U-NE CONSPIRATION
c la famille est dans la joie. Nous comptons les mi- « nutes depuis ce matin.
« Tu connais monsieur Léonard Estève, avoué; « c'est un homme d'une capacité reconnue ; c'est la « lumière de notre barreau. 11 travaille beaucoup ; il a c quatre clercs, et, quand je passe devant sa maison <i à dix heures du soir, je vois encore de la lumière « aux vitres de son cabinet. 11 gagne de quinze a c vingt mille francs par an. Tu vois que c'est joli, c Je lui ai parlé de toi. il connaît ton activité, ton « instruction et ton goût pour le travail. Tu feras ton « stage chez lui. On entre à sept heures du matin « au cabinet de monsieur Eslève , et on en sort à « huit heures du soir. A midi on a vingt minutes « pour faire un petit déjeuner sur le pouce et pour « lire la Gazette des Tribunaux. Toi qui n'aimes f pas à perdre ton temps, tu ne pouvais trouver une « meilleure maison.
« Adieu, nous Vembrassons tous, en attendant
mardi. Ton bon père.
« Calixte Greminy.
i P. S. k mon dernier voyage à Paris, en passant « sur le boulevard, j'ai vu au coin de la rue Riche- « lieu une pendule dorée, avec -un papillon d'argent « qui sert de balancier. On m'en a demandé quatre- < vingt-cinq francs , garantie pour un an. Si elle « n'est pas vendue, achète-la. Le marchand, sous
« prétexte de prix fixe , n'a pas voulu me rabattre « cent sous. Encore un bon adieu, mon cher fils. »
- — Eh bien! dit Arthur, que penses -tu de cette lettre ?
— Je ne pense rien, dit Félix, je n'ai pas le temps dépenser; il faut agir. Si les enfants écoulaient les pères, il n'y aurait pas un seul nooi à citer dans le monde. Depuis Naso, qui défendait à Ovide, son fils, de faire des vers, jusqu'à M. Auber père, qui avait cloué sur un comptoir de négociant le brillant et futur auteur de la Muette de Portici, tous les pères ont donné de mauvais conseils à leurs fils. C'est reconnu. Je ne connais qu'un fils illustre qui ait suivi les conseils paternels : c'est Annibal, fils d'x\milcar Barca, et il est mort empoisonné chez Prusias , roi de Bithynie... Arthur, mon ami, insère cette lettre au dossier de famille; fais une réponse alîèctueuse à l'auteur de tes jours; expédie-lui par le roulage sa pendule au papillon d'argent, puisqu'il y tient, et songeons à nos belles maîtresses, comm.e ont fait nos nos pères avant d'épouser les leurs.
— Très -bien , Félix ! voilà qui est admirablement raisonné; c'est un véritable conseil paternel de fils... Une seule chose m'inquiète: c'est l'envoi de la pendule... Quatre-vingt-cinq francs!... Il me reste cinq centimes pour p'^yer le pont des Arts. J'aimerais mieux lui envoyer un Jupiter ou une Junon de mille
écus; monsieur Bonchatain me ferait crédit... Vraiment les pères sont adorables i J'attends aujourd'hui une lettre de chano;e , je recois une lettre de désespoir... Mon cher père croit probablement que j'ai économisé , depuis trois ans , cinquante francs par mois sur les cinquante écus qu'il me donne... Que regardes-tu çà et la comme un commissaire priseur, Félix?
— Arthur, écoute et sois sage... Nous avons besoin d'argent... il faut battre monnaie... Qae comptes-tu faire de tous ces meubles qui encombrent ton appartement et ne le meublent pas ?
— Belle demande! je compte les expédier chez moi par le roulage ordinaire.
— Insensé î tu ne sais donc pas , Arthur, que tu vas te mettre en frais énormes de déménagement. Tu payeras quinze francs les cent kilogrammes, et le roulis de la voiture causera des dégâts énormes dans tout cet acajou emballé... Attends ! il y a une économie bien simple à faire, et tu es trop bon calculateur pour la négliger. Vendons tous ces meubles à monsieur Jaria.
— Qu'est-ce que monsieur Jaria?
— C'est un homme qui achète des meubles et les paye comptant , moitié valeur. Il te donnera cinquante louis de toute cette ébénisterie d'occasion. Avec cette somme nous prenons le Louvre , et tu économises le roulage et les avaries des ballots. Voilà
une idée. Arthur ! Vote-moi des remercîments à l'unanimilé !
— Te charges-tu de l'opération, Félix?
— De grand cœur. Avant la nuit nous aurons Targent, et demain lu expédieras la pendule au père avec une lettre adroite qui justifiera ton retard.
— Adopté!... Maintenant, à propos de pendule , l'heure sonne ; allons au Louvre avec nos machines de guerre...
— Tout est-il prêt, Arthur?
— Tout, chevalets, toiles, palettes, pinceaux. Depuis ma dernière croûte, qui fut sifflée à l'exposition de '1842 , sous le no 2281, et qui essayait de représenter saint Louis à Massourah, je n'ai plus touché au pinceau. Tout mon attirail de rapin est dans une caisse , là, dans ce cabinet. Appelle le commissionnaire du coin, et allons î
— Y a-t-il de la place pour deux à ton chevalet ?
— Sois tranquille, Félix, ma caisse renferme un assortiment complet.
Le commissionnaire mit la lourde caisse sur son dos, et les deux jeunes gens le hrent marcher devant eux, en veillant, à la distance d'un pas, sur ce dépôt sacré.
Ils entraient sur le pont des Arts lorsqu'un passant, vêtu d'une redingote bleue hautement boutonnée, courut devant eux, jeta un rapide regard sur la caisse et disparut bientôt du côté du Louvre.
120 UNE CUNSPIKATIUN
Arthur et Félix, accolés par les bras , sortirent du pont, et la sentinelle leur barra le passage au guichet.
— AJi! voilà qu'ils recommencent encore! dit Arthur.
— On ne traverse pas le Louvre avec des paquets, dit la sentinelle.
— Mais, monsieur, dit Arthur à la sentinelle, si nous allons déposer cette caisse dans le Louvre, il faut bien y entrer.
— J'ai ma consigne, monsieur.
— Et que contient celte caisse? dit le passant à la redingote bleue avec un sourire malin.
— Cela ne vous regarde pas, monsieur... Ah ! c'est encore vous , dit Arthur en reconnaissant Fofiicier acharné de l'avant - veille ; il paraît que vous laites aujourd'hui votre service en amateur?
— Mon devoir est de veiller toujours sur les mauvais projets , d'it Tofiicier devenu bourgeois , et tout bon citoyen a le droit de faire la police quand la police ne fait pas son devoir.
— Voilà ma carte , Félix , dit Arthur ; monte au Louvre , demande le directeur et annonce-lui que je l'attends ici, pris entre deux guichets et étouffé sous cet inévitable cauchemar d'oificier.
Félix partit avec des ailes aux pieds.
— J'ai peur que ces bourgeois m'aient compromis dans quelque révolution de Polignac, dit le commis-
sionnaire en déposant la caisse sur la borne du guichet du Louvre.
Arthur se promenait à grands pas sous le guichet du Louvre , et l'ex-officier à la redingote bleue , appuyé sur un pilastre , le suivait des yeux avec un ricanement perpétuel.
Le directeur arriva , tenant à la main la carte d'Arthur. Il serra la main de son jeune avocat.
— Eh bien ! dit-il, que se passe-t-il donc ici "? Vous jouez vraiment de malheur, mon cher jurisconsulte...
Et apercevant Tex-officier :
— Ah ! poursuivit-il, je devine maintenant. On n'a jamais vu une pareille obstination. Vous avez pourtant descendu votre garde, mon cher monsieur... Quel luxe de service ! A propos , mon lieutenant , je suis bien aise de vous rencontrer. Ne vous avisez plus, je vous prie, une autre fois, de poser vos sentinelles dans la baignoire de l'empereur Commode pour surveiller le gladiateur et les cariatides de Jean Goujon. Vous aviez placé ce pauvre monsieur Colardeau en sentinelle perdue, et à tel point perdue que sa femme n'a pu le retrouver que le lendemain. Vous avez mis le Louvre en émoi. Si vous placez une seconde sentinelle dans mes guérites de porphyre, je porte ma plainte à l'état-major.
— Oui , oui , plaisantez , monsieur, dit Tofficier bourgeois avec un mouvement de tête solennel et touchant ; c'est pourtant cette sentinelle qui nous a
i22 t'NE CONSPIRATION '
préservés de grands malheurs ; j'ai son rapport dans mes cartons.
— Il vous a écrit son rêve , dit Arthur , et il a été long.
— Son rêve, oui, son rêve, murmura l'officier avec des yeux railleurs et fins.
— Il a rêvé une conspiration de statues, poursuivit Arthur , ce bon M. Colardeau, et, dans un sommeil de vingt-quatre heures , il a croisé la baïonnette à Hercule au repos, au gladiateur, au Tibre, aux sphynx, aux deux hermaphrodites, à Marsias, à i\lelpomène et à Osiris.
— C'est bien, c'est bien, dit l'officier ; mais, si j'étais de garde aujourd'hui , je crèverais cette caisse d'un coup de sabre pour voir ce qu'elle contient.
— Voyons , lieutenant , dit le directeur, voulezvous faire la paix ?
— Je veux faire mon devoir, dit l'officier d'un air digne.
— En ce cas , venez , messieurs , dit le directeur, suivez-moi avec votre caisse. C'est le cheval de bois d'Uium, ajouterait 31. