‹ Une commune normande sous l'Ancien régimeChapitre 2 sur 101 · PRÉFACE DÉDICATOIRE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DÉDICATOIRE

Cette étude demeura inédite du vivant de son auteur. Répondant au désir qu il avait som ent exprimé, sa famille publie aujourd’hui le résultat de longues et patientes recherches. — On trouvera, mêlés au travail historique sur la commune de Vieilles, de nombreux souvenirs personnels qu’évoquait avec bonheur un homme qui aimait ajouter à l’histoire anecdotique un côté sentimental.

En mettant ces pages en lumière, nous payons le tribut de notre piété familiale à sa mémoire et nous lui apportons ainsi le suprême témoignage d’une tendresse qu’avive encore la douleur inconsolable de la séparation.

avant-propos

N’oublions pas ces aïeux... qui ont porté la fatigue et le poids des mauvais jours, pourque nous, leurs enfants, nous profitions aujourd’hui et de leurs sueurs et de leur sang.

(Edouard Laboulaye, Histoire du droit de propriété foncière en Occident (p. 433).

Je publie ce que j’ai pieusement recueilli sur Vieilles, ancienne paroisse supprimée pour le culte en 1794, ancienne commune réunie, en 1 82 5, à Beaumont-le Roger.

Quel peut être l’intérêt de cette étude ?

Il semble nul, à ne considérer que le piésent. Vieilles n’est plus, en effet, qu’un faible écho dans l’histoire, une expression oubliée, la section E du Cadastre, une dépendance géographique de Beaumont, un accessoire,

.... plus rien qu’un souvenir.

Qui revient comme un rêve et qui ne peut finir,

ainsi que l’a dit Jules Prior, notre poète, dans ses V cilles d'un artisan.

Mais il y a là quelque chose de curieux, si l’on tient compte du passé. Pendant de longs siècles, dans un « lointain, si lointain qu’il n’est plus appréciable », cette commune a eu ses destinées particulières, distinctes et séparées de Beaumont. Elle a eu ses deux fiefs nobles, relevant directement de la baronnie de Beaumesnil et médiatement du comté d’Harcourt ; ses seigneurs, barons, comtes, ducs et rois, dont quelques-uns illustres et puissants; sa Haute-Justice, son tabellionage ; ses deux paroisses : (Notre-Dame et Saint-Martin); ses chapelles : (le Hom et Saint-Laurent) ; sa léproserie. Tout cela, aujourd’hui aboli, eut jadis son importance, et c’est ce que j’ai essayé de rappeler dans la mesure de mes forces.

« Autrefois, dit Montesquieu (i), chaque village « était une capitale. Il n’y en a plus aujourd’hui « qu'une grande. Chaque partie de l’Etat était un « centre de puissance; aujourd’hui tout se rap-

(i) De l'Esprit des lois.

avant-propos

« porte à un centre, et ce centre est, pour ainsi « dire, l’Etat même. »

Depuis le célèbre écrivain, le mal n’a fait qu’empirer. Les grandes communes s amoindrissent, les petites disparaissent. Les villages perdent leur nom et leur origine. La vie rurale s’épuise. « Nous sommes maintenant un pays où le cœur cesse de porter le sang dans les veines », selon le dire de Taine .

C’est que la grande Ville qui, elle aussi, comme la Rome antique, impose « jusqu'au poids de son ombre », appelle tout à elle et n’envoie aux provinces que son luxe dévorant, son faux esprit, les bizarreries de ses modes, les caprices de sa légèreté, le despotisme du nombre.

A Vieilles, il y eut donc, au cours des âges, un passé plein d'intérêt à rechercher. Le nom même de notre commune porte un cachet de haute antiquité qui mérite d’être étudié. Puis la féodalité, qui a régné chez nous pendant un millier d’années, a composé, à elle seule, la partie majeure et la plus saillante de la commune.

Ce régime féodal, nous le rencontrerons à chaque instant, dans le déroulement de notre histoire.

La vie de nos pères n’est-elle pas celle de la nation, dans ses couches profondes, et à ses diverses étapes ? Dans les campagnes normandes, la vie du vieux temps symbolise « cet Ancien Régime, encore si près de nous par le nombre des années, mais que la Révolution nous cache » a dit De Tocqueville. Nous comprendrons mieux la féodalité, si peu connue du public, quand nous l’aurons saisie sur le vif, dans ses coutumes journalières, dans son mécanisme, sa pratique, ses abus, son langage, ses chefs et ses vassaux.

Je tâcherai d’esquisser rapidement les origines du système féodal et sa décadence, les droits et les devoirs féodaux durant les derniers siècles, et je dirai ce qu'on entendait jadis par fiefs, sous-fiefs, pleins fiefs, fiefs simples, nobles, de dignité, fiefs en l’air, mouvances, aveux, félonie et commise, corvées et redevances, regards de mariage, guet et garde, service de prévôté, prévôté de Vieilles, fraude normande, retrait féodal, saisie ou réunion de fief, aînesses, nüments (1), tènements, etc., tou-

(i Comment Le Prévost, Dictionnaire historique de l' Eure, article Ferriere-Saint-Hylaire (pp. 89, 90), a-t-il bien pu marquer d’un point d’interrogation les ainesses et nue-

AVANT-PROPOS

tes choses dont on trouvera souvent ici des traces, des applications et des suites.

Je ne parlerai point seulement des anciens seigneurs, nos maîtres, mais aussi des petits, des humbles : tenanciers, vassaux, vavasseurs (i), laboureurs, justiciers, hommes de loi, de travail, de négoce et d’épargne ; gens de peu , comme on disait quelquefois, gens du tiers, qui, tous, avec une endurance que notre siècle ignore, creusèrent leur sillon et leur fosse, dans l'espoir de se reposer à l'ombre d’une église dont pas un n’avait prévu la fin anticipée.

La domination anglaise au xve siècle arrêtera notre attention, ainsi qu’un épisode des guerres de la Ligue, où nous retrouverons encore les Anglais, à titre d’auxiliaires de Henri IV, tant à Beaumont qu’à Vieilles.

Nous aurons aussi occasion d’étudier la vie communale, l’état de commune, les anciennes institutions judiciaires à Beaumont et à Vieilles ; — le

tnents, comme s’il ignorait la signification de ces deux mots? Le bon Homère a dormi quelquefois.

(i) « Classe d’hommes aujourd'hui ignorée et qui a eu sur <' notre sol sa raison d’être et son utilité. » (Les Vavasseurs , par du Motey, brochure, 1S86, chez Maresq.)

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