VIEILLES A L ETAT DE COMMUN
fut prononcée par ordonnance royale du 28 décembre 1825 (1). Le 20 février suivant, le juge de paix, Monory, délégué par le sous-préfet, arrêta les registres de l’Etat civil, et Hue, dernier maire de Vieilles, remit au maire de Beaumont les pièces et actes de la commune supprimée.
Le comique ne perd jamais ses droits.
Les maires et adjoints étaient nommés par le Gouvernement, pour trois ans, selon la loi du 28 pluviôse an VIII, et pour 5 ans, selon l’ordonnance du i3 janvier 1816.
Nicolas Adamavait été nommé adjointà Vieilles, le 1 1 juin 1816, puis le Ier août 1821. Il n’y avait plus lieu de s'occuper d’un adjoint en 1826, puisqu'il n’y avait plus de commune.
Néanmoins, le 14 janvier 1826, le préfet de l’Eure, « par renouvellement », nomme encore Nicolas Adam, adjoint d'une commune qui a cessé d’être.
Cela s’explique. Un employé remplit la feuille imprimée. Le préfet signe sans lire et l’affaire est expédiée. On passe à une autre.
La machine administrative, par la vitesse acquise, tourne, tourne toujours et souvent à vide.
(1) Je n’ai pu la trouver ni au Bulletin des lois, ni au Racueil administratif de l'Eure.
UN K COMMUNE NORMANDE
Le mouvement est sur la poulie folle. Nous avons l’illusion, et c’est encore une chance, dans les jours où Paris, ayant donné « une leçon au Pouvoir », il n’y a plus ni administration, ni gouvernement, « plus rien, et personne chargé de l’exécution... » si ce n’est ceux qui s’en chargent d'eux-mêmes, après en avoir guetté l'occasion.
Cette nomination du 14 janvier était une négation manifeste de l’ordonnance du 28 décembre précédent. Où était la vérité ? Mon grand-père voulut en avoir le coeur net.
Il s’adressa de nouveau à Dupont de l’Eure qui lui répondit, le 7 mars suivant : « Ma femme « m’ayant transmis la demande que vous êtes allé « lui faire à Rouge Périers, je me suis empressé de « faire prendre des renseignements au ministère « de l'Intérieur, pour savoir si la réunion de votre « commune à celle de Beaumont, a été , ou non , « prononcée. Voici, mot à mot, ce qui a été ré- « pondu dans les bureaux :
« La réunion a été prononcée par une ordonne nance du Roi du 25 décembre 1825. — Cette or- « donnance a été envoyée au préfet de l’Eure, par « le Ministre de l’Intérieur, le 10 janvier 182G.
« M. de Clercq m’a donné l’assurance qu’il n’y « a pris aucune part.
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Soi
« Quant à moi, M..., vous devez savoir que je « suis sans le moindre crédit. »
« Signé : Dupont,
« Député de la Seine, rue du Helder, i3. » (Document particulier.)
Cependant, les habitants de Vieilles croyant à un juste retour, conservèrent longtemps l’espoir de recouvrer bientôt leur autonomie, comme ces peuples qui entretiennent pieusement l’idée de la revanche, et y pensent toujours. La loi du 18 juillet 1887, sur l’administration municipale, fut votée enfin.
On crut à une résurrection possible, on s’agita. Alphonse de Vieilles et de Sacy prirent part au mouvement, et, le 6 août suivant, de Sacy écrivait à mon grand-père : « Dans le courant « du mois prochain, j'irai à Beaumont, et nous « pourrons nous concerter sur les moyens à ern- « ployer... Agréez pour vous et vos conjoints l'as- « surance, etc. ; — ... et soyez certains du vif intérêt « que je porte aux bons habitants de Vieilles. »
Une pétition, rédigée par un avocat de Bernay, fut adressée au préfet, le 18 mai 1 838. Elle était signée de de Sacy, d’Alphonse de Vieilles, des
anciens maires et conseillers municipaux, et de tous les autres citoyens de la commune. Deux plans y furent joints. Plans et pétitions dorment aujourd’hui aux Archives de l’Eure.
