbre, d'une bêtise et d'une vanité supérieures à la sienne. L'acteur avait du goût pour cet auditeur assidu de ses vantardises et de ses puérilités. H croyait à rintelligence, à la distinction de ce courtisan par vocation. Mais dans un dîner chez Gautier, tout le prestige du suiveur fut détruit par d'Alvimar. Le chroniqueur soupçonnait Kranspach de tendres attentions pour Marguerite Nastorgue. Avec un sang-froid de pince-sans-rire et son esprit dpucereux, il poussa l'ami des artistes dans de telles bourdes que toute la tablée en pouffa de rire. Le tragédien se sentit atteint par l'ignorance crasse de son flatteur, et lui ferma sa porte.
Alors l'Allemand se mit à marcher dans les pas de Lewin. Gelui-ci, flatté de l'amitié, de Tes-
time, d'un tel compagnon, pensait que l'amitié d'un homme riche n'est jamais inutile : il lui permit toute liberté dans son théâtre, lui donna une clef de la porte de communication entre la salle et les coulisses. Mais il s'aperçut vite de sa duperie, car un jour, pris de court, ayant un besoin immédiat de dix mille francs, il les demanda à son cher ami. Kranspach allégua en balbutiant de mauvaises raisons : il n'avait pas chez lui une pareille somme, il n'en pourrait disposer avant huit jours. «Oui, oui!
reprit Marcus, je sais ce que ça veut dire. Inutile de t'excuser. C'est moi qui suis une bête. » Mais il ne se fâcha point de ce refus, il continua à voir tous les jours Kranspach à dîner, à aller au théâtre avec lui. Seulement il en fit le plastron de ses plaisanteries grossières et de ses mots cruels. L'autre supporta patiemment ces boutades et aflécta d'en rire. Il racontait môme les traits les plus sanglants, comme s'ils eussent été lancés à un tiers et s'en attribuait la paternité. De môme, Marcus l'invitait aux lectures^ aux auditions, le consultait sur la valeur des ouvrages, le mérite des débutants, s^égayait de ses erreurs, de ses âneries et, naturellement, ne tenait aucun compte de ses discours ; c'est ainsi qu'il le pria d'assister à Taudition de Lucy Rocher.
Assurément la jeune comédienne était feite a cet aspect désolé d'un théâtre à deux heures de Taprès-midi, mais son cœur se serra
quand elle entra à la Comédie -Parisienne
Au milieu delà scène étaient placées deux chaises de paille; elle s'assit, attendant l'arrivée de Lewin. Derrière elle se mêlaient les grosses voix de machinistes poussant un décor dans les cintres, une équipe d'ouvriers réparant un poste, frappaient la raruraille à coups redoublés. A travers Tobscurité de la scène, une bande de lumière grisâtre filtrait par une porte ouverte. Un courant d'air froid lui glaça les épaules, une odeur acre, humide, de poussière lui souffla dans la gorge. Le rideau venait d'être monté et le courant d'air devenait plus aigu. Mal à Taise, elle se leva, se promenant le long de la rampe, et, machinalement, regarda dans la salle.
Des avant-scènes pendaient de longues bandes de toile bise — comme un linceul. Ces cachepoussière suivaient le rebord des loges, contournaient le premier étage, le rez-de-chaussée et ensevelissaient dans leurs plis les balcons et Torchestre. Au cinquième rang, les fauteuils, les baignoires, s'enfouissaient dans la nuit. Du champ de plaisir désert et noir montait une impression lamentable de tristesse et de solitude. Lucy se recula instinctivement, comme au bord d'un goufl*re béant.
Mais un point vivant égaya bientôt sa vue.
Auparterre,unratd'allure prudente sortait àpetits pas de l'obscurité, s'avançait jusqu'à la pénombre et repartait au galop vers le fond... 11 recommença
ce manège, jusqu'à ce que des pas retentissants l'eussent mis en fuite.
Lewin, le chapeau sur la tête, ki main dans ses poches, entra dans l'orchestre, escorté de Kranspach. Les deux hommes s'assirent au quatrième rang des fauteuils. Chatelard, le vieux régisseur de la Comédie-Parisienne, prit place derrière eux.-
— Vous êtes en scène, mademoiselle Rocher, cria Lewin ?
— Oui, monsieur, je suis arrivée depuis une demi-heure.
— Mille pardons, ma chère, je ne pouvais me débarrasser du petit Isaac,* qui voulait me coller un acte... C'est le personnage le plus raseur de Paris... après Kranspach... N'est-ce pas, ma vieille?
— rouchourSy'douchcurs plaqueuft ve^vh l'autre dans son baragouin franco-tudesque.
— Monsieur Marcus, faut-il border la rampe, intesjrrogea la voix du chef gazier.
— Cet imbécile-là veut à tout propos me brûler du gaz inutilement, grommela Lewin ; et plus haut : «c Non, non, pas la rampe, le bec de scène suffira. Nous.sommes ici afin de voir et entendre Rocher, non pas pour éclairer la salle vide. »
L'ouvrier obéit; d'une sorte de tige placée du* côté gauche jaillit un jet de flamme vacillante qui projeta sa lumière dans l'ombre,
— Eh bien ! vous dites la scène de la Visite de
Noces. Ou est Lebreton, qui devait vous^ donner la réplique?
— Mais je lui avais donné rendez-vous à deux heures; il en est trois et il n*est pas là.
Lebreton, après avoir donné sa parole à Lucy, était parti la veille pour la campagne et n'était pas revenu. Il n'avait aucun souci d'obliger une camarade; au fond, toute nouvelle venue, c'était la concurrente et l'ennemie.
— Eh bien! en Tabsence de Lebreton, L'excellent Kranspach va monter en scène, le plus pur accent du Conservatoire, la ioute giasse de- Varsovie. Est-ce que vous pouvez lire le rôle,ChateIard?
— Mon Dieu ! j'essaierai.
— Moi, monsieur Marcus, une audition dans de pareilles conditions n'est pas possible. Jamais nous ne pourrons jouer la scène. Chatelard ne connaît ni les traditions ni les passades. J'aime mieux y renoncer, s'écria Lucy désappointée, énervée, toute prête à fondre en larmes.
— Voyons, cahnez-vous, mon enfant, dit Marcus en s'approchant de la scène. Je veux seulement me rendre compte de votre 'voix. Allons, commencez, Chatelard.
Le vieir acteur avait de l'école et beaucoup d'expérience. Il lisait lentement, faisant vibrer les r, terminant les ai en^ ouverts. D'abord, balbutiante et hésitante» la comédienne se remit et reprit l'usage de ses qualités scéniques.
Des têtes curieuses apparaissaient aux écoutes,
150 UNE COMEDIEiNNE.
derrière les praticables. Suzanne Dequercy se glissa dans la salle auprès de Marcus. Cependant de violents coups de marteau couvrirent la voix des deux artistes :
— < Nom de Dieu! hurla Lewin, qu'est-ce qui fait ce boucan-là? » Aussitôt le bruit cessa. « Cbatelard, faites donc évacuer le théâtre et renvoyez tous ces imbéciles embusqués aux portants.
Qu'est-ce que tu attends-Ià, toi? reprit-il brutalement en s'adressant à Suzanne. Je t'ai déjà défendu de paraître aux auditions; c'est du plus mauvais effet. Fiche-moi le camp. »
Puis, méchamment, comme elle partait.
— C'est égal, elle a du talent cette petite Rocher, tu n'as qu'à bien te tenir, ma chère.
Il rejoignit Lucy sur la scène :
— Ça va bien, ma mignonne! Si tu veux être raisonnable, je t'engage; viens dîner avec moi ce soir; nous causerons des conditions et nous signerons le papier au dessert.
Du moment qu'elle allait devenir sa pensionnaire, il la considérait déjà comme lui appartenant et affirmait sa possession par le tutoiement. L'ami des artistes s'étant approché de M''® Rocher, il le présenta : a Kranspach, dit l'Aimable, comme Choppart ! )>
Elle signa un engagement qui la liait durant cinq ans à la Comédie-Parisienne aux conditions suivantes : cinq mille francs pour dix mois la première année, augmentation de mille francs par
chaque année suivante. Dans l'espace de trois ans, elle joua une dizaine de rôles qui la classèrent comme une actrice correcte, élégante, sachant son métier, mais sans éclat ni succès décisif. A chaque nouvelle pièce, un surcroît de dépenses, — quatre ou cinq mille francs de robes. Le père Lepic, qui s'était décidé à lui assurer une pension mensuelle de mille francs, faisait la grimace aux grosses notes.
— Mais ton directeur te fait donc jouer le personnage d'un mannequin de couturière, s'écria-t-il une fois, indigné ; onze mille francs de toilette, c'est plus de cinq cents francs de rente, la fortune d'une petite famille. J'ai connu, il y a vingt ans, une artiste de la Porte-Saint-Martin, M"° Perly, qui tenait les premiers rôles dans le Bossu et la Closerie des genêts; eh bien! avec cinq cents francs par mois, elle suffisait à sa toilette et à toutes ses dépenses.
— Mais je vous ai déjà dit, mon oncle, que les costumes proviennent du magasin dans les théâtres de drame ; tout au contraire, dans la comédie, les robes de ville sont à la charge des artistes.
— Enfin, si tu ne m'avais plus...?
Elle n'ajouta pas « j'en prendrais un autre », car depuis longtemps il ne la gênait plus et souffrait en silence ses infidélités. Ne lui avait-il pas dit, au lendemain d'un soir où il Tavait surprise descendant l'escalier des cabinets de chez Verdier
lo2 UNE COMÉDIENNE.
avec Coco Labonnière : « Au moins, fais en sorte que je ne m'en aperçoive point ; ne me rends pas ridicule ; ne t'étale plus publiquennent avec . des gommeux et choisis mieux.
Ce mot de passion si paternelle et si indulgente la toucha. Elle eut scrupule à lui causer du chagrin et elle usa de réserve dans ses aventures.
Mais il lui répugnait d'insister, de supplier, afin d'obtenir les dix mille francs annuels nécessaires au paiement de sa toilette. Ce bonhomme entêté ne voulait point entendre raison. Toute sa parcimonie se révoltait contre le prix exdrbitant de ces robes ; il se refusait à admettre ces accessoires indispensables aux comédiennes d'un théâtre élégant. Lucy n'essaya plus d'expliquer quel tort lui feraient les économies sur ce chapitre-là. Elle avait encore dans l'oreille la voix traînarde- et railleuse de Marcus, lui criant, en pleine répétition générale, une fois où, doublant une camarade, elle avait cherché à éviter la dépense :
(( Dis-donc, Rocher, tu t'habilles au «c Bon Marché »? Faut ôter cet accoutrementrlà.
Du reste, sa coquetterie naturelle se doublait de rivalités féminines toujours ardentes. Elle eût mangé du pain sec à son repas, plutôt que renoncé ' à se montrer en scène dans les costumes du bon faiseur. Peu après son arrivée à Paris, M"® Materne était accourue lui faire ses offres de service; elle retourna chez la procureuse.
uni: COMEDIENNE. 453
Elle y retourna par nécessité, afin de payer ses robes ; elle y retourna ensuite quand elle avait le désir d'un bijou, d'une dentelle, d'un bibelot, quand elle manquait d'argent mignon. Elle s'accoutumait à cette souillure de son corps, à cette livraison de sa chair au premier venu^ sans nécessité, au gré d'un caprice. Certes, ce n'était pas drôle, et parfois ces maîtres d'une heure se montraient exigeants et importuns. Plus d'une fois, elle endura les baisers de bouches qui soufflaient la nausée et supporta des caresses écœurantes. Mais, bah! la corvée était vite essuyée; elle lui semblait encore moins pénible que les débats d'argent avec le vieux grigou. Du moins était-elle certaine de ne rencontrer là personne de sou monde, — des étrangers de passage à Paris ou bien des hommes mariés obligés au secret qui, rayant vue sur la scène, la faisaient demander. Pourquoi aurait- elle eu des scrupules? Est-ce que la plupart de ses camarades ne connaissaient pas le chemin de cette même maison où d'autres pareilles. A qui aurait-elle gardé la pureté .de son corps? Entre tous les hommes qui l'avaient vue à Paris, à Lyon, à Bruxelles, toujours lé -même frottement assommant, quand il n'était pas cruel ; toujours même attente, même déception, ^même faillite du plaisir. Prostitution, vénalité, elle les avait répétés, lancés, en plus d'une pièce ces grands mots; elle avait proclamé, en maintes tirades, l'élévation, l'essence supérieure de
Tamour. Aimer 1 ce verbe correspondait en elle à un acte obscène. Parmi ceux qui l'avaient attirée, intéressée durant une heure, lequel ne l'avait pas excédée avant la fin du jour? Et puis ne fallait-il pas vivre, faire figure, arriver, accepter son sort, subir les nécessités de sa situation?
Ainsi la procureuse finit par occuper une place régulière dans la vie de Lucy, et la comédienne en tira un casuel de mille à quinze cents francs par mois. Pour le five oclock de la Materne, elle revêtait une robe élégante, sorte de peignoir qu'elle cachait sous une manteau foncé. En quelques minutes une voiture la déposait rue de la Victoire, tout près de la maison. Une heure plus tard, elle sortait, inspectant la chaussée d'un regard rapide et regagnait vite sa demeure. Elle s'était si bien habituée à ce manège qu'il lui arriva de laisser soit Lepic, soit des amis chez elle, sous prétexte d'une course pressée pour aller à ce lieu de rendez-vous. Bientôt elle en revenait le corset délacé, la robe à peine fermée sous le manteau et reparaissait devant ses hôtes, calme, souriante, la figure pâle et un peu tirée sous la poudre, les hanches molles, les jambes lasses.
Et cependant de tel les pratiques ne luiôtaientpas le goût d'autres aventures recherchées par fantaisie d'imagination ou besoin d'imprévu. Il e3tistait alors un cercle de jeunes viveurs du haut commerce et de la bourse, les « Colifichets », qui avait accoutumé de donner chaque saison une repré-
sentation et une revue. Des auteurs -amateurs s'ingéniaient à ces ouvrages, des membres du cercle s'en faisaient les interprètes, tout fiers d'y donner la réplique à de jolies actrices, leurs partenaires. Ainsi prenaient l'essor ces élucubrations mondaines et trouvait à se satisfaire un goût ^ inavoué de cabotinage très fréquent chez les oisifs. Les comédiennes désiraient toutes paraître sur le théâtre des « Colifichets » et tenir un bout de rôle dans les proverbes ou les revues ; c'était pour elles un brevet d'élégance et de bon ton, une occasion de fréquenter avec les jeunes gens riches et connus. Lucy fut très heureuse d'y être conviée. A la première répétition de Charmes de la campagne, pastorale du prince d'Armagne, elle retrouva des figures de connaissance. D'abord, sa camarade du Conservatoire, Éva Tilloy, lui sauta au cou. Excellente soubrette à la Comédie-Française, elle avait gardé sa verve cynique et son impudence de gamin qui offusquaient les vieux sociétaires plies au grave et solennel. Elle manifesta un vif plaisir et une joie bruyante de cette rencontre.
— Tu fais, loi, Amaryllis ; moi, je suis la bergère Chloé, à cause de mon innocence, et voici Daphnis, ou vulgairement Dick de Labonnière, dit Coco pour les intimes. Avancez Coco... Mademoiselle Rocher.
Un grand beau garçon brun, d'allure un peu vulgaire, s'était approché. Il lui sembla qu'elle
156 UNE COMÉDIENNK.
avait déjà vu ce visage. Cependant il la regardait fixement, puis soudain :
— Eh bien, mademoiselle, comment se porte voire oncle?
Elle resta très étonnée.
— Comment, vous ne vous rappelez pas... papa mon oncle... Ligne du Havre, wagon 945, huit au baccarat... Essais de conversation... fureur du papa... Ma carte glissée à Rouen et jetée sur la voie... Y êtes- vous?
Alors Lucy se rappela le petit incident du voyage au Havre et rit de bon cœur. Durant le reste de la répétition, elle s'amusa fort dessailiieSy des calembredaines et des grimaces de Labonnière. A la fin, elle s'en alla avec Eva,.qui, selon son habitude, ne se priva point de dauber en son catéchisme sur le club : « Tu sais, ma chère, tous plus cabotins que les cabots, ces artistes du monde. Du reste, ils s'habillent chez les mêmes tailleurs. Le plus amusant, c'est Coco, avec son bagou quand on a du temps à perdre. Maintenant, ils font bien les choses : vingt-cinq louis de cachet pour la représentation et un costume qui nous reste, sans compter une bande de claqueiirs fidèles. »
Dick de Labonnière profita des répétitions suivantes pour faire la cour à M^^* Rocher; elle ne lui fut pas cruelle. Ce jeune homme avait Tégalité de bonne humeur, la gaieté débordante^ qui plaisent aux femmes. Bien que d'une ignorance insigne, il parlait de tout avec une facilité inépuisable ; son
aplomb ne Tabandonnait jamais, et il trouvait un mot comique dans les plus graves questions comme pour les sujets les plus futiles. Aussi la comédienne s'amusait-elle de la blague et des saillies de ce compagnon. Elle le recevait, non sans plaisir, en Fabsence de Lepic; elle acceptait les dîners au cabaret, les parties de campagne avec lui.
Du reste, cette liaison ne la gênait pas dans ses fantaisies changeantes et elle passa en galante revue la bande joyeuse des Colifichets ; mais ces caprices ne duraient point. N'avait-elle pas accueilli. d'Aubertil à cause de sa tenue correcte à l'anglaise, Dumesnil parce qu'il montait gracieusement à cheval. De Vergin, sans savoir pourquoi, parce que, Tayant reconduite chez elle à une heure du. matin, il s'était glissé sur ses pas dans Tescalier. Ces messieurs, accoutumés à de semblables bonnes fortunes, jouissaient sans étonnement des Saveurs de cette jolie fille. Quelques jours plus loin, ils lui envoyaient, avec leurs cartes, un bijou d'une dizaine de louis et songeaient à d'autres exercices. Alors elle revenait à Labonnière qui prenait philosophiquement son parti de ces échappées; depuis longtemps décavé par le baccarat et les courses, il ne réclamait pas la fidélité à ses amours gratuites. Il se contentait de plaisanter Lucy sur ses passades et de railler outrageusement l'élu, puis il ajoutait gaiement :
« . Tu sais que je ne t'en veux pas, cette fois, mais la prochaine je prierai la respectable M™® Ro-
loS UNE COMEDIENNE.
cher de te faire de la morale. C'est pas chic de tromper ainsi Toncle Lepic et le cousin Coco. »
Centième de la Petite Duchesse à la Comédie- Parisienne !
Depuis cent soirées, M^** Rocher attire et charme les Parisiens dans le personnage de la duchesse de Foligny. D'où vient cet éclatant succès? Elle ne pourrait le dire; il lui semble n'avoir rien fait de mieux que par le passé. Ce rôle excentrique, à la fois comique et sentimental, lui est échu par hasard. L'auteur Tavait destiné à une actrice du Vaudeville qui est subitement tombée malade. Alors, à cause de sa flgure gaie et gentille, Lucy a été désignée par Lewin à Tauteur, qui a accepté celte mutation en rechignant. Elle-même n'a aucune confiance dans la partie et, en soi, juge les répliques assommantes et les mots dénués d'esprit. Cependant, à la première représentation, dès le premier acte, elle a conquis les spectateurs, qui applaudissent et trépignent d'aise; elle a conquis les
spectateurs par la manière dont elle dit à son mari : « mon doux ami! » en sortant du boudoir où elle était enfermée avec Caduche, le chanteur de café-concert. A-t-elle mis une vertu toute spéciale dans cet : mon doux ami ! ; s'est-elle rappelé son intonation devant Lepic en semblable occurrence; a-t-elle tiré de soi-même une impression vécue? Pas le moins du monde! Elle a jeté la phrase en posant sa voix au diapason qu'il convenait, sans soupçonner l'intensité de reffet.
Quand le mon doux ami 1 est revenu au second acte, alors qu'elle surprend le duc Amable chez une cocotte, M^^® Blanche Beaumiroir, un fou rire a secoué la salle et les applaudissements ont repris. Ils ont redoublé durant la scène entre la petite duchesse et la cocotte, en présence d'Amable.
Blanche. — Vous m'aviez enlevé Caduche, mon unique amour, je vous ai pris votre mari : nous sommes quittes.
La petite DucHessE. — Tout beau ; gardez-les tous deux.
Le Duc. — Orna douce amie /
Après la chute du rideau, les spectateurs réclamèrent Lucy à grands cris. Elle vint saluer, avec Clara Savin, qui jouait le rôle de Blanche Beaumiroir. Une seconde fois, la petite duchesse fut redemandée, et, comme Lewin disait à Clara, sa favorite du moment, de reparaître à ce rappel r
— Tu n'entends pas qu'on crie : « Rocher toute seule, » reprit-elle sèchement.
Rentrée dans sa loge,. encombrée de bouquets et de corbeilles de fleurs, Lucy était aussitôt rejointe par Grandel, Tautçur de la pièce, qui la serrait dans ses bras, attendri et souriant.
— (( Ma chère enfant, vous m'avez révélé ma comédie; vous avez prêté à la petite duchesse les ailes de votre grâce, de votre fantaisie exquise; il est impossible de montrer plus de charme et plus d'esprit. Je ne connais pas d'artistes à la Comédie- Française capable de jouer un rôle comme ça.
Que de remerciements je vous dois. »
Alors, d'une gerbe de lilas, elle cueillait genèiment une branche, et l'épinglait à la boutonnière de Grandel. Puis, tandis qu'elle s'empressait « de faire son changement » pour le trois, une poussée d'habits noirs dans le corridor s'arrêtait à sa porte. Ses amis du cercle, Dick de I^abonnière, d'Aubertil, de Vergin, Dumesnil^qui accouraient la féliciter :
— « Qui est là ?
— « Tous les amis des Colifichets?
— « On n'entre pas : mademoiselle est en chemise, criait Thabilleuse.
— « Raison de plus, reprenait la voix de Coco. »
Alors réfugiée, à demi nue, derrière le paravent, elle les laissait s'entasser dans un carré de deux mètres, resté libre, et les jeunes gens, suf un signe
i62 UNE COMÉDIIIXNK.
de Coco, débutaient par trois salves d'applaudissements!
— « Voyons, voyons, mes amis, tenez- vous tranquilles. On va croire que je le fais exprès. »
Et, par-dessus la cloison de soie, elle leur tendait à baiser sa main et son bras nu, tout luisant de blanc gras.
Comme elle était redescendue sur la scène pour le dernier acte, attendant sa réplique, Kranspach s'approchait d'elle très ardent :
— « Ma chère, douas été atoraple, télicieusse. Feux-tou me vaire le blaisir de fenir técheuner afec moi après-temain ? »
L'ami des artistes ne Tavait jamais tutoyée, mais ce succès éclatant le décidait à la familiarité. Elle se sentit offensée de ce sans-gêne du personnage; elle était déjà un peu vexée que le directeur, dépité de Tinsuccès de Clara Savin, ne se montrât point; elle rabroua vertement le suiveur.
— « Dites donc, mon cher, vous êtes malade, depuis quand marchons-nous sur les toi de compagnie; est-ce que nous avons gardé Lewin ensemble?»
— « Mé, matemoisselle... c'est une signe de gamaraterie, d'amidié... »
Quand il était troublé, il exagérait encore son ridicule accent tudesque. Elle le laissa barboter, justement c'était son tour d'entrer en scène.
Le père Lepic, transporté de joie, l'attendait à la sortie et voulut passer toute la nuit avec elle.
UNE COMÉDIENNE. i63
Le lendemain fut certainement le jour de sa vie où elle éprouva le plus de satisfaction morale... Tous les journaux, dans le compte rendu de la Petite Duchesse, célébraient le talent, la fantaisie exquise, l'esprit délié, la physionomie expressive de la. principale interprète. Tel critique qui l'avait dédaigneusement mentionnée en passant la proclamait excellente en longs commentaires. Un autre, Fomberteau, du Réveil des Lettres^ lequel l'avait amèrement accusée, au début, de provincialisme et de monotonie, la désignait et la recommandait comme une artiste d'une rare souplesse de moyens et d'une curieuse variété de dons, également faite pour les fantaisies, les pièces dramatiques et les comédies de mœurs. En môme temps, les Soirées parisiennes vantaient sa bonne mine, son élégance, et s'étendaient en une minutieuse description de ses toilettes. La soirée de VÉcho, qui donnait les détails les plus flatteurs sur sa personne et ses débuts, ses rôles et ses engagements à Lyon et à Bruxelles, se terminait par cette allusion : Enfin, « c'est W^^ Lepic... de la Mirandole des comédiennes. »
Le soir, au moment où elle allait partir pour le théâtre, le père Lepic accourait tout essoufflé et lui remettait un paquet. En l'ouvrant elle poussait un grand cri de surprise et de plaisir en admirant un magnifique collier de trois rangs de perles. , C'était un cadeau d'au moins quarante mille francs. ]
— t< J'ai tenu à.récompenser tout de suite ma petite fille dont je suis fier. »
— « Il est bien plus beau que celui de Clara Savin, s'exclamait Lucy, ravie. »
Qu'est-ce qu'ils avaient donc tous à la louer comme ça ; elle ne sentait rien d'extraordinaire ni de changé; elle s'était certainement plus évertuée en dix rôles précédents où elle n'avait môme pas été remarquée.
Elle ne comprenait rien à cette réussite et cherchait les raisons de. cet engouement. Naturellement, elle n'avait garde d'exprimer tout haut ses réflexions et ne laissait pas paraître sur son visage cet étonnement intérieur. Huit jours plus tard, du reste, ses réflexions sur ce point s'étaienf modifiées et il n,e restait plus ombre de cette modestie -étonnée. Elle s'attribuait un dessein prémédité dans les effets de la Petite Duchesse, Très sincèrement, elle expliquait à ses camarades comment elle 'avait « vu » le rôle et étudié la manière de placer les mots de situation et de graduer les efl'ets de caractère. Les compliments unanimes l'ayaient enorgueillie et grisée. Marcus Lewin, en qui l'intérêt maîtrisa vite le libertinage, n'avait-il pas, dès le troisième jour, placé le nom de M'^® Rocher en vedette sur l'affiche.
Centième représentation de la Petite Duchesse/
Ce soir même, le directeur de la Comédie- Parisienne a invité journalistes connus, auteurs réputés, jolies actrices en vogue, boulevardiers, à la fête de centième, souper et bal, sur le théâtre, à minuit, après la représentation. Depuis quinze jours, ce souper de centième est annoncé par tous les journaux et cent demandes ont été adressées au secrétariat de la Comédie-Parisienne par ce genre d'intrus, très nombreux, qui cherchent toute occasion à se frotter aux comédiennes, à s'appro- cher dès hommes connais. Marcus a impitoyablement repoussé cette invasion.
A minuit et demi, la Comédie - Parisienne, époussetée et brossée, est éclairée à grande lumière, comme durant le spectacle. Sur la scène, les maîtres d'hôtel dressent les tables * parallèles où le souper va être servi. Les invités commencent à arriver : les hommes en habit noir et cravate blanche; les femmes décolletées, en peau, comme ellps disent, dans leurs icobes aux couleurs tranchées. Au palier de Tescalier, le Secrétaire du théâtre, grave et soucieux, inspecte les arrivants. Tous se rangent dans le foyer des artistes et saluent Lewin et Grandel, les amphitryons, qui, debout près de la porte, reçoivent leurs hôtes.
Cependant, les tziganes dissimulés au second, rang de balcon attaquent la marche de Racoczxj, Torchestre du théâtre leur rçpond et les couples
i66 UNE COMÉDIENNE.
descendent prestement sur la scène choisir leur place au souper. A la table d'honneur : d'un côté, Lewin, ayant à sa droite Lucy Rocher^ à sa gauche Suzanne Dequercy ; en face, Grandel, Tauteur, flanqué de Clara Savin, de Granmijoul, excellent comédien, sociétaire de la Comédie - Française, onctueux, patelin, prudhommesque. Un peu partout les pensionnaires de la Comédie-Parisienne, Jeanne Durel à côté de d'Alvimar; celui-ci, par un geste machinal, promène sans cesse la main de sa tète chauve à sa barbe de la plus belle teinture noire, et ses yeux ne quittent point la table voisine, où Marguerite Nastorgue coquette avec Kranspach... Plus loin, à une table touchant au manteau d'Arlequin, Raillard (le duc Amable) est aux côtés de Sophie Lebourdier, la duègne de la troupe. Cependant Lebreton, le premier rôle, puis un tout petit bonhomme, l'échotier Eugène Isaac, M^'*'*' Varigny et Charlette, deux petites femmes, Coco Labonnière et son ami, le dessinateur Zacchini, ont grimpé au fond contre le décor sur une galerie praticable où une table a été montée. De là, ils dominent l'assistance, mais d'en bas les yeux fouillent sous les robeis des deux petites femmes ; les rires éclatent; elles ne s'en émeuvent point et se contentent de serrer leurs jupons entre les jambes.
Après l'agitation du placement, la rumeur s^apaisa durant l'e premier service et Lucy Rocher. put examiner à loisir tous ceux qui l'entouraient,
UNE COMÉDIENXK. 167
dont Marcus lui disait complaisaniment les noms plus ou moins connus. Tout d*abord, elle avait vu ces journalistes, ces hommes de lettres, ces écrivains s'aborder familièrement, se tutoyer, puis se détourner et ne plus même s'adresser la parole; mais ces mœurs, qui étaient aussi celles du théâtre, ne l'étonnaient pas et elle devinait la profonde indifférence, les vieilles haines masquées sous cette cordialité apparente. Ce qui Tétonna davantage, ce fut l'impression de tristesse profonde, de fatigue et d'ennui qui envahissait le visage de ces hôtes dès qu'ils ne se croyaient plus regardés et surveillés par un confrère. Lors, dans la contraction des maxillaires se creusaient en longues rides les surmenages du travail et du plaisir, les ambitions, les déceptions, les angoises de l'effort intellectuel. Comme elle passait cette revue, ses yeux se rencontrèrent avec deux yeux bleus, durs et pénétrants, ceux d'un convive assis à l'autre bout de la table et dont la physionomie n'était pas commune.
— Quel est celui-ci, demanda- t-elle en le désignant à Marcus ?
— C^est une rosse ! Paul Jourdan, le critique littéraire de la Revue d'Art nouveau. '
— Comment Jourdan a-t-il pu se décider à venir à un souper de centième ; il vit comme un méchant ours qu'il est, fit Grandel.
— Je l'ai prié de venir avec mon ami Philippe Bonnier, le peintre, et j'ai demandé une invitation pour lui, répondit Clara Savin,
— Et tu as bien fait, conclut Lewin; j*ai entendu dire qu'il avait beaucoup de talent, mais je n*ai rien lu de lui.
Comuie Ton servait sur les tables les chaux froids de volailles, un vaudevilliste, auteur de la maison, se leva, fit un signe pour imposer silence et, tirant un manuscrit de sa poche, menaça de commencer une lecture. Aussitôt un gendarme, bicorne en tête, bottes aux pieds, sabre battanf le derrière, émergea de dessous la table, saisit le lecteur au collet et l'entraîna hors. du festin. Des cris de joie, des applaudissemetits,^ saluèrent cette bonne farce. Coco Labonnière, perché sur la balustrade du praticable, imita le chant du coq avec un éclat strident.
Les carafes de Champagne se vidaient plus vite, les gens de théâtre, surtout les acteurs, peu habitués à de semblables fêtes, témoignaient un plaisir bruyant et expansif; ils riaient, ils bla- guaient entre eux sans s'occuper cie leurs voisines. Par intervalles, un grand silence se faisait, comme si tous eussent attendu quelque chose qui ne venait point. Puis une explosion de cris, .des : Hip, hurrahi des commencements de chansons.- Les maîtres d'hôtels, rendus familiers, se conformaient au miUeu, essayaient des plaisanteries et des gestes comiques en servant. Maintenant les figures des femmes pi*enaient des teintes* plus roses sous la poudre de riz éparpillée, les têtes mornes des gens de lettres s'illuminaient dans la
fièvre des yeux ; penchées sur les cous des voisines, les bouches murmuraient d'une voix encore âpre des obscénités extravagantes, l^uis bientôt les mains enserraient les tailles dans le laisser-faire de la fin du repas.
Mais le souper ne devait pas finir sans qu'Eugène Isaac, réchotier du Paris comique, ne payât de sa personne. Coinpositeur de romances sentimentales pour les salons, Thomuncule était farceur et pyrotechnicien à ses moments perdus, mais il avait la farce prétentieuse et gourmée. Se haussant sur ses talons, le plastron en avant, triomphant et superbe, dans cette allure qui l'avait fait surnomoier par d'Alvimar l le tambour-major des poux^ il s'avance au milieu de la scène et grimpe sur une table. Il feint un grand mal de dents, emprunte un couteau, et fait sauter de sa bouche une*énorme canine. 11 allume une allumette, l'approche de la dent qui prend feu et . s'étend en longues flammes de bengale. Bientôt de ses goussets et de ses poches, jaillissent les éclairs et le tonnerre. Puis il veut commencer un discours.
oc Les Moineaux ! chantez les Moineaux ! » lui crient deux ou trois plaisants. Les Moineaux, c'est, le titre d'une de ses romances. Et toute l'assistance de reprendre en chœur : « Les Moineaux, les Moineaux ! » Vexé et dépité, le tambour-, major des poux Jance sur la manifestation des regards terribles ; il hausse les épaules et descend
de sa tribune et regagne sa place, furieux. Des cris « A mort, à mort, les Moineaux! » l'accompagnent.
A son tour, Grandel s'est levé et entonne une improvisation où sont célébrées les qualités des interprètes et Tintelligence des spectateurs assidus durant cent soirées à la Comédie-Parisienne ; il y a le couplet à la « charmante Rocher », au « directeur vaillant et habile », à la presse toujours prête à seconder Tesprit ». Au milieu de la Joie bruyante et violente, cette élucubration de refrain vieillot détonne comme une complainte d'aveugle sur le passage d'une mascarade. Marcus Lewin est obligé de prendre la parole, et, sachant que les plus courts discours sont les meilleurs, il remercie les aimables Parisiens qui lui ont fait l'honneur de répondre à son invita-^ tion et annonce qu'en souvenir de cette soirée, un photographe va tirer un groupe de tous ses hôtes.
Le photographe avait braqué son objectif d'une loge en face de la scène. Très correct, en habit noir et ganté, il s'avança au bord des fauteuils de balcon pour un petit speach explicatif :
« Mesdames et Messieurs, je vous demande une minute de patience, l'opération ne dure pas au delà : un sifflet vous avertira du commencement et de la fin de la pose. Veuillez vous placer à votre guise. »
11 y eut un remue-ménage le long des tables.
Acteurs et actrices, de nouveau devant le public, étaient devenus sérieux et se taisaient ; les hommes se guindaient à des attitudes dramatiques ou burlesques selon leur emploi ; les femmes, avançant la tète, affectaient un sourire gracieux. Quelques journalistes, entre autres celui que Ton avait désigné sous le nom de Paul Jourdan, s'effaçaient derrière leurs voisins.
Un flot de lumière blanche jaillissant d'une lampe électrique accrochée à un portant inonda tout à coup la scène, baignant les groupes sympathiques : Lucy Rocher, la main sur l'épaule de Grandel ; Jeanne Durel, qui s'était glissée contre Suzanne Dequercy et lui serrait la taille.
— « Ne bougeons plus ! »
Un grand silence régna sur la scène, pendant que l'opérateur, la main sur le couvercle de métal, parcourait les rangs de l'œil. Mais à ce moment une voix retentissante clama distinctement ces mots : KRANSPACH IDIOT, et tout le monde de se laisser aller à un fou rire. On ne put savoir d'où était parti ce cri, mais les avisés soupçonnèrent une aimable plaisanterie de Lewin à son excellent ami. Celui-ci, pâle de colère, s'était levé :
« Che m'en fais, che drufe ce gri ingonfenant, crossier. »
Lewin ail i à lui, le prit sous le bras, le contraignit à se rasseoir en continuant à se moquer de lui :
a Allons! mon vieux, calme-toi; assurément,
c'est une mauvaise blague, mais tu dois savoir qu'il y a des imbéciles partout^ 9
Après la photographie, comme on passait au foyer des artistes, pour le x;afé, Clara Savin s'approchant de Lucy : « Chère amie, veux-tu me permettre de te présenter M. Paul Jourdan, qui a un 'vif désir de faire ta connaissance. Il m'a offert son bras ; mais je te cède et te laisse en compagnie d'un homme d'esprit. »
Au premier abord, il lui déplut. De haute taille, le buste mince, sa physionomie énergique frappait par le contraste entre ses cheveux gris, taillés en brosse, et sa barbe noire et frisée; les yeux, bleu foncé, inquiétaient par l'acuité du regard; la bouche avait une expression amère et railleuse, accusée dans le plissement des lèvres pâles qu'il mordillait sans cesse d'un tic nerveux.
— « Je connais quelques journalistes, lui ditelle, après les complimentfs d'entrée en matière : d'Alviuiar, de la Chronique; le petit Isaac, du Paris comique^ qui sont ici. »
Elle débute bien, pensa-t-il, en six mots deux bêtises; elle ignore que d'Alvimar est mon ennemi acharné et elle m'assimile-i un crétin d'é-" chotier.
— « Oh ! mademoiselle, je suis si peu journaliste • que je ne saurais appeler vos auiis mes confrères. Je collabore très irrégulièrement à une. revue peu connue dont vous ignorez "sans doute jusqu'au nom. »
— « Pardon ! il m'est arrivé de lire plus d'une fois la Revue d'Art nouveau^ et j'ai vu vos articles. »
La conversation continua : il parla du souper et des invités, de telle sorte que Lucy ne savait pas siu juste s'il raillait ou s'il approuvait. Déconcertée par cette ironie froide à jet continu, elle afifecta un rire sonore qui sentait son théâtre. Holà! pensa-t-il, elle rit faux, elle parle bête : encore une gloire de Paris. Et il appuya un dernier mot cruel et cinglant sur l'amitié de Kranspach et de Lewin.
— Très drôle! mais vous n'êtes pas bon.
— On le dit.
Et ils se séparèrent assez froidement.
Aussitôt, Lucy tâcha de rejoindre Clara Savin :
— Quel drôle de type tu m'as présenté?
— Un garçon original que mon ami le peintre Philippe considère comme un écrivain très fort.
— Il est en tous cas très rosse !
— Il n'y a que les imbécile^ et les hypocrites pour rester tout sucre et tout miel.
A trois heures et demie du matin, le bal commença au foyer du public. Lucy dansa la première valse avec Grandel. Un quadrille suivit où, avec Labonnière, elle fit vis-à-vis à Clara Savin, flanquée d'Isaac. La belle blonde prenait plaisir à s'agiter. ^La face rouge, les cheveux ébouriffés, l'œil brillant, les mains crânement posées sur les hanches, levant haut la jambe, pareille à une professionnelle du cancan. Coco affectait Tallure ca-
naille, le geste cynique, le déhanchement d'un danseur public. Au cavalier seul, il pivotait sur une jambe en toupie et se laissait choir à terre dans un grand écart, A son tour, le petit Isaac, très allumé, ayant déposé sa raideur et sa dignité, cabriolait rageusement, feignait une lourde chute, rebondissait en avant et finissait en faisant la roue comme un clown. Cependant, toute la chambrée avait formé le cercle autour du quatuor, enthousiasmée de cette chorégraphie outrancière, applaudissant, acclamant; bissant les figures,
La liberté d'allures était devenue complète; au buffet, le Champagne, le punch, la bière, coulaient dans les verres. La moitié des invités, une centaine de personnes, s'étaient discrètement retirées. Il ne resta plus bientôt que les enragés de plaisir, les artistes de la maison, les galantins obstinés qui se refusent à quitter un endroit où il y a des femmes, et les noctambules endurcis, derniers hôtes des fêtes, non point par plaisir, mais par habitude. Lucy, satisfaite dans son amourpropre de femme et de comédienne, s'amusait à cœur-joie. Mais Labonnière, qui revenait sans cesse auprès d'elle, lui sembla insupportable.
— Laisse-moi un peu tranquille; tu es continuellement après moi ; tous les yeux sont sur nous ici et il est inutile de prêter aux bavardages.
— Mais j'attends pour t'accompagner ; autrement, je serais déjà parti.
— Eh bien, mon petit Coco, à cause des ca-
marades, il vaut mieux que nous nous en allions séparément.
— Comme tu voudras.
Sans rien laisser paraître de sa mauvaise humeur, quelques minutes après il quitta le bal.
Entre chaque danse, les couples sortaient du foyer et s'enfonçaient dans les couloirs. Quelquesuns ne revenaient pas aux sons de Torchestre et disparaissaient dans les loges où, à des murmures, des petits cris étouffés, succédait un grand silence. j^iie Varigny, l'une des petites femmes, se plaignit d'être incommodée et Kranspach l'accompagna dans le salon de Tavant- scène de droite pour qu'elle pût retirer son corset. Puis Ton vit Granmijoul, le sociétaire du Théâtre-Français, donnant le bras à M"° Charlotte, descendre furtivement Tescalier du rez-de-chaussée, et Ton entendit battre la porte d'une baignoire.
Adossé à Tun des Anglais du foyer, Paul Jourdan ne se mêlait pas à la fête. Depuis longtemps, son ami Philippe était parti, et il restait là, en attendant quoi, il ne le savait pas lui-même. D'abord, il avait pris plaisir à la joie des acteurs, à leur ardeur bruyante et expansive, songeant que ces pauvres diables, chargés chaque soir de Tamusement du public, n'avaient pas souvent semblable occasion de s'amuser pour leur compte. Mais les contorsionsd'Isaac l'écœurèrent, cette gaudriole grossière et tapageuse le fatigua et il se sentit gagné par une profonde tristesse. Bon, voici que je vais jouer
les Romains de Couture, pensa-t-il. Serais-je plus cabotin que ces gens qui s'amusent et s'agitent en leurs réjouissances, moi, si je m'ennuie, pourquoi suis-je ici?
Il s'en allait, quand une \o\^ Tinterpella :
— Hé, monsieur le chevalier de la triste figure, vous ne partirez pas sans m'avoir fait danser.
Cette voix douce, câline, insinuante, sonnait agréablement à l'oreille de Jourdan. Lucy, la frimousse toute rose, l'œil pétillant, la bouche narquoise, le retenait par le bras. Cette fois, elle lui parut tout à fait charmante et désirable en cette surexcitation du plaisir et il se sentit étonnamment remué
— Je n'ai pas dansé depuis dix ans, mais vous êtes trop jolie pour que je laisse passer cette occasion de vous tenir dans mes bras.
— Voulez-vous bien vous taire, monsieur l'homme sérieux. * • - -
Et, d'un geste tout plein" de coquetterie, elle ^mit la main sur la bouche de Jourdan. Cette main, il y colla longuement ses lèvres et la fit prisonnière entre ses doigts, et, dans cette longue pression, tous deux frissonnèrent. En elle, ce fut une sensation inéprouvée de volupté qu'avec cette exagération théâtrale, désormais partie intégrante de sa nature, elle exprima dans un sursaut de tout son corps. Pour lui, son cœur battit précipitamment et, après le premier frisson, une chaude bouffée lui monta aux tempei^ Et ils restèrent
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l'un près de Tautre sans trouver un mot de plus à se dire.
Cependant, l'orchestre attaquait les premières mesures de la farandole de YArlésienne, « La farandole, tous à la farandole, » criaient Suzanne Dequercy, Lebreton et Jeanne Durel se tenant par la main. « Lavarantole, » répétait Kranspach, qui, avec la petite Yarigny, sans corset', continuait la chaîne ; Raillard, venant ensuite, prit la main de Lucy, qui entraîna Paul Jourdan. Et lui, l'artiste hautain et méprisant , Tamer écrivain , le pessimiste impitoyable, galopa au milieu des cabotins et des cabotines, participa à leur joie, fit chorus avec leurs clameurs : jusqu'où ne serait-il pas allé, conduit par cette menotte qui gardait sa main et dont chaque pression lui étreignait le cœur délicieusement.
Clara Savin avait ^pris le bâton du chef d'orchestre et marquait la mesure. Juché sur la balustrade, débraillé^ le plastron maculé de taches, Eugène Isaac^ très gris, battait la grosse caisse, et Sophie Lebourdier, la duègne à qui personne n^avait tendu la main, immobile, rigide, pareille à un vieux portrait dans sa robe de damas, regardait défiler la bande d'un œil noir.
La farandole, sortie du foyer, serpentait le long du couloir des loges, descendait au rez-de-chaussée, s'allongoait autour des baignoires, traversait la scène, remontait au premier et venait échouer, disloquée, rompue, à son point de départ. Tous
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exténués, en sueur, couraient aux banquettes et aux chaises régnant le long du mur. Jourdan s'asseyait à côté de Lucy et, au milieu de rires entrecoupés, d'essuiements de front, chacun reprenait haleine.
Mais subitement les lueurs du jour, versées par les hautes croisées, emplissaient le foyer, rendant plus pâles les flammes du lustre. Les plaisanteries saluaient « ce lever de Taurore » et pourtant presque aussitôt les rires allaient s^afTaiblissant et tous se sentaient frappés d'un grand coup de fatigue et envahis par un sentiment invincible de lassitude et d'ennui. La lumière crue, impitoyable, errait sur les visages marbrés, les traits tirés, les cassures des rides décomptant les hôtes prostrés sur les chaises, comme des cadavres couchés en une morgue du plaisir.
Paul Jourdan jeta les yeux sur sa compagne et éprouva comme une douleur du brusque changement de Lucy. Sous la chaleur et la sueur avait fondu rhabile maquillage, et sur la peau plissée et jaunâtre s'étendait une pâleur livide; les yeux avaient perdu leur éclat fébrile et les lèvres décolorées se contractaient pour retenir un sourire. Alors il lui sembla qu^il avait devant lui comme une image de Tàme de la comédienne : ainsi les grâces apprises, les mines étudiées, les charmes de la voix et du geste, tout le composite de coquetterie fait pour iséduire de loin, durant une soirée, les badauds, devait vite montrer sa fragi-
litéy sa fausseté, son hypocrisie, son néant dans le cours régulier de la vie.
Son bonheur avait duré une demi-heure, comme son illusion.
Il s'offrit à la reconduire en voiture et, chemin faisant, crut nécessaire d'être audacieux. Très fatiguée et offensée de l'attitude et du ton qu'il avait pris, elle se fâclia et menaça de descendre. Devant la maison, il insista pour qu'elle le laissât monter et s'attira un refus très sec :
« Je vous croyais un homme d'esprit et vous me supposiez une fille, » et elle lui ferma la porte au nez.
11 s'en alla coucher sans aucun regret de cette mésaventure, calmé par cette pensée bête et grossière. « Parbleu! je l'aurai quand il me plaira pour vingt-cinq louis. » Encore était-ce une bravade devant soi-même, car il n'eût pas été plus capable d'offrir de l'argent en une telld circonstance, que Lucy de l'accepter.
A quarante ans, Paul Jourdan, Tun des écrivains les plus originaux et des esprits les plus hardis de ce teraps^ était inconnu du grand public. Ayant passé sa jeunesse à flâner, à disperser son patrimoine aux quatre vents du caprice, il s'était donné, vers trente ans, à la littérature autant par vocation que par nécessité, car il lui restait un revenu suffisant pour ne pas mourir de faim. Une solide culture intellectuelle le préparait à cette tâche. Dès le collège, il avait eu du goût pour les lettres, et, pendant ses années d'oisiveté et de plaisir, il ne cessa point de lire ni de réfléchir à ses lectures. Môme, comme sa nature d'esprit le portait à l'observation, il prit plaisir à noter ses impressions^ ses visions du monde ambiant^ aussi bien que ses remarques critiques sur les auteurs contemporains.
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Son premier ouvrage, le Théâtre et la Vie, fut un remarquable début. Il répudiait tout le répertoire romantique et conventionnel, bourgeois et sentimental, il proclamait l'avènement prochain du théâtre réaliste basé sur l'observation et la vérité, les études psychologiques et les faifs physiologiques. Le naturalisme, qui avait déjà triomphé dans le livre, devait renouveler et rajeunir la scène gâtée par les truculences du drame, les mensonges pleurards de la comédie bourgeoise et les inepties du vaudeville : il insultait au béotisme des critiques qui avaient ravalé la littérature dramatique à un métier composé de trucs, de ficelles, d'adresse dans les entrées et les sorties, de portes battantes, etc. L'innovateur a, pour s'inspirer, des modèles toujours nouveaux, la face humaine et ses mensonges — les vices, les ridicules, les hypocrisies, les capitulations, les lâchetés de l'homme et de la femme. Le but de la plupart des auteurs c'est de contenter les yeux, de satisfaire l'égoïsme des bourgeois par un dénouement congru. Au contraire, l'issue d'une pièce réaliste doit être conforme à la vie réelle. Que les spectateurs attristés, humiliés, à la vue du mal triomphant, y apprennent à mieux vivre. Dans la seconde partie du livre, Jourdan s'élevait contre la technologie théâtrale et littéraire hypertrophiée par l'argot romantique, anémiée par les périphrases, les sous-entendus, épuisée par les affectations de la mode, les nuances
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hypocrites des salons. Il conseillait le retour aux étymologies, aux mots propres, fussent-ils par désuétude devenus obscènes ; il souhaitait la reprise de notre vieille langue précise, hardie et savoureuse. Selon lui, le salut de la littérature en danger était dans cette restauration de la propriété de Texpression et de la vigueur du terme. 11 importait qu'elle fût tentée sur la scène et que les morceaux d'humanité fussent nettement fixés dans une forme originale et durable.
Cet ouvrage, qui ne rayonna point en dehors d'un public spécial de lettrés, assura à Paul Jourdan une des premières places parmi les parteparoles de la nouvelle école littéraire. Le Théâtre et la Vie fut très goûté en Russie, où le réalisme a depuis longtemps conquis la scène : une grande revue de Saint-Pétersbourg demanda à Tauteur une série d'articles sur les écrivains français contemporains. Dans ces études de critique littéraire, il malmena fort tous les romanciers conventionnels, analysés un à un. Il montra la pauvreté de leurs imaginations, la médiocrité de leurs sentiments, l'indigence de leur style; il railla dédaigneusement, avec un altier mépris d'artiste, leurs préoccupations mercantiles, leur servilité honteuse aux goûts vulgaires, et'il termina par une évocation des grands naturalistes russes, de Tolstoï, Dostoiewsky, de Gogol et de Tourgueneff. La Chronique eut, peu de temps après, la malice de reproduire les fragments les. plus mordants de ces
pages; en même temps, d'Alvimar, dont le crîliqué avait ironiquement mentionne en passant c( deux lugubres et piètres imbroglios », d'Alvimar publiait une chronique fantaisiste intitulée : Le Cosaque^ où Paul Jourdan était accusé d'intelligences avec rétranger,. de traîtrise envers ses concitoyens, de plates adulations aux mougiks. A là fin de Tarticle, \\ était montré apprenti cosaque, escortant l'armée des romanciers russes qui envahissaient la France. Ily avait bien de la puérilité dans cet outrage : néanmoins, Paul Jourdan appela le chroniqueur sur le terrain. D'Alvimar fut assez grièvement atteint d'une balle à la cuisse et, sournoisement vindicatif, resta Fennemi de son adversaire.
Peu de temps après, se fondait la Revue d'Art nouveau^ destinée à affirmer et à défendre le naturalisme en littérature et au théâtre, les doctrines wagnéristes en musique, et Timpressionnisme en peinture. La Revue paraissait deux fois par mois, et Jourdan se trouva tout naturellement désigné à y exercer la critique littéraire et dramatique. Tout plein de combativité, de conviction, d'enthousiasme artistique, il affirma son tempérament dans ses articles, tantôt véhément et passionné contre des écrivains renommés, en possession de là faveur du public, tantôt hautain et dédaigneux à l'endroit de moindres plumitifs. De l'étude d'un ouvrage, il prétendait induire le caractère de l'auteur et prenait à partie les personnes dans une forme acerbe et
agressive. Ces écrits ne lui conquirent point la notoriété dans la foule, mais ameutèrent les rancunes invétérées et les haines violentes de nombre de gens de lettres. Il y aputa encore par son maintien froid et réservé, par l'âpreté de sa parole, par rironie blessante de certains mots dans les relations de la vie littéraire. Aussi il n'arrivait pas qu'on parlât de lui ^ans ce complément : il est si méchant, et Ton ne consentait à reconnaître son talent que pour maudire sa. méchanceté. La vérité, c'est que Jourdan n'était point, capable d'une action mauvaise ; sa fougue d'écrivain partait d'une nature droite, loyale et sincère ; elle était chauffée par le respect du beau, le culte de la vérité, par une haute passion artistique ; sa véhémence de critique tenait à la haine du succès immérité, au mépris du plat et du banal. Sous son apparence hostile, une imagination remplie de rêves, une âme ardente et tendre, prête au dévouement et à l'enthousiasme. Par-dessus tout, un besoin de lutte incessant : n'avait-il pas, pour joindre l'exemple à la théorie, achevé une grande comédie : Vieillir, qu'il avait lue récemment à la Comédie-Française. Le comité, stupéfait de l'audace des situations, de la simplicité du sujet et d^ la raideur des mots, avait naturellement repoussé l'ouvrage, et l'administrateur ajouta, en notifiant la décision des comédiens :
— C'est plein de talent, mais ça n'est pas du théâtre.
Un mois après le souper de centième, comme les représentations de la Petite Duchesse avaient pris fin, Paul Jourdan et Lucy Rocher se retrouvèrent à dîner chez Clara Savin. En dehors du théâtre, la belle fille avait divisé sa vie en deux parties : Tune était réservée aux galanteries lucratives ; elle donnait l'autre aux caprices de son cœur. Ce mélange de fantaisie et de raison était le fond même de sa nature. Son éclatante beauté, sa volonté de bien faire lui avaient assuré au théâtre une place très en vue, mais elle n'avait aucun des vices du commun des comédiennes, ni mensonge, ni envie. Après le premier dépit du succès inattendu de Lucy, Clara revint vite à ses sentiments d'amitié pour sa camarade. £n ce moment, lassée des exigences de Lewin, férue de Philippe Bonnier, peintre impressionniste très connu, elle l'aimait de toute l'ardeur qu'elle mettait dans ses toquades. Philippe étant Tami intime de Jourdan, n'avait-elle pas conçu le dessein d'unir l'écrivain à la comédienne et de donner ainsi un pendant à sa liaison avec Philippe.
Donc, elle convia à dîner, en son hôtel de la rue Jouffroy, ses deux fiancés d'imagination et une dizaine d'autres personnes, parmi lesquelles Suzanne Dequercy, Éva Tilloy, Grandel, Philippe et Granmijoul, le sociétaire de la Comédie. Mais Lucy et Jourdan, qui ne s'attendaient sans doute pas à la rencontre, n'en parurent point du tout
satisfaits et échangèrent un froid salut. — (( Qu'est-ce qu'il y a donc eu entre toi et Jourdan? demanda Clara à son amie; je vous croyais au mieux depuis la présentation.
— C'est un maladroit et un impertinent; tout le monde le dit méchant comme la peste.
— Tu te trompes, je te l'ai déjà dit, c'est le meilleur et le plus délicat des hommes, proclament ses amis; il y a un malentendu entre vous, qui se dissipera en causant. Je vais vous mettre à côté Tun de l'autre à table .
— Je te supplie de n'en rien faire si tu veux m'être agréable.
Clara n^insista pas, mais l'écrivain s'étant approché, elle se mit à causer avec lui et l'amena à parler de M"® Rocher.
— Elle, a du montant et de la gentillesse au théâtre, mais je la crois un peu dinde, dit-il.
Elle, de défendre son amie; il reprit plus âprement :
— Non seulement elle est niaise, mais tout en elle est faux et apprêté. Sourcil trop noir, lèvre trop rouge, peau trop blanche.
— Mais je vous jure qu'elle est très jolie.
— Oh ! si vous l'aviez vue, ainsi que moi, l'autre matin, démaquillée, verdie, aux révélations du jour levant. Remarquez sa voix : elle parle comme en scène, elle rit à la cantonade, elle joue toujours la comédie; je suis sûre qu'elle doit réciter des fragments de tirade aux moments inlé-
Fessants et murmurer : je t'aime! comme à la grande scène du quatre. Faites donc une vraie femme avec ça.
— Quel fiel, mon cher. II fait bon d'être votre amie. Vous déchirez cette pauvre Lucy et vous ne la connaissez' point. Mais n'êtes- vous pas un peu' méchant?
— C'est ce qu'elle vous a dit tout à l'heure : avec elle, ni méchant, ni bon, j*ai été stupide; et je lui en veux comme je m'en vejix à moimôme.
— « Bon ! pensa Clara, voilà deux camarades qui neïeront pas des petits ensemble. »
A table, Jourdan fut placé entre la maîtresse de la maison et Suzanne Dequercy ; en face Lucy Rocher, Granmijoul, Éva Tilloy et Grandel. Le dîner fut excellent, car Clara Sa vin répétait volontiers qu'une femme d'esprit se révèle dans la cuisine de l'amour comme dans Tamour de la cuisine, et elle avait la prétention de n'être pas une bête.
Après quelques minutes de conversation, Jourdan, frappé de l'intelligence de sa voisine, la regarda plus attentivement. Grande, bien faite, d'une beauté sculpturale, les traits d une régularité sévère, Suzanne Dequercy animait le dialogue par le jeu d'un visage passionné et énergique. Elle avait de la lecture, de la mémoire et du jugement ; son esprit était d'une portée supérieure à celui de la plupart des femmes. Elle avait lu le Théâtre et
la Vie, et en parla à son interlocuteur, secrètement flatté. Il s'attendait à quelque objection comme lui en avaient fait des femmes très intelligentes, lesquelles ne concevaient point l'art d'un spectacle cruel et répugnant, image de Tluimanité, mais sa parole fut pleine de modestie et de raison :
«... J'ai trop appris et joué de Tancien théâtre pour que mon esprit n'y soit pas plié; assurément, j'en sens bien les pauvretés, les côtés factices et conventionnels, mais peut-être le spectacle' de la réalité toute nue, peut-être la crudité du mot me répugneraient-ils. C'est une éducation à refaire. » • Cette réponse aimable et sensée le charma; mais soudain nerveux, la lèvre crispée, il se détourna de Suzanne : il connaissait son Paris et l'accointance de sa voisine avec Lewin lui était revenue à l'esprit. « Quoi, pensait-il, voilà une créature belle, intelligente, distinguée, physiquement et moralement supérieure à ' ses compagnes, et elle s'accouple à un bas ruffian, elle se domestique aux plus sales désirs par perversité instinctive, par stupide vanité, parce qu'il est le maître. Ainsi va le monde, et les Philistins trouvent qu'il va bien. » Cependant, la comédienne, stupéfaite à ce changement d'humeur, se disait : « Mon voisin est intéressant, mais il a des absences. Qu'est-ce qu'il lui prend : quel fantasque I »
Depuis quelques minutes, Granmijoul, qui se
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trouvait en face de Jourdan, l'observait et cherchait l'occasion de lier conversation avec lui. Le voyant silencieux, il se décida à lui adresser la parole.
— Quand nous ferez-vous le plaisir, monsieur, de nous apporter quelque chose au Théâtre- Français.
— Mais j'ai essayé une fois d'entrer et Ton m'a fermé la porte ; vous-même avez été un de ceux qui ont repoussé le battant.
— Mon cher maître, votre comédie était remarquablement écrite et très originale, mais sujet pénible, situations scabreuses, mots de violence dangereuse, certains termes d'une crudité qui n'est pas compatible avec la dignité du Théâtre- Français. Donnez -nous un autre ouvrage d'une moralité plus douce, d'une tenue plus conforme à ce que le public a accoutumé d'aimer, d'applaudir, et nous serons heureux de combattre pour vous, de mettre nos faibles talents à votre service.
— Je vous remercie, mon cher Granmijoul, mais je n'userai pas de vos excellentes dispositions. Vos critiques me ravissent comme vos éloges et me prouvent que j'ai atteint mon but. Je n'ai point fait, je ne veux faire aucune concession à vos formules, à votre mécanique théâtrales. Jamais je ne m'asservirai aux goûts équivoques, aux médiocres visées de la foule. . Ce que j'ai essayé de rendre artistiquement dans la
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fomie du théâtre, c'est une situation d'ordre naturel, un état de vérité humaine : peu m^importe le sort de ma comédie, qu'elle demeure toujours au rebut, je n'y changerai pas une syllabe.
— Mais, objecta Grandel, Toptique du théâtre, les nécessités du métier, le choix d'un sujet possible, les conditions de facture, d'intérêt, de développement, de dénouement qui peuvent retenir une foule assemblée?...
— Et Molière, continua Paul Jourdan, est-ce qu'il se souciait des moyens matériels et de Tagrément du sujet ; il choisissait un caractère, Tétudiait sous toutes ses faces et le jetait sur la scène, 'se souciant peu qu'il fût plaisant, tragique, ridicule ou lamentable. Vous l'admirez religieusement, ce fondateur de votre maison, mais vous jouez plus souvent Scribe, et en vous-même vous pensez que celui-ci sait bien mieux son théâtre que l'autre.
Malgré lui il pérorait : sa voix était devenue sèche et ironique, sa bouche avait pris un sourire mauvais ; il ne savait point rester calme quand il touchait à certaines questions. Mais il songea soudain qu'il vaticinait ses théories d'art nouveau devant des acteurs, des comédiennes, des vaudevillistes, — et il se sentit ridicule. Alors il termina par une faible plaisanterie : (l II entendait par naturalisme le théâtre de la nature, et il y invitait Éva Tilloy à lui donner la réplique dans une pantomime de son choix. »
Lucy ne Tavait pas quitté des yeux durant le dîner. Quoiqu'elle en eût dit, il l'intéressait : il avait éveillé sa curiosité, Elle s'ingéniait à suivre sur le visage, dans Texpression mobile du regard, dans le plissement de la bouche, les mouvements de l'esprit de Jourdan. £n s'échauffant, il avait rhabitude de mordre sa lèvre comme s'il déchiquetait un adversaire, et ce tic Tamusa. Pendant qu'il causait avec Suzanne Dequercy, elle eut du dépit qu'il prêtât attention à cette comédienne et qu'il parût sfe complaire à sa conversation. Un moment plus loin, lors de la dispute littéraire : « Il parle très bien, pensa-t-elle, .la voix est timbrée et vibrante, » et elle eut cette* intuition vague qu'il parlait « à la cantonade », qu'il se mettait surtout pour elle en frais d'éloquence.
Dans la soirée, elle en usa de telle sorte qu'il fût obligé de lui adresser la parole. Sur un ton de gentillesse et de coquetterie, elle lui reprocha doucement la mauvaise tournure de leurs relations naissantes. Pourquoi avait-il été tout à coup si peu aimable et si brusque? N'était-ce point une offense , cette supposition qu'elle se jetterait à la tête, à première vue, au bout de deux heures.
« Mais nous n'étions pas des étrangers l'un pour l'autre, reprit-il : je vous connaissais, puisque je vous avais applaudie, et vous saviez qui j'étais. Notre monde d'artistes a ceci de bon que les coré-
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monies et les vaines grimaces y sont abolies. »
— Pourtant vous n'admettrez pas qu'on doive se rencontrer, se convenir, se lier, se plaire, se fiancer, se demander en mariage, s'unir dans une mônie soirée.
— Écoutez-moi, ma chère amie, votre liberté d'existence, à vous autres comédiennes, vous per^ met de supprimer les hypocrisies et les délais des mondaines. Si un homme ne vous déplaît point, vous pouvez le lui témoigner sur l'heure ; or, vous cherchez des atermoiements par respect humain, par pose devant vous-même, craignant de prêtera un jnauvais jugement, par la rapidité de votre consentement.
^- Et quand cela serait vrai... l'homme qui éprouve un sentiment plus no.ble qu'un désir passager concédera à l'amonr-propre, à la pudeur d'uije femme quelques jours de répit : c'est une preuve de délicatesse et d'affection. Mais non ! vous êtes tous les mêmes, sitôt que vous nous estimez de votre goût et que- vous nous sentez émues, vite, en maîtres impérieux, vous exigez d'entrer sur-le-champ dans le lit de l'esclave, sans réfléchir si elle n'appartient pas à un autre, s'il ne lui est pas impossible de disposer de sa personne à l'heure de votre caprice. 11 faut savoir attendre, 6 mon doux ami.
Elle dit ces mots de la Petite Duchesse de sa voix un peu grasse, dans un doux regard de son œil mi-clos, la bouche souriante, la joue rosée, et elle
était adorable ainsi , et de nouveau il se sentait gagné par ce charme.
— Attendre est bien; mais ai-je le droit d'espérer?
Dans une interrogation ardente, les yeux dans ses yeux, il lui avait pris la main ; cette main voluptueusement serra la sienne et cette pression réveilla la sensation intense du premier soir.
A minuit, dans la voiture qui les ramenait chez elle, il restait froid et silencieux. Ce fut elle qui se rapprocha, inclinant la tète sur Tépaule de son compagnon. Alors, comme les lèvres de Paul cherchaient ses lèvres, elle ne les refusa point.
Jourdan, assis dans un fauteuil, s'habillait lentement d'un geste plein de la nonchalance du demi-réveil. Ses yeux, effarés aux rayons d'un soleil matinal débordant d'un coin de rideau, erraient sur les meubles, les tentures de la chambre à coucher et s'arrêtaient sur le lit où sommeillait sa maltresse, le visage presque enfoui sous l'oreiller. Dans l'assoupissement de sa pensée, il prenait plaisir à cette revue des objets extérieurs, et machinalement admirait l'armoire à glace, à deux corps, en noyer blanc à filet d'or, les sièges couverts de vêtements, de robes, de jupons jetés pêle-mêle, et, sous le haut dais plissé, le lit large et bas ou son empreinte restait creusée. Mais la tenture de petite soie blanche à fleurs d*une teinte charmante, régnant jusque dans le cabinet de toilette en désordre, éveilla son esprit, et mentalement il revécut toutes les sensations de
la nuit précédente. A une heure du matin, devant Ja maison il prenait congé d'elle, le cœur gros de regrets cette fois ; il attendait que la porte fût ouverte, puis, par rentrebàillure du battant, elle lui tendait la main et l'attirait dans te vestibule, délicieusement surpris ; qu'elle était douce cet(e montée de l'escalier, la main dans la main, avec l'adorable inquiétude de la possession prochaine, jouissance cérébrale inelTable. Au troisième palier, elle l'introduisait dans l'appartement et, sur la porte refermée, poussait un gros verrou intérieur; le méchant démon qui était en lui se démenait sur cette précaution : pourquoi tire-t-elle ce verrou? Est-ce peur des voleurs, peur vaine ; est-ce crainte d'une visite imprévue de l'amant ; est-ce pour me faire croire à un seigneur imaginaire ? Et spontanément elle donnait l'explication : « Mon vieil ami a la clef, mais il ne vient jamais la nuit, je verrouille par habitude. »
Dans la chambre à coucher, une période de silence et de gêne. Pendant qu'il ôtait son vêtement, elle demeurait assise, un peu oppressée, le regardant. Brusquement elle se levait, elle l'entourait de ses bras, se pendait à son cou et lui murmurait à l'oreille : « Je vous aime bien ; à votre première pression de main je vous ai voulu et je vous attends depuis un mois, mais ne devenez pas amoureux, de moi : nuit sans lendemain, n'est-ce pas? » Il s'agenouillait devant elle dans un grand élan de tendresse, traversant ces robes
de baisers qui allaient jusqu'à la chair, transporté au-dessus du désir, vers cet idéal féminin qu'un mot de femme communique au cœur des iraaginatifs.
Dans l'attirance de ses caresses et de ses baisers, dans le contact de sa peau satinée, une douceur enivrante s'insinuait en lui; et tout son être en subissait une impression ineffaçable, conquis par une volupté savante et chaste, par une féminité affinée, ragoût de soumission, de faiblesse, d'enfantines gentillesses et câlineries, d'ardente perversité. L'observateur qui ne désarmait jamais ne trouvait à reprendre aucune de ces paroles malencontreuses tombant en douches glacées sur le désir, dissonances troublant la symphoniB de la passion : il était vaincu et charmé, l'observateur I
Maintenant, le cerveau chauffé par cette griserie de chair, il ressentait contre sa peau le baiser de ce corps de femme, et il savourait longuement cette impression, comme im gourmet garde au palais le bouquet d'un vin parfumé. Il avait la plénitude de sensations, la mollesse lasse, épanouie de l'homme heureux. Comme ils llii furent pénibles les onze coups de la pendule, signifiant Tordre de partir. Alors il se pencha sur Lucy, et, doucement, posa au-dessous de l'oreille, à la naissance du cou, ses lèvres reconnaissantes. Elle, ensommeillée, souleva à demi les paupières, et d'une voix dolente : « Comment ! déjà habillé, tu t'en vas donc, mon mimi ?» Il y avait dans le der-
nier mot une caresse mourante de la voix qui le fit frissonner. Elle se pendit à lui pour qu'il l'aidât à se relever, et, chemin faisant, elle reprit lesr lèvres de son amant : « Tu reviendras aprèsdemain, n'est-ce pas, dis?
— Oui, mon cher amour.
Dehors, il respira avec plaisir Tair vif d'une belle matinée de novembre et rentra à petits pas rue Brémontier, dans le petit hôtel qu'il habitait en commun avec Philippe Bonnier et dont il occupait le premier étage. Cette après-midi-là, il essaya en vain d'achever un article commencé depuis huit jours. Il ne lui vint pas une idée en tête et il jeta la plume. Il prit un tome des Mémoires de Cazaiiova ; d'ordinaire, cette lecture l'amusait infmiment ; cette fois, il lui parut que le chevalier de Seingalt était un farceur bavard et hâbleur. Il se mita fumer, se promenant dans le cabinet de travail et le souvenir de Lucy s'empara de sa pensée. Il songea qu'il ne la reverrait point avant le surlendemain et tout de suite l'attente lui fut longue. Cependant il tâchait de se convaincre de la banalité de l'aventure, tellement il se défiait des rêves de son imagination. Combien de fois, lui, le chercheur d'âpre réalité, n'avait-il pas paré de couleurs romanesques les plus plates histoires de iilles ? Jouet de ses illusions, il lui arriva souveint d'être dupe; il crut l'être toujours. Quand vint le soir, il éprouva le besoin de se distraire de ses réflexions et prit le parti d'aller dîner
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dans un restaurant des boulevards. Sur la place de rOpéra. une devanture de joaillier violemment éclairée raccrochait les passants. Il s'y arrêta et, mû par une pensée soudaine, entra dans la boutique. Il choisit un bracelet d'une quinzaine de louis, donna l'adresse de Lucy Rocher et pria qu'on envoyât tout de suite le bijou. De cette manière, il estimait se conduire en galant homme ; car, pour sa bourse, trois cenls francs étaient dépense appréciable; en même temps, il affirmait devant soi-même le peu de conséquence qu'il ajoutait à cette heureuse nuit. Après le dîner, il rejoignit son ami Philippe, qui passait la soirée au Vaudeville* avec Clara Savin. Adroitement, rhomnae de lettres interrogea cette aimable fille sur le compte de sa camarade. Clara soupçonnait les motifs du curieux ; mais elle ne se défendit point de dire la vérité, parce que la vérité était toute favorable à son amie. — « Lucy est, depuis le Conservatoire, avec un vieillard qui n'est plus pour elle qu'un ami sûr et dévoué, le père Lepic, mon oncle, comme elle l'appelle. »
— Un oncle d'Amérique, fit Bonnier.
— J'te crois ; c'est le vieux Lepic, du Comptoir industriel. Crésus ancien maçon.
« Eh quoi! il venait de traiter en basse prostituée cette charmante fille qui, liée à un homme dix fois millionnaire, s'était oflerte noblement, simplement. » Telle fut la pensée qui l'obséda toute la nuit et le tint éveillé. Alors, par une de
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ces réactions habituelles à son tempérament nerveux, il exalta Lucy et la f>ara de tous les dons destinés pour lui à la femme idéale : beauté, intelligence, désintéressement, bonté, dévouemeut. Vingt fois il se répéta qu'il était un malotru, un imbécile qui souhaitait sans cesse Tamour et en était indigne, ll^e jurait de se jeter aux. genoux de son amie outragée et de lui demander pardon, les larmes aux .yeux. Et il pleurait d'avance en s'agitant dans son lit. Un moment plus loin, redevenu calme, H avait honte de sou exaltation, de ses inconséquences de grand enfant de quarante ans.
Sitôt le jour, il s'habillait, courait place de rOpéra et arrivait devant la boutique du bijoutier encore close. Durant uner demi-heure, il se promenait sur le boulevard désert, dans la poussière des balayeurs. Il se persuadait par toute sorte de bonnes raisons que le marchand aurait remis la course au lendemain et qu'ainsi il pourrait arrêter^ ce malencontreux envoi. Mais quand il pénétra dans la boutique, le., commis, occupé à ranger rétalage, lui répondit : « Mais, monsieur, ce bracelet, sur voire ordre, je l'ai porté moi-même, hier au soir, à la personne. »
Désolé, il s'assit à la table d'un café et, sur l'affreux papier du buvard commun, il lui écrivit une 'lettre d'une chaleur émue, la suppliant de considérer son envoi de la veille non point en un présent banal, mais comme un témoignage d^une pen-
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sée toujx)urs présente, puis il attendit anxieusement le lendemain et Theure de la revoir.
Lucy raccueillit avec tendresse et le remercia gentiment d'avoir pensé à elle. Ni cette subtilité de sentiments, ni la susceptibilité délicate qu'il supposait ne l'avaient tourmentée. Ce cadeau d'un bibelot lui avait paru naturel : tous ses amants n'en avaient-ils pas usé de môme en semblable circonstance? Ainsi le sens de la lettre lui échappa^ elle n'en saisit que le ton d'ardente affection et en fut plus touchée que du présent même, car, bien que vénale, elle n'était point intéressée.
Il l'avait priée de venir dîner avec lui; elle avait achevé de s'habiller, quand elle voulut mettre ce bracelet. Elle ouvrit le tiroir d'un petit meuble en bois de rose et le chercha au milieu d'une vingtaine d'autres écrins. Paul l'avait suivie des yeux : • à la vue de ces petites boites, il eut cette impression que toutes avaient été données à la jeune femme au lendemain d'une nuit comme la sienne; son cœur se serra d'angoisse, de répulsion, son visage souriant changea d'expression, l'œil devint dur, la bouche contractée : « Qu'est-ce que tu as, mon mimi ?... Oh! le vilain jaloux... Ces saletéslà viennent de mon oncle... Allons vite, risette et embrasse-moi. » Et, câfinement, elle mit sa joue sur les lèvres de Paul.
Ils furent très heureux six mois, durant lesquels aucun souci ne troubla leur bonheur. Pour la première fois, Lucy était attachée par un lien charnel; elle sentait aussi dans son amant une nature supérieure à la sienne, une force intellectuelle dont elle subissait l'ascendant ; elle s'amusait du caractère impétueux, des boutades, des mots à l'emporte-pièce de Jourdan ; elle savait le calmer d'une douce parole quand il se montrait nerveux, enfin elle l'aimait de tout l'amour dont elle était capable. Tout de suite, elle avait cessé ses visites chez la Materne, et, pour qu'il n'en prît pas d'ombrage, elle lui avait exposé l'état de sa liaison avait Lepic.
Âimait-il sa maîtresse : Jourdan ne le savait point. Il ne pouvait se dissimuler qu'elle était d'intelligence médiocre, que ses sentiments factices étaient calqués sur ceux d'héroïnes redon-
dantes de comédie, que ses conversations étaient faites de bouts de rôles et de fragments de pièces dont sa mémoire était chargée. Mais ii finit par trouver une saveur bizarre dans cette exagération du geste, de la voix, du rire,- de Tétonneraent, des mines, de tous les mouvements de la physionomie, dans cet appareil théâtral qui lui était devenu' ordinaire j il s'intéressa à cette comédienne qui, pour ressaisir le naturel, était obligée de chasser sa seconde nature. N'était-il pas sûr de la sincérité, de la douceur des caresses de son amie ; n'était-il pas fouillé* jusqu'aux moelles par chacun de ses baisers? Parfois, agacé, ennuyé, il éprouvait du soulagement à la .quitter : vingt-quatre heures après, il souffrait de- sa privation et ne pouvait s'empêcher de courir bien vite chez Lucy.
Au bout de trois mois, il s'avisa d'être jaloux de Lepic et égoïstement il la pria de quitter le vieillard. Elle s'y refusa nettement, jugeant inutile de gâter son existence, celle de Jourdan, et ne voulant pas renoncer à la sécurité de la vie matérielle. D'abord froissé du refus, il sentit vite qu'elle avait raison.
Une attirance invincible les jetait sanstîesse aux bras l'un de l'autre. Le matin, il se détachait d'elle, ils se séparaient avec promesse de se retrouver le lendemain; le soir, c'était elle qui, à minuit, venait le surprendre à l'hôtel de la rue Brémontier. Il le connaissait, ce coup de sonnette nocturne qui le
UISE COMÉDIENNE. 205
secouait à sa table de travail et le précipitait d'un élan au rez-de-chaussée. La porte à peine ouverte, elle était dans ses bras, pelotonnée contre lui. Elle s'était couchée; mais, loin de lui, point de sommeil. Alors, en pantoufles, un manteau jeté sur son peignoir, elle sautait en voiture, accourait. — « Laisse-moi, murmurait-elle sous ses baisers ; je vais là tout près de toi te regarder travailler : je serai bien sage. » Vite, il la portait dans la chambre à coucher, la déshabillait, la mettait au lit «c la chère mignonne adorée :». Et à cet amour inépuisé, à cet épanouissement sexuel, tout ce qu'il y avait en lui d'amer et de violent se fondait en douceur, une nouvelle jeunesse bouillonnait dans ses veines de quadragénaire, dans sa chair saoulée de volupté, dans ses rêves
bercés d'idéal.
Tout à coup une ignoble tromperie bête, sans excuse, le frappait comme un brusque coup en plein visage*
C'était à la répétition générale, au théâtre du Châtelet, de la Reine Mab^ une pièce à spectacle, de Grandel et Croste, tenant de la féerie et de l'opérette. Une divette à la mode, Merry Colas, jouait le rôle de la reine ; celui du prince Mercure était tenu par Costerel. La vue du comique, au premier acte, causa à Luoy une impression singulière ; elle se rappela les dures étapes à travers la province, les représentations foraines en des théâtres extraordinaires, les chambres d'hôtel aux lits
étranges, la complaisance et Tamabilité de Tacteur.
— Fi! le vilain pitre, lui dit à ce moment Jourdan.
— Comme tu es méchant, Costerel est un bon camarade ; de plus, il a du talent, ce qui ne gâte rien.
— Du talent... enfin, nous ne donnons pas la même signification aux mêmes termes.
Elle se tut, mais à l'entr'acte elle dit à Paul qu'elle allait sur la scène. Or, Jourdan ne mettait jamais le pied dans les coulisses.
— N'oublie pas d'embrasser pour moi ton charmant camarade.
— Puisque tu me donnes la permission, je n'y manquerai pas.
Peu de monde dans la salle ; vides les trois premiers rangs de fauteuils; au quatrième, le directeur et les deux auteui*s; derrière eux, deux hommes côte à côte, causant amicalement, le comte Hartkoff et Dick de Labonnière, l'entreteneur et l'amant de cœur de Merry Colas; sur le môme rang, au milieu, les censeurs; derrière eux, un dessinateur, une demi-douzaine de journalistes ; un peu partout, des fournisseurs, des parents d'artistes. A demi éclairée, la salle gardait cet aspect morne et malpropre des théâtres vides ; Paul sentit du malaise et de l'ennui. Mais avant le commencement de l'acte, une cinquantaine d'hommes aux paletots crasseux.
aux pantalons effrangés, aux chapeaux bossues, s'assirent dans les derniers rangs du fauteuil, autour de Técrivain. « Qu'est-ce que ces gens-là, pensa-t-il, leur mine ne dit rien qui vaille, je n'aimerais pas à me trouver en semblable compagnie sur la grande route. Les trois coups étaient frappés, quand Breton, le directeur, se tournant, vers le fond de la sailCj cria :
— Qui donc a laissé entrer la figuration?
— Les seigneurs ne sont pas de cet acte, répondit une voix dans le couloir.
— Hé là-bas ! reprit Breton, les seigneurs, vous faut-il des petits bancs ? Voulez-vous me faire le plaisir d'évacuer l'orchestre et de monter aux deuxièmes galeries. Allons, presto, subito...
Les figurants déguerpirent.
— Vous, vous là-bas, hurla Breton, vous n'entendez pas ? fichez le camp.
Paul regarda autour de lui, ne voyant personne et ne sachant pas à qui s'adressait cette nouvelle interpellation.
" — Faites donc attention, Breton, vous gaffez, c'est Jourdan , murmura Grande!.
— Qui ça, Jourdan, connais pas.
— Un littérateur, parbleu, je vais le chercher. Bon gré, mal gré, il le ramena au premier
rang, à côté d'eux.
Le rideau était levé et Lucy n'était pas revenue..
— Reverrons-nous bientôt Costerel, demanda Jourdan à l'auteur.
208 UiNE COMÉDIENNE.
— Au troisième acte : il n'est pas de celui-ci. Vous le connaissez ?
— Non, il m'intéresse.
— Un excellent grime, n'est-ce pas, une blague, un entrain à tout casser? vous Tentendrez dans les couplets :
Je reste coi (bis) N'en voulant rien laisser paraître.
Voilà pourquoi (bis) J'avalai mon grand thermomètre.
Cependant l'orchestre avait déjà joué deux fois le morceau d'entrée et la scène restait déserte devant un décor pastoral.
— Eh bien, quoi, et le chœur ? interrogea très haut Breton.
— Monsieur, c'est que le costumier n'a pas encore rendu les culottes des bergers.
. — Us n'ont pas besoin, je pense, de culottes pour chanter.
— C'est qu'ils ont retiré les leurs dans la loge. Tout le monde éclata de rire, sauf Breton, qui
lança au régisseur un coup d'œil furieux.
— Mon petit, dit au directeur Croste, bonhomme vieillot et chauve, collaborateur de Grandet, mon petit, nous ne pourrons point passer demain, ça n'est pas prêt.
— Mais si, mais si, ça se tassera : nous ferons répeter le chœur des bergers à la fin du quatre.
Il cria au régisseur :
— Girard, priez donc M-^° Colas d'entrer en scène.
Impétueusement une boule de graisse dans un * remou de jupes roula jusqu'à la rampe, attaqua une pastorale au chant traînard et Jourdan eut le loisir d'examiner Merry Colas. De cette boulotte, jambes, ventre, taille, poitrine sur le même plan, étaient comme le socle d'une tête absolument délicieuse, une tète aux cheveux noirs de jais, coupés court, coulants, en frisons naturels, sur un large front bombé; sous les sourcils arqués d'admirables yeux d'un brun bleuâtre, tout pleins de feu, de hardiesse, d'éclats de rire, des yeux qu'on ne se rassasiait pas de voir luire, une bouche fendue aux lèvres rouges, entr'ouvertes sur deux rangées de dents un peu fortes, des dents de beau mâle solides dans leur pure blancheur. Le teint avait un éclat extraordinaire; la figure, d'une vivacité, d'une mobilité charmantes, se pliait. à l'expression du chant; la voix un peu courte de mezzo soprano était chaude et vibrante. D'abord lente comme ie motif de l'air, elle galopa, monta, descendit brillamment par les élans, les roulades, les rebondissements du refrain.
Les applaudissements furent unanimes : tous les assistants voulurent l'entendre encore.
— Et demain, mes amis? jeta-t-elle par-dessus la rampe.
— La charmante fille, dit Jourdan à demivoix.
— Mon cher, fit Grandel, c'est moi qui l'ai découverte, il y a sept ans, dans un café-concert de Toulon, un café à quête où j'étais entré par hasard, en attendant le train de Nice. Après chaque chanson, elle parcourait les tables tendant Tassietle aux gros sous des consommateurs. Quand elle passa devant moi, c'est Paris que je mis dans l'assiette tout simplement. Ah ! elle a quelque peu marché, depuis la guinguette à soldats d'Alger, où elle est éclose, jusqu'ici.
Et en traits rapides, l'auteur retraça les premiers succès de Merry aux Nouveautés, la crapule de ses aventures, de ses mœurs scandaleuses, son ivrognerie incorrigible, son mépris du public dès la cinquième représentation, ses escapades, ses fugues en compagnie de machinistes ou de figurantes, poussées à ce point qu'avec elle un directeur n'était jamais sûr du lendemain : « Un vrai voyou ; cent fois, elle est entrée en scène, titubante, commettant toute espèce d'incongruités; le public, qui l'adore^ n'y voyait que du feu et il applaudissait a sa voix enrouée et hoquetante. »
Depuis quelques minutes, Breton et Croste marmotaient des remarques entre leurs dents avec des gestes d'improbation.
— Ce costume de Colas, ce n'est pas ça du tout, dit Croste à l'oreille de Grandel. Quel contresens, pour représenter une fée déguisée en pastourelle, de s'affubler en bergère Wateau. Voyez I dans ce fourreau de satin, elle est engoncée, paralysée*
Jamais elle ne pourra chanter et danser la ronde paysanne. Dites-le-lui, Breton.
— Vous savez bien qu'elle n'écoute personne : je n'ai pas envie d'être injurié, laissé en plan à la veille de la première, comme elle a fait aux Bouffes.
Le directeur se tourna vers Hartkoff, jeune homme mince, souffreteux, imberbe, à la figure boutonneuse.
— Comte ! la robe de Merry n'est point du tout ce qui convient au rôle de la reine Mab ; nous craignons de la froisser; voudriez- vous...
— DoncDick! parlez à Merry d'un changement de costume. Elle vous écoutera. Moi, je ne veux pas de scène, dit d'un ton traînant le comte Hartkoff, en sa raideur figé, comme s'il eût craint déplisser son habit noir et d'effeuiller le gardénia de sa boutonnière.
Mais la divette, qui continuait son rôle, s'aperçut des chuchotements et soupçonna quelque critique. De Tavant-scène elle interrogea Grandel d'un mouvement de tête.
— Ce n'est rien, continue; nous te parlerons tout à l'heure.
A l'entr'acte, Breton, Grandel et Croste supplièrent Labonnière d'engager Merry à changer de robe.
— Attendez : . nous allons charger la mère Colas de cette fâcheuse commission.
Mais celle-ci, une petite femme, maigre, vir-
dée, ratatinée, au type mauresque, repoussa la corvée; elle s'était déjà; la veille, disputée avec sa fille, à propos de cette même robe et « n'avffit pas envié d'être encore attrapée ». Alors le directeur, les deux auteurs et Labonnière, peu rassurés, s'acheminèrent, vers les coulisses. Derrière le groupe marchait seul, raide, impassible, le comte HartkoiT, la tète fixe dans le carcan de son haut col, rhabit noir rigide, sans un pli, le gilet blanc à quatre boutons, comme collé à son buste malingre d'homme raté.
Agacé, inquiet de l'incompréhensible absence de sa maîtresse, Jourdan se dirigea à son tour vers les coulisses. Une porte était ouverte au couloir des loges d'artistes, et il s'en échappait une clameur stridente, ordurière :
— Sacré nom de Dieu ! vous m'emmerdez tous avec vos giries... Ma robe sort de chez Alfred... Elle me plaît... et je la garderai.
A demi vêtue d'un jupon de soie pourpre, (couvrant à peine les genoux, la gorge énorme, les seins débordant du corset, Merry Colas tournait le dos aux cinq hommes rangés en demi-cercle autour d'elle. Après cette apostrophe, elle vida d'un trait un grand verre de madère.
— Mais si tu ne nous crois pas, demande à monsieur, s'écria Grandel qui avait attiré Paul dans la loge.
A la vue d'un étranger, elle jeta une pèlerine sur ses épaules et, foncièrement cabotine, se mira
UxNE GOMEDIEiNNE. , , 213
dans la glace, affectant le plus gracieux sourire.
— La toilette est jolie et vous sied très bien ; mais peut-être manque-t-elle de simplicité paysanne.
— Je ne suis pas entêtée; je m'en rapporte à monsieur qui est homme de goût. Je changerai la robe, mais ne comptez pas que je mette un bonnet pour me défigurer. La tête est ce que j'ai de mieux : je veux jouer nu- tête.
Jourdan n'osa pas demander où était située la, loge de Gosterel. Retournant dans la salle, il chercha en vain Lucy et, las d'attendre, plein de dépit et de colère, il quitta la place. Il rentra chez lui à pied. La marche le calma. Certainement, pensa-t-il, en cheminant, il y a eu un malentendu entre nous. Elle est partie toute seule jet doit m'attendre au logis. Je Tai fâchée par mon méchant ton agressif; elle s'est vengée en me taquinant un peu : rien de plus juste. Impatient, il héla une voiture et pressa le cocher. Mais, arrivé rue Brémontier, point de lumière aux fenêtres de l'entresol : Lucy n'était donc pas revenue. Il se déshabilla, alluma une cigarette et se promena nerveusement dans sa chambre durant une demiheure ; tout à coup, il pâlit, il s'assit accablé sur une chaise : il pensait à cette séduction inavouée que les pitres et les grimes exercent sur nombre de femmes, sur presque toutes les comédiennes.
Lucy s'était enfermée dans la loge avec Costerel : voilà pourquoi elle n'était pas revenue ;. plus il
repoussait cette pensée humiliante, enrageante, plus elle s'emparait fixement de son esprit. Non, en cette loge, au théâtre, ce n'était pas possible; non^ elle était incapable d'une aussi sale tromperie. Mais les femmes ne sont-elles pas sujettes à tous les errements par bêtise, par vice instinctif. Peut-être même en ce moment où, torturé par le doute, une sueur glacée perlait de son front, sa maîtresse se pâmait de volupté au bras de ce pitre en l'appelant : « Mon mimi^ » comme elle faisait pour lui.
Une heure sonnait à sa pendule, il n'y put tenir et se rhabilla hâtivement. Dehors, pas une voiture, il courut durant la moitié du chemin ; il semblait qu'il n'arriverait jamais rue Laffitte.
Quand, à son coup de sonnette, la porte cechère s'ouvrit, son cœur battait la chamade si fort qu'il dut attendre un moment. 11 frappe au carreau du concierge.
— M"® Rocher est-elle rentrée?
— Mais oui, depuis trois heures.
Misérable imbécile, l'accuser, s'acharner à la salir ! et elle avait quitté le Ghâtelet une heure avant lui, ne l'ayant pas retrouvé à sa place ; elle l'attendait. II galopa les trois étages et tout de suite fut dans la chambre.
Lucy, couchée, endormie, se réveilla à ses pas :
— C'est toi ! mon mimi, je t'ai perdu, je suis
restée tout le temps dans la loge de Merry Colas. Âh ! je suis bien lasse !
II recula du lit, frappé par ce mensonge en plein cœur : « Dans la loge de Merry, elle n'y était point allée et elle mentait. Ainsi, c'était vrai... le Coslerel... »
Elle s'était rendormie, paisible dans un tendre appel à son amant. Lui demeurait tremblant, la tête vide, sans résolution, assommé, sur un fauteuil. La veilleuse, dans le globe de cristal attaché au plafond par une chaînette, répandait autour de la pièce ces troubles lueurs et profilait les robes, les jupons, jetés au hasard sur les sièges. Alors, en cette angoisse affreuse, il souhaita de toutes ses forces une preuve matérielle ; il lui vint cette idée honteuse d'interroger les vêtements, de fouiller le linge qui touchait au corps de l'infidèle. Là, sous les robes entassées, la chemise qu'elle avait mise la veille devant lui ; mais non ! elle n'y était plus. A pas étouffés, comme un voleur, il se glisse vers le cabinet de toilette ; au coin, il plonge une main frémissante dans le panier d'osier, en tire la chemise, et, étalant ce blanc linge outragé sous la flamme clignotante, il regarde longuement, il savoure son abject espionnage.
Il a rejeté l'ignominieux témoin et il se sent dégradé, avili, sali !... Dans cette inquisition affreuse a été violé tout le respect de la femme, a péri sa dignité virile 1 Finis l'amant et la maîtresse ; il ne
restera l'une devant Tautre que deux bêtes de rut, la bête à deux dos du langage populaire.
Indigne créature, est-ce qu'il ne va point surle-champ la châtier, la tirer hors des draps par les cheveux, lui cracher à la face cette ignominie. Les poings serrés, il s'approche du lit.
Elle dormait, un bras replié derrière la tête, l'autre enlaçant l'oreiller qui lui cachait un côté de la figure. Même au repos, la face calme gardait celte expression troublante de douceur et de câlinerie qui se dégageait de toute sa personne. Il la contempla sans trouver le courage de ce brusque réveil, et, à mesure qu'il la regardait, sa colère, son dégoût, cédaient aux regrets de la perdre à jamais. Une grande lâcheté physique amollissait tout son. être, un sang brûlant courait dans se5 veines, un désir fou s'emparait de lui. La voix intérieure lui criait sa misère, sa honte, sa méprisable faiblesse; il ne l'entendait plus et un mouvement de Lucy subitement réveillée, qui lui tendait les bras, achevait sa défaite. Une possession furieuse, hurlante, bestiale-, une rage à déchirer la chair pour en eflacer les baisers de l'autre, les laissaient tous deux assoupis, inertes jusqu'au matin.
Elle s'était déjà levée et s'habillait doucement devant l'armoire à glace> quand il se réveilla. Aussitôt le cauchemar de la soirée et de la nuit réapparaît dans son esprit : la fugue de Lucy au Chàtelet, le retour, son immonde espionnage de laquais vicieux, la lâcheté de ses sens, la honte de
cet accouplement, de cette nuit passée à côté d'elle. 11 sentit un profond dégoût de soi-même, un Tiaut-le-cœur du lit où il était couché ; il éprouva le besoin de fuir cette fille qui le dépravait et l'avilissait. II se vêtit à la hâte et fut bientôt prêt.
Elle vint à lui et miguardement :
« Comment, tu t'en vas sans rien dire, ^ans m 'embrasser. » '
Il la repoussa brutalement, pris d'une colère furieuse :
— Et Costerel... hier... Costerel? »
— Je te jure, mon mimi
— Menteuse. . . catin ! j'ai vu. . . Tiens ! coquine I » D'un coup, il la renversa et, farouche, leva le
pied sur la figure, comme pourTécraser.
— Oh! mon Paul, pas la figure, supplia -t-elle. Honteux de sa violence : « Pouah ! » fit-il d'une
lèvre chargée d'indicible mépris, et il gagna la porte.
Il se mit au travail avec ardeur et écrivit ses derniers chapitres de V Histoire de VAr^t réaliste. Jamais son esprit n'avait été plus libre ni sa pensée plus forte; jamais il ne s'était trouvé plus dispos^ plus propre à l'effort et au combat. Tous farceurs, les amants tragiques, soit niais ou détraqués : héros de romans, troubadours de romances ou candidats aux petites maisons. L'homme peut tout ce qu'il veut. L'amour n'est point un mal incurable. Ayez l'énergie de vouloir et vous êtes guéri.
Au bout de quinze jours, il contait à ses amis l'histoire de l'ignoble trahison de Lucy comme s'il eût parlé d'un accident indifférent survenu à un autre. Il riait, il faisait des mots sur sa déconvenue; naturellement, il omettait la dernière scène où il avait joué un personnage auquel il ne pouvait songer sans rougir. Clara Savin, devant qui
il affecta un soir ces sentimenls de mépris, prit très vivement la défense de Lucy.
— Vous avez tort d'accabler M'^® Rocher sous celte méchante histoire : ce n'est ni généreux, ni prudent; suivez donc mon exemple et celui de Philippe ; tout est fini depuis trois mois et nous sommes restés les meilleurs amis du monde.
— Je ne suppose pas que vous ayez invité Bonnieràune petite séance de Coslerel. Qu'elle m'eût Iroifnpé avec un passant, mon Dieu ! ce sont les inconvénients des liaisons avec certaines femmes, mais élire ce pitre d'une grotesque laideur, en ma présence aller se jeter à sa tête : la'scène est à mourir de rire — ou de' dégoût.
— Oui, le comique vous agace : vous eussiez préféré' un premier rôle de drame, pour dire un « cabot waii lieu d'un <<. pitre ». Je ne veux point excuser Lucy, mais, je vous en prie, réfléchissez un peu. L'autre était son ancien camarade et ce goût du comique, de l'excentrique, n'en étes-vous pas atteint vous-même. Ne vous est-il pas arrivé de désirer violemment une femme parce qu'elle vous avait fait rire. Croyez-moi, dérobez l'aventure et cessez d'amuser la galerie aux dépens de « la perfide » et aux vôtres.
Au fond; Clara n'était pas loin de trouver tout naturel « le caprice » de sa camarade. Jourdan le sentit et pourtant il ne lui en voulut paâ de son indulgence.
Peu de jours plus tard, il rencontra M"® Vari-
gny, de la Comédie-Parisienne, et il Tinvita à dîner. C'était une grande filje de vingt ans, blonde, mince, à la figure de poupée,. aux yeux de faïence, bien plus jolie que Lucy, remarquat-il. Pour toute défense elle n'eut que ces mots : (( Surtout ne le dites pas à Kranspaçh ! » Ensuite, s^estimant chez soi, elle parcourut les pièces de l'appartement, touchant à tous les bibelots, sautant sur les chaises comme une chèvre f elle dérangea vingt volumes de la bibliothèque, en ouvrit un et commença d'ânonner les phrases, pareille à urr bébé de l'écofe primaire.. Bientôt elle rejeta le livre, se mit au piano et tapa en dix accrocs la Marche indienne.
— Joue-moi la valse de Faust.
Il exauça son désir et dut recommencer le i&orceau.
— C'est très 'beau, cet air-là, ça me donne envie de tourner et de pleurera
Il l'assit sur ses genoux et la poussa à bavarder. Elle était d'une niaiserie délicieuse, d'une bêtise lénitive qui endormait une vilaine bête s'agitant en lui sans qu'il voulût en convenir. Ce fut Paul qui l'ennuya. Elle se leva d'un bond.
— Je voudrais bien nionter là-haut, à l'atelier.
— Impossible, petite, c'est chez, mon ami Bonnier.
— Hé béte I je le connais Philippe : j'y suis déjà venue au moins dix fois.
Il ne put s'empêcher de rire ; quelques minutes
plus loin, il congédia cette consolatrice des amants trompés et se remit au travail.
M"® Varigny revint; mais cette seconde visite ne fut point agréable à Jourdan. La bécasse Tagaça au possible. Il se sentit délivré quand elle partit, et, pour la première fois, il convint devant luimême qu'il regrettait Lucy. H compara la vilenie de la tromperie à sa brutalité de charretier, et fut bien près de se donner tort, d'excuser la faute de sa maîtresse, de condamner sa conduite finale. « Je ne suis pas un hôte agréable, pensait-il, avec mes quarante ans, mes cheveux gris, mon humeur morose, mon caractère changeant et taquin ; je Tai presque poussée à cette folie en Ten défiant. Évidemment, elle a les mœurs d'une fille, mais, telle qu'elle est, elle me rendait heureux. Sa présence me récréait, et certainement elle m'aimait un peu. Lui écrire, non, cette lâcheté me placerait irrémédiablement sous un joug méprisable. Si elle m'aime le moins du monde, elle tentera les premières démarches, et alors... alors je ne suis point sûr de ne pas la jeter dehors, la garce. »
Six semaines s'étaient écoulées depuis la rupture. Il rassembla tous les objets de toilette qu'elle avait laissés, et les fit déposer .chez le concierge de la rue Laffitte, sans même joindre une carte au paquet.
Lucy avait été profondément humiliée de cette aventure. Pourquoi avait-elle bêtement, salement cédé à Costerel : elle cherchait en vain à se Tex-
pliquer. Peut-être sentiment de défl, de bravade, réminiscence des fantaisies voyageuses d'autrefois, des possessions hâtives au petit bonheur d'une loge ou au hasard de chambres d'hôtel, peut-être regain de bohème, complaisance banale de chair envers un bouffon qui l'avait fait rire. En tous cas, ce Costerei était le destin malfaisant placé sur sa route : elle le haïssait maintenant. Une première fois, il manquait lui ôter Lepic, et voilà qu'il la séparait de Jourdan. Or, elle aimait Paul autant qu'elle était susceptible d'un sentiment sincère.
Par lui, sa vie avait un but, il en occupait les heures d'ennui, il était Tami, le conseil sur qui elle pouvait s'appuyer ; enfin, elle le désirait de toute sa chair qu'il avait éveillée au plaisir.
Bien qu'elle feignit le- ressentiment contre la scène violente qui avait terminé leurs relations, elle ne lui gardait point rancune de l'avoir battue. Elle avait même eu un secret plaisir à le mettre en cet état d'exaspération. N'était-ce pas une preuve de passion ardente. Il s'en fallait de peu que ces coups ne lui parussent doux comme des caresses.
Ce qu'elle ne pardonnait pas, c'était l'humiliation de la rupture. Un peu honteuse d'elle-même, plutôt que confesser sa traîtrise, elle se raccrochait au prétexte des voies de fait.
Chaque jour, comptant sur rattachement de Paul, elle attendait une lettre de lui pour courir
rue Brémontier. 'Après la première semaine, elle s'attrista, devint nerveuse avec des crises de larmes à tout moment. Elle avait besoin de parler de Tabsent et confia ses chagrins à son vieil ami, « mon oncle Lepic, » en lui cachant ses torts. Le vieillard s'affaissait sous le poids de Tàge. Il était devenu tendre, indulgent, prompt à l'émotion ; pourtant il lui restait un peu de sa raison rigoureuse. Il s'efforça de consoler Lucy et de la distraire.
— Quelle folie, lui disait-il, ma chère p'fetite fille, d'aimer un Homme de lettres : ces gens-là, on les lit quand ils sont intéressants, on les écoute quand ils sont amusants, mais on. ne croit pas à leurs farces.
Ce jour que Paul espérait^ où elle n'y put plus, tenir, arriva.
Ce renvoi des vêtements, sans une lettre, sans uiî mot, fut trop fort pour elle.
Le lendemain, à dix heures, Paul, à son bureau, eut un grand battement de cœur en voyant entrer la femme de chambre de Lucy.
— Madame voudrait parler à Monsieur; elle demande si elle peut venir?
La voix intérieure criait en Jourdan : « Sois ferme, renvoie-la et tu es affranchi. y> La bouche laissa tomber ces mots : « Dites de venir. »
Elle attendait en voiture, dans la rue,.. Une minute et elle fui entre ses bras, sanglotant : « Ah ! mon mimi : j'ai été bien méchante, pardon, par-
donne-moi; s'il y avait eu une femme ici, je m'écrasais la tête sur le pavé. »
 ce mot de grisette sentimentale, il sentit les larmes qui le gagnaient et, dans un long baiser, ils se reprirent.
L'hiver suivant, dès Touverture de la saison théâtrale, les journaux recommencèrent à parler de la décoration pour Lewin au mois de janvier suivant. D'Alvimar accueillit cette nouvelle dans la Chronique par un chaud compliment de bienvenue. L'aigrefin achevait sournoisement, en collaboration avec Eugène Isaac, trois actes destinés à la Comédie-Parisienne, et il comptait bien que le directeur n'oublierait pas ses articles au moment importun.
Lewin convoitait la croix d'un désir enragé.
C'était devenu une idée fixe qui le tourmentait sans cesse. Machinalement il touchait du doigt sa boutonnière comme pour y chercher le ruban rouge absent. Il en débattait la largeur et la longueur, au jour de la promotion. Lui, l'effronté imperturbable, il tremblait, il rougissait quand cette éventualité était discutée devant lui. Il
sentait que cette apparente marque d'honneur effacerait aux yeux de la foule toutes les tares -de sa vie et imposerait silence «aux gazetiers. D'autre part, il avait plus qu'aucun la vanité grossière des gens de sa sorte et de sa race.
— Ëh bien ! que dit-on de la nouvelle ? demanda-t-il à Kranspach.*
— On tit que ce pien, que dou es indellichent, hapile, heureusse, que dou as eu té souccèss cendenaires, mais que dou n'a pas de résons valaples pour être dégoré.
Oui, aucun titre, ^objection était sérieuse. Il ne suffisait pas évidemment d'avoir gagné beaucoup d'argent pour obtenir la croix. Toutes les pièces lucratives ne comptaient pas : parbleu, il essaierait d'une machine littéraire, il choisirait son auteur, pour que l'intention fût évidente, dans ce clan de littérateurs intransigeants qui mettent l'art au-dessus des concessions, des calculs intéressés. Ces pièces-là, ça ne fait pas un sou, la tentative n'en serait que plus honorable ; «'avait-il pas moyen de se payer de l'honneur?
— Rocher, dit-il quelques jours après, à la comédienne, viens tout à l'heure dans mon cabinet,
-j'ai à causer avec toi.
Elle fut surprise et un peu ennuyée de l'invitation : elle ne savait que trop où aboutissaient ces visites particulières. Mais l'entrevue avait un but tout différent.
— Il y a beaucoup de talent, m'assure-t-on, dans la machine de Jourdah ; tu sais bien» la pièce refusée air Théâlre*Français.
— Je ne l'ai pas lue, mais je l'ai entendu vanter par Granmijoul.
— Eh bien ! ma chère, prie-le de me l'apporter ; j'ai comme une idée que je la jouerai à la Comédie-Parisienne.
— Monsieur Lewin, si vous le voulez bien, je préfère que vous lui écriviez. Il est excessivement susceptible et défiant.
— Y a-t-il un rôle pour toi ?
-^' Maïs je vous assure que je ne Tai pas lue. Toutes les fois où nous parlons théâtre ensemble,, c'est une dispute.
: • — En voilà un drôle de type, qui a une maîtresse au théâtre, ne lui communique pas ses pièces et ne s'empresse pas de lui faire un rôle.
Lucy conta cette conversation à Jourdan. Le lendemain^ il reçut une lettre de Marcus et lui porta le manuscrit. Au retour il était tout joyeux, enfin il avait l'espoir de voir son œuvre sortir de la réserve et s'élancer à la bataille. Jamais Lucy ne l'avait trouvé aussi optimiste.
— Ce Lewin, je crois qu'on Ta noirci. C'est un homme aimable, intelligent, qui sait le respect dû à un homme de lettres. « Si je reçois votre comédie, m'a-t-il dit tout de suite, je la jouerai telle qu'elle a été écrite, sans vous demander d'en
changer une ligne ni un mot ». Voilà qui vaut mieux que ces vieilles badernes de la Comédie* Française.
— Il y a un rôle pour moi, n.'est-ce pas, Paul?
— Oui.
— Pourquoi ne me l'as-tu pas lu?
— Je croyais ma pièce enterrée à jamais dans mes cartons et ne voulais pas réveiller la morte avant le jugement dernier.
— Est-ce qu'il a plusieurs rôles de femme?
— Deux! Le tien, qui est un rôle déjeune fille, et celui de la mère, une femme de quarante ans.
— Lequel est le plus important?
— Ils sont importants tous deux, «îar ils expriment chacun un âge, ou plutôt une phase de la femme. Toutefois par la nature du sujet, le personnage de la femme de quarante ans est le plus développé.
— Tu allongeras un peu mon rôle, n'est-ce pas? mon mimi.
— Ma petite Lucy, je ne puis ni allonger ni couper le dialogue, sans sortir du naturel et de la vérité du personnage.
Elle fut maussade et irritée durant plusieurs jours. C'était bien la peine d'être l'amie d^un auteur, pour jouer une panne dans une pièce de lui. En vain essayait-il de lui expliquer que ce personnage de jeune fille avait besoin d'une interprète intelligente, adroite, et était au pre-
mier plan, elle s'entèUit, les larmes aux yeux.
— C'est tout de même triste, pour une chose de toi, qu'une autre ait tout le succès.
Lewin avait promis de donner sa réponse dans un délai de quatre jours. Il parcourut distraitement le manuscrit. Ce sujet, d'une simplicité audacieuse, en désaccord avec tout ce qu'il avait reçu jusque-là, l'ennuya et Toffusqua, les situations lui semblèrent inconvenantes, les mots trop cruels. « C'est de la littérature, pensa-t-il, mais ce n'est pas du théâtre. » Le soir même, il dit à Kranspach :
— J'ai besoin des lumières d'un esprit délicat et fin, de l'avis d'un connaisseur émérite; prends ce manuscrit, lis-le cette nuit et donne-moi ton opinion demain, à déjeuner. Sache^ pour ta gouverne, que j'ai reçu la pièce.
Le lendemain, l'ami des artistes, encore une fois mystifié, opina :
— Ponne gométie, tré ponne, ce raite, mais pien égrite et bansé.
— Ton jugement si ferme me décide ; en cas d'un four, tu paies la casse.
— Duchours, varceur !
Depuis, Kranspach se vanta en tous lieux d'avoir découvert Paul Jourdan et d'avoir déterminé Marcùs Lewin à recevoir Vieillir.
Le directeur de la Comédie-Parisienne notifia par lettre à l'auteur la réception de la comédie ayant pour titre : Vieillir, fixa à un mois la date
de la lecture et l'engagea à venir conférer avec lui sur le choix de ses interprètes. Quand Paul eut la certitude d'être joué, une défiance, une inquiétude passagères Tassaillirent. Il se confia à Lucy : ,
- — Ton Marcus Lewin n'est-il pas capable de me réserver quelques traits de sa façon? Je ne comprends rien à ce zèle subit pour la littérature, cet homme-là ne doit pas aimer ma pièce.
— Mon pauvre Paul, te voilà encore harcelé par tes papillons noirs; il y a huit jours, tu le proclamais aimable, intelligent et calomnié.
— Tous mes amis affirment que c'est une fripouille. '
— Que t'importe ! Il a reçu ta pièce ; il la montera convenablement; tes intérêts sont devenus les siens. , .
L'auteur destinait le principal personnage de Vieillir à Suzanne Dequercy, qui lui semblait en remplir les conditions physiques. L'intelligence et lé talent de la comédienne étaient garants d'une bonne interprétation. Par politesse, il se présenta chez elle afin de lui offrir le rôle. Il fut surpris de son accueil hautain. Elle réclama la communication du manuscrit et déclara « ne vouloir attacher son nom qu'à des œuvres respectables et durables ».
— Comme toutes vos créations à la Comédie- Parisienne, n'est-ce pas? fit Paul sur un ton manifeste de persiflage.
Et il s'en alla. « Je commence bien, pensa-t-iF, je me brouille net avec mon grand premier rôle. Mais, vraiment, celle-là, que je supposais intelligente, est encore plus bête et prétentieuse que les autres. » Alors, il s'en fut conter sa mésaventure à Lewin. Celui-ci en rit de bon cœur.
— Mon cher, les manières et la courtoisie ne sont pas du tout de mise avec ce moï\de-là.* a Oignez vilain, il vous poindra; poignez vilain^ il vous oindra, » le dicton s'applique efficacement à nos artistes. Suzanne vous est indispensable, elle jouera le rôle, je vous en réponds, elle Taccep tera sans phrase.
Lel^lenderaain, Jourdan se croisa avec M"® Dequercy qui sortait du cabinet directorial. La comédienne avait les yeux rouges, la mine déconfite d'un chien battu. Elle s'approcha de Jourdan et s'excusa de ses exigences, se mettant à sa disposition.
— Je vous remercie de m'épargner la censure préventive.
Son amour-propre blessé le rendait cruel. Il« avait tu cet incident à Lucy, qui Tapprit au théâtre et en éprouva un secret plaisir.
