CHAPITRE XIII
Nicolas Blanfuné, seigneur de Vieilles.
§ Ier. SON AUTEUR.
pourrait presque dire de cet auteur:
mfhvy « père d'écuyer », comme chez les Romains.
Le nom de Blanfuné est devenu rare dans le pays. Il y a cinquante ans, un Blanfuné était chassemonte à Vieilles, et marié à Combon. Trois frères de ce nom étaient couvreurs en paille à Beaumontel. Plusieurs de leurs descendants existent encore. A Vieilles, dans la dernière moitié du xvn° siècle, un Eustache Blanfuné était marié à Anne Davout, d’une ancienne famille. (Saint-Denis, Notice , p. 36 1 .)
Eustache Blanfuné fut d’abord marchand (fabricant) de toiles. Beaucoup de brasétaient occupés au lin, au rouissage, à l’écangage, au fil, au tissage,
aux deux blanchisseries. Il y a déjà longtemps qu’il ne se tient plus à Beaumont un marché au fil de main. Les femmes s’occupaient ainsi et gagnaient leur vie. La fille préparait son trousseau. En se mariant, elle apportait son rouet qui figurait à son contrat (i). Il constituait une ressource, un gagnepain, un instrument de travail (2), une sauvegarde du foyer (3).
Aujourd’hui, les fileuses ont disparu, et maintenant que les rouets manquent, les marchands de curiosités les recherchent.
Les petits fabricants vendaient à la halle de Beaumont (4), d’autres suivaient celle de Bernay, disparue aussi. Les gros fabricants fréquentaient
(1) Sic : en 1768, mariage Lebigre à Vieilles, et bien d’autres.
(2) Sur les veillées en commun, voir Babeau, Vie rurale , pp. 21 1 et suivantes.
(3) Le fuseau était le symbole de la mère de famille, dit Michelet ( Origines du droit français livre I, chapitre 11). — L'invention du rouet ne remontait pas au delà du xvie siècle ; les anciens ne l’avaient pas connu. Jeanne d’Arc disait à ses juges : « Pour coudre et pour filer, je ne crains pas une bourgeoise de Rouen. » — (Siméon Luce, La France pendant la Guerre de Cent Ans, 2 «-• édition, p. 1 55.)
(4) On essaya de rétablir cette halle en 1834. (Saint- Denis, Notice, p. 538. )On n’y réussit pas, malgré une critique lancée aux cultivateurs accusés de bouder le marché.
la halle de Paris : tels les Blanfuné, les Focey, les Chrétien, les Bioche, les Chouel, les Ecalard, les Lamy, etc.
Eustache Blanfuné acquit une certaine fortune.
Dans ses dernières années, il eut une charge de « conseiller du roi en Y Election de Conches ». C’est ainsi qu’il est qualifié, dans un baptême à Vieilles, du 5 décembre 1702, et dans son acte de décès. Les « eslus » jugeaient en première instance les procès relatifs aux tailles et autres subsides. Beaumont et Vieilles étaient du ressort de l'Election de Conches, dont l’appel se portait à la Cour des Aides à Rouen.
Inhumé le 7 mars 1709, dans l’église de Vieilles, il n’avait pas été anobli.
Il eut plusieurs enfants :
i° Henri, né le 27 novembre 1681, mort curé à Vieillesle 8 septembre 1762, à quatre-vingt-deux ans, après cinquante-quatre ans d’exercice;
20 Nicolas, puîné, qui devint seigneur du lieu ;
3° Marie-Anne, née le 24 février 1 683 .
Eustache fit au moins vingt acquisitions d'immeubles à Vieilles. Citons notamment :
i° Une première curanderie ou blanchisserie de toiles, dite de l’Abîme, contenant sept acres et demie, achetée de Jean-Baptiste Beroult, gentil-
homme servant de M. le Prince de Condé ou simplement de Monsieur le Prince, ce qui, sous Louis XIV, voulait dire le chef de la maison de Condé (1).
Le procès-verbal de lecture, fait après coup et mal rédigé par le curé, est incompréhensible. Cette acquisition a dù avoir lieu devant Lampérière, à Beaumont, en février... avant 1679 ou 1 680, par deux contrats.