Les pièces revinrent à la mairie de Beaumont, pour que l'on délibérât sur la demande. Dans la salle du Conseil, pendant que les signatures de la pétition étaient discutées, au nom de Charmantray, un membre important dit : « Mais il est sur Beaumontel. » C’était encore une erreur. Charmantray, un brave homme, un ami dont je suis heureux de rappeler le souvenir, était bien sur Vieilles, sur son patrimoine, acquis par son frère des Delamare-Robert.
Ces débats prouvent qu'on peut être un bon magistrat municipal, à l’état calme, et se tromper, à l’état aigu, de parti pris. D’aucuns même prétendent qu’on se trompe alors d’autant mieux qu’on est plus nombreux. Le docteur Desprez et d’autres ont donné des explications curieuses sur « Y erreur en commun ». Ils ont même montré les entraînements, les excès, les paniques, les aberrations, les crédulités ineptes des foules, l’erreur, la folie en commun, la folie du nombre ( i ), écueil des réunions
(i) Que peut la bonne foi... lorsque cette lueur si faible, « si vacillante de la vérité humaine doit... percer le nuage
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délibérantes, quelquefois délirantes, quand la passion les envahit.
Revenons à notre question. L’administration supérieure ne nous était pas favorable. Le 22 décembre 1 838, de Sacy nous écrivait de Moreuil : « Souvent la peur du travail fait rejeter « des droits incontestables. MM. les préfets n’ai- « ment pas les affaires compliquées. Nous ver- « rons. . ; nous leur expliquerons nos droits... Ne « nous décourageons pas... Croyez que je serai « heureux de pouvoir faire quelque chose qui « vous sera agréable. »
On le voit, et je tenais à lui rendre cette justice, de Sacy fit cause commune, combattit et succomba avec « les bons habitants de Vieilles ».
Tant d’efforts furent inutiles. Nous restâmes annexés. Le mot est devenu à lamode.On l’a essayé sur nous.
Mais l’agitation avait été vive. On s’était animé de part et d’autre. Un conseiller municipal de Beaumont avait qualifié les pétitionnaires d'intrus. L’appellation n'était ni heureuse, ni juste, et n’était pas « mise en sa place ». Elle ne fut pas
« d’épaisses ténèbres amoncelées par la passion et par le « fanatisme? » (Discours de rentrée de Gaultier de la Ferrière, Rouen, 1 878, p. 21, déjà cité.)
prisée. Les temps n’étaient pas venus ! Ils n'étaient pas des intrus, ces citoyens qui combattaient pour leurs foyers, leurs traditions, et leurs intérêts séculaires. Les intrus étaient plutôt les hommes nouveaux, les derniers arrivés... En cherchant des effets, on avait renversé la valeur des termes, comme cet autre jour où, dans l’expression trop imagée de « marchepied », on prit tout simplement le conlrepied... Et si ce n’était pas toujours un contresens, c'était quelquefois au moins un non-sens, comme cet appel « à nos voisins du « pays d'Ouche, toujours prêts à partager les tra- « vaux de notre population depuis longtemps inoc- « cupée. » ( Discours au Concours agricole de Beaumontel , 17 septembre i8q3.)
Lesannéesse sontamassées surces débats stériles.
Des acteurs de la lutte de i 825, il ne reste plus, assurément, que le bambin d’alors, devenu le narrateur indépendant de la chute de Vieilles.
Des pétitionnaires de 1 838, il n’est demeuré que quelques rares survivants et ils semblent avoir tout à fait oublié leur essai de résistance.
Une seule réflexion s’impose. Comment des hommes, d’ailleurs honorables qui, toujours, nous parlaient de nos libertés, du respect des nationalités ; qui, aux anniversaires des « Glorieuses »
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portaient ou applaudissaient de chaleureux toasts, qui nous lançaient au-devant des Réfugiés Polonais arrivant de Cherbourg, après Hambourg, en détachements (i83i), par la route de la forêt, n’avaient-ils pas compris que, nous aussi, nous avions eu la vie municipale, notre petite nationalité, une patrie que nous avions eu le droit et le devoir de défendre ?
M ais voilà : ils avaient adopté une idée, ils n’en voulurent pas démordre.
Apprehenderunt mendachim , noluerunt reverti. (Jérémie, viii, 5.)