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AVÈNEMENT DE NICOLAS BLANFUNÉ, FILS

Il était né à Vieilles, le 3o avril 1684, du mariage d'Eustache avec Anne Davout.

Il se qualifiait ainsi : bourgeois de Paris ; marchand de toiles de Paris ; seigneur et patron de Vieilles ; écuyer, garde du corps, officier commensal du duc d’Orléans, Régent.

(1) Marquis de Croix.

(2) Document particulier.

Examinons ces titres :

A. — Bourgeois de Paris (il y habitait, rue du Four).

Le droit de bourgeoisie s’acquérait, à Paris, par un domicile réel d’an et jour.

Il conférait certains privilèges : celui de ne pouvoir être contraint à plaider ailleurs, même en matière réelle, même sur appel en garantie, l’exemption de droit d’entrée dans Paris, sur denrées de ses terres pour sa consommation (Denisart, Bourgeois). Ceux qui ont prétendu que le titre de bourgeois de Paris conférait la noblesse ont commis une erreur. (Chéruel, Dictionnaire historique , pp. 860 et 86 1 ; et déclaration du roi, 4 septembre 1 696, règlement sur les tailles, en Normandie.)

B. — Marchand de toiles de Paris. — (Acte de baptême à Vieilles, le 27 novembre 1717, d’une de ses filles ; — Mémoire de Chambellan, son petitfils (page 38), dans le procès en clameur de 1770.) Blanfuné, marchand de toiles, fort obligeant, fort officieux, apparaît comme le personnage parodique du Bourgeois gentilhomme de Molière.

Comme il n’était pas noble, il n’eut pas besoin de lettres de non-dérogeance.

C. — Seigneur et patron de Vieilles. — C’est la qualité qu’il prend dans les contrats de 1714 et

1 7 iG ci-après énoncés, et dans tous ses actes postérieurs. Expliquons comment lui vint cette qualité.

En avril 1709, devant le notaire de Beaumesnil, il avait acheté des de Chamilly la terre de Vieilles, et les droits seigneuriaux moyennant 2 1 .000 livres.

Cette terre, un siècle auparavant, était déjà considérablement amoindrie. Blanfuné la trouva bien disloquée. Il voulut lui donner un regain de vitalité et d’importance.

Au domaine non fieffé, il se proposa d’ajouter : i° l'héritage de son père, auquel le curé Henri, son frère, n’avait pas pris part en nature, se contentant d’une modeste rente ; 20 diverses acquisitions et les clameurs féodales qu’il avait faites.

En effet, en juillet 1726, il obtint du roi des lettres patentes d'union adjoignant au corps du fief tous les héritages des deux sources susdites en roture à Vieilles, dans la mouvance du fief, sur ce quhl exposa : « qu’il avait acquis, par contrat du « 22 avril 170g, du comte de Chamilly, baron de « Beaumesnil, le noble fief, terre et seigneurie de « la Prévosté de Notre-Dame-de-Vieilles, et qu'il « possédait dans cette paroisse plusieurs héritages « en roture, mouvants et relevants de la baronnie « de Beaumesnil qu'il désirait réunir à son fief, du '< consentement de la dame de Chamilty. »

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Et le tout fut désormais, comme on disait alors, « bien noble, uni et régi en fief ».

Cependant, si on voit bien que le fief fut noble, on ne voit pas que le titulaire Blanfuné le fut aussi. Il ne faut pas confondre le droit d’acquérir des terres nobles avec la noblesse, comme on l’a lait quelquefois à tort pour les bourgeois de Paris. L’ordonnance de Blois de 1 579, formelle sur ce point, déclare que : « les roturiers et non nobles, « achetant fiefs nobles, ne seront point pour ce « anoblis ni mis au rang et degré de nobles... etque « la possession des fiefs n’anoblit point le roturier. (Berault, sur article 1 5 5, Coutume normande ; — Chéruel, Dictionnaire historique , p. 861.)

D. — Ecuyer , garde du corps , officier commensal du Régent. — Ainsi qualifié dans l’acte de baptême d'une de ses filles, à Vieilles, le 6 avril 1721.

Le Régent mourut en 1723.