20 D’autres morceaux de terre dans le quartier de l'Arbre-d’Amour ;
3° Plusieurs labours à Saint-Laurent-aux-Coursières et à la Colinière ;
40 Des prairies à la Cressonnière, au Mont- Rôti.
Enfin il tenta d’acquérir la ferme des Terriers. Guy François Daupley lui en vendit d’abord une partie le 2 octobre 1690, puis le surplus le 21 novembre suivant. Des incidents surgirent. Les Terriers furent « saisis et décrétés à la requête de Giot, cédé aux droits de Jacques Daupley, frère du vendeur» — appel — et dans un acte passé à Beaumont, le 3o septembre 1 700, Guy François Daupley
(1) Chéruel, Dictionnaire historique, 2c partie, article Le Prince, p. 65 1.
dit « qu’à cause des fatigues de la guerre, il ne peut « suivre l’instance en appel, et il cède ses préten- « tions à Eustache Blanfuné, qui accepte et se « charge de suivre V affaire, pour faire plaisir à Guy « Daupley ... »
Les Blanfuné aimèrent à rendre ces petits services. Eustache se dévoue « pour faire plaisir à « Daupley ». Plus loin, nous verrons Nicolas, son fils, agir aussi, « en conséquence d'un accord par « bienfaisance », avec Adam, « du fait et cause du- « quel il se charge. »
Malheureusement, comme réminiscence des pratiques de l’époque mérovingienne [supra chapitre m), Nicolas Blanfuné, par ses « habiletés » en réussissant sa propre affaire, trahit et compromit celle de son commettant.
Quant à Blanfuné père, moins habile peut-être, il n’eut guère de succès. Les Terriers lui échappèrent, puisque Nicolas, son fils, les acheta plus tard.
N’importe, cette philanthropie héréditaire chez les Blanfuné est à noter. Par imitation du beneficium antique, de la comédie flagellée par Salvien, l’homme sensible du xvme siècle apparait à Vieilles dès 1700 et iy36. Et cet homme sentimental et bienfaisant se retrouvera plus tard dans la phra-
séologie municipale et jacobine qui, à Beaumont, le 20 mai 1799, conviera la dame Bénard demandant le divorce « à faire les réflexions qu’une femme prudente et sage doit épuiser avant d’employer ce moyen bienfaisant en même temps que répugnant aux âmes sensibles. » (Saint-Denis, Notice , p. 517. — Voir le décret du 20 sept. 1792.)
Le mot était alors à la mode (1).
L’évêque Thomas Lindet, en votant la mort de Louis XVI, disait: «J’éprouve un sentimentpénible, « naturel à l'homme sensible. » (Boi vin-Champeaux.)
A la fin du xvme siècle, un subdélégué (aujourd'hui un sous-préfet) se plaint à son intendant « qu’il éprouve, dans l’exercice de ses fonctions, une « douleur très poignante à une àme sensible » (de « Tocqueville, V Ancien régime , livre II, chapitre vi).
Nous avons entendu bien d’autres « serinettes à « phrases, douceurs et fadeurs » (2), comme le « réchauffement des cœurs les plus froids » et « les émotions d’une douce philanthropie >; (3).
(1) Voir Taine, Ancien régime , pp. 262 et 809 ; — Floquet, VI, 590 ; — Discours de rentrée de M. Gautier de la Ferrière, à Rouen, 1878, pp. 5 1 , 52.
(2) Taine.
(3) Discours de 1843, par M. de Reynal.
NICOLAS BLANFUNÉ, SEIGNEUR DE VIEILLES l8j
Ce dernier mot, venu de la serre chaude du xvme siècle, fut longtemps encore cultivé chez nous. Un comité cantonal nous en servit un jour la figure sous les traits d’un Philanthrope aussi généreux qu’éclairé (i) (août 1 838) , brochure qui fut combattue (1841), avec une douce ironie par une autre brochure intitulée « Grand discours sur une vetite question », et signée de MM. Lenormant, maire de Fontaine-le-Soret ; Loisel père et fils, et autres (2).
Notre comité se montra furieux. C’est que nous n’aimions pas la contradiction, même venant de M. Lenormant, de l’Institut. Avec le temps, l'affaire s’apaisa. Bien peu s’en souviennent aujourd'hui.