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Une conspiration au Louvre

— Moins heureux que les plaideurs, mon cher Arthur ; à dater d'aujourd'hui tu es avocat.

— Enfin nous voilà sortis de l'école avec doux

â UNE CONSPIRATION

belles carrières devant bous : la médecine et le barreau.

— Hélas ! il y a déjà beaucoup de médecins !

— Hélas ! il y a déjà beaucoup d'avocats !

— Beaucoup plus de médecins que de malades.

— Beaucoup plus d'avocats que de plaideurs. Félix prit un visage grave, qui ressemblait à un

masque improvisé pour le moment, et qui contrastait beaucoup avec son attitude d'étudiant au repos. 11 couvrait toute la longueur d'un divan avec son corps étiré par une nonchalance asiatique ; il jouait d'une main avec la cendre blanche dùn cigare jaune, et de l'autre il effilait les deux pointes de sa moustache en la recourbant en arc délié.

— Mon cher Arthur, dit-il, tu vas prendre la diligence de Reims ; tu embrasseras tes parents avec une joie fort naturelle. On tuera pour te fêter quelque maigre veau gras. Le lendemain, ton père, qui t'aura laissé en joie tout un jour, te dira : — Eh bien ! mon enfant, que ferons-nous maintenant? l\ faut travailler; il faut penser à ton avenir; j'ai fait de grands sacrifices pour toi ; tu n'es pas riche, mon fils ; tu as trois sœurs en attente d'époux. Voyons, il faut prendre un parti... Quel parti prendras-tu, mon cher Arthur , et que vas-tu répondre au grave auteur de tes jours ?

Arthur, qui faisait pendant à son ami sur le divan voisin, poussa un soupir qui précipita violemment au

plafond un nuage de régie, et dit, comme Adam après sa condamnation aux travaux forcés :

— Je. travaillerai !

— Tu ne travailleras pas, Arthur, dit Félix avec une intonation au majeur ; voici ce que le vieux Destin réserve aux jeunes élèves de Thémis. Ton père t'incrustera sur le cuir d'un vieux fauteuil chez un jurisconsulte à cheveux blancs. Là tu feras ton stage ; tu avaleras la poussière des dossiers jaunes ; lu grossoieras, tu minuteras, tu collationneras, tu verlxiliseras. Ce genre de martyre, qui a échappé à Domitien, doit durer trois ans.

c Ces trois siècles expirés, tu seras vieux, tu auras vingt-quatre ans. Il te faudra débuter au barreau par quelque coup d'éclat. On te contiera une cause perdue. Tu la perdras deux fois. Le public des audiences des sixièmes chambras dira de toi, dans son feuilleton parlé, que tu as de Tesprit, mais que tu ne seras jamais un orateur. Un ami officieux te rapportera ce propos. Le découragement te saisira. Tu te feras jurisconsulte. Tu meubleras un cabinet avec une bibl:othèque illisible, deux fauteuils endormeurs, et les gravures de Boissy d'Anglas et du président Mole; et là tu attendras des clients fabuleux. Voilà ton horoscope, cher Arthur. Voilà ce qu'on perd aujourd'hui en gagnant douze inscriptions.

— Tout cela est possible, cher Félix, dit Arthur en vSe levant pour lancer un coup d'œil sur le pont

A UNE CO:-Sri RATION

des Arts, le quai Voltaire et les croisées du Vieux - Louvre. Tout cela est possible ; mais cela peut chc.îiger. Le monde présent est gros d'avenir. Les chemins de fer...

— Que diable dis-tu là ? pat'vre Arthur ! Crois-lu que des chemins de fer amèneront un client dans ton cabinet de jurisconsulte? Les chemins de fer supprimeront les procès, les chemins de fer nous feront prendre en haine la lenteur, les renvois, les pas perdus, les retards, les ennuis, tous les fléaux stationaaires des procédures. La justice rougira d'être si longue, et, ne voulant pas se corriger, elle donnera sa démission Un plaideur, au lieu de perdre un mois a gagner une cause, aimera mieux aller traiter une bonne opération commerciale ou industrielle à Canton... Écoute, Arthur, sais-tu ce qui manque aux jeunes gens du jour? C'est un état... un état nouveau, une profession nouvelle... Il y a une infinité de métiers pour le peuple ; il n'y a que deux états pour nous, la médecine et le barreau , et encore la concurrence les a tués tous deux. La jeunesse est sur le pavé.

— Si cela est ainsi, dit Arthur, il faut inventer un troisième état ; en le découvrant nous *ne craindrons pas la concurrence ; nous prenons les deux premières places pour nous. Après nous songerons à nos meilleurs amis des écoles, et nous devenons les bienfaiteurs de notre temps.

— Oui, nous ferons un choix.

— Il ne faut pas dépasser vingt-cinq.

— C'est juste, de peur d'être accusés de monopole.

— Cher Arthur, dit Félix, en plaisantant toujours ainsi nous n'arriverons jamais à quelque chose de hon, toi et moi.

— Eh bien ! tant pis pour les malades et les plaideurs !

Arthur regarda sa montre et mit les yeux sur la vitre en la ternissant avec son souffle et en l'essuyant avec sa main. Tout à coup il fit un signe précipité à son ami, en disant d'une voix étouflée comme si elle pouvait être entendue : — La voilà î

— Toujours exacte à la minute, poursuivit Arthur ; dix heures sonnent à l'Institut

« Qu'elle est charmante, ainsi vue de loin ! une robe blanche, une écharpe bleue, un chapeau rose, avec une petite fleur d'hortensia sur l'oreille. Simplicité d'âge d'or ! ou de Saturne et de Rhée, comme dirait son père.

— Pauvre fille, dit Félix en arrondissant son bras sur l'épaule de son ami, comme dans le groupe de Castor et Pollux ; pauvre fille ! Elle ne ruine pas son père en toilette... La femme de chambre qui l'accompagne se donne des airs de princesse... probablement elle fait son service en amateur... Et comment vont les affaires avec cette belle enfant, aussi belle que mon impossible Léonie ?

— Assez mal, Félix... La voilà sur le quai voisin... disparue !... Il me semble que le soleil vient de se coucher à dix heures du matin. '

— Tu disais donc, Arthur, que tes affaires d'amour allaient assez mal, comme les miennes?

— J'ai dit assez mal... pure distraction !... j'ai voulu dire très-mal... 11 y a d'abord un père inhabitable, un commerce ruiné, une surveillance d'argus, un magasin humide, et des ennuis de conversation au-dessus des forces de mes nerfs. Elle a un père qui parle comme un héros d'Homère ou un berger de Théocrite. Son français est grec ou latin ; c'est le dernier des païens.

— Oui; mais, au milieu de cela, une jeune fille ravissante de grâce et de beauté...

— Une jeune fille qu'il faut quitter dans huit jours. Félix, la semaine prochaine, nous partons toi et moi pour exercer la médecine et la procédure dans un pays oii tout le monde se porte bien et ne plaide pas. Dans huit jours plus de Psyché...

— C'est le nom de ta belle? 11 me semblait qu'elle se nommait l'autre jour Claire, Zoé, ou 31athilde, ou Mélina, ou encore quelque autre sainte du calendrier des romans.

— Son père la nomme Psyché, à cause de son commerce.

— Que diable me dis-tu là, mon cher Arthur? De quel commerce parles -lu? de celui du

père ou de celui de la fille? Il y a amphibologie.

— Parbleu! Félix, du commerce du père!

— Et que fait ce père?

— Il vend des faux dieux sur le quai.

— Des faux dieux î

— De véritables faux dieux, et des deux sexes. iMa mauvaise étoile m'a poussé dans cette boutique de païen. Si le hasard avait été assez bon, il m'aurait conduit dans le comptoir d'un banquier... les banquiers ont des filles aussi.

— Mon cher Arthur, il est plus aisé de courtiser une jeune fille dans une boutique de païen que dans le comptoir d'un banquier.

— Oh! me voilà bien avancé!... M. Bonchatain ne sort jamais de sa boutique, où il est en perpétuelle extase devant ses faux dieux. Il a pour son commerce une vraie passion. Malheureusement cette passion n'est pas partagée par le public. Son vieux Panthéon ne reçoit jamais la visite d'un acheteur. La première fois que j'entrai chez lui, je lui produisis l'effet d'un phénomène. Il crut voir en moi quelque Diomède méditant le rapt de quelque Pallas, et il me barra le passage de ses dieux. Pour me rendre propice M. Bonchatain, je dévorai chez lui en cinq minutes mes économies de six mois. Je lui achetai un Faune, dont il ne reste que le pied droit, qui est un pied de chèvre, et une portion de bœuf Apis. Mon père, pour ce seul fait, me déshériterait, si j'avais un héritage

8 U.NE LO.NSPIKAIION

daus l'avenir. Grâce à ces deux empiètes, j'ai mes entrées cbez M. Boaichatain. Nous causons mythologie et antiquités. Je lui cite Desmoustiers et Winkelraann ; nous brossons ensemble les faux dieux ; je ne touche jamais une déesse sans adresser un madrigal à la jeune fille. Le père me donne alors un sourire olympien, comme un Jupiter ennuyé. L'adorabie enfant baisse ses longues paupières et ressemble à sa fabuleuse patronne ouvrant la boîte de Proserpine. Moi, je prends l'attitude d'un Palinure pétrifié. En attendant mes affaires ne marchent que d'r.n pied boiteux, comme le groupe des Prières. J'attends des acheteurs qui viennent distraire M. Bonchatain et me ménageront un tête-à-tête avec la fille. Les acheteurs ne paraissent pas. Seulement, quelquefois il y vient deux ou trois vieux candidats académiciens, qui, se rendant à l'Institut pour travailler au dictionnaire, s'arrêtent devant un Cupidon, à l'étalage, et lui adressent des sourires du dix-huitième siècle et des vers de confiseur. Voilà les seules pratiques de M. Bonchatain, et elles n'enrichiront ni sa caisse ni mon amour.

En ce moment une invasion de jeunes étudiants suspendit l'entretien. C'étaient les amis d'Arthur et de Félix, et ils venaient adoucir la tristesse de leur prochaine séparation avec un lac de punch apporté triomphalement du café de Londres, rue Jacob. Ils chantaient tous un chœur imposé de la marche de la

Muette, de Tair de la polka, et de : Le temps vole, laisse-moi partir, des Huguenots. On distribua le lac de punch en quinze livraisons , et le désespoir de toutes ces jeunes amitiés s'exhala en éclats de rire et en bruyantes paroles , qui réveillaient en sursaut les passants endormis devant les gravures du quai des Théatins.

Comme ils parlaient tous à la fois, il serait fort difficile de traduire cette scène en dialogue réglé. Les réponses arrivaient avant les demandes; l'ordre dramatique était interverti ; les points d'interrogation se croisaient au vol et tombaient sur le tapis en perdant leurs formes. De ce chaos tumultueux de paroles jaillissait pourtant un rayon de sagesse juvénile et de philosophique vérité. Quand le chœur d'étudiants était suspendu par la fatigue des poumons, une voix résumait en quelques mots clairs la plainte générale, et toutes les têtes s'inclinaient en signe d'adhésion.

Cette voix chantait avec mélancolie les infortunes des jeunes gens timbrés au millésime de 1844; elle vantait les douceurs du nouvel âge d'or, arrivé en chemin de fer ; elle exhortait philosophiquement les avocats et les médecins nouveau- nés à vivre de peu au milieu d'un monde qui vit de beaucoup, et à laisser le monopole de la fortune aux industriels, c'està-dire au reste du genre humain français et électeur.

Et les soupirs montaient au plafond avec la fumée

de la Havane contrefaite. C'était un spectacle déchirant...

Rien n'est triste à voir comme un visage de vingt ans assombri par une pensée de vieillard, devant un cratère de punch éteint et un amas de cendres de tabac. C'est la fleur des jardins de Résina surprise par un souffle du Vésuve dans un rêve d'hyménée odorant.

• Par les croisées ouvertes on jouissait d'une vue admirable et bien faite pour désoler la stérile ambition du jeune âge. Ce coin de Paris étale un luxe irritant, dans sa tranquillité superbe. Il y a un voisinage d'hôtels somptueux, habités par des ermites millionnaires ; il y a des persiennes qui se soulèvent et d'exquises robes blanches qui apparaissent sur un balcon, comme les fantômes de midi. Il y a des perspectives lointaines de jardins sombres, où folâtrent des enfants qui font penser à leurs jeunes mères. De la gaze lumineuse des beaux jours d'été on voit défiler confusément sur les ponts et sur les rives toutes les ambitions satisfaites, tous les vices charmants, toutes les séductions ennoblies, tous les écueils de velours, toutes les convoitises sensuelles, l'élite enfin des péchés capitaux, doux à l'œil comme des vertus.

Les jeunes gens arrivés à l'âge de la majorité légale ne savent pas encore quelles misères honteuses, quels ennuis profonds, quelles inquiétudes aiguës recouvre ce brillant vernis. Aussi nos étudiants des

deux facultés dévoraient avec des yeux d'ardente convoise toutes ces lointaines images de volupté parisienne qu'il fallait abandonner pour aller s'asseoir obscurément à l'ombre d'un lambris domestique, au fond d'une province pleine de vide et effrayante de tranquillité.

Par malheur notre siècle a trop mis en circulation le mot richesse. On a abusé du mot million. Chaque jour la quatrième page des journaux concentre en quelques mains de particuliers des sommes égales aux revenus annuels de la Prusse et de l'Autriche. Le million est devenu une monnaie courante que cbacun est honteux de ne pas avoir dans sa poche. Il ne faut donc pas s'étonner que le million vienne aussi tourmenter le domaine jadis virginal des rêves de la jeunesse. Ces médecins et ces avocats d'un jour calculaient déjà combien il faut guérir de malades ou gagner de procès pour être dans la société un homme convenable, c'est-à-dire décoré d'un million.

Arthur adressa quelques consolations à sa pléiade damis ; on se promit de se revoir encore une fois autour d'un dernier volcan de punch, et chacun se retira pour préparer les malles et le passeport.

Resté seul, Arthur descendit dans la boutique de M. Bonchatain pour lui faire la cour, à défaut de la fille. Le vieux païen du quai Voltaire dormait entre deux vestales comme un grand-prêtre de Numa, le lendemain de l'institution. Il se réveilla un instant

'12 UNE CO.NSI'IKATIU-N

au bruit des pas du visiteur, et, reconnaissant un habitué de sa boutique, il se rendormit.

Arthur se promenait entre deux haies de fauxdieux, en réfléchissant sur la merveilleuse insouciance de ce M. Bonchatain qui avait pris en haine les acheteurs et les éloignait autant que possible de son Panthéon, soit par un sommeil insultant, soit par une brusquerie païenne incrustée sur le visage du vendeur. En ce moment un passant vêtu avec distinction s'arrêta devant la boutique, et, mettant sa main droite en auvent sur ses yeux , comme pour y voir plus clair dans les ténèbres intérieures, il détailla successivement toutes les statues , comme un général scrupuleux qui fait une inspection au Champde-Mars.

Le passant fit un léger mouvement d'ascension sur l'escalier du temple et dit à voix basse :

— Monsieur est-ii de la maison?

— A peu près, dit Arthur avec une distraction étourdie.

— Alors vous connaissez le fond de boutique de M. Bonchatain.

— Comme le fond de ma bourse, monsieur.

— Pardon, monsieur, continua le passant, évitezmoi la peine d'entrer et de réveiller Bonchatain. Ayez la bonté de me dire si l'Égipan qui a la corne de la patte gauche éraillée est eocore dans son coin, à côté du Silène endori'.u ,

— Je viens de le revoir pour la centième fois, à l'instant même. L'Égipan n'a pas bougé.

— Monsieur est artiste?

— Oui, monsieur, et avocat par-dessus le marché.

— Avocat! si jeune?

— Avocat de ce matin.

— Eh bien ! monsieur, je veux inaugurer votre profession. Permettez-moi de vous consulter...

— Attendez , monsieur, dit Arthur en faisant un pas en arrière. Je prends mon chapeau, qui couvre un Jupiter en guise de modius, et je suis à vous.

— Et qui gardera la boutique ?

— Personne. La boutique se garde elle-même. Les statues ne craignent pas les voleurs en plein midi. Il n'y a que deux filous grecs qui aient mis une déesse de douze pieds dans leur poche, Ulysse et Diomède; mais Junon leur faisait la* main, et il n'y avait pas de police à Ilium, parce que le budget du royaume n'était que de vingt mille priams , d'après le calcul de Strabon.

— Voilà un jeune homme bien fort sur les beauxarts et sur l'antiquité , dit le passant tandis qu'Arthur décoiffait Jupiter.

Et ils descendirent , côte à côte , sur le quai , vers le pont des Arts.

— Avant tout, dit le passant, je dois vous dire qui je suis : mon nom est peut-être connu de vous; je suis M. cie*'**, directeur des musées du Louvre.

Arthur s'inclina.

— Dans ua dernier déménagement , poursuivit le directeur, un commissionnaire iconoclaste a brisé en mille morceaux un Égipan que j'aimais comme la prunelle de mes yeux, et qui avait résisté à Théodoric, à Genséric, à Attila et au connétable de Bourbon. . . Il me faut donc un autre Égipan.

— C'est juste, dit Arthur en prenant l'air grave d'un jurisconsulte.

— J'ai trouvé un autre exemplaire de mon Égipan parmi les dieux de M. Bonchatain : ils se ressemblent comme deux atomes de marbre. C'est probablement le même sculpteur qui les a ciselés tous deux. Je traite d'Égipan avec ce vieux satyre de Bonchatain. Il me demande cent cinquante louis de sa statue. Notez bien que cet Égi pan-là me paraît suspect dans son antiquité : je le crois faux comme un jeton; n'importe! il manque à la collection du Musée; il faut donc l'avoir à tout prix. J'offre cent louis ; c'est bien raisonnable , un rabais d'un tiers sur une antiquaille comme ça... Le Bonchatain, qui est plus dur que son marbre, ne veut pas démordre d'un centime. Vous ne le vendrez jamais, votre véritable faux-dieu; lui dis-je. — Tant mieux, me répondit-il, et il s'endormit.

— Ah! je le reconnais bien là, dit Arthur en donnant dix centimes pour passer le pont des Arts; et il refusa les cinq centimes que le direc-

teur lui offrait comme remboursement du péage. Cette politesse toucha le directeur.

— Monsieur l'avocat, poursuivit-il, j'ai fait trente courses à la boutique de Bonchatain, et toujours inutilement. Enfin voici l'incroyable. J'attendais une visite du roi ; je tenais à voir figurer toutes mes statues au grand complet. Je prends cent cinquante louis en billets de banque, je vais chez Bonchatain et lui dis : — Votre statue ne vaut pas cela ; n'importe, donnez-la-moi et payez-vous. — Monsieur, dit Bonchatain, puisque vous insultez ma statue, j'insulte votre argent. Je ne veux rien vous vendre, rien. Et il me tourna le dos. Monsieur l'avocat, voilà ma position ; le Code a-t-il prévu ce cas-là? Je donne à mon vendeur le prix qu'il me demande de sa marchandise, et il me la refuse ; est-il dans son droit?

— Je crois, dit Arthur en S'arrêtant comme pour mieux réfléchir, et s'appuyant sur la balustrade du pont des Arts, je crois qu'on peut l'obliger à vendre sa statue. Si ce précédent était admis, il n'y aurait plus de transactions possibles. Il faudrait fermer toutes les boutiques. Le Gouvernement ne donne le droit de vendre qu'à condition qu'on vendra. Si un marchand de statues a le droit de vous refuser une statue au prix demandé, un pharmacien a le droit de vous refuser un remède, c'est-à-dire la vie et la santé. D'ailleurs, monsieur le directeur, votre cas n'est pas neuf. Justinien vous donne gain de cause.

ib h SE CONSriKAÏluN

Un marchand du village de Très Tabernœ fit comme M. Bonchatain : il refusa de céder une peinture représentant la fable du rat de ville et du rat des champs. Rusticus urhamini miirem mus, etc., etc.; vous savez ce que dit Horace... Historia quorum in tabernis pingitur... L'affaire fut portée devant le censeur Memnius, qui débouta le marchand. Youlezvous, monsieur le directeur, que je me charge de votre affaire ? M. Bonchatain a beaucoup de respect pour Justinien, païen comme lui ; je lui montrerai l'article, et l'affaire peut s'arranger à l'amiable aujourd'hui.

Le directeur serra très-affectueusement les mains du jeune jurisconsulte.

— C'est un véritable serviee que vous me rendrez, mon jeune avocat, dit-il ; recevez, en outre, mes sincères compliments : à votre âge vous avez déjà l'érudition d'un vieux jurisconsulte. Vous serez une des lumières du barreau français.

— Maintenant, moDsieur le directeur, dit Arthur après avoir remercié avec un soupir désolant et une pantomime modeste ; — maintenant, je ne conçois pas ce bon M. Bonchatain. Gêné comme il est dans ses affaires, riche en marbre et pauvre en argent comptant, il refuse de vendre sa marchandise avariée avec l'opiniâtreté d'un stoïcien ; il,..

— Que dites-vous là, monsieur l'avocat? dit le directeur avec un visage épanoui d'ébahissement.

AL LUL'VKE. 17

— Je dis ce que vous venez de dire, monsieur le directeur. Cela vous étonne?

— Bon châtain, pauvre d'argent î — s'écria le directeur avec un ton et un écîat de rire qui scandalisèrent l'invalide, seul public du pont des Arts en ce moment, — Bonchatain gêné dans ses affaires ! Vous êtes donc la dupe de cet homme-là, candide jeune homme ?

Arthur regardait le directeur plutôt avec sa bouche qu'avec ses yeux ; ses lèvres entr'ouvertes, n'osant pas faire une demande et ne pouvant pas donner une réponse, se préparaient à une exclamation.

— Bonchatain pauvre ! poursuivit le directeur. Allez consulter les listes électorales. Il paye onze mille trois cent soixante-quinze francs de contributions directes. Il a des rentes sur TÉtat, des fonds sur les banques, des actions sur les canaux. Il est quatre fois millionnaire, Bonchatain ! Mais vous ne saviez donc pas cela ?

L'exclamation préparée avorta sur les lèvres d'xirthur, et le sentiment intérieur qui changea la nuance de ses yeux et contracta son visage exprima tant de genres de surprises et d'émotions que l'observateur le plus habile n'aurait pu dire s'il y avait plaisir, douleur, désespoir, ravissement.

— An reste, ajouta le directeur, que vous importe cela? Vous n'êtes pas, je pense, l'héritier de M. Bonchatain?

Arthur lit une pantomime qui signifiait, aux limites de ses épaules : — C'est juste, je ne suis pas son héritier ; cela m'est indifférent.

En ce moment midi sonnait à l'horloge de l'Institut, qui est toujours en retard (l'horloge), et une étoile se leva sur l'horizon septentrional du pont des Arts. Arthur, à la distance d'un demi-pont, reconnut mademoiselle Bonchatain : ou aurait dit qu'une statue du Louvre, ennuyée de son piédestal, avait emprunté un costume de jeune fille pour tromper la vigilance du gardien, et qu'elle rendait une visite de voisinage aux poètes mythologiques de l'Institut. C'était Aglaé ayant abandonné les deux autres Grâces^ ses sœurs, pour venir poser seule devant Pradier. C'était Psyché ayant poignardé l'Amour et se dérobant aux poursuites du procureur du roi. Il y avait dans l'ensemble et dans les détails tout un Olympe féminin sur le corps de cette jeune fille. On devinait qu'elle avait été conçue dans un temple illustré de déesse, et qu'une mère impressionnable l'avait ciselée, neuf mois, avec toutes les fantaisies de son imagination, au milieu du sérail olympien de l'antiquaire son époux. La ville de Paris, qui donne soixante millions pour des pavés et des réverbères, devrait, à l'exemple d'Athènes, prodiguer les belles statues de femmes sur toutes ses places publiques et sous chaque bec de gaz, et la laideur serait supprimée chez le beau sexe jusqu'à la fin du monde pa-

risien. Les statues d'hommes sont inutiles ; la beauté même est nuisible, dans notre laid sexe, pour être conseiller municipal, agent de chemin de fer ou député. On a remarqué, à Paris, que les femmes qui ont leur domicile dans le voisinage des jardins du Luxembourg et des Tuileries étaient belles. Malheureusement tous les jeunes époux ne peuvent s'établir sur ces deux zones si favorables ; on doit donc municipalement songer à étendre les bénéfices de ces deux jardins aux cinquante-quatre barrières de Paris, îl ne faut pas qu'il y ait des privilèges de beauté affectés à ,deux quartiers : ce serait un odieux monopole. Les édiles aviseront.

Mademoiselle Bonchatain effleurait le plancher vénérable du pont des Arts avec la pointe de ses pieds de satin. Elle tenait son ombrelle renversée à demi sur l'épaule gauche, ce qui permettait de voir son visage bien à découvert, et rayonnant de soleil et de sa beauté. Elle avait oublié son ombrelle sur son épaule, distraction excusable chez une jeune fille de dix-sept ans. Nos deux interlocuteurs la saluèrent, et elle rendit le salut avec une grâce préméditée, qui prouvait qu'elle avait reconnu de fort loin ces deux messieurs. Arthur la suivit longtemps des yeux, et, quand elle eut disparu, il se composa une voix calme et dit:

— Voilà une jeune fille qui ne manquera pas de partis avec la richesse de son père.

-20 LÀi; CO.NSi'lKATluN

— SeuIemeDt, dit le directeur, il est à craindre que le père ne veuille garder sa fill^ éternellement chez lui; comme il fait de ses statues.

— Oui, dit Arthur, mais il était plus facile d'enlever Hélène que le Palladium. M.» Bonchatain doit savoir cela, et il permet à sa fille des promenades matinales fort dangereuses qu'il se garderait bien de permettre à ses déesses de Paros. Cette confiance pourrait coûter cher à ce père imprudent. Vous remplacerez votre Egipan, mais il ne rem|uacerait pas sa fille, lui.

— Au reste, il ne faut pas trop s'alarmer de ces promenades, monsieur Tavocat. Mademoiselle Bonchatain ne court aucun risque : on n'enlève pas les jeunes filles en plein midi.

Et il salua de la main et de la tête Arthur, comme pour prendre congé de lui.

— On veille sur la fille, ajouta-t-il; rassurez-vous, jeune homme... Il ne faut pas être sorcier pour comprendre l'intérêt que vous portez à cette belle enfant.., Songez à mon affaire, mon jeune jurisconsulte, et que l'amour ne vous fasse pas oublier votre premier client.

— J'y songerai, monsieur le directeur; vous aurez votre Egipan... Ah ! vous savez que la fille est surveillée ?... Vous connaissez donc mademoiselle Bonchatain ?...

— Si je la connais ! dit le directeur avec un éclat

AU LOIVRE. 21

de rire et en s'éloignant ; je connais mêr^o son rendez-vous de tous les matins. Adieu, monsieur.

4rihur resta cloué sur la planche du pont des Arts, l'œil fixé sur cette rivière charmante qui a porlj tant de malheureuses, victimes de l'amour aux filets de Saint-Cloud, où il n'y a jamais eu de fileis.

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