‹ Une commune normande sous l'Ancien régimeChapitre 22 sur 101 · CHAPITRE V Les ducs de Normandie · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Les ducs de Normandie

ROLLON, 1er DUC.

u ixe siècle, de très fréquentes invasions de Danois et de Norvégiens eurent lieu dans la Neustrie. Ces hardis pirates, débarqués sur les côtes de France, remontaient les fleuves, la Seine jusqu’à Paris, portant le pillage et la dévastation, sous la conduite de leurs chefs, dont le dernier et le plus fameux fut le Norvégien Rollon.

Le roi de France, sur le conseil de ses vassaux, offrit à Rollon et à ses compagnons de leur céder une partie de la Neustrie, et la paix fut conclue entre eux, à la fin de l’année 91 1, par le traité de Saint-Clair-sur-Epte.

La Neustrie prit alors le nom de Normandie. Son premier duc fut Rollon. Bien qu’exerçant le pouvoir envers les grands de son duché, il ne posséda qu’une haute suprématie, et non la souveraineté complète. Sous sa direction, les Neustriens conservèrent leurs lois et leurs usages (i).

A son avènement, il eut bien des plaies à panser, dont beaucoup étaient son oeuvre. Il rappela les fugitifs, releva ce qu’il avait abattu, punit sévèrement le brigandage, fit pendre les voleurs et les pillards qui continuaient à trop imiter le Rollon première manière, et, quoique trop exalté par ses flatteurs, il fit prospérer son nouvel Etat, que quatre-vingts ans de guerres avaient transformé en terre inculte, dépouillée de bestiaux et d’hommes.

Voici donc Rollon et ses compagnons possesseurs delà Normandie.

Ils la détiennent en souveraineté, et qui dit alors souveraineté, dit propriété ; c’est la conquête avec ses conséquences brutales.

Dépouillèrent-ils les anciens possesseurs, pour prendre leurs places?

Léopold Delisle ( Classes agricoles , p. 29) ne

(1) Houard, Dictionnaire de droit normand, tome II, p. 25 ; — Delafoy, Constitution du duché normand , pp. 24 et 3o ; — Licquet, Histoire normande, tome IV, p. 96.

LES DUCS DE NORMANDIE

le pense pas. « Les hommes alors manquaient à « la terre, plutôt que la terre aux hommes. L’am- « bition des conquérants dut être satisfaite des « terres du domaine carlovingien, de celles des « monastères détruits, et des anciens propriétaires « qui avaient pris la fuite ou étaient morts. »

Il y a tout lieu de croire que les domaines de Beaumont et de Vieilles, tombés aux mains des Normands, venaient directement des domaines royaux, « qui couvraient peut-être les trois quarts de la France » (i).

Les terres furent partagées par Rollon entre ses compagnons.

Le partage fut-il égal entre eux ? On pourrait l’admettre : « nous n’avons point de chef ; nous « sommes tous égaux », disaient-ils à Pont-del’Arche (2).

Au contraire, d’après Léopold Delisle, Rollon aurait eu la part du lion : « Seigneur suzerain, ce « chef se réservera quelques portions du territoire « de la colonie, par exemple l'emplacement des

(1) Troplong, préface du Louage, p. 74.

(2) Licquet, op. oit., p. 58.

« meilleurs ports, celui des châteaux les plus im- « portants, de vastes forêts, de grandes prairies... a II partagera le reste du sol en treses principaux « compagnons. Le lot de chacun constituera un « grand fief... Ceux qui recevront ces grands fiefs « (appelons-les vassaux), seront sous la dépen- « dance immédiate du suzerain. Ils tiendront en « chef ou nuement(i) de ce dernier. Ils lui rendront « hommage à la charge de certaines obligations « militaires ou judiciaires (2). Les tenants en chef u imiteront la conduite de leur suzerain. Ils retien- « dront dans leurs mains une partie de la terre in- « féodée. Avec le reste ils établiront en faveur de « leurs propres vassaux de petits fiefs, qui relèveci ront d’eux-mêmes, ensuite du seigneur suzerain. . . « et que nous appellerons arrière-fiefs... »

C'est ainsi que Léopold Delisle, dans son beau livre sur les Classes agricoles en Normandie (3), a tracé les grandes lignes de l’organisation hiérarchique de la propriété foncière, à la suite de la conquête normande.

(1) Voir Les nuements, suprà, chapitre iv, §2.

(2) Voir de Neuville, suprà, chapitre ni, § 5.

(3) Idem, pp. 27 à 3o ; — voir aussi, en thèse générale, Edouard Laboulave, Condition civile et politique des femmes , pp. 208, 210.

LES DUCS DE NORMANDIE

Les fiefs, en Normandie, furent absolument patrimoniaux et héréditaires dès la conquète(i).

Delafoy est même allé plus loin (2'.

Comme on trouvera, vers l'an mil sept. Vieilles, Beaumont et la Forêt dans les mains de Richard II, duc de Normandie, il est à supposer que ces territoires étaient entrés dans le domaine ducal dès Rollon ; pendant longtemps les forêts restèrent même en dehors de la circonscription des paroisses (3). Quelques forêts étaient indivises, ce qui ne veut pas dire qu’elles fussent communes (4).

GUILLAUME LONGUE-ÉPÉE, 2e DUC.

En l’année 927, Rollon, prévoyant sa fin, avait réuni les grands de son duché, et devant tous, il avait abdiqué en faveur de son fils Guillaume, qui reçut l'hommage et le serment d’obéissance des seigneurs.

(i ) Basnage sur article 166, Coutumes.

(2) Constitution du duché de Normandie, pp. 56, 57. Ce livre, publié en 1789, aux frais du Parlement, était une revendication vigoureuse des immunités et privilèges de la Normandie.

(3) Léopold Delisle, op. cit., p. 292.

(4) Fustel de Coulanges, Domaine rural, p. 1 12.

Rollon mourut cinq ans après son abdication.

Guillaume, après un règne tranquille, fut assassiné à Péquigny, près Amiens, le 18 décembre 943.

RICHARD 1er, dit SANS PEUR, 3e DUC.

Richard, fils de Guillaume, n’avait encore que dix ans, lorsque, choisi pour succéder à son père, il reçut l’hommage des Normands (943). On lui donna un Conseil de Régence.

Après plusieurs annéesd’agitation et de guerres, au cours desquelles Louis d’Outremer, roi de France (de q36 à 904), essaya de profiter de la minorité du duc pour lui reprendre la Normandie, Richard Ier, défendu par ses régents, fit avec le roi Louis, vers 947, un premier traité de paix et d’alliance. 11 fut arrêté : « que le roi Louis « rendrait au duc Richard toute la Normandie, « et renoncerait à toutes les prétentions qu’il di- « sait y avoir... que le duc Richard ferait hom- « mage-lige de son duché, et que le roi le rece- « vrait à homme » (1).

D’autres guerres surgirent entre Richard et Lothaire, roi de France, et aboutirent à un nou-

(i) Dumoulin, pp. 71, 72.

LES DUCS DE NORMANDIE

veau traité de paix et d’alliance entre eux en 968, portant : « que le duc Richard tiendrait son du- « ché à fief et hommage de la couronne de « France... » (1).

Richard Ier épousa en secondes noces Gonnor qui avait été d’abord sa maîtresse. Le bon curé Dumoulin raconte naïvement les noces de Gonnor, « à quiles gentillesses d’esprit étaient ordinaires », et la réponse piquante qu’elle fit à Richard pour marquer sa transition « de mignonne et très « humble servante à sa dignité nouvelle d’épouse. » (2)

Richard Ier mourut en 966.

RICHARD II, 4e DUC.

Richard II succéda au précédent, son père.

Dumoulin et d’autres flatteurs ont vanté sa bonté et sa piété. Il y aurait bien des réserves à faire sur ces points.

Une année s’était à peine écoulée depuis l'avènement de Richard II, qu’en 997, séduits par

(1) Dumoulin, p. 84.

(3) Id., p. 89.

UN K COMMUNE NORMANDE

l’exemple des habitants des villes où les souvenirs de l’ancienne liberté civile s’étaient conservés, les paj'sans normands s’insurgèrent contre leurs seigneurs et voulurent secouer le joug de la féodalité.

Comme le dit Augustin Thierry (i): « ce cri « d’appel au sentiment de l'égalité originelle : « Nous sommes hommes comme eux (2), se fit ente tendre dans les hameaux et retentit à l’oreille « des seigneurs qu’il éclairait en les menait çant ».

Cette tentative d’affranchissement fut impitoyablement noyée dans le sang. Raoul, comte d’Ivry, oncle de Richard, chargé par celui-ci de lever une troupe, s’empara des députés ou messagers des rebelles, leur fit arracher les dents, crever les yeux, couper les pieds et les mains, et les renvoya « inutiles ».

Ainsi, dès la fin du xe siècle, en Normandie, les

(1) Essai sur l'histoire du Tiers Etat, chapitre x, in fine.

(2) Nus sûmes homes cum il sunt Lex membres avum cum il unt Et altresi granz cors avum,

Et altretant sofrir poüm ;

Ne nus faut fors cuer seulement.

Wace, Roman de Hou.

LES DUCS DE NORMANDIE

populations se soulevèrent contre la féodalité ( 1).

Richard II, vers l’an 1007, épousa Judith de Bretagne, et c’est dans la donation qu’il lui lit, qu’on vit apparaître, en pleine sève de civilisation relative, les noms de Beaumont, Beaumontel et Vieilles, alors oubliés depuis des siècles.

Nous allons quitter les ducs de Normandie, pour suivre de nouveaux maîtres, mais non sans avoir complété toutefois très succinctement la liste des ducs, jusqu’au dernier :

— Richard III, 5e duc, fils de Richard II (1026 à 1028).

— Robert Ier, dit Robert le Diable, 6e duc ( 1 028 à io35).

— Guillaume le Conquérant, 7e duc, fils naturel de Robert (io35 à 1087).

— Robert II Courteheuse, 8e duc (1087), dépouillé en 1106, meurt prisonnier de son frère Henri Ier en 1 1 33.

— Henri Ier, roi d’Angleterre, 9e duc (1106 à iiSq).

(1) Dumoulin, p. 93 ; — Licquet, pp. 182-183 ; — Léopold Delisle, Classes agricoles, pp. 122 à 1 2 5 ; — Guizot, Histoire de la civilisation, tome IV, p. u ; autre révolte, 3y ans apres, en 1084, sur les confins de la Normandie, en Bretagne; — Dufour, sur Troplong, pp. 70-71.

— Troubles — Interrègne — Boulogne et Geoffroi Plantagenet (i i 35 à 1 1 5o).

— H EN RI II, roi d’Angleterre, 10e duc ( 1 1 5 1 à i i8q), le premier des Plantagenet.

— Richard IV, Cœur de Lion, roi d’Angleterre, i ie duc (1189 à 1 199).

— Jean-sans-Terre, 12e duc (1199 à 1204).

Ce fut le ier juillet 1204, sous Philippe-Auguste, roi de France, que la Normandie revint à la Couronne de France, après en avoir été détachée pendant 292 ans, par le traité de Saint-Clair-sur- Epte.

Page 1