Vavassories. — Aînesses
Au premier rang, après les seigneurs, venaient les vavasseurs, hommes de la classe moyenne, nommés quelquefois « hommes libres». Appelés plus tard aînés, ils tenaient du seigneur des terres à eux concédées sous diverses obligations, par exemple « pour un chapeau de roses, ou pour un gant, ou pour un esperon(i) »,ou bien ils payaient des rentes, assistaient aux plaids, labouraient partie des terres restées au seigneur, lui fournissaient un cheval. A certains égards, leur condition se rapprochait de celle des nobles. Dans les anciens textes, les vavassories ou terres libres sont distinguées des vilainages ou bordages(2).
« En résumé, dit du Motey (brochure, p. 7), le vavasseur, homme libre, est une sorte de gentilhomme inférieur au noble, dont il se rapproche beaucoup, et supérieur au paysan. Il tient une position intermédiaire entre les biens nobles et les biens roturiers. »
La vavassorie pouvait se diviser entre plusieurs
(1) Terrien, dans Houard : Fief , p. 43o.
(2) Léopold Delisle,o/?. cit., pp. 5, 6, 7, 32 ; — du Motey, Les vavasseurs.
tenanciers. Le seigneur n’avait affaire qu’à un seul chargé de recueillir les parcelles de rente dues par tous. On l’appela aîné, et déjà en 1 289, on donnait aux vavassories le nom d 'aînesses (1).
L’aîné, vassal du seigneur, était en quelque sorte le suzerain de ses puînés. Ces derniers, qui tenaient alors puisnément ( infrà , n° 4, acte du i3 nov. 1714) lui rendaient aveu. Il était le « chef subjet faire rassemblement (2) ».
« C’est pendant la Guerre de Cent Ans avec « l’Angleterre, dit du Motey, p. 16, que s’éla- « bora lentement la disparition du vavasseur, en « tant que classe distincte ; car dès le xvie siècle, « si l’on parle de vavassories et d’aînesses, si la « Coutume de Normandie (articles i3o, 175, 176) « consacre ce genre de tenures, on ne s’occupe « plus du vavasseur comme d’un homme d’une « catégorie spéciale. La vavassorie ou l’aînesse « est indistinctement possédée par le noble aussi « bien que par le roturier ; c’est une forme de « fief et c’est tout. »
On trouve à Vieilles :
L’aînesse Thomas Adam ci-après ;
(1) Léopold Delisle, op. cit., p. 34.
(2) Du Motey, p. 12 ; — et infrà, Aveu du 10 janv. 1626.
D’autres aînesses sous divers noms, dans les inventaires de pièces dressés lors de l’entrée en charge de Jehan Adam, receveur-procureur de la baronnie de Beaumesnil, en 1 6 1 5 et 1616 (documents privés) ;
Quelques aînesses encore (Ducreux, Langlois, Trenchant, Colin-Delauney) énoncées dans aveux Adam à Blanfuné, du ii avril 1739, et à M. de Chambor, du 5 novembre 1756.
De toutes ces aînesses on ne peut guère reconnaître et reconstituer que :
i° Partie de l’aînesse Picard, pré Picard, n° 1 07 E du cadastre, que les Blanfuné ont dù acheter de Beroult (mention dans vente Nicolle, 21 mars 1700) ;
20 L’aînesse Thomas Adam, dont l’origine peut remonter au xivB, même au xm8 siècle. Pour 2 acres 14 perches qu’elle contenait, elle faisait de rentes et redevances seigneuriales 40 œufs, 4 chapons, 1 géline, 24 sols d’argent, 10 deniers.
« Ces sous et deniers, dit Troplong (préface du Louage , p. 86, et n° 34, p. 184), avaient, à l’origine, représenté une portion notabledes fruits ; mais les monnaies, qui étaient d’abord d’or et d’argent, subirent des altérations. Ces sols et deniers furent même convertis en cuivre. Les rede-
vances devinrent de nulle importance, n’ayant plus aucun rapport avec la valeur des fruits. On s’accoutuma à les regarder comme de simples aveux de la supériorité du seigneur, d
Voici ce que ces redevances valaient en 1499, d’après de Beaurepaire ( Etals des campagnes normandes, p. 453), et Léopold Delisle ( Classes agricoles, chapitre xx) :
1 chapon : 1 5 deniers ;
I géline : 10 deniers ;
Œufs : 4 sous 6 deniers le cent.
II y a eu des sols, et aussi des deniers d’or, d’argent et de cuivre, avec de grandes variations de valeur, selon les époques; mais il est impossible, sans connaître la date de l’inféodation, de calculer la valeur relative, le « pouvoir de l’argent ».
L’aînesse Adam comprenait à Vieilles :
i° La cour Adam (nos 219 à 252 P,23i à 238 E) que l’auteur possède encore, en ligne directe, par sa mère, née Adam , et où, chose assez rare, de i5 à 20 générations d’Adam se sont suivies et ont pu, selon le poète des Consolations
Naître, vivre et mourir dans la même maison,
N’avoir jamais changé de toit ni d’horizon ;
2° Un pré, revendu par un Adam à Jean Adam
en i 587 (nos 216, 217, 2 18 E), où il nous est resté le puchot, réservé le 2 novembre 1716, illustré au siècle dernier par les habiletés « de Blanfuné, seigneur de Vieilles » (Voir chapitre xm) ;
3° Un labour à Saint-Laurent.
L'aînesse Adam fut l’objet d’un aveu rendu le 28 juin 1602, par le « chef » et ses « puînés », à Louis Gouffier. (Voir infrà , chapitre xi.)
Dans le compte de sa gestion (idoi-i5o2), présenté à René II, duc de Lorraine, baron de Beaumesnil, par le receveur Hutin le Flameng, compte qui existe aux archives de la Seine-Inférieure (1), le receveur Hutin se chargeait en recette :
Des redevances échues à Noël idoi sur la veuve de Pierre Adam, pour deux tènements du quartier ;
De 24 sous dix deniers, 4 chapons, 1 géline (2), 40 œufs pour une année échue à Noël i5oi, à cause de Yaynesse qui fut Thomas Adam, contenant 2 acres 14 perches;
De mi S. (4 sous), x deniers pour une année échue à Saint-Michel i5oi, à cause d’une ma-
(1) Quevilly, Notice sur Beaumesnil, p. 14.
(2) Géline ou gélinote, quelquefois gélinote de Caumont. L’éventé, c’est-à-dire une poulette grasse (poule ayant pondu).
sure, jardin et pré, près le moulin Bardel, dont jouissent les hoirs sur l’aynesse Adam.
Je dois ces renseignements précis à une vérification que M. de Beaurepaire, le savant archiviste de Rouen, a bien voulu faire, sur ma demande, le 19 janvier 1894, sur le compte Hutin, ainsi que l’atteste une lettre de sa main.
Si les Adam payaient les rentes féodales en i3oi, s'ils faisaient aveu de l’aînesse en 1602, c'est qu’ils étaient propriétaires du fonds, en vertu de titres qui remontaient peut-être à deux ou trois cents ans, à l’origine des vavassories, c’est-àdire au xiii® siècle, d’après Léopold Delisle et du Motey.
Et du Motey termine son intéressant travail par quelques lignes qu’il me permettra de lui emprunter : « Nous avons voulu faire revivre une classe « d’hommes aujourd’hui ignorée, qui a eu sur « notre sol sa raison d’être et son utilité. Dans « l’intérêt de l’archéologie, et surtout de l’histoire, « cette recherche n’est pas à dédaigner. »