La lecture de Vieillir fut faite par l'auteur au foyerdes artistes, devant Mardis Lewin, Kranspach, M"'" Suzanne Dequercy, Lucy Rocher, Clara Savin, Jeanne Durel, Varigny, Charlette et Vibrac, MM. Lebreton, Raillard, Chatelard et David, spécialement engagés pour la pièce. Paul Jourdan avait
la voix timbrée et vibrante, il mettait dans son débit chaleur, couleur et variété. Aussi, les artistes, plus prompts qu'aucuns à se laisser prendre aux mirages de la récitation, 6rent-ils grand succès à la comédie et au lecteur. Lewin, lui-même, s'échauffa sincèrement malgré son impression première, et déclara qu'il était fier et honoré de monter ce bel ouvrage en son théâtre. Kranspach courait de l'un à l'autre, se rengorgeant avec un ton d'importance:
— Che l'afais pien tit, che l'afais pien tit.
Paul, touché de reconnaissance, lui serra affectueusement la main. Lucy, enthousiasmée, sauta au cou de son amant et l'embrassa devant tout le monde. Jamais il ne lui avait plu comme à ce moment-là.
Séance tenante, les rôles furent distribués:
Suzanne Dequercy, M"® Bourliane; Lucy Rocher, Éva Bourliane; Clara Savin, M^'V de Champy; Jeanne Durel, Élise de Champy; Lebreton, l'abbé Drapel; David, Jacques de Lignol; Raillard, Boitel; Chatelard, Bourliane.
Auteur et directeur, Kranspach, puis Lucy partis, les artistes restés au foyer parlèrent de la pièce, c'est-à-dire de leur emploi et presque tous en furent satisfaits. Suzanne Dequercy convint qu'elle n'avait point eu un aussi beau rôle dans toute sa carrière. « Parbleu! il tient la rampe durant les trois actes, » murmura Raillard. David témoigna son contentement du sien
qui était le plus scabreux de la comédie. Clara Savin était si heureuse, rexcellente fille, du succès de Jourdan, qu'elle consentait à jouer une sorte d'utilité. Seul Chatelard ne se laissait pas gagner à Tenthousiasme général.
Le vieil acteur s'autorisait de son expérience pour protester contre Tabsence, dans Vieillir, de personnages sympathiques. « Or, à qui voulezvous que le public s'intéresse, sinon aux personnages sympathiques? x> Ainsi il exhalait sa mauvaise humeur d'un rôle secondaire qu'iljugeait indigne de son talent. A une autre place, il eût été d'un avis différent sur le mérite de l'ouvrage.
Le sujet de Vieillir se déroulait en pleine humanité. Les sentiments des personnages étaient naturels; les situations, de celles qui se rencontrent chaque jour et sans, cesse se répètent, se renouvellent. Dans M"'® Bourliane, Tauteur avait peint la femme de quarante an^ qui ne veut pas, qui ne sait pas vieillir. Durant les belles années, toujours elle a été adulée, complimentée, elle a entendu, ravie, le murmure flatteur soulevé sous ses pas, elle savoura l'admiration, Phommage des hommes et, ce qui n'est pas moins délicieux, l'envie et la jalousie des femmes. Mais le temps a suivi son cours ; en dépit des artifices de la toilette et du costume, sa beauté a perdu l'éclat et la fraîcheur; sur le visage savamment apprêté, les rides se sont accusées. Au glas de la quaran-
taine, le cortège de cavaliers servants, qui partout la- suivait^ s'est dispersé ou arrêté autour de rivales moins mûres. Et elle ne peut se résoudre à vieillir, à accepter les conséquences de son âge. Galante et surtout coquette aux beaux jours, ayant eu nombre d'amants, sans jamais aimer autre personne qu'elle-même, voici que la passion sur le tard est entrée dans son cœur. Jacques de Ugnol isera son dernier amant et son premier amour. Passionnément, désespérément, elle se cramponne à cette liaison avec un jeune homme de vingt-huit ans. Patiemment, elle souffrira de lui rebuffades, accès d'humeur, caprice qu'elle infligea jadis à ses fidèles. Est-il las de cette vieille maîtresse énamourée? veut-il trancher un lien fastidieux? elle se traîne à genoux, elle pleure,, elle le supplie de rester, elle est prête à tout ^ lui sacrifier^ famille, enfant, fortune.
Cette crise a tué la mère. Naguère, elle eut de la tendresse maternelle pour la petite Éva ; mais la fillette a grandi; c'est maintenant une jeune fille, belle comme M"^° Bourliane à vingt ans.
A. mesure qu'Eva Bourliane croisss^it en beauté,, que de l'enveloppe de l'enfant sortait la femme, les sentiments de la mère se modifiaient, se glaçaient. M""^ Bourjiane plaçait sa fille dans un pensionnat et l'y laissait jusqu'à dix-huit ans. A ce moment Éva, rentrée au logis, devenait pour elle presque un objet d'aversion, un témoin incommode, hostile, qui évoquait continuellement
les quarante ans de M™'' Bourliane. Celle-ci se réservait les toilettes du bon faiseur, les étoffes claires, les modes excentriques, tandis qu'elle condamnait sa fille à Tuniforme du pensionnat ou aux robes du magasin de confections. L'accoutrement risible de la quadragénaire, le ridicule des toilettes juvéniles chez cette afiblée de passion marquaient, selon l'auteur, en ce personnage, le mélange de comique et de dramatique inhérent à la vie. Éva, attristée de l'antipathie de sa mère, blessée dans sa coquetterie, pouvait à peine compter sur l'aiïection de M. Bourliane, toujours tremblant devant sa femme. Aussi la jeune fille, désapprenant la douceur et la tendresse féminines, se formait à l'égoïsme, au calcul, à la dureté. .
Les quatre caractères de M°*' Bouliane, d'Éva, de Jacques de Lignol, de M. Bourliane» étaient développés en trois actes et le sujet pouvait se ramener à quatre situations principales : M"® Bourliane, pour garder auprès d'elle son amant, se proposait de lui donner pour femme, Éva, richement dotée par le testament d'un oncle; la jeune fille se refusait d'épouser l'amant de sa mère, et lui résistait ouvertement. M. Bourliane, repris d'une énergie tardive, quittait, avec Éva, le domicile conjugal ; M"^® Bourliane, abandonnée par sa fille, son mari et son amant, < se jetait dans les bras de Dieu. » Elle confessait au père Drapel ses fautes, sa misère et sa détresse. Celui-
ci engageait la pécheresse à la mortification et à la pénitence. Mais lorsqu'aprës une longue prière, se relevant; elle ne se sentait pas calmée, Dieu ne me suffit pas, s'écriait-elle.
Les répétitions de Vieillir commencèrent. Durant les dix premiers jours, comédiennes et acteurs, n'étant point sûrs de leur mémoire, lisaient sur le manuscrit et prenaient les répliques au souffleur. Jourdan était assommé de les entendre ânonner ou déformer sa prose. Voulait-il rappeler au texte ou donner une indication, aussitôt chacun de répondre :
— Attendez que nous soyons sûrs de la mémoire.
Entre ces tâtonnements, ces hésitations, ces erreurs, il se persuada que la pièce ne serait jamais sue. Aussi quel étonnement quand, au lendemain d'une des pires répétitions, il entendit réciter tous les rôles presque imperturbablement.
Alors le travail de mise en scène devint pour quelques jours la préoccupation principale. Tout de suite un désaccord complet se manifesta à propos des passades, des assis et levés entre Fauteur et le régisseur. Ghatelard prétendait régler tous les mouvements et les jeux de scène à la commodité des acteurs, au seul point de vue de l'effet, sans aucun souci du texte. Par contre, Jourdan subordonnait toute la pantomime au mouvement du dialogue.
— « Si ma pièce a un mérite^ c'est sa réalité ; je veux donc une mise en scène conforme à la vérité. »
— « Mais les plus célèbres auteurs s'en sont rapportés à moi, répondait le vieil entêté; vous ne m'apprendrez pas mon métier. »
— « Je ne vous apprendrai même pas la politesse, il est trop tard. Mais tenez-vous-en à mes indications. »
— (c Bien, bien, monsieur, ne vous fâchez pas. Il en sera ce que vous voudrez ; moi, je m'en lave les mains. »
Avec les artistes, c'étaient difficultés d'autre sorte. Il fut stupéfait du manque d'intelligence de la plupart de ces comédiens. Ainsi Lebreton donnait de la voix, une belle voix musicale sur ses tirades, mais il ne comprenait pas un traître mot du texte. En vain Paul essaya de lui expliquer le caractère du personnage, le sens des paroles. Il dut s'apercevoir que ce fort premier rôle était d'une irrémédiable stupidité.
— Laissez-le braire, fit Lewin ; s'il comprenait, il perdrait tout son talent.
Quant à David, toujours joli et satisfait de sa bonne mine, il parut démesurément étonné quand l'auteur le pria d'écouter avec attention, à deux répétitions consécutives, les scènes dont il n'était pas , afin de bien pénétrer le caractère de M"*® Bourliane. « Que m'importent, pensa-t-il, les répliques de Suzanne Dequercy. C'est mon rôle
qu!il m'est nécessaire de bien posséder ; celui des autres ne m'intéresse pas. »
Mais éclatait la violence de Jourdan dans un incident provoqué par la bêtise et l'outrecuidance de Raillard.. Le cabotin jouait le rôle de Boitel, un vieux beau, galantin millionnaire, qui, lui non plus, n'avait pas su vieillir. Aussi poussait-il à l'extrême les travers, les faiblesses de M™® Bourlianè. Une scène le mettait en présence de la quadragénaire. Ils échangeaient doléances, confidences et regrets^ chacun se moquant à part soi des ridicules de son interlocuteur. Maintes fois, Raillard s'était plaint du peu d'étendue de cette partie « un effet certain », maintes fois il avait demandé à l'auteur de la développer. Quelle ne fut pas un jour la stupeur de Jourdan, lorsqu'il entendit Raillard-Boitel débiter une version d'un tiers plus longue que l'original, surchargée de coq-à- Pâne et de grossières plaisanteries.
— Qu'est-ce que c'est que ça, cria-t-il, blême de colère, qui a fait cela, qui a osé?...
— Monsieur, c'est moi... j'avais pensé... je croyais ne pas mal faire.
— Comment! malheureux, vous vous imaginez qu'un homme de lettres, respectueux de sa forme, s'impose trois ans de réflexion et d^efïorts dans l'achèvement d'un ouvrage, pour qu'un pitre vienne y déposer les excréments de sa farce ?
A cette sortie furibonde, le pauvre acteur de-
meura confusr, balbutiant et , tremblant. Le\yin, à Tavant-scène, riait à se tordre. La fureur de Tauteur était si comique que les autres interprètes ne se sentaient pas d'humeur à plaindre leur camarade. Au bout de quelques minutes, Jourdan s'égaya lui-niôme de son emportement; il en demanda pardon à Rfwllard, mais le cabotin vexé lui tourna le dos et ne manqua pas de répéter à tous les échos du théâtre :
— Il ne me pardonne pas, cet auteur raté, d'avoir été le premier à caresser sa maîtresse.
Avec Suzanne Dequercy, débats courtois tournant parfois un peu à Taigfeur. La coméd^nne ne pouvait digérer le double aspect du rôle de M""® Bourliane, à la fois dramatique et comique. . >.
— Jamais, mon cher Jourdan, on n'a vu un personnage qui émeuve à la première scène et fasse rire à la quatrième. Ridicule au premier acte dans mes toilettes et mes prétentions, je ne puis être intéressante et dramatique au second.
— Mais je vous répète, belle Suzanne, que cette duplicité se rencontre à chaque pas dans la vie. Ne vous est-il pas arrivé de rire de certaines figures grotesques pleurant derrière un corbillard : ces pleureurs unissaient le dramatique et le comîquer *"
— Cette complication n'a pas encore été vue au théâtre, toujours séparé en pièces gaies ou dramatiques.
— C'est parce que le modèle est d'ordre réel et qu'il n'a point été mis encore sur la scène que je prétends Ty essayer.
— Mais jamais le public, mon cher, n'acceptera ni même ne comprendra ce personnage.
— L'ambiguïté ou la clarté du type, c'est affaire à la sincérité» à la conviction de votre talent.
Pendant cette période, Lucy ne se montrait ni aimable ni accommodante. Les répétitions la fatiguaient ; elles coïncidèrent avec une reprise de la Petite DuchessSy de telle sorte qu'elle passait huit heures debout, huit heures à peine coupées, entre l'après-midi et lasoirée, par un dîner hâtif et sans appétit. Ses maux de ventre étaient revenus; une pesanteur écrasant l'aine à laquelle succédaient des crispations lancinantes. Ces douleurs la jetaient dans une tristesse noire, et à minuit, après la représentation, elle se mettait au lit, exténuée, silencieuse, tournant le dos à son aman t. Plusieurs fois mèine surgirent des querelles à propos de l'interprétation d'Éva Bourliane. Paul lui reprochait d'atténuer l'âpre té du personnage et d'y ajouter une coquetterie et une fantaisie hors du caractère.
— Éva, c'est la jeune fille au cœur desséché par le manque d'affection et de tendresse; elle est devenue dure, égoïste, d'une raison pratique, terrible. C'est la conséquence logique de Tégoïsme maternel : M""® Bourdiane a armé contre elle sa propre fille.
— Mais mon ami, le type est antipathique, c'est dans ton intérêt même que j'essaie... de l'adoucir par un tantinet de fantaisie.
— Point de fantaisie, je te prie, mais de la vérité. Garde tes gentillesses pour la Petite Duchesse.
— Sans compter que voilà un rôle. Dans Vieillir ^ je n'ai que deux scènes et il n'y a rien à en tirer pour moi.
— Cette comparaison avec le vaudevilliste Grandel me flatte infiniment; elle atteste ton goût et ton intelligence artistiques.
— Comme tu es méchant.
Par ces mots se terminaient toutes leurs conversations. M"® Rocher n'hésitait jamais, en causant avec Paul, de relever les défauts et les maladresses, dans le jeu d'une camarade. Lui, quand il estimait ces critiques justes, les résumait d'un mot tranchant, selon la forme de son esprit.
Alors elle le taxait d'exagération ou de méchanceté.
Lorsque les tfois actes furent sus et réglés, Marcus Lewin s'effraya de la violence des situations et de la crudité des mots. Il demanda donc quelques changements et certaines coupures ; mais Jourdan fut intraitable :
— Vous vous êtes engagé à jouer ma comédie sans me demander d'en changer ni un mol ni une ligne : ce sont vos propres paroles, nous n'avons qu'à nous y conformer.
— Mais c'est fol entèteinent : je vous signale des endroits périlleux et vous vous y obstinez.
— Je sais ce que j'ai fait, où je vais; peu m'importe révénementi si ma pensée demeure ^«n* tiëre.
*- Mais vous ne supposez pas que je coure à la tempête et déclasse mon théâtre pour satisfaire vos manies.
Le lendemain, le directeur revint à la charge et essaya de l'intimidation et de Tinsolence. Jourdan pâlit et, le regardant fixement dans les yeux :
— Gardez ce ton-là pour Kranspach. Vous êtes de ceux avec qui on ne se commet pàs^ monsieur LewinI aussi bien ai-je eu tort de venir ici, je m'en vais^ je reprends ma comédie, retournez à vos vaudevilles. '
Et il quitta la répétition. Le lendemain, Marcus lui députa Kranspach^ qui ne fut pas reçu. Il fallut mettre en œuvre toute l'influence de Luçy pour faire revenir l'auteur sur sa résolution. Marcus ne lui garda pas rancune et redevint poli et déférent.
— Ce diable d'homme m'amuse et m'intéresse; c'est un caractère bien original, répétait-il volontiers.
Il était sincère dans ce propos : Paul lui imposait. ...
Celui-ci^ aux approches de la première, fut agité par une nervosité, une irritabilité excessives. Ces explications, ces luttes quotidiennes,
avaient fini par le lasser. Sa nature combative, très énergique au jour de bataille, n'avait point un fonds de patience pour résister aux continuelles escarmouches et taquineries. A Tissue d'une des dernières répétitions, ne proposa-t-il point à Lucy de laisser en plan comédie, théâtre, directeur, et de partir tous deux pour Nice. Elle le regarda avec inquiétude, croyant qu'il était frappé de démence subite. La vérité, c'est qu'il était découragé et avait perdu toute confiance dans son œuvre. La répétition, durant quarante jours, des mêmes scènes, des mêmes mots, des mêmes phrases, avait fait la nuit dans son esprit. Le sens et la portée du dialogue et dés situations s'étaient abolis en lui. Quand, assis sur la scène, il écoulait les répliques, lettres mortes, s'engouffrer dans le trou noir et béant de la salle, il se sentait envahi par un profond découragement : « Est-ce que j'ai vraiment raison, pensait-il, toutes les pièces que je connais me paraissent plus intéressantes que la mienne. Est-ce que Vieillir ne vaut pas le diable ; suis-je un crétin et vais-je prêter à la risée universelle? Mais non, ma comédie a du moins le mérite du style, voilà qui ne saurait me tromper. Le sujet court le monde; les caractères, je les ai observés sur nature. Ils sont vus et Vécus; mais ai -je été capable d'exprimer ma vision; suis-je un artiste ? That is the question.
Enfin vint le jour de la répétition générale, à laquelle assistèreiît une centaine de personnes,
couturières, parents d'artistes, journalistes amis de la maison. Jourdan avait recouvré sa lucidité, sa raison, à la veille de la bataille. Il eut conscience que son œuvre était hardie, forte, neuve, et qu'en toute occurrence elle ne périrait pas sans gloire. I^es auditeurs de cette séance préliminaire demeurèrent comme stupides du ton et de la nature de cette comédie. Forcés aux applaudissements sous Toeil de Lewin, ils firent fête aux interprètes : Suzanne Dequercy eut un très vif succès personnel. Au contraire, Lucy Rocher subit le contre-coup de l'impression du rôle d'Éva Bourliane, qu'elle joua du reste sans conviction et sans autorité.
A rissue de la comédie, quelques journalistes se groupèrent autour du directeur.
— Eh bien ! qu'en pensez-vous ? demanda-t-il à d'Alvimar.
— Hum ! pièce bien écrite, audacieuse, pas amusante ni morale, par exemple. Il y a de quoi étonner et peut-être effaroucher votre public.
Eugène Isaac manifesta son indignation et ses répugnances.
— Vous voulez mon opinion, mon cher, murmura-t-il à Toreille de Lewin, ça ne finira pas; on dirait que Jourdan a pris à tâche de défier le spectateur. II y a des suppressions qui s'imposent.
— Pourquoi n'allez- vous pas les lui proposer? fit Lewin avec un mauvais rire.
Gonflé d'importanèe, se haussant sur ses petites guibolles^ le tambour-major des poux s'approcha de l'auteur et, d'un ton important, lui indiqua les changements nécessaires au deux et au trois. Paul récouta un moment, Tœil dur, mordillant sa lèvre plissée, puis :
— Mon petit, chantez-moi doïic les Moineaux.
Ce soir, à la Comédie-Parisienne, première" représentation de Vieillir ^ comédie en trois actes, de M. Paul Jourdan, dont voici la distribution :
L'abbé Drapel, MM. Lebreton.
Bourliane, Ghatelard.
Boitel, Raillard.
De Lignol, David.
M°^« Bourliane, M™®' Suzanne Dequercy.
Éva, Lucy Rocher.
De Champy, Clara Savin.
Élise, Jeanne Durel.
Les autres rôles, M^^®^ Varigny, Charlelte et Vibrac.
Lever du rideau à huit heures et demie.
Le spectacle était annoncé pour la demie, mais à huit heures trois quarts seulement les spectateurs commencèrent à arriver en suite ininterrompue. Devant le théâtre, au bord de
250 UNE GOMEDÏKNNE.
la chaussée, c'était une longue file de fiacres et d'équipages d'où émergeaient les couples ; les homineSy en bottines vernies, la cravate blanche pointant au collet du pardessus, sautaient lestement; les femmes, empêtrées dans le frou-frou d'une grande toilette, jaillissant du manteau. Sur le trottoir les badauds faisaient la haie au passage des arrivants; de petites bourgeoises, des ouvrières qui, la dure veille de labeur finie, s'en allaient vers les faubourgs, s'arrêtaient pour examiner d'une curiosité malveillante les grandes élégantes tardigrades au plaisir. Les marchands de billets, au feutre rouge, au long paletot déformé, guettaient la descente de voiture du client solitaire et, mystérieusement, tout bas, d'une voix fêlée, offraient « un bon fauteuil dans les premiers rangs », comme un jeu de cartes transparentes. Agacés, brutaux dans la répétition du même ordre, deux gardiens de la paix s'évertuaient à admonester les cochers et à disperser les curieux. Debout sous le péristyle, les premiers arrivés, la cigarette, le bout de cigare aux lèvres, dévisageaient les nouveaux venus, les femmes surtout, d'un regard attentif. A chaque figure de connaissance, coupsde chapeau, poignées de mains rapides, parfois de courtes stations en salutations, compliments, barrant un moment l'entrée, en dépit d'observations discrètes des contrôleurs; puis, par les portes battantes, s'engouffraient tous les groupes. Un peu plus loin, ayant déposé pardes-
SUS et reconnu la place, des habits noirs revenaient occuper l'entrée et les causeries brèves :
— Il n'y a encore personne.
— On dit que c'est raide.
— Croyez-vous qu'il y ait du bruit ?
— Pour sûr : ce sera empoigné !
— Ce Jourdan, qui est-ce?
Dans la salle à demi éclairée, les deux dernières galeries étaient déjà bondées ; les fauteuils de rez-de-chaussée, les balcons et les loges s'emplirent peu à peu. A l'orchestre, la jeunesse et la vieillesse dorée des clubs; le comte HartkofT, raide en sa tenue impeccable, la boutonnière fleurie ; à ses côtés, Dick de Labonnière, la moustache frisée, l'air heureux et satisfait, tous deux très fiers, les inséparables, de ce qu'un journal eût annoncé, l'avant-veille, la grossesse de Merry Colas; à côté d'eux, de Vergin, Duménil, la fine fleur des Colifichets. Çà et là des critiques, des journalistes renfrognés en un air morne de tâcherons destinés à une corvée pénible.
Le bruit des audaces de la comédie de Jourdan avait été répandu dans Paris, et au public ordinaire des premières se joignirent les ennemis de l'auteur. La bande était au complet des amateurs mondains, des snobs du parisianisme, des petits jeunes gens alléchés par la perspective d'un chahut, des actrices sans emploi, des cocottes en disponibilité. Ce fonds se renforça, ce soir-là^ d'un contingent de ratés, cardeurs du vaudeville,
tailleurs de pièces sur mesure, puis les gàte-sauce de cuisines inavouables, les commensaux des directions louches, les compaings des marchands de billets, coalition d'infiniment nuls qui, en pareille occurrence, s'érigent grands juges de la littérature. A leur haine stupide de tout ouvrage original, à leur jalousie envenimée d'un bel effort intellectuel, s'ajoutait une rancune farouche, longtemps cachée contre Tauteur de Vieillir. Nombre d'entre eux n'avaient point été épargnés par la critique de Jourdan et ils en gardaient un cuisant souvenir. Tous avaient pris position, s'apprêtant aux grognements sournois, aux protestations, aux murmures, aux huées, aux sifflets. A peine assis, ils se chuchotaient à Foreillè les uns des autres, avec une feinte indignation :
— Mes amis, nous allons en entendre de raîdes, n'oublions pas que nous sommes d'honnêtes gens.
Arrivé Tuq des premiers, d'Alvimar, calme et souriant, passait la main dans sa barbe teinte d'un mouvement félin : tel le tigre se léchant les babines avant de dépecer sa proie. Au contraire, blême, les lèvres pincées, la mine hargneuse, Eugène Isaac attendait. L'homuncule bouillait de se venger sans péril de Tironie de Paul.
La veille, après la répétition générale, Jourdan et Lucy s'en étaient allés ensemble, marchant l'un à côté de l'autre, sans desserrer lès dents. Tout à l'heure il l'avait jugée dépourvue d'énergie,
de confiance et do talent pour le rôle d'Éva : elle l'avait trahi en glissant sur les hardiesses dans un débit précipité, et il se repentait d'avoir commis à cette comédienne incertaine un tel emploi, peut-être la destinée de sa pièce. Les réflexions de M^^® Rocher couraient sur ce même sujet; elle s'était sentie gênée, hésitante, aux passages essentiels et regrettait d'avoir accepté « cette panne » où elle pouvait compromettre sa réputation d'artiste.
Il était irrité de n'être pas compris ; elle avait peur du péril imminent et ne croyait plus au succès de la pièce. En ce moment, elle le haïssait et lui lançait-à la dérobée des regards furieux. Tous deux se taisaient, sentant que le moindre mot provoquerait une violente querelle, des récriminations honteuses à la veille de la première. Arrivé rue Laffitte, il la quitta.
. — Je m'en vais coucher chez moi, nous avons l'un et l'autre besoin de calme, de repos.
Et il s'en alla, méditant sur la lâcheté des femmes en général et sur Tégoïsme de sa maîtresse dans le cas présent.
Le lendemain, redevenu calme, maître de luimême, rempli de sang-froid et d'énergie pour la bataille^ il vint chez Lucy dans l'après-midi et la cajola, la réconforta. Le soir, vers huit heures, à la Comédie-Parisienne, il visita ses interprètes dans leur loge. Plusieurs de ceux-ci furent mécontents qu'au lieu d'endosser l'habit noir, en
cette circonstance solennelle, Jourdan eût gardé le veston de jour; il n'y avait pas pris garde. Sa bonne humeur, sa liberté d'esprit, qui contrastaient avec sa nervosité antérieure, étonnèrent. Le diable d'homme, devant tout ce monde nerveux, il était calme. Descendu des loges sur la scène, il entendit Chatelard dire . à Lewin :
— Ce sera chaud !
Le directeur, au trou du rideau, examinait la salle. A l'approche de Jourdan, il se retourna et lui serra la main.
— Je passe la revue. 11 paraît que vous avez dans les rangs un joli paquet d'ennemis.
— Je m'en flatte.
— Eh bien! nous allons pouvoir les compter, reprit philosophiquement Lewin.
Et il se remit en observation, nommant machinalement les personnes connues qui entraient dans la salle ; puis :
— Vous n'êtes pas bien avec d'Alvimar, n'estce pas?
— Mieux vaut ôtre son ennemi que son ami, c'est plus sûr.
— Je vous cède le voyeur; à tout à l'heure !
A son tour, Jourdan regarda curieusement dans la salle.
Dans l'orchestre, presque rempli, les hommes debout, tournant le dos à la scène, le chapeau sur la tète, les jumelles aux yeux, parcouraient
UNE GOMÉDIKNNE. 25o
le balcon et les loges. Son regard suivit le mouvement de ces regards, s'arrêtant. sur les visages connus, interrogateur des impressions préventives.
Insensiblement, dans cette inspection, il oubliait son attente, s'amusait à noter les mutations dans les couples, les liaisons nouvellement' déclarées, les ruptures, — à repasser, derrière l'apparence correcte, tous les sales dessous dont la médisance publique avait depuis longtemps dressé Tinven* taire. « Et Ton trouve ma pièce inconvenante^ pensait-il, quand elle n'approche pas du plus innocent épisode de la vie de ces gens-là. » Mais s'offrirent à lui, comme points de repère agréables, des figures amies : Philippe Bonnier, spucieux et agité, au premier rang du balcon; plus loin, de place en place, une demi-douzaine de romanciers, des* alliés sûrs. Son œil chercha quelques habitués des premières, débineurs féroces, baromètres toujours à la tempête et, au cinquième rang des fauteuils, fouilla la face mauvaise, jaunie, rongée de vice et de venin, la face de Pauline Gramonique. La vieille actrice embrassait dans sa haine sanglante toute l'assistance : les artistes, parmi lesquels elle n'avait pu conqliérir une place, les gens du monde qui avaient tenii les portes des salons fermées devant elle, les hommes de lettres qui la dédaignaient et lui volaient sa gloire. Elle suintait des perles de fiel sous forme de petites chroniques de théâtre dans la Vogue parisienne et s'acharnait à la tra-
Quclion des romans anglais et à la confeclion de livres moraux. Jadis mordue au vif par un article de Jourdan sur les bas-bleus, elle n'avait point pardonné, et, ce soir-là, sa joue livide d'ascète se plissait en frémissements nerveux. « La vipère a envie de siffler, » se dit-il.
De Tavant-scène de droite émergea une tète charmante d'androgyne dans une couronne de cheveux frisés en longue boucles, une tète brune sans chapeau ni fleurs, coiffée comme un homme, et il reconnut Merry Colas, auprès de laquelle avait pris place une fille à la tignasse jaune, hideuse, maquillée, marcheuse deTEden, sa favorite momentanée. Aussitôt toutes les lorgnettes de Torchestre furent braquées sur ce couple. D'un mouvement de Tindex, sans nulle gêne, Merry appela auprès d'elle ses deux amis accotés dans l'orchestre. Alors Hartkoff :
— Donc, allez la retrouver Dick ; elle ne veut plus rester seule avec Tata; moi, je n'aime pas ce dérangement.
Comme Labonnière traversait le couloir, la sonnerie électrique retentit longuement et tous les retardataires se hâtèrent vers leurs places.
En même temps, les avant-scènes se garnirent. A gauche parut la vieille Jenny Gàtebourse, la toison passée au rouge sous un chapeau tapageur, la figure soufflée de cette graisse luisante à laquelle les médecins spécialistes assignent une cause certaine, l'œil faux et perfide, étoile de ces lueurs
d'acier que le temps met dans le regard des antiques drôlesses : elle quêta quelques politesses dans la salle et d'AIvimar, puis Tsaac, saluèrent le pécule, l'hôtel et l'équipage de la coquine dorée. DansTavant-scène, à côté d'elle, un marchand de diamants d'Israël et sa nichée, la femme, les deux demoiselles au nez crochu, assidues des premières, en toilettes aux tons criards.
c< Place au théâtre ! » cria sur la scène le second régisseur, et, avant de quitter son observatoire, Jourdan jeta un dernier regard sur l'orchestre ; il fut heureux d'apercevoir encore un ami : attachée au corps d'athlète par un cou de taureau, une tête énorme embroussaillée de cheveux gris crépus, au front haut, aux gros yeux bleus, d'expression indécise, un peu louches, aux joues fortes en couleurs de poupard, aux lèvres rouges, épaisses sous la barbe fine d'un blond clair. C'était Fomberteau, le critique du Réveil des lettres, polémiste batailleur, très ardent dans ses haines et dans ses affections, un des écrivains les plus passionnés pour l'avènement de l'art réaliste.
Mais les trois coups venaient d'être frappés, le rideau se levait lentement, les conversations, les murmures^ s'éteignaient dans la salle, comme un bruit de mer qui s'éloigne.
Au fond de la scène il rencontrait Lucy tout habillée, prête pour son entrée et, pris d'émotion, de ce besoin d'expansion, d'abandon, poignant
2o8 UNE COMÉDIENNE.
les plus lirayes au iriouienl de l'attaque, il l'enlaçait brusquement :
— Fais donc attention, tu vas me démaquiller.
Rien, pas un mot du cœur répondant à son élan de tendresse; ellene trouvait rîenà dire; elle n'était plusàson amant; elle songeait à TefFet desatoilette, aux chances d'applaudissements. Elle appartenait au public et redoutait son maître; au souvenir de certains endroits de son rôle, elte sentait le trac la gagner : le trac, peur angoissante qui broie la poitrine, dessèche la langue et étrangle la voix dans la gorge.
Jpurdah était monté, au premier étage des coulisses, s'asseoir dans la loge de Lucy. Par la porte ouverte, il tendait l'oreille, cherchant à deviner le sens de chaque rumeur : était-ce protestation, rire ou approbation. Au bout de dix minutes, attiré vers la scène, il se leva pour y descendre; mais sur le seuil, par une de ces contradictions ordinaires de sa nature, il ferma la porte et se rassit : « Que ferais-je en bas : cet acte-ci doit aller tout seul. Ridicule situation de guetter les manifestations d'un millier de gens, lesquels n'ont aucune raison de m'êrtre agréables. »
Par un effort de volonté, il se désintéressa de la scène et porta son attention dans la loge. Sur le miir, tendu de papier à grosses fleurs, une armoire oiitr'ouverte d'où jaillit un fouillis de robes, trois chaises en paille de couleur sur l'un des côtés ; au fond, entre deux becs de gaz, une tablette
recouver4;e d'étoffe le long de laquelle règne une haute glace. Dans un coin, la corbeille de lilas blancs qu'il lui^a envoyée, et ces fleurs solitaires ont un aspect pauvre et désolé.
Mais les ustensiles de toilette à manche d'ivoire, les pots de maquillage, le blanc, le noir, le rouge, dans la flamme crue' du gaz, le désordre, la malpropreté de toute cette cuisine de la figure théâtrale, réfléchie parla glace, lui causent une impression de tristesse et de dégoût. « Quelle idée saugrenue, à lui, le chercheur de vérités, de réalité, quelle tentative inconsidérée d'imposer son art dans un milieu où tout est faux^ sophistiqué, truqué, factice, depuis les dessous jusqu'aux cintres, depuis là toile des décors jusqu'au masque des interprètes; quel gageure de prétendre à l'art vrai par l'artifice, le mensonge systématique des moyens. »
Mais soudain des clameurs et des applaudissements retentissent jusque dans laloge/et, vaincu, entraîné, il se hâte vers la scène.
Au lieu de l'exposition banale du sujet par les valets ou les personnages épisodiques, Vieillir débutait en plein cœur d'action, la scène de rupture entre M""® Bourliane et Jacques de LignoL L'originalité de ce dialogue rapide et violent consistait au renversement de la situation ordinaire, où l'amant implore, où la maîtresse se montre cruelle. Là, au contraire, la femme apparaissait humble, suppliante, amoureuse; le jeune homme, froid et sec.
Elle le conjurait presque à genoux, au nom d'une passion ardente et dévouée, de ne pas la quitter sans motif, de dénoncer au moins une bonne raison, et e cruel, de lui répondre que cette liaison le compromettait devant ses amis, prêtait aux suppositions blessantes, aux railleries. La veille même, d'Albéric lui avait lâché en pleine figure, à la table du cercle : « Ne t'ai-je pas vu, l'autre soir,
dans une avant-scène des Variétés avec ta
mère? »
Sur ce mot terrible, quelques murmures couraient le long des fauteuils, dans la salle ; mais la scène s'achevait sans tumulte : «Eh bien! soit! veux-tu que je sois une mère pour toi ; une mère d'une tendresse plus ardente et plus dévouée, plus conciliante! » Et Jacques répondait qu'il lui fallait songer à un établissement, qu'il avait à peu près dissipé sa fortune et qu'un riche mariage était je ûénouement indispensable. Alors, M""** Bourliane le priait de permettre qu'elle-même choisît ce parti avantageux, et il consentait d'accepter une héritière des mains de sa maîtresse.
Les scènes qui suivaient étaient surtout remplies de traits d'observation comique. Le caractère de M. Bourliane, timide et trembleur, détestant sa femme et son joug sans en oser rien laisser paraître^ tout ce personnage de mari soliveau était finement développé. A la fin de l'acte, la rentrée de M""® Bourliane accompagnée d'Éva fit beaucoup rire. La mère, coiffée d'un large feutre
mousquetaire à longues plumes, vêtue d'une toilette gris clair, poussait à ses dernières limites Texcenlricité d'un costume juvénile. La fille portait une robe noire unie des plus simples et un chapeau assorti. Cette opposition provoquait naturellement cette idée chez le spectateur que le vêtement de M"® Bourliane eût convenu à Éva, et réciproquement. Tout de suite la quadragénaire ridiculement coquette se plaignait à son amie, M"^® de Champy, d'avoir été serrée de près par un jeune suiveur et prenait Éva à témoin de cette poursuite obstinée. La jeune fille, ayant peine à s'empêcher de pouffer de rire, appuyait le dire de sa mère et ajoutait qu'à chacune de ses sorties cet incident se reproduisait : « Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ces impertinents n'ont jamais songé à Éva. »
A la fin de l'acte, les bravos éclatèrent ; les artistes furent rappelés ; d'Alvimar battait à mains levées au-dessus de sa tête, ostensiblement, afin d'être remarqué. Les comédiennes spectatrices, par leurs applaudissements, affectèrent une vive admiration pour Suzanne Dequercy. Celle-ci avait joué M""® Bourliane avec une habileté consommée, insistant, dès la première scène, sur la tournure comique du personnage, afin d'en atténuer les côtés scabreux.
Sur le théâtre, Lewin complimentait Tauteur, qui se contentait de répondre :
— Jusqu'ici, ça va bien; mais attendons la fin.
262 UNE <:OMÉpiENNE^
Par contre, le vieux Chatehird, enlliousiasmé d'applaudissements inespérés, s*écriait :
— Je vous dis que la partie est gagnée, Teffet est certain, le succès ira croissant : croyez-en mon expérience de quarante ans de théâtre.
Jourdan s'empressait d'aller féliciter W^" Dequercy :
— Tant mieux ! cher maître, si vous êtes content, embrassez-moi : je suis bien contente aussi.
Et il l'embrassait cordialement, jugeant cette belle et intelligente fille bien supérieure à Lucy. Celle-ci^ devant lui, sut mal dissimuler son dépit du succès de Suzanne.
Cependant, de l'autre côté de la rampe, les impressions étaient très divisées. Dans les couloirs, d'Alvimar répandait en phrases doucereuses sa jatte de lait empoisonné.
— « Évidemment, il y a des choses très bien dans cet acte, là où l'art nouveau ne dédaigne pas de recourir au vieux jeu. Mais attendons où l'auteur mènera M""^ Bourliane, Jacques de Lignol et Éva Bourliane. Le conflit de ce trio ne me dit rien qui vaille. »
Au couloir du balcon, Pauline Gramonique, qui causait avec Kranspach, arrêta Fomberteau.
— Que pensez-vous de ça?
— Vous savez bien que je n'ai d'opinion sur les pièces que le lendemain matin.
— Allons I je tiens à votre avis.
— Foui, foui, nous y denons, Voupertod, ce moi qui é fé chouer la bièce.
— L'idée est simple, vraie, forte et hardie, les situations sont humaines, les mots en pleine chair^ les caractères vivants.
— Mais je ne comprends pas, reprit le bas-bleu, cette M""® Bourliane ; est-elle dramatique ou grotesque ?
— Elle est Tun et l'autre ; cette dualité de manière, vous pouvez la prendre sur le vif de la plupart des hommes et des femmes.
M}^^ Gramonique pinça les lèvres comme si elle eût senti dans les derniers mots du critique une allusion personnelle., et chercha autour d'elle un autre amateur avec qui dauber sur Touvrage.
Dans Tavant-scène de Merry Colas, Dick de Labonnière se récriait contre le personnage de Jacques de Lignol.
— Le type est tout à fait faux et exagéré ; est-ce qu'il se rencontre un homme du monde de cette trempe-là sur cent mille?
Mais Merry l'interrompant :
— ïu as été avec la petite Rocher! Elle est gentille. Je la croyais plus grasse.
— Elle a Tair d'une femme de chambre, fit M"*' Tata ; comme. elle était mal fichue.
— Douce Tata, vous ne me semblez pas avoir nettement compris le sens de cet acte : Eva est
pauvrement vêtue parce qu'elle est parente de Cendrillon.
— C'est égal, je ne voudrais pas jouer ce rôle-là. Et toi, Merrv?
— Ferme ton bec, tu nous embêtes! Dis donc.
Coco, n'est-ce pas que Lucy Rocher est maintenant collée avec Tauteiir?
— Parfaitement exact.
— Quel est ce Jourdan?
— Tu sais bien, un grand à cheveux gris qui est venu dans ta loge à la répétition de la Reine Màb.
— Oui, je me rappelle, il n'est pas mal; il a de beaux yeux bleus, l'animal.
Le deuxième acte commençait par une conversation entre M""® Bourliane et Boitel, un galantin suranné de cinquante ans. Tous les deux échangaient leurs confidences et leurs regrets, avouaient leur désespoir de vieillir, et chacun, en aparté, se moquait des ridicules et des prétentions de l'autre.
Cette scène très comique fut à peine entendue au milieu du fracas des portes battantes, du choc des petits bancs, du tumulte des bavards attardés dans les couloirs regagnant leurs places.
La rentrée de Jacques de Lignol souleva quelques protestations. D'abord un bruit léger de murmures partant des premiers rangs courait jusqu'au fond de rorebestre, en grossissant sur les
derniers fauteuils. Autour du balcon, c'étaient des chuchotements et des rires qui se répercutaient dans les loges et montaient vers les deux autres galeries. Mais l'entretien de M°^ Bourliane avec son amant fit éclater l'orage. Quand elle nomma Tépouse qu'elle avait choisie à Jacques, l'héritière dont elle connaissait la fortune, Éva, sa propre fille, — ce fut explosion de cris, auxquels tout de suite se mêlèrent des sifflets.
— C'est ignoble !
— C'est révoltant !
— Assez !
Les ennemis de Jourdan attendaient ce moment, et, comme il suffit de vingt tapageurs pour entraîner une foule, le joli David ne put plus ouvrir la bouche, dire un'seul mot du rôle sans être salué de coups de sifflet et de huées. Lorsqu'il sortit, à la fin de la scène, les applaudissements retentirent.
Le pauvre comédien était jaune d'angoisse ; une sueur froide coulait sur sa joue. Jourdan, posté derrière le décor, lui serra la main :
— Merci, mon cher ami, vous avez été très vaillant ; n'ayez point de souci ; ce n'est pas vous qu'on siffle ; c'est moi !
Il était absolument calme d'aspect; les clameurs, les coups de sifflet ne semblaient pas l'émouvoir. Le visage un peu pâle, l'œil brillant, le sourire ironique, à peine si le mordillement de sa lèvre laissait deviner quelque agitation inté-
rifture, 11 essaya de souffler son courage à Lucy, qui, sur le point d'entrer, tremblait visiblement :
— Ma mignonne, aie conCance en loi et ne le laisse pas démonter par ces braillards; affirme nettement dans cette scène, qui est capitale, le caractère de ton personnage. Tarit pis! s'ils beuglent. Surtout pas de concession dans le ton du discours, dans la mise en valeur des mots.
Elle dédaignait de l'écouter, tant il lui paraissait insensé et maladroit. Elle se sentait glacée de peur eU ne songeait qu'au moyen d'esquiver la colère du public. A peine en scène, cette préoccupation lui ôtait le sang-froid et l'autorité. Dans ce violent débat avec M""® Bourliane, de fille révoltée contre sa mère, lui reprochant abandon, égoïsme, manque de tendresse et terminant par cette parole terrible : — « Je ne veux pas épouser M. Jacques de Lignol, parce qu'il est votre amant », M^® Rocher se trouva sans autorité, sans énergie, se troubla, s'embrouilla, fléchit devant l'interruption et le tapage de la salle. Au contraire, Suzanne Dequercy fut admirable d'audace, de cynisme, de détraquement, de folle passion, à travers les clameurs, les apostrophes, les interpellations grondantes. Lé reste de l'acte, où M. Bourliane, retrouvant sa dignité trop longtemps endormie, abandonne avec sa fille la maison de M""® Bourliane, s'acheva dans la confusion et le tapage. A la chute du rideau, Fomberteau et une
dizaine d'autres, applaudissant énergiquement, tinrenttête aux tapageurs.
-Durant Tent-r'acte, les couloirs étaient remplis d'agitation, de colloques, de discussions passionnées. Les spectateurs s'abordaient par ces mots :
— Est-ce révoltant !
— Dans quel monde Fauteur va-t-il chercher ses personnages?
— Où a-t-on vu une mère offrir sa fille en mariage à son amant ?
— Où trouver un jeune homme capable d'accepter une femme des mains de sa maîtresse?
Dans sa Joge*, la vieille Gàtebourse avait donné les signes de la plus vive indignation. Au baisser de la toile, elle n'y put plus tenir et éprouva le besoin de manifester par les couloirs. Elle y rencontra Pauline Gramonique, qui fit chorus avec elle. Ces deux charmantes créatures appareillées descendirent au rez-de-chaussée, afin de se montrer parmi les groupes de journalistes et d'hommes de lettres. Au milieu d'un cercle de six personnes pérorait d'Alvimar, Tœil vitreux, le crâne luisant> la barbe noire coulant en saule pleureur, la main de donneur d'eau bénite brandissant comme un goupillon d'excommunication.
— Comment, répondait-il à Guffroy et à Philippe Bonnier, qui défendaient la pièce, comment pouvez-vous qualifier d'art nouveau ce spectacle douloureux, cette conception choquante, cette préméditation de provoquer, d'irriter le public ;
ces iinagînalions-là ne sont ni originales, ni neuves ; elles semblent hideuses, et je comprends que les assistants ne les veuillent pas souffrir.
Plus loin, le petit Isaac accablait la pièce et l'auteur sous ses mépris devant Grandel, Croste et Granmijoul ; il déclarait ça une saleté immonde et s'étonnait qu'on eût laissé continuer l'acte. L'auteur de la Petite Duchesse était plus modéré : il se contentait de répéter :
— Jourdan ne soupçonne pas ce que c'est que le théâtre.
Et Granmijoul ajoutait d'un air paterne :
— Avouez que nous n'avons pas eu tout à fait tort de refuser Vieillir à la Comédie-Française, C'est dommage : M**® Rocher est bien gentille.
— Elle est jolie, reprit fielleusement Isaac, mais c'est Dequercy qui a le talent.
Passait Fomberteau, la face congestionnée, remuée, et Granmijoul, l'interrogeant :
— Mon opinion, elle est très nette : cet acte est de premier ordre, d'une vérité et d'une observation étonnantes, d'une langue remarquable ; je souhaiterais aux siffleurs d'avoir écrit une seule de ces scènes-là. Je vais sur le théâtre manifester à Jourdan tout le bien que je pense de cette belle pièce.
Quand il fut parti :
— Voilà un type qui, pour être toujours d'un avis opposé à celui de tout le monde, se croit original.
— C'est un système à la portée des plus grands sots, dit le tambour-major des poux.
Les artistes réunis dans le foyer, à côté de la scène, avaient la mine consternée. Lucy sanglotait dans un coin, car Lewin, très brutalement, venait de lui reprocher d'avoir lâché son rôle et causé la chute du second acte. Seul Lebreton gardait un visage riant, il était persuadé qu'à son apparition le public se calmerait et redeviendrait favorable. Jourdan se tenait dans un angle, silencieux, toujours calme, sentant peser sur soi des regards de colère. Personne ne lui parla et il n'adressa la parole à personne. Mais un incident comique égaya cette chambrée de condamnés. Dick de Labannière et Dumesnil parurent à la porte, venant rendre visite à Lucy. I-.a comédienne s'approcha des deux jeunes gens arrêtés près de Jourdan. Alors Dumesnil la plaignit tout haut ce de dépenser son talent en un pareil rôle, dans un ouvrage aussi infect ». Dick le poussa violemment du coude :
— Faites donc attention, Dumesnil, l'auteur.
£t il lui désigna Jourdan, qui, à côté d'eux,
écoutait en souriant.
— Laissez donc parler monsieur, c'est la voix du peuple.
Le parleur changea de couleur, perdit contenance, essaya de rattraper son appréciation, affirmant qu'il n'avait pas bien exprimé sa pensée, qu'il n'avait pas tout entendu^ dans le tapage
grandissanfe^; Paul le poussait à s'enferrer en Tinterrompant :
— Mais si, je tiens à votre opinion préalable; elle est sincère et fortement motivée.
Lors, Fomberteau s'avançait à son tour vers Jourdan et, lui prenant les deux mains :
— Mon cher ami, je. tiens à vous féliciter très haut du bel acte que je viens d'entendre ; je voudrais être lauteur de cette forte et virile comédie.
La voix du critique tremblait d'émotion et sa poignée de main énergique était comme un baiser de frères d'armes devant Tennemi. Ni les sifflets, ni les huées, n'avaient pu entamer Jourdan, et ses yeux se mouillèrent à cette démonstration affectueuse.
Le dernier venu au foyer fut Kranspach. Incapable d'une opinion personnelle, lâche suiveur du succès, il jugeait la comédie détestable, du * moment que le public s'était tourné à Timprobation ; dans tout autre théâtre qu'à la Comédie- Parisienne, il se fût joint aux insulteurs. Il ne se décida qu'à regret de passer dans les coulisses; encore avait-il l'excuse d'aller complimenter Suzanne Dequercy, la triomphatrice de la soirée. Mais sur k scène, Lewin, toujours goguenard, lui barra le chemin :
— Mon boffre ami, ça ne fa bas.
— C'est de ta faute ; sans toi, je n'eusse pas tenté cette affaire-là. Domain, j'envoie une note
UiNE COMEDIENNtr. 271
dans tous les journaux pour annoncer que j'ai monté Vieillir sous la responsabilité de M. Kranspach, de Varsovie.
— Ché foutre foir Sousanne.
— Elle fait son changement ; va-t'en siffler ; tu viendras ensuite souper avec nous.
Le troisième acte était le moins bon de la comédie; mais les spectateurs ne Técoutèrent point. Abandonnée par son amant, sa iille et son mari, W^^ Bourliane était saisie dans sa solitude d'un grand désespoir. Alors elle songeait aux consolations religieuses et recourait au père Drapel, missionnaire, sorte d'ecclésiastique mondain très réputé. A peine le rideau levé que le tapage commença et dégénéra vite en confus tumulte. Les jeunes élégants des cercles imitaient des cris d'animaux ; certains personnages d'aspect grave lançaient à chaque réplique des plaisanteries ineptes à haute voix, lesquelles soulevaient de longs éclats de rire; les interruptions, "les chut systématiques, couvraient la voix des acteurs.
Dans l'homélie du père Drapel, où il exhortait la pécheresse à se confier à Dieu, source de calme, de paix et de bonheur, Lebreton fut égayé et conspué ; mais telle était sa vanité, son contentement de soi-même, qu'il ne s'aperçut pas de cet accueil. En rentrant dans la coulisse, tout de suite il dit à Jourdan :
— Ils voulaient attraper, mais je les ai regardés et ils se sont tus. On ne la fait pas à Lebreton.
A la dernière scène, M°*® Bourliane, agenouillée dans une prière, s'écriait en se relevant :
— Dieu ne me suffit pas !
Et le rideau tombait dans un concert de sifflets déchaînés par ces mots. A son banc de quart d'auteur, Eugène Isaac pipait dans une clef forée, d'Alvimar soufflait entre ses dents ; ratés des lettres^ vaudevillistes, auteurs marrons, se joignaient, dans un boucan formidable, aux mondains qui s'amusaient.
— L'auteur, l'auteur !
— Non, non, à la porte! A bas le salaud, à la porte .
— L'auteur, Tauteur !
La toile se leva et Raillard, qui avait été le moins maltraité des interprètes, s'avança devant la rampe.
. Explosion de clameurs, de sifflets, de mugissements. •
Le comédien attend patiemment l'accalmie, et rapidement :
— Mesdames, messieurs, la comédie...
— Bravo, Jourdan !
Cette acclamation, lancée par des poumons solides, retentit dans tout le théâtre jusqu'au fond de la scène et venge Tauteur de tant d'outrages.
— C'est Fomberteau, dit Jourdan à Lewin; le brave garçon !
Des applaudissements soulignent ce cri ; mais
siffleurs et crieurs reprennent l'avantage; Raillard est de nouveau réduit au silence. Enfin :
— Mesdames et messieurs, la comédie que nous avons eu rhonneur...
Sifflets et protestations.
— Oh! oh! rhonneur...
... de représenter devant vous est de M. Paul Jourdan.
Le tumulte, mélange de huées, de sifflets, d'injures, de rares applaudissements recommence; mais tout le monde, quand le rideau est levé encore une fois, s'accorde à applaudir les interprètes reparus, surtout Suzanne Dequercy.
Le gaz est baissé, la foule s'écoule lentement et entraîne les péroreurs bruyants des couloirs. Sur le trottoir, un dernier groupe dispute encore, jusqu'à ce que Fomberteau, haussant les épaules, quitte ses interlocuteurs sur ce trait :
— Messieurs, vous êtes dignes d'entendre trois cents fois de suite le Maître de Forges.
Et, dans une rue latérale, un homme s'éloigne seul, à pas lourds, le mouchoir sur ses joues mouillées. Maintenant, plus de pose stoïque, d'effort railleur, de grimace à l'usage des spectateurs.
Jourdan se sent faible et lâche devant la défaite.
Il a jeté à Paris la chair de son esprit, le meilleur de lui-même, et^ honni, méprisé, pour-
suivi par les huées, les insultes et les sifflets, il n'a plus foi en son œuvre et îl déplore son labeur infécond, son inutile effort et son humiliant combat.
Paul se promena à travers les rues j usqu'au milieu de la nuit^ essayant, par la fatigue, de vaincre, son agitation et son énervement. Il avait résolu de retourner rue Brémontier; mais l'idée de la solitude lui pesa et, à Irois heures du matin, il rentra chez Lucy. Elle ne dormait pas et poussait de longs soupirs. 11 se coucha près d'elle et ne trouva pas le courage de lui dire une tendre parole. Etpourtant,à lavoir si abattue, si désolée, il s'affligeait de ce chagrin jusqu'à oublier son propre ennui. 11 se reprocha d'avoir, malgré elle, poussé la pauvre enfant dans cette bagarre, il s'accusa de n'avoir pas 'épargné à sa maîtresse une lutte pour laquelle elle n'était point faite; il fut prêt à lui demander pardon en l'attirant dans ses bras; mais l'humiliation de la défaite arrêtait les mots sur ses lèvres et lui ôtait ses
velléités de tendresse. Il s'endormit, le cœur serré, d'un sommeil agité.
Tous deux, dès l'aube, étaient réveillés, tourmentés par le même désir d'une égale violence : lire dans les journaux du matin le compte rendu de la soirée de la veille. Bientôt le lit était jonché de feuilles dépliées, rejetées au hasard sur les draps. Tout de suite elle cherchait le morceau relatif à son jeu, puis l'appréciation du talent de ses camarades, sans se soucier du reste. En passant d'un journal à Tautre, fiévreusement, elle ne prenait même pas la peine de jeter un coup d'œil sur la critique de la pièce. Durant cette lecture dévorante, elle pâlissait ; un frémissement remuait ses joues et ses lèvres ; elle avait à la fois envie de pleurer et de déchirer ce papier maudit. Tous Favaient maltraitée, chargeant l'interprète de l'antipathie du personnage, reprochant à M"* Rocher ses hésitations et la mollesse de son débit.
Quand elle eut bu d'un trait ce breuvage amer, elle en voulut reprendre encore. Elle relut un à un, et cette fois complètement, tous les articles, trouvant une consolation et une excuse dans la cruauté des jugements sur Vieillir et son auteur. Alors elle s'aperçut que, de toutes les appréciations de son jeu, les plus dures et les plus blessantes étaient celles de deux écrivains favorables à la pièce, Guffroy et Fomberteau :
— Le cochon! raurmura-t-elle au retour de Tarticle de ce dernier.
Et, tendant le Réveil des Lettres à Paul :
— Tiens, vois donc comment me traitent tes amis.
11 sourit tristement. 11 était sensible, comme tous les écrivains, aux piqûres de la plume, et cette sensibilité, la polémique, au lieu de rémousser, [l'avait exaspérée. Donc, son amourpropre venait d'être criblé de mille traits brûlants. Plus il s'efforçait de les arracher dédaigneusement, plus avant il sentait le venin des blessures. 11 s'attendait à une discussion de ses tendances, peut-être à la condamnation impitoyable de son art. Or, la critique ne lui faisait pas Thonneur d'un si haut débat ; elle s'acharnait sur les petits côtés de la pièce, en raillait lourdement le pessimisme outrancier; elle invoquait le respect humain et la morale grossière des lecteurs bourgeois, insistait sur Tennui de ces imaginations détestables et sur la maladresse de l'auteur. On eût dit que tous ces journalistes obéissaient à une préoccupation unique : empêcher le public d'aller à la Comédie-Parisienne ! « Qu'ils proclament mon inexpérience du théâtre, la fausseté des personnages, l'odieux des caractères, la banalité des péripéties et de l'invention : mais pas un n'a l'honnêteté de constater le souci de la forme et de la langue. Selon eux, je suis un gàte-papier d'ordre inférieur, bien au-dessous des Croste et des Grandel. Parbleu ! les spectateurs d'hier furent tout à fait de cet avis. Ai-je tort? Non,
mille fois non TTous les novateurs, tous ceux qui ont tenté une conception hardie et originale ont essuyé de prime abord semblable traitement.
Les jeunes, -les braves, ne tiennent«ils pas pour moi? »
Et il relisait pour la troisième fois les articles de Guffroy et de Fomberteau. Tous deux, sur le mode admiratif, louaient Thumanité, la simplicité du sujets la puissance de l'action et des caractères, la fermeté et la pureté du style, et ils jugeaient Vieillir l'une des œuvres les plus curieuses et neuves du répertoire contemporain. En terminant, Fomberteau s'attaquait à la cabale de siffleurs, aux tapageurs niais, ameutés en charivari contre une œuvre d'art, et il prévoyait la date prochaine où rinique. arrêt du public de la première serait revisé par tous les lettrés.
A ces lignes si encourageantes d'un critique sincère et droit, Paul sentait lui revenir le^courage et la foi. Bientôt son visage rassér-éné ne gardait plus aucune trace des agitations de la veille. Il repoussait le paquet de journaux et remettait la tète sur Toreiller avec cette douce pensée : « J'ai près de moi l'amour dans les bras d'une maîtresse jeune et jolie, j'aime et je crois être' aimé; défaite n'est pas déshonneur pour un batailleur : laissons faire le temps. » C'est pourquoi il s'efforçait de consoler Lucy^ assumant sur soi la, responsabilité de rinsuccès de la comédienne; elle avait tiré de son rôle tout le parti possible et c'était
UiNE COMÉDIENNE. 279
pure injustice que Faccabler sous le poids de l'anlipathie du personnage :
— Mon pauvre mimi^ quelle malheureuse idée nous avons eue, toi de donner cette comédie, et mot de la jouer.
Ce mot la jeta dans un accès de colère sourde. ^ Elle était décidément bête et maladroite, et subordonnait tous les sentiments à sa vanité deicabotine. Et moi, pensa-t-il aussitôt, est-ce que je ne suis pas la dupe de ma vanité d'auteur : autre grimace de cabotinage.
Elle, du reste, lui prêta à rire en ajoutant :
— Et tous ces journalistes font un gros succès a Dequercy, exprès parce qu'ils savent que je suis avec toi.
Pauvre fille, le triomphe de sa camarade lui était encore plus pénible que son échec. C'est tout ce qu'elle retenait comme moralité de cette soirée : humiliation, jalousie. Pas un mouvement de regret, pas une pointe de tristesse sur le sort de l'ouvrage àe PauL Bah ! soixante fois sur cent, la femelle de rhomme n'est point sa compagne intellectuelle. Là-dessus, il attira Lucy entre ses bras et ils se rendormirent.
Quatre mois- écoulés depuis qu'à la dixième représentation Vieillir avait disparu de ralïiche de la Comédie-Parisienne et cette première tapageuse était tout à fait oubliée du public, qu'elle occupait encore chaque Jour les conversations de Lucy Rocher et de Paul Jourdan. Sans cesse, ils repre-
naient ce sujet, comme des blessés fouillant avec les ongles une plaie toujours ouverte. Voulait-il échapper à ce souvenir irritant, c'était elle qui l'y ramenait. Une fois, elle revint tout en pleurs de la Comédie-Parisienne où Lewin lui avait crié en pleine répétition, à propos d'une erreur de mise en scène :
— Dis donc, Rocher, est-ce que tu t'imagines .toujours jouer les pièces de ton ami Jourdan?
— Le méchant drôle, je vais aller lui tirer les oreilles, dit Paul furieux.
— Je te prie de n'en rien faire, ça ne le regarde pas. Tu n'as pas à te plaindre de lui, toi.
— Crois-tu donc que je n'aie pas appris ses trames, le jour de ma première, où il avait placé dans la salle les d'Alvimar, les Isaac, les Kranspach, toute sa clique, afin de faire siffler la pièce.
— Tu es fou, tu n'as pas le sens commun.
D'autres fois, la fierté de l'auteur méconnu
trouvait une satisfaction dans les compliments des petites gazettes et des revues littéraires, car la pièce imprimée avait gagné tout de suite des admirateurs enthousiastes.
— Lis donc cet article, ma mignonne, encore un qui rend justice à Vieillir.
— Tu t'obstines dans des billevesées sur les compliments de feuilles de chou. Pourquoi ne pas écrire comme tout le monde, au lieu de ton théâtre que personne ne comprend?
Elle était devenue taquine et agressive ; par une
assimilation inconsciente, elle avait pris de son amant une certaine àpreté du mot qu'elle retournait contre lui. Naguère, elle subissait son ascendant, elle acceptait sa supériorité. Du soir qu'il fut sifflé par une salle entière, qu'il passa dans l'entourage de la comédienne pour une sorte d'extravagant, d'halluciné, il perdit tout prestige à ses yeux. Elle était instruite à n'avoir pour mesure que le succès. Sa nature, toute de répercussion et de reflet, ne lui permettait pas de concevoir le talent d'un incompris. Il lui était venu une pitié un peu méprisante pour les théories et les écrits de son amant; elle goûtait un méchant plaisir à le maltraiter et à l'humilier. Paul démêla vite les raisons de ce changement de caractère. II y avait longtemps qu'il avait apprécié la, pauvre intelligence de Lucy, mais cette sécheresse de cœur lui fit de la peine. « Non seulement je l'ennuie, mais elle me prend pour un imbécile. » Hélas! le courage d'une rupture lui manquait. Et puis, dure, impérieuse, devant leurs amis communs ou les indifférents, comme glorieuse de montrer son ascendant, ne la retrouvait-il pas, dans l'intimité, douce, tendre, enlaçante, câline. Au charme des heures nocturnes fondaient ses colères, ses plus fermes résolutions de la journée. Il semblait qu'il y eût maintenant deux femmes en elle :
Tune taquiné, volontaire, acariâtre; l'autre toute de tendresse captivante et d'ardente perversité. Un tel contraste exerçait sur Paul une séduction
irrpsistilileet il condescendait à tous les caprices de sa maîtresse, offrant ce piteux spectacle, comnle il en convenait à part soi tout confus, « ce piteux spectacle de l'homme ensorcelé par une succube. » Philippe Bonnier, qui dînait parfois avec eux, fut stupéfiiit du ton de Lucy et de la faiblesse de son ami. Elle s'ingéniait à le blesser, elle choisissait tous les prétextes pour lancer quelque mot cruel. Invariablement une querelle troublait tout le repas, aboutissant à une réconciliation avec des baisers, démonstrations fort gênantes pour un témoin. Philippe finit par éviter ces réunions. La déchéance de Paul l'exaspérait : il ne pardonnait point à ce fier compagnon cette posture* humiliée auprès de Tactrice.
— Alors tu nous fuis, dit un matin Jourdan.au peintre, qu'il aimait beaucoup.
—Je pense que, dans votre état, la présence d'un tiers ne peut que vous importuner.
— Je suis bien lâche, n'est-ce pas?
— Tu es pris, cela t'a changé...
— Oui, changé en pourceau. Je ne m'illusionne pas, certes, 3ur le caractère de Lucy, coquette
. et cabotine jusqu'au hout des ongles ; mais, telle qu'elle est, je n'ai point l'énergie de m'en passer. Sois tranquille, mon cher, je briserai net l'un de ces jours, et mettrai entre elle et moi quelque
rçhQse d'irréparable.
Tant mieux! car tu t'es laissé dominer
comme je n'aurais'jamais cru, et je crains que cette
liaison où tu t'es enchaîné ne te réserve quelque grand chagrin.
Même les camarades de M"® Rocher plaignaient Jourdan et blâmaient Lucy de le traiter aussi mal. « Il m'agace, il m'énerve, » répondait-elle à Éva Tilloy,
— Alors mieux vaudrait en finir pour tous deux ; pourquoi ne le quittes-tu pas ? -
— Parce que, si je ne Tairae plus, je ne veux pas lui faire cette grosse peine.
Elle ne Taimait plus : Tavait-elle jamais aimé? elle tenait à son amant •par l'habitude, par Tappélit sensuel. Devinait-elle que, froissé et las, il allait lui échapper, elle redevenait pour quelques jours douce et conciliante, elle le reconquérait par ses caresses et ses baisers.
Mais un événement inattendu modifiait l'existence de M'^®- Rocher ; une nouvelle personne y prenait une large place. Sa sœur, demeurée si longtemps éloignée, revenait à Paris et était accueillie à bras ouverts par la mère et la cadette. Marthe Rocher avait, durant dix ans, cohru la province et rétranger comme seconde chanteuse d'opéra; une saison à Lyon, l'autre à Lille, puis, successivement, à Anvers, à Liège, à La Haye, enfin, durant les cinq dernières années, à Rio-de-Janeiro. Sa dé- -pravation précoce s'était encore accrue à* ces pérégrinations; ce penchant, qui, à son début, l'avait entraînée vers les gens de théâtre, l'avait jetée dans une succession d'aventures néfastes avec des
ténors, des barytons, ignorants et grossiers, des pousseurs de sons qui la battaient, l'exploitaient, la réduisaient au dénuement. Plus d'une fois elle eût pu compter sur l'affection d'amants honorables et riches, très épris, mais toujours ces liaisons utiles furent brusquement interrompues par de brusques élans vers un bélitre, ô mon Fernand, Robert ou Saint-Bris ! Avec pareil hôte au logis, c'étaient Je courtes ripailles, de longues gênes, la misère et l'inquiétude en permanence, les robes trouées, le linge- douteux, les dessous négligés de l'actrice pauvre, vivant dans le désordre. Là-dessus avaient poussé trois enfants, Aeui filles et un petit garçon, les deux derniers relégués à la campagne, chez des paysans, qui sans cesse réclamaient la pension mensuelle, — la dernière, une jolie fillette de dix ans, Mathilde, formée auprès de sa mère, à son école. Marthe subissait-elle en ces toquades continues l'entraînement d'une sensualité ardente? point du tout. Au contraire, c'est par bassesse d'instinct, curiosité malsaine de leiflpérament froid, qu'elle croupit dans cette bohème.
Les gens de théâtre désignent sous l'appellation de « femmes à cabot » ce genre de compagnes. Naturellement égoïste, elle prit à ce trainlà tous les vices de l'actrice de province : commérage, médisance, jalousie et envie ; elle porta à l'exagération les vilaines mœurs des petites villes : calomnies envenimées, espionnages in-
times, jeu des lettres anonymes. Avec elles, les disputes, les brouilles, étaient introduites dans les coulisses. Rusée et hypocrite, elle excellait à dissimuler dans le sourire d*un visage charmant sa méchanceté foncière, ses perfidies clandestines.
Les succès de sa cadette, portés au loin par les journaux, l'avaient poignée d'envie. Elle enrageait de végéter dans cet exil du Sud-Amérique quand sa sœur triomphait à Paris, y conquérait renommée et fortune. Mais, après le premier mouvement de dépit, elle jugea utile, au point de vue de Tavenir, de tenter un rapprochement. La réponse à une première lettre dépassa son attente. M"® Rocher et Lucy témoignaient la plus vive tendresse à Tenfant prodigue et aspiraient au bon^ heur de la revoir bientôt. Ainsi, sûre de cette hospitalité familiale, elle ne renouvela pas son engagement à Rio-de-Janeiro et revint en France avec un vague espoir d'être admise, grâce à Lucy, dans un théâtre de Paris.
Entre les deux sœurs, ce furent des cris de joie, des sanglots, des larmes, des 6mbrassades, qui eussent réussi devant une galerie de spectateurs. M"* Rocher préférait sa fille aînée, et Tavait toujours regrettée; elle manifesta bruyamment aussi son bonheur de la revoir et de serrer dans ses bras la petite Mathilde. Au bout d'un mois, la fillette était internée-dans un couvent renommé et Marthe exerçait une influence absolue sur sa mère et sa sœur. Lucy, tout entière à ce sentiment nouveau.
consultait son aînée pour les moindres démarches ;' ^ell€-ci> plua égoïste, plus insensible que jamais, s'étudiait a mener la maison au mieux de ses intérêts.
De prime abord, Jourdan lui déplut. Rongée d'envie, elle détestait instinctivement Tamant de
• Lucy; 'd'autre part, ignoblement vénale en dehors de ses accointances coulissières, elle ne concevait pas cette liaison avec un homme de lettres de médiocre fortune; elle le considéra comme un intrus, un gueux méprisable. Mais elle dissimula
• son impression, jugeant plus profitable de mettre
• à rançon Técrivain . Elle affecta Tamitié, la con-^ fiance, et se laissa arracher l'aveu d'un pressant besoin d'argent : trois mille francs nécessaires à son installation, qu'elle ne voulait pas demander aux siens.. Le lendemain^ Paul lui remit la somme sous enveloppe, heureux d'obliger par ricochet Lucy, qui, dans les questions d'intérêt, avait toujours montré une rare délicatesse. De ce service rendu," il ne parla jamais à sa maîtresse. Et pourtant, il n'était pas la dupe de Marthe;, sa faculté d'observation, qui jamais ne désarmait, lui avait révélé la nature malfaisante et vicieuse de la
' jeune femme. Il soupçonnait la haine, Thostililé de cette hypocrite, mais- il avait espéré l'appriyoiser par sa générosité. Il se trompait, car ell^ ne lui en sut aucun gré : au lieu.de reconnaissance, elleeut de l'ironie pour la iobardise de ce monsieur.
-Une quinzaine de. jours après, Paul césolut d'aller passer la semaine à la campagne, en une maisonnette qu'il possédait à Carrières, sur la lisière de la forêt de Fontainebleau. Luev venait déjouer cent vingt soirées de suite et n'était pas du speptacle nouveau. Un peu fatiguée, elle consentit à raccompagner. Par amabilité, il la pria d'inviter sa sœur, et depuis, il se rappela le singulier regard qu'elle lui jeta, et auquel, sur le moment, il ne prit pas garde. C'est que, chaque jour, Marthe ne cessait de la morigéner sur le chapitre de Jourdain.
« Je ne comprends pas que tu puisses perdre ton temps avec cet homme-là. Il n'est pas beau avec ses cheveux gris, son œil dur, ses dents jaunes et mal rangées. Il est détesté par tout le monde et te fait du tort dans ton théâtre. »
Lucy essayait faiblement de le défendre, alléguant l'ancienneté de leurs relations. Sa sœur alors insistait sur le danger de cette liaison, suites ménagements à prendre envers Lepic. Ce vieillard pouvait mourir subitement. S'il avait promis d'assurer l'avenir de sa chère petite, tout en tolérant un amant, assurément il serait bien plus porté à une largesse testimoniale du moment que la jeune fille s'occuperait exclusivement de sa personne et lui tiendrait plus souvent compagnie.
Ces raisonnements et ces calculs ne laissaient
■pas que d'occuper l'esprit de M^^° Rocher. Voilà
pourquoi elle n'avait pu s'empêcher de sourire à
288 UNE COMEDIENiNE.
rinvitalion de Paul, à la naïveté de ce prétendu malin qui s'empressait de rappeler Fennemi dans la place.
X bord du bateau qui la ramenait en France, Marthe avait lié connaissance avec un marchand de vins de Bordeaux, Contran Tesseire ; dès l'arrivée à terre, ces relations tournèrent à l'intimité. Elle présenta à son « beau-frère » ce nouvel amant, qui, tout naturellement., se trouva convié à la villégiature de Carrières. IjG visage brun, de taille moyenne, de tournure élégante, Contran offrait, au physique et au moral, le type achevé du Bordelais. Sa parole facile, son humeur joviale, son aplomb imperturbable, pouvaient faire illusion sur la médiocrité de son esprit.
A Carrières, il amusa l'homme de lettres par sa faconde de lieux-communs, ses bourdes audacieuses et sa plate gaudriole. De plus, l'ironie de Jourdan trouvait une pâture dans l'admiration des deux sœurs pour le Bordelais. Elles ne tarissaient pas sur l'esprit, la bonne mine, l'élégance du gars; chaque jour, dans la demeure rustique, il montrait un nouveau costume : tantôt en longues bottes de cuir rouge, en culotte, la veste jetée sur la chemise de laine brodée, coiffé du large feutre à ganse d'or; tantôt en quelque autre attirail de brigand d'opéra-comique. Alors Marthe ravie ne manquait pas de comparer, confusion de Lucy, la belle tournure de Tesseire à la tenue de Paul. Celui-ci courait la
UNE COMEDIENNli:. 289
campagne en complet de bure jaunâtre, chaussé de gros souliers ferrés, vêtu sans aucun souci de toilette, à sa plus grande commodité. Assurément il n'avait point Taspect d'un héros de roman, sous ce veston loutre en étoffe grossière. Plus tard, il comprit combien cette négligence de la mise favait desservi auprès de sa maîtresse. Pour le moment, les railleries de la sœur sur Thabit jaune le faisaient sourire par un retour de sa pensée sur le ridicule accoutrement du compagnon Contran. Il ne soupçonnait pas que l'exemple de ce fat dût achever la désaffection de Lucy, être une des causes décisives de la rupture.
Maintenant il était étonné de sentir sa maîtresse s'éloigner de lui et manifester comme une répugnance physique. Durant les premiers jours de Carrières, adoucie et charmée par la beauté de ce site, elle s'était serrée contre son amant dans un nouvel élan de tendresse. Le matin, quand ils descendaient de leur chambre, encore frémissants des baisers de la nuit, Marthe, qui avait abandonné dès Taube le lit de Contran, Marthe, créature inassouvie, aux sens glacés, leur lançait un regard noir, tout chargé do dégoût, de haine et d'envie. Dès que Jourdan s'était éloigné, avec une méchanceté et une perfidie expertes, elle recommençait à dauber sur les imperfections physiques, la piètre figure, la gaucherie de l'absent. Elle excitait contre lui l'amour-propre, la vanité féminine de sa cadette; elle s'acharnait
290 l'NE COMÉDIENNE.
à le délruire dans l'esprit de Lucy, où depuis la chute de Vieillir il était déjà en discrédit.
Une après-midi, tandis que Gontran et sa compagne étaient allés à Paris, il emmena Lucy dans une promenade en bateau à voile sur la Seine. Elle y prit d'abord grand plaisir. Une demi-heure plus tard, le vent changea brusquement et, au milieu du fleuve, la barque pencha . En un tour de main, Paul serra la voile, mais M"® Rocher, saisie d'une folle terreur, jela des cris stridents et des appels désespérés. En vain essaya-t-il de la calmer et de la rassurer, sa peur se retourna en injures grossières : « Idiot, imbécile, crétin, malotru. » Tant qu'ils n^eurent point touché terre, elle ne cessa de crier. Le retour dura, car, démuni de rames, il fut obligé de pousser Tembarcation à la perche. En môme temps la pluie tomba à torrenls et ils arrivèrent à Carrières mouillés jusqu'aux os. Pendant la route, il avait silencieusement supporté cet accès. II était profondément offensé de ce ton tout nouveau. La taquinerie, les mauvaises humeurs, les caprices de nei'f, soit ! Quant à endurer la grossièreté et l'insulte, il n*y descendrait point.
Au dîner, en lôte-à-tèle, la querelle éclata. Paul, exaspéré, déchargea sa bile. Depuis long* temps, il savait bien qu'il ne pouvait plus compter sur de l'affection réelle, mais il ne s'attendait pas à cette basse grossièreté de cabotine. D'où partaient ce ton, ce traitement : des conseils d'une
méchante pécore qu'il avait eu la faiblesse d'attirer sous son toit avec un nigaud d'amant.
— Je te défends d'insulter ma sœur, je l'aime ; elle ne ra'a jamais dit de mal sur toi.
— Ta sœur ! Mais c'est toi-même qui m'as raconté vingt fois comment elle vous avait abandonnées dans la misère, et, durant dix ans, avait roulé à travers la province avec tous les cabotins de France et d'Italie, sans donner signe dévie ? Du moment qu'elle s'est vue dénuée, encombrée d'enfants, sans espoir, ni avenir, elle a songé à toi, elle s'est rappelé qu'elle avait une famille. Son premier souci, en arrivant, fut, par pure malignité, par jalousie, par sale calcul, de travaillera te séparer du meilleur, du plus dévoué de tes amis.
Elle fit un geste de dénégation et essaya de répondre, mais il continua plus violemment :
— Crois-tu donc que mon amour m'ait rendu aveugle. J'ai tout pardonné, tout toléré par lâcheté du cœur: ton dédain, ta dureté, ta joie de m'humilier, mais j'ai bien démêlé la sécheresse de ta nature, la petitesse de tes sentiments. Au lendemain de mon four, une femme de cœur m'ent consolé et aimé davantage. Toi, tu t'es dit : c'est un imbécile, et tu t'es ingéniée à me faire de la peine, à me froisser, à m'humilier devant tous nos amis. Eh bien ! ma petite, tu apprendras peut-être à m'apprécier un jour. Cette fois, la mesure est comble et tu t'es trompée, tu as pris le
vocabulaire qui convient aux Costerels^ il faut retourner avec eux.
Lucv fondit en larmes. Ce souvenir de Costerel, que Paul évoquait pour la première fois, lui fut cruel. De nature molle et indécise, elle se laissait imposer par Temportement. Marthe n'était point là qui soufflait la discorde et la rancune, donc elle regretta son injustice, sa violence, et demanda pardon à Paul de sa grossièreté. Mais le séjour à la campagne leur était devenu insupportable à tous deux et ils retournèrent à Paris. Aussitôt la sœur aînée reprit toute son influence.
lis restèrent une semaine environ sans se voir et Lucy redemanda, sous un futile prétexte, une clef de son appartement qu'elle lui avait donnée. Elle préférait aller coucher chez lui à cause de Lepic, disait-elle. Mais successivement elle promit deux visites et ne vint pas. Le lendemain, Paul fut averti par un billet anonyme que sa maîtresse avait passé la nuit avec Dick de Labonnière.
Alors, exaspéré d'une vaine attente, las, irrité, dégoûté, voulant mettre entre eux quelque chose d'irréparable et se soustraire à cette géhenne, il lui écrivit une lettre où son caractère et sa personne étaient bafoués en des termes que les femmes ne pardonnent pas, où rancune et amour s'alliaient pour la flageller.
A la lecture de cette épître, Lucy sursauta de colère.
— Tiens ! regarde ce que m'écrit Paul ; quel misérable !
Quand Marthe eut fini :
— Et que penses-tu de ce procédé, sœur chérie ?
— Je pense que si tu^as du cœur, tu ne re verras jamais, quoi qu'il advienne, une canaille de cette espèce.
— Oh ! je te le jure !
En écrivant cette cruelle lettre, Paul avait «édé à un mouvement de colère irrésistible. Mais il gardait encore une secrète espérance, dont il ne voulait pas convenir devant soi-même. Au fond de lui s'agitait ce raisonnement confus : « Si elle ne m'aime plus, j'ai le mérite d'avoir prévenu son abandon, et le bon rôle me reste ; si elle me garde quelque affection, si elle tient un peu à moi, elle pardonnera, elle me reviendra et j'aurai ressaisi mon pouvoir sur elle. »
Satisfait de sa résolution, content de lui, il crut être heureux pendant une semaine, comme l'esclave affranchi d'un joug impérieux. Il revit d'anciens amis un peu négligés et leur parla de sa rupture d'un ton dégagé : « Je n'aurais jamais cru, répétait-il à Philippe Bonnier, qu'il serait aussi facile d'en finir avec cette liaison-là. Je n'y pense déjà plus. »
206 UNK COMÉDIENNE.
Et comme Philippe hochait la tète.
— Je te jure que je n'en souffre pas du tout.
Il mentait, ou du moins s'abusait lui-même.
La première semaine passée, il pensait sans cesse à eUe; il brûlait de savoir quel effet sa lettre aurait produit, il attendait une réponse et la désirait de toutes ses forces. Chaque matin, au lever; chaque soir, en rentrant, il interrogeait anxieusement son domestique.
« — Y a-t-il des lettres? »
11 aurait souhaité des reproches, des injures^ tout plutôt que ce silence. Mais rien, pas un mot ; un tel dédain l'exaspérait.
Un soir de la troisième semaine qu'il était occupé à écrire, il éprouva soudain un affreux serrement de cœur, un sentiment de vide, de désespoir immense, et dut s'avouer que, depuis quinze jours» il était hanté par la même pensée, la même attente» — qu'il ne pouvait se passer de sa Lucy et qu'il aspirait de tout son être à la revoir. Alors, sur le papier, fiévreusement, il traça une missive humble, suppliante, rétractant tous les termes de la première, implorant le pardon :
« Je t'ai cruellement offensée, ma Lucy bienaimée ; bêtement lâchement, dans un accès de colère imbécile, j'ai calomnié ton cœur si bon et si tendre, j'ai insulté ton adorable image. Pardonne à ma folie et à ma méchanceté. C'est à genoux que je tends vers toi mes mains suppliantes, que j'implore mon pardon.
« De grâce, une parole amie : reviens-moi, je ne puis vivre privé de ta douce présence. Je souffre mille tortures loin de toi. Sois clémente, mon cher amour ; rentre dans ces bras tendus vers loi désespérément. Rends le bonheur et la joie de vivre à Ion Paul aimant et bien malheureux . »
Elle ne répondit pas.
Durant un mois, toutes les soirées, il demeura à l'attendre, conservant un vague espoir qu'elle allait revenir : elle sonnerait à sa porte, comme jadis, à demi vêtue sous son manteau ; elle tomberait dans ses bras, il la porterait dans la chambre, et d'un baiser ils se reprendraient. De dix heures à deux heures du matin, il guettait à la fenêtre de rhôtel. Aux lointains roulements d'une voiture son cœur sautait dans sa poitrine. Il tremblait d'angoisse et d'espérance. La voiture passait devant la porte, sans s'arrêter, emportant son rêve. Il restait en proie à son désespoir, à une affreuse torture. Quand, las d'ime vaine attente, il se mettait au lit, il ne trouvait pas le sommeil. Si cruelles étaient sa douleur et sa détresse qu'il serrait les dents pour ne pas crier. Vers le matin, il s'assoupissait durant quelques heures; sitôt réveillé, tout endolori, Pidée fixe s'emparait de son cerveau. En même temps que le sommeil, il avait perdu l'appétit ; souvent une tasse de thé était toute sa nourriture. Quant à travailler, à écrire, il n'en avait plus le goût ni le pouvoir.
Alors, il essaya Ae tuer ce souvenir dans les bras d'autres femmes, de noyer l'idée dans la saoûlerie de la chair. 11 fut l'hôte de belles créatures dociles à quelques pièces d'or, et, dans ce passage à travers les lits à prix fixe, plus d'une fois, il sanglota au sein de sa compagne nocturne. Puis il eut l'espoir d'être délivré de son obsession par la. rencontre d'Éva Tilloy. La soubrette rieuse et forte en gueule se sentit touchée par la détresse de cet homme qu'elle avait connu d'un esprit si fier et si libre. Elle alla le voir rueBrémontier^ et, par une velléité bizarre, se proposa de le consoler. Mais, même entre ses bras, il ne parlait que de l'autre; aussi finit-elle par lui dire, un peu vexée :
— Ah! non, tu sais, mon cher, si c'est pour raconter Lucy Rocher que tu en es arrivé là...