Le titre de commensal conférait à Blanfuné une ombre de noblesse purement personnelle, viagère, non transmissible ni héréditaire. (Chéruel, Noblesse commensale ; Denisart, Noblesse , et Commensaux.) Une déclaration du roi du 4 janvier 1724, venue à propos, étendit aux officiers du feu duc d’Orléans, Régent, les privilèges des commensaux du roi (Denisart, op. cil ., n° 3i.)

Blanfuné n’eut donc que la noblesse commensale qui s’éteignait avec lui. Cette semi-noblesse lui permettait de prendre le titre d’écuyer, mais à la condition, en employant ce titre, d’y joindre la qualité de sa charge. (Denisart, op. cit., n° 9.)

Souvent alors, on ne disait, aux actes, ni sieur, ni messire, mais « Nicolas Blanfuné » tout court (1).

Il était passé, le temps de l’aveu rendu à haut et magnanime prince messire Charles de Lorraine, duc d’Elbeuf, baron de Beaumesnil.

« Sa maison » à Vieilles.

Si Nicolas Blanfuné, « bourgeois de Paris », résidait aussi à Vieilles (2), s’il était effacé dans la capitale, il acquérait un prestige en province, à

(1) 1 3 novembre 1714 et 25 novembre 1716, notariat de Beaumesnil ; 4 avril 1720, notariat de Beaumont ; — aveu Adam 11 avril 1739. Pourtant, d'autres fois, on l’appelle « M. de Blanfuné » chez Vachelet, notaire à Vieilles, 1 7 juillet 1731; — titre clérical, Adam, notaire de Beaumont, 3i juillet

(2) Il prenait son domicile à Paris, mémoire de 1775.

Cette mode s’est continuée, encouragée qu’elle est par

certains intérêts métropolitains qui savent attirer à eux les affaires, à l'exclusion des ruraux. — Aux ruraux, le fretin ! A bas les ruraux! a dit Crémieux. Ce mot déplacé lui coûta la vie.

l'instar de ces « habitants des villes franches se

qualifiant nobles hommes, écuyers, messires et « chevaliers, et se retirant ensuite à la campagne, « y continuant leurs usurpations , faisant valoir « leurs biens avec exemption de tailles et autres « impositions ». Ainsi s’exprimait une déclaration du roi, du 4 septembre 1696. ( Edits sur les tailles , Normandie, p. 38o.)

« Sa maison » (1), plus tard on dira le manoir « seigneurial » (2), était à peu de distance et parallèlement entre la rue de l'Arbre-d’Amour et le moulin Bardel, faisant bout sur la rue du moulin. C’est aujourd’hui le sol du n° 212 E, du cadastre.

La longue maison, à un étage, avec perron conduisant au premier où se trouvaient le salon et les chambres, était surmontée de la girouette féodale.

Habitée jusqu’en 1864, puis démolie cette même année, elle a été immédiatement reconstruite sur mêmes fondations par Thuret, pour M. et Mm* de Sacy. Le sol venait des Poulain, a dit Blanfuné dans un contrat à Beaumesnil du 25 novembre 1716. J’ai, en effet, la date d’une vente Poulain à Blanfuné, passée au notariat de Vieilles.

(1) C’est ainsi qu’il l’appelle, contratdu 2 5 novembre 1716.

(2) Aveux Adam de 1739; — vente à de Chambor du 24 décembre 1744.

NICOLAS BLANFUNÉ, SEIGNEUR DE VIEILLES ig3

Augmentations.

Nicolas Blanfuné acheta encore plusieurs immeubles, entre autres:

De Thomas et René Jouye, bois et buissons au Roule (notariat de Beaumont, en 1710) ; d'Armand Daupley, la ferme des Terriers, que son père avait manquée, et la tuilerie de Bave (notariat de Beaumesnil, 19 août 1 7 1 3) ; d’Emmanuel Henry, par contrat au notariat de Beaumesnil, le i3 novembre 1714, cinq pièces de terre à Vieilles dont : i° un pré de 3 acres, formant une seconde blanchisserie ; 2°à4° des prés et labours ; 5° un petit jardin de 4 perches, sur lequel je reviendrai et qui forme le point de départ d'une savante manœuvre de Blanfuné ; de Charles Adam et de Raitre, pièces au Roule, masure et maisons aux Cressonnières (notariat de Beaumont — (Voir quelques autres acquisitions énoncées ci-après).

On n’aurait qu’une faible idée du personnage, si on se bornait aux notes ci-dessus. Où a brillé Blanfuné, c'est au puchotAdam. Suivons-le pour connaître, non le puchot, mais le seigneur et sa manière.

Très limité au nord-ouest, derrière sa «maison », il ne possédait, en 17 10, qu’une bande la rasant, de

la rue à la rivière, un peu plus que le « tour de l'échelle », un peu moins que le « vol du chapon ».

Il n’avait alors :

Ni la cour dite le Clos-Malacquis (nos 239 à 242 E), achetée, après lui, par de Chambor ;

Ni le petit jardin de 4 perches (partie de 214 E) qu'il acheta le i3 novembre 1714 (Notariat de Beaumesnil), à la suite et en aval de la première bande, sous réserve, par le propriétaire Henry, sur ce jardin, d’une servitude d’abreuvoir de cinq pieds de largeur ;

Ni le moulin Bardel, qu'il acheta de Mahiel, seigneur de Saint-Clair d’Arcey, avec petite allée , de la rue à la rivière, le long du moulin, par contrat devant les notaires de Paris (janvier 1715) ;

Ni un îlot en jardin (n° 21 3 El, entre les deux bras de rivière, et un autre petit jardin de 3 à 4 perches (partie de 216 E), au-dessous du moulin Bardel, borné d’un bout par ce moulin et d’autre bout par « le petit lavoir ou abreuvoir du vendeur « Adam qui le retient » (Contrat passé au notariat de Beaumont, le 2 novembre 1 7 1 G) .

Alors, s’introduisant par ruses au puchot acheté par les Adam, le 3o mars 1 587, il se fait autoriser, le 2 novembre 1716, à y bâtir un lavoir couvert sur huit pieds en tous sens. Vingt-trois jours

après, soit le 23 novembre, au notariat de Beaumesnil, Blanfuné opère mieux encore. Traitant avec Henry, arrière d’Adam, il fait renoncer Henry à sa servitude sur cinq pieds, du i3 novembre 1714; puis, par échange de son ancienne place sur lui, il la transfère en celle qu’il dit faussement avoir achetée de Pierre Adam, « le deux de ce mois, place qui ne pourra avoir que huit pieds ».

Il y eut là une violation flagrante de la loi, dit l'arrêt de la Cour de Rouen du 3 janvier 1891 : i* dans le transfert d’une servitude nue séparément du fonds (1) ; 20 dans la cession de la chose d'autrui (2).

Vingt ans se passent paisiblement.

En 1736, Pierre Adam, fils du précédent, troublé sur sa partie de terrain, en arrière et en dehors des huit pieds, intente, devant la Haute-Justice de Vieilles, la clameur de haro, si chère aux Normands, contre les Picard, héritiers d’Henry, qui tentaient d’usurper et d’enclore l’allée condui-

(1) Voir article 62 1, Coututnes Norruandes, Servitude, p. 201 ; — Demolombe, Servitude, n° 670 A ; Bourges, 20 août 1 865 (Sirey, 66. 2.1 1).

(2) Vente de la chose d’autrui, stellionat puni de prison, sanction abolie par la loi du 22 juillet 1867.

UN K COMMUNE NORMANDE

sant de la rue aux huit pieds. Les Picard appellent en garantie Blanfuné.

Sur ce, le 1 1 décembre iy36, première sentence condamnant les Picard à se réduire à huit pieds au lieu de neuf.

C’est ici que se place cette représentation renouvelée des pratiques anciennes dont il a été parlé au chapitre m.

Blanfuné a senti le danger : si le stellionat est découvert, il risque la prison. Comme dira plus tard Robert Macaire : « C’est l’instant de se montrer. Sauvons-nous I j>

Alors, par une inspiration hardie, il remonte aux errements qui ont dupé tant de générations.

II en fournit l’exacte répétition, avec les mêmes expressions : la peur, le benejiciiim , les détours. (Voir Suprà , chapitre 111.)

Donc, le 23 décembre 1736, devant le notaire de Beaumont, Blanfuné surprend à Adam un acte qu’il appelle « accord par bienfaisance » (qualités, deuxième sentence), et dans lequel, « pour éviter aux frais » (la peur), Adam déclare qu’il n’a plus « d’intérêts à la chose » puisque Picard ne peut dépasser huit pieds.

Puis Adam renonce à sa preuve contre Blanfuné qui, moyennant 1 1 livres 4 sous, « se charge

du fait et cause d' Adam », et s’oblige défaire exécuter, sans y appeler ce dernier, la première sentence condamnant les Picard-Henry.

Ceux-ci ne se gênent pas pour lui dire son fait. Ils se récrient contre « les détours de Blanfuné » qui a engagé Adam « à transiger pour donner le « change, et embrouiller les premiers soutiens des ;< parties », (qualités, deuxième sentence).

Je passe sur une foule de détails : confusion, équivoques, dits, contredits, etc. C’est un dédale.

Le 23 juillet 1737, deuxième sentence rendue entre Blanfuné et les Picard ; Adam est sorti de cause. J’ignore ce que portait cette sentence. Elle n’avait plus guère à statuer que sur les dépens. On ne trouve aux archives de l’Eure (Fonds de la Haute Justice de Vieilles), ni les minutes de ces deux sentences, ni les registres de l’époque, mais deux feuilles volantes non signées, qui étaient les minutes des qualités , se complétant par leur rapprochement avec l’accord du 23 décembre 1736. J’en possède une copie que j’ai fait imprimer dans l’instance en appel ci-après énoncée.

La Cour de Rouen constate, dans les motifs de son arrêt du 3 janvier 1891, que « en acquiesçant « aux prétentions de ses adversaires et en se con- « tentant de se faire restituer son terrain au delà

« des huit piedsf Adam a, dans cette mesure , « reconnu à ses adversaires la propriété de ce « lavoir (de huit pieds), et abandonné les droits qui « pouvaient lui appartenir ».

Voilà la ratification , par Adam, de la vente de sa chose , des huit pieds.

On reconnaît le bénéficiant, le bienfait, le mensonge, le truc. Plus de stellionat, plus de prison. Blanfuné est sauvé, le tour est joué, l’usurpation est consommée.

« Cela va bien, si cela dure », disait, au départ, ce personnage de la légende, autre saltimbanque, en se lançant du haut des tours de Notre-Dame.

L’affaire finie, Blanfuné oublie de remettre à Adam, dont il avait pris fait et cause : i* le contrat du 2 novembre 1716 ; 2°neufautrespièces communiquées par Adam, qualités premières (p. 12 de mon imprimé) ; 3° les deux sentences.

On ne parle plus de Blanfuné, à partir de 1736.

L’éclipse durera longtemps, un siècle et demi !

Ombre de Blanfuné, qu’avez-vous fait de nos pièces? Pourquoi nous les retenir? Vous n’osez même plus les produire nous les reconnaî-

trions. Vous avez peut-être cru, Blanfuné, que la prescription vous était acquise. Erreur. Ces pièces vous avaient été confiées à titre de dépôt , à titre

précaire. Vous ne pouviez prescrire par aucun laps de temps (Troplong, Prescription n°s 478 et 523 ; article 2,236 du Code civil).

Fait assez bizarre :

Dans un colloque qui eut lieu à Bernay, le jour de la fête Daviel, on se demandait où pouvaient bien être passées les pièces égarées par Blanfuné. Un honorable avocat ne put dissimuler un léger sourire... . Je compris

En février 1896, je renouvelai la même question auprès dJun notaire. Le confrère ne me répondit pas.

Mais que deviendront les huit pieds ?

Ils remonteront à leur source.

L’arrêt de la Cour de Rouen dit, dans ses motifs :

« Les Adam ont pu reconquérir, par des actes « de possession ostensibles, accomplis animo « domiiii , ce dont les habiletés de Blanfuné avaient, « plus d'un siècle auparavant, dépouillé leurs « aïeux. » Est-ce assez clair?

Me Christophe Allard a blâmé ce moyen. Ici, l’éminent avocat a tiré sur ses troupes. Est-ce que de Chambor, le quadrisaïeul, n’a pas lui-même invoqué la grande patronne du genre humain, pour sauver le fief de Vieilles en 177 3 ? (Voir plus loin.)

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