Bientôt toutes les femmes le dégoûtèrent; au lieu d'endormir son chagrin, elles l'exacerbaient . C'est que, dans la violence de ces premières douleurs, il ne se mêla d'abord aucun regret charnel. Un grand désir de l'absente criait en lai, le tourmentait durant les jours et les nuits, désir de sa vue, de sa douceur, de sa tendresse, auquel ne participait aucun mouvement des sens. Un trait •de ce caractère bizarre, mélange de réserve, de passion et de fierté, c'est qu'il ne tenta point de la revoir, de se rapprocher d'elle, d'aller frapper à sa porte. Il préférait tontes les angoisses à la «rainte d'être renvoyé, à la honte de se heurter au nouvel amant. Il s'était jure de se faire sauter
la cervelle sur le seuil avant de gravir une marche de l'escalier, et, décidé à se tenir parole, il portait un revolver sur lui. Cette résolution était si arrêtée, qu'il évitait le passage de la rue Laffitte par un long détour ; que d'aventure, une voiture où il se trouvait enfilât cette voie, il frissonnait jusqu'à Tissue, comme en péril mortel. Un moment, il songea à la délivrance par le suicide, et il eut quelque peine à repousser cette solution romantique. Mais, maintenant, il comprenait les énergumènes qui assassinent leur maîtresse : ce n'est pas la femme qu'ils tuent, les misérables ! c'est une obsession dont ils se libèrent.
Six mois de ce tourment le ravagèrent. Ses che^ veux blanchirent, des rides se creusèrent autour de ses yeux, des Gis blancs apparurent dans sa barbe noire. 11 fuyait les réunions banales, redoutant l'une de ces questions indiscrètes qui se posent sur les blessures du cœur comme im doigt brutal sur la pellicule d'une cicatrice. Mais il éprouvait un amer plaisir à retrouver les amies de Lucy, comme Clara Savin, et ramenait invariablement la conversation sur ce sujet douloureux.
Un soir, Philippe Bonnier emmena Jourdan à une représentation de la Comédie-Française. Lesdeux amis furent placés aux fauteuils d'orchestre. Or, au bout du rang, dans une petite loge du rez* de-chaussée, se trouvaient les sœurs Rocher et Dick de Labonoière. Tout de suite Lucy découvrit Paul;
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elle avait appris par des amis communs sa douleur, son désespoir, et elle avait éprouvé une jouissance de vanité féminine mêlée de chagrin ; elle aussi, regrettait son amant et plus d'une fois, au réveil, tendit les bras vers l'absent ; mais l'orgueil et la rancune, toujours excités par sa sœur, écartaient ce sentiment passager qu'elle n'osait même pas avouer. N'était-elle pas, depuis la rupture, redevenue la favorite de Lewin, qui lui promettait une importante création pour effacer l'échec d'Éva Bour liane ?
Cependant à revoir Jourdan blanchi, ridé, abattu, comme au sortir d'une longue maladie, à contempler cette ruine physique dont elle était la cause, de cette loge même où dix fois elle était venue avec lui, une grande émotion la prit à la gorge; elle se contraignit pour ne point sangloter. Marthe aussi avait reconnu Jourdan, et, devinant l'impression de sa sœur :
— Voilà cet imbécile de Jourdan ; quelle sale mine !
— Oui, je l'ai vu, pauvre garçon !
— Comment ! on dirait que ça te fait quelque chose; il ne te manquerait plus que de pleurer sur ce monsieur-là.
— Ça me cause une impression désagréable, voilà tout, répondit-elle, reprise d'une mauvaise honte. N'en parlons plus.
La représentation allait s'achever sans qu'il
UÎSE COMÉDIEiNNE. 301
Teût aperçue, quand Philippe, visitant de sa lorgnette tous les coins de la salle, s'écria imprudemment :
— Tiens ! Lucy !
Ce nom frappa Paul au cœur et il se mit à trembler d'une affreuse angoisse. Il détourna la tête, résolu à ne point la voir, et, invinciblement, par un aimant plus fort que sa volonté, les yeux de la femme attirèrent les siens. Maintenant, remise et maîtresse d'elle-même, elle fixait sur lui un regard dur et perçant, plein d'acier. Un nuage passa devant les yeux de Paul; la scène, les auteurs, les spectateurs se mirent à tournoyer dans un vacillement de raille lumières. « Hâtonsnous de sortir, dit-il à son compagnon ; je me sens mal à I-aise. »
Pendant qu'ils reprenaient l«urs pardessus au vestiaire, elle passa tout près de lui au bras de l'autre, et il sentit son frôlement, tout tremblant, livide de pâleur. Ses jambes fléchirent; il s'appuya au mur pour ne pas tomber.
Il ne se rendit pas compte comment il traversa la place et s'assit, la poitrine déchirée de sanglots, le front dans ses mains, au coin le plus obscur d'un café.
« Pleure, répétait Philippe, pleure, cela te fera du bien. Je connais ça. » Et il embrassa son ami, très ému lui-môme. Cette étreinte fraternelle rendit à Paul un peu de courage. Cependant, le garçon de café, stupéfait, examinait ces
singuliers clients, se demandant s'il n'avait point deux fous à sa table.
Cette rencontre détermina pour lui une crise salutaire. Si ses regrets persévérèrent plusieurs années, sa douleur perdit de son acuité, elle s'endormit peu à peu et il put analyser son impression et connaître la nature de sa géhenne. Long-» temps il avait souffert, sans savoir l'endroit où ça faisait mal ; maintenant il savait, il examinait son cas avec une curiosité émue. N'avait-il pas cru trouver en sa maîtresse ce que toujours il chercha, il désira en vain : l'amour; l'amour dans la plénitude des sensations, dans répanouissetnent de la chair et de Tesprit* Fini. C'était fini : caresses et baisers dont il garda si longtemps sur sa peau le frisson et la brûlure, tendres enlacements dont lu douceur l'avait grisé, douce habitude du corps, envolées de l'imagination ! « Mon pauvre Jourdan, tu es vieux, se disait-il, tu as quarante-trois ans sonnés, tes cheveux ont blanchi, ta barbe est grise, tu engraisses,* ce qui est la pire façon de vieillir, ton humeur est maussade, te voilà gauche et maladroit dans les choses de l'amour, et, sous cette enveloppe quasi sénile, s'agite l'âme inquiète du jeune homme. Apprends à te consoler : la vie est ainsi arrangée qu'on ne sent le prix de l'amour que passé l'âge d'aimer. Tous les hommes tes frères souffrent les mômes regrets, pareilles angoisses;
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il n'est que les imbéciles et les brutes pour posséder la science du bonheur. »
Le travail le reprit avec la lutte pour Fart. Vieillir s'était relevé de sa chute dans Testinie des lettrés et des jeunes gens. Tout un parti d'écrivains nouveaux citaient cette comédiecomme une œuvre de premier ordre, modèle de théâtre humain et psychologique. Réconforté, il osa, deux ans plus tard, donner à l'Odéon une autre pièce, La première représentalion, encore que mouvementée, s'acheva dans un grand succès littéraire, et tous les critic|ues rendirent hommage au puissant tempérament, à la forte et pure langue, au cruel esprit d'analyse de l'auteur.
Un mois après, il se trouva face à face avec Lucy Rocher au foyer de TOdéon. Il eut un moment d'émotion, auquel succéda vite ce sentiment apaisé qu'on éprouve à revoir un lieu où l'on souffrit cruellement. Elle avait pris de l'embonpoint et ses traits un peu flous avaient perdu cette irrégularité capricieuse et cette expression de douceur câline, qui, autrefois, le remuaient si profondément. Elle le félicita vivement du -succès de la pièce, puis lui annonça son engagement prochain à la Comédie-Française. Ce fut son tour de la complimenter. Comme ils sortaient ensemble, dans un mouveaient de coquetterie, elle le pria de l'aider à remettre sa veste. Le cœur de Paul battit un peu, mais quand elle lui tendit la
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main, il effleura discrètement, froidement, cette main comme celle d'une étrangère.
— Mon pauvre ami, murmura-t-elle, toute tremblante, je t'ai fait du mal.
Il sentit son cœur s'amollir et le gagner la douceur et les frissons anciens ; à sa gorge montait une voix de tendresse, un appel d'immense amour, et ce fut la voix d'un autre lui, orgueilleux, timide, qui répondit :
— Lucy, je ne t'en ai jamais voulu ; la paix s'est faite dans mon cœur et je ne te reproche point le passé.
Menteur ! comédien ! la paix dans ton cœur, dis donc la mort. Ton meilleur lot d'amour, tout ton bonheur, tout ton rêve, s'éloigne à jamais sans que tu aies tenté de le ressaisir, de l'embrasser encore ; il descend la rue en trottinant doucement cérame pour te laisser le temps de le rejoindre, enfin il disparaît dans la voiture qui passe.
Cette fois, c'est bien fini.
Et tu te retrouves devant ta tab'e de travail, la figure baignée de larmes, sanglotant comme une femme sur le néant de tout, succès^ vanité, honneurs,* qui ne valent pas pour toi ce mot qu'elle n'a pas dit, que tu n'as pas eu le courage de dire.
Allons, vieille bote, au travail !
« M. Philémon Granmijoul, chevalier de la Légion d'honneur, sociétaire de la Comédie-Française, a rhonneur de vous faire part de son mariage avec M"® Lucy Rocher.
<£ Il vous prie d'asssiter à la bénédiction nuptiale qui sera donnée en l'église de la Trinité le jeudi 15 avril, à midi précis. »
En moins de six années, deux changements essentiels s'étaient produits dans l'existence de M^*' Rocher. Le père Lepic mourut presque subitement. Dans ses dispositions dernières s'aflirma encore le caractère du vieillard. Il laissait à Lucy douze mille francs de rente assurés par un capital placé en viager et deux cent mille francs comptant. Le reste de son immense fortune, près de neuf mitlions, était ainsi réparti : une moitié à sa ville natale, l'autre àTAssistance publique, à charge d'édifier une maison de retraite pour les vieux ouvriers
maçons. M"^*' Rocher et ses deux filles s'indignèrent contre ce testament ; Lucy estimait une spoliation ce legs énorme a des institutions charitables quand elle héritait seulement d'une rente et d'une somme modesles. Elle sentait là comme une raillerie suprôme du bonhomme qui lui léguait jusle la pension annuelle accoutumée, afin qu'elle n'eût pas â se réjouir de sa mort. Pourquoi ne pas donner un de ses millions à sa compagne de quinze ans ; esl-ce que ce vieil égoïste, simple de goûts et d'habitudes, ne permettait point aux autres un besoin de luxe dont il était exempt?
Néanmoins, cet héritage assura les Rocher contre tout souci matériel* Désormais, la gent théâtrale crut Lucy richissime ; elle prit une voiture au mois, et Lewin, très fier quand il voyait les équipages de ses pensionnaires stationner devant la Comédie-Parisienne, lui témoigna une estime particulière. Favorisée par son directeur, elle créa presque successivement trois rôles qui lui valurent trois succès égaux à celui de la Petite Duchesse. Dix-huit mois après le décès de Lepic, elle fut engagée à la Comédie-Française. Certainement, son talent l'avait désignée à l'attention de l'administrateur; mais Tactive intervention de Granmijoul put vaincre les hésitations, les atermoiements ordinaires et provoquer une décision rapide. Issu des petits théâtres du boulevard, ce comédien avait conquis une des premières places à
la Comédie dans l'emploi des financiers et fait oublier, par une rigoureuse tenue apparente, sa jeunesse orageuse, remplie de traits équivoques et de galanteries malpropres. Appuyé sur la faveur du public, sur d'éclatants et solides services, son influence auprès du comité et de l'administrateur était presque souveraine. Patelin, aimable, évitant les conflits et les contradictions, il dissimulait sous des semblants douceâtres son esprit de domination et sa vanité sans bornes. Assidu à l'église, sa dévotion démonstrative tournait à la bigoterie ; sur la recommandation de Tarchevêque de Paris, il s'insinua dans les conseils de plusieurs fondations catholiques : « œuvre des crèches, des enfants moralement abandonnés, des orphelins de la croix. »
De parole onctueuse et solennelle, dans sa conversation revenaient sans ce$se les mots d'honneur, de probité et de bonheur. Devant lui, quelqu'un lâchait-il une plaisanterie salée, Granmijoul jetait sur ce causeur égrillard des regards chargés de reproches ; il affectait un maintien glacé et hautain envers les jeunes comédiennes dont les aventures prêtaient trop à la chronique ; sans cesse il répétait que sociétaires et pensionnaires de la maison de Molière devaient, par leur tenue, prêcher d'exemple à toute la gent théâtrale.
Dans ses rapports avec M"® Rocher, il usa d'une réserve et d'une courtoisie parfaites. Évidemment la jeune femme n'eût pas été cruelle au sociétaire
influent, au membre du comité de la Comédie ; elle avait la certitude de lui plaire, mais il montra l'empressement décent du fiancé auprès de la jeune fille du monde et ne se permit même pas la plus petite privautés quand elle le remercia en pleurant de son engagement au Théâtre-Français. Il ne tarda pas à lui imposer, à passer pour un homme distingué et délicat» d'une probité, d'une morale sévères. Un an plus tard, au cours d'un grave entretien, il demanda Lucy en mariage. Ce fut une grande joie dans la maison ; en vain Marthe, dévorée d'envie^ insista sur les cinquante-sept ans du comédien et essaya d'imputer au comédien un calcul peu honorable; cette fois, ni sa mère, ni sa sœur ne voulurent l'entendre.
Ce mariage de théâtre eut Féclat d'un grand événement parisien, dont, quinze jours à l'avance, tous les journaux entretinrent leurs lecteurs A la mairie les témoins de Granmijoul furent un des plus grands auteurs du temps, membre de l'Académie française, et un général de division; l'administrateur de la Comédie-Française et Champanet assistaient la mariée.
Midi, par un jour d'avril, au soleil un peu voilé, place de la Trinité. Le porche de l'église déboi^de d'une foule curieuse qui attend, — foule composée surtout de femmes en costumes remarquables et bizarres. Le matin, tous les journaux ont an* nonce le mariage du comédien célèbre avec Tac- Irice connue. A cette lecture, les demoiselles des rues Blanche, Pigalle, Clichy, Saint-Lazare, de toutes les ruelles galantes du quartier, se sont empressées vers cette première en plein vent, au défilé du Paris-théàtre ; elles accoururent les unes en toilette de promenade, chapeaux à plumes et à fleurs, raccrochant Tœil du passant. Les autres sont descendues comme des voisines, en cheveux, en peignoir, savates aux pieds. Quelques commères d'alentour, boutiquières, domestiques et concierges, se forment en pelotons séparés à l'écart de celte cohue de filles. Au contraire s'y joignent
(les commis en flânerie, des badauds et certains fioles de vilaine mine. Tout cela fait un bourdonnement, une rumeur montante en cris, en rires stridents. Par intervalles, • le suisse entrebâille la grande porte, guettant l'approche du cortège, et un gardien de la paix, chargé d'assurer Taccès du porche, sans cesse range les curieux à droite et à gauche.
Cependant, arrivent les invités, précédant les mariés ; parmi la foule, des voix répètent les noms des acteurs connus et désignent deux comiques fameux yenus bras dessus^ bras dessous. L'un, Annibal, joie des peuples, désespoir des auteurs, par ses lazzis, ses coq-à-râne, ses calembours, a la taille d'un tambour-major et Tair rogue d'un soudard. Coiffé d'un chapeau tromblon, couvert d'un habit forme de marié de village et d'un pantalon à pont, on dirait, teinte en noire, une dé- 'froque du compère de la dernière revue, et l'avarice sordide du pitre rend vraisemblable cette supposition. Laliuche, son compagnon, mal fagoté dans une redingote trop large, un pantalon gris trop court, évoque par sa mine morne, sa face go- guenarde, rouge et torve, Tidée d'un cocher maraudeur. Sans doute, en ce jour, tous deux se réglèrent au modèle de Robert Macaire et Bertrand. Comme la grande porte demeure fermée, ils sont obligés de rétrograder vers une entrée latérale. Le joyeux murmure de la foule les accompagne.
Très fiers de leur notoriété, ils regrettent tous
deux les parades en plein vent ; encore un peu ils se ineltraient à cabrioler.
La demie sonna et la nef de féglise s'emplit peu à peu : les hommes de théâtre presque tous en habit noir, les femmes arrivant par deux, en grand attirail. Mais, dans la pénombre de Téglise, tous ces visages masculins rasés k bleu n'offraient aucun caractère distinct, lis paraissaient les cent vagues copies d'un modèle unique. Soudain, le soleil se dévoila, inondant, radieux, tout Tédiflce. et, dans une auréole de lumière, se détachèrent un à un les assistants. Tout de suite, au quatrième rang des chaises, fut aperçue Clara Savin, un peu engraissée, dans un splendide épanouissement de chair blanche et rose. Elle portait une tunique en peau de soie verte, brochée d'or, dont le corsage de môme tissu, à revers de velours, s'ouvrait sur un bouffant de satin or et s'allongeait sur la jupe en deux pans de redingote. Sa capote de velours vert, garnie d'un crevé de satin et semée de boulons d'or, encadrait ses cheveux aux fauves reflets et sa tête théâtrale. A côté d'elle, Suzanne Dequercy, en redingote de satin et velours bleu tombant sur une jupe de même couleur, accusait sur ses cheveux blanchis, dans ses traits naguère si réguliers, maintenant, tirés^ tourmentés, les ravages des passions; un peu plus loin, Jeanne Durel, en robe de sicilienne grisargent, aux grand col et manches en guipure, conservait le masque d'ingénue; mais la face
rigide et Jjlèuie, la peau blanche, tendue sur les maxillaires, les yeux bleus fixes et métalliques, avaient une expression terrible. En cette réunion de toutes les comédiennes parisiennes, se divulguaient, à la clarté du jour, cinquante visages connus seulement le soir, au trompe-l'œil du maquillage du gaz et des lustres, et ces figures gardaient une expression étonnée d'être jetées en pâture à ces lueurs diurnes : tels de magnifiques oiseaux de nuit au plumage éclatant, surpris par la lumière qui les décolore. Ce soleil, entré à flots par les vitraux, errait sur les joues, dans les ravines creusées par les veilles, entre les striures et les plis de la peau, comme marquée de cicatrices par les brûlures du blanc et du rouge. Des faces ainsi fanées, Timpitoyable rayon coulait sur ces robes de théâtre, retardant ou avançant d'un ton sur la mode, selon qu'elles avaient passé dans le spectacle ancien ou commençaient Tétai du nouveau. Ça et là, les colonelles du « régiment des gueules de travers », comme disait Lewin en parlant de Marguerite Nastorgue, types irréguliers, aux traits bizarres, ironie de la nature, laideronnes empruntant un ragoût de vice et d'étrangeté, une manière de provocation troublante, aux mirages de la scène, aux préciosités de l'accoutrement.
Maintenant les comédiens apparaissaient groupés dans un ordre presque hiérarchique ; Messieurs de la Comédie-Française, tous en habit sur un
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seul rang, solennels et gourmés comme des notaires. Seul, le tragédien Gautier-Lalour, les cheveux au vent, l'œil hagard, la bouche tordue, dans un beau désordre étudié du faciès et de la mise, s'est placé à part sur un des bas-côtés de la nef; Michelet, le pussah-bouffe du Palais-Royal, Ty a rejoint, tout fier de se montrer causant avec un pareil artiste. A toutes les boutonnières d'habit, des rubans violets. De loin en loin, le ruban rouge, aux redingotes d'auteurs, de journalistes. Vers les premiers rangs, Marcus Lewin, gras, souriant, satisfait, en correcte redingote noire sur laquelle tranche un large ruban de la Légion d'honneur. A côté de lui un vieillard long, mince, voûté, plié, aux lents mouvements d'alaxique. C'est M® Cherabosse, son conseiller intime, un avocat du Tout-Paris, rhéteur lugubre, qui jadis se fatigua à la défense des petites femmes contre les directeurs, mais assagi sur le lard, il plaide la cause des imprésarios contre les petites femmes et s'est discréîlité en vilaines réclamations de dédits, en tripotages de contrats léonins. A quelques rangs derrière eux, voici d'Alvimar, l'œil vitreux, la face jaunie, courbé, comme cassé en deux, les favoris toujours noirs.
A côté de lui, une grande femme blonde, aux traits durs et anguleux, puant la bourgeoisie malgré sa toilette tapageuse et son chapeau à plume. C'est une charcutière de bonne marque qui se faufile dans les fêtes artistiques, [débite à
perte des comestibles aux gens de théâtre et se travaille pour ressembler à une actrice. .
Les conversations vont leur train; le suisse a déjà été obligé de rappeler au respect du saint lieu le pitre Ânnibal qui donnait la paradé sur sa chaise et tentait d'égayer ses voisins. Raillard, les cheveux longs tombant sur son habit noir crasseux, la figure d'une maigreur pénible, cause avec David, toujours frais et joli.
— Tiens! dit Raillard, Kranspach n'est pas avec le Requin.
— Mais, mon cher, Kranspach est crevé il y a huit jours.
— Comment ça. Personne n'en a rien su; il est mort sans tambour ni trompette.
— Hum!... Sur les cabinets. Dans ces derniers temps il était devenu énorme. Il se faisait bâtir un hôtel à.Passy et était allé surveiller les travaux. Il est entré dans les lieux. Au bout d'une demi-heure, comme il n'en sortait pas, on a cogné : pas de réponse; on a enfoncé la porte et on l'a trouvé, frappé de congestion, sur le trône.
, — Il était millionnaire, ce JuifTaillon?
— Oui, il laisse soixante-dix' mille francs de rente.
— A qui? A Lewin?
— Mais non, à sa bopne.
— Eh bien, la bonne de Kranspach est un peu du théâtre : elle épousera un sociétaire.
— Elle épousera Lewin, parbleu!
IINE COMÉDIENNE, 315
Mais le cortège nuptial, précédé du suisse, frappant en cadence les dalles de sa canne, inter-» rompit les colloques. Tous les yeux se fixèrent sur la mariée. Dans sa robe de soie ivoire à traîne, garnie de valenciennes, M°® Granmijoul avait la grande mine de Théroïne triomphante conduite à Tautel par un dénouement heureux. Elle était pâle, émue, aux apprêts de ce dernier acte de la comédie. Elle sentait, devant tous ses camarades assemblés, un peu de ce trac qui la poignait naguère aux scènes diffîciles; mais elle avait pour se rassurer l'autorité du succès et Ja certitude du résultat. Granmijoul, le ventre arrondi, le teint fleuri, la face placide et calme, offrait toutes les apparences de Thomme content et satisfait. L'orgue tenu par Bologni, l'admirable virtuose, les artistes du chant qui avaient prête leur gracieux concours, emplirent Tédifice de leurs harmonies symphoniques. A ce moment, parmi les spectateurs de la nef, un nasillement discordant se mêla à ces chants. Le suisse, s'approchant d'Annibal, le menaça de l'expulser de Téglise s'il continuait ce scandale.
Devant la balustrade de l'autel, les époux écoutaient l'homélie du curé de la Trinité, officiant lui-même. L'ecclésiastique remerciait Dieu de l'exemple donné par ces deux comédiens. Il louait l'époux de sa haute vertu, il félicitait discrètement l'épouse de la rentrée dans les voies du salut ; il montrait l'Église ouvrant les bras à
3i6 UNE COMÉDIENNE.
tous les chréliens sans distinction de profession ni d'état, et il se déclarait bienheHreux, selon la loi du divin maître, de recevoir ce couple au pied des autels, en lémoignage d'apaisement et de charité.
Au moment de l'élévation, parmi léchant des orgues, le sanglot des voix humaines sur le peuple d'acteurs agenouillés, une odeur étrange, mélange d'opoponax, de musc, d^héliolrope, d'ylangylang, d'eau de Cologne russe, montait dans Tair et répandait au lieu d'encens, ses capiteux parfums à travers le saint lieu. Puis, la messe dite, les époux disparus vers la sacristie, c'était une grande poussée à leur suite, le désordre des gens qui se pressaient à travers les chaises, la joie des rencontres inattendues d'amies, de camarades longtemps séparés, enfin tous les assistants disparaissaient, les uns dans la sacristie, les autres s'en allant, sans cérémonie de compliment, par les portes latérales.
Au fond de l'église, hors de la nef, près de la grande porte, mêlés dans la foule, deux hommes avaient curieusementsuivi la cérémonie etexaminé en observateurs ce spectacle parisien. A voix basse, Fomberteou et Paul Jourdan se communiquaient leurs impressions. Quand tout fut terminé :
— Et dire, s'écria Paul Jourdan, que le commun des hommes s'enthousiasme à l'idée d'un contact avec ces femmes-là, que des imbéciles, des niais au cœur tendre, s'en vont cherchant l'amour en cette armée du mensonge et se tordent les
UNE GOMÉDIENNEL 317
mains, se frappent la poitrine à la trahison d'une de ces illusionnistes. Les avez-vous vues au jour : tout en elles est faux et factice, même le visînge. — Mais considérez donc, mon cher ami, reprit le journaliste, d'où partent les comédiennes, où elles vont, quelles sont les aventures de leur route. D'abord, au Conservatoire, la démoralisation érigée en institution nationale, la mêlée des honimes. et des femmes, la leçon continuelle de? choses de l'amour, la lutte entre un ardent besoin de luxe, de coquetterie et la modicité de leurs ressources. Filles de domestiques, d'ouvriers aisés, de petits bourgeois ruinés, de vieilles femmes galantes : telle est Torigine de toutes ces petites. D'ordinaire, quand une mère, ignoble ne les a pas vendues à prix ferme, c'est quelque camarade qui les initie à la matérialité de l'amour, et vous devinez quelles peuvent être les moeurs de ces apprentis acteurs. Au sortir de l'école : le théâtre, ses épreuves et ses misères, les exigences d'un Lewin, le contact d'acteurs grossiers et jaloux, le combat pour les notes de lingère et de couturière. Que peut faire une pauvre fille entre le salaire mensuel de trois cents francs et un rôle à trois mille francs de toilette; qu'inventer lorsque l'orgueil, la coquetterie, la vanité, l'intérêt professionnel, commandent? Le five o'clockdes proxénètes le dira. Après dix ans de ce train, la comédienne est jetée à un état hybride, à une sorte de sexe particulier. Le mot amour correspond en elle à de basses et nauséa-
bondes corvéeSi à l'asservissement de son corps, au froissement de toutes ses délicatesses féminines. Elle est détraquée par Pénervement et la satiété sans avoir parfois jamais connu le plaisir. C'est l'oblitération des sens jointe â la recherche de la sensation qui les jette dans des ardeurs semblables à celle de Dequercy auprès de Jeanne Durel. Les plus heureuses sont celles en qui l'usage n'a pas aboli la sensation.
— Certes oui, interrompit Jourdan, mais les élans du cœur et les transports d'aflection, tout^le domaine psychique de la passion leur est interdit. La déclamation continue, l'exaltation de sentiments f'ictices, ont tué la nature. Plus d'idées, de sentiments, à peine .des sensations; aussi, nous ne les possédons jamais; c'est elles qui nous possèdent et sans cesse nous échappent. Malheur à qui les aime !
— Sans doute il vaut mieux aimer ailleurs, bien que les comédiennes tiennent une bonne place dans la collection des amours célèbres; mais notre vice à tous, à elles comme à nous, c'est le cabotinage, l'hypertrophie des sentiments, le grossissement des petits faits, et nous nous sommes laissé gagner par les visions du théâtre, nous mettons une importance à des riens. Nous affectons la philosophie sur le spectacle de cette église, comme si toute la grande ville y était contenue. Or, le vrai Paris n'est pas là. Le voici qui devant nous
s'agite, vit el travaille, le Paris réel, simple et sain...
Par un clair soleil de deux heures de Taprèsmidi, sous Thorizon d'un ciel gris-bleu comme l'œil de la Parisienne, la place de la Trinité déversait dans l'entonnoir des grandes rues voisines un flot de travailleurs. Des ouvriers, les outils sur l'épaule, se hâtaient vers une besogne pressée, des commis, des manœuvres, des garçons de bureau, se croisaient dans tous les sens, les omnibus sans cesse passaient remplis de voyageurs au visage calme et naturel, et, dans le square, devant l'église, une tribu de babys et de fillettes roses s'ébattaient en cris joyeux, en murmures, en disputes, en baisers, sous les regards ravis des mères heureuses.
Avril-mai 1889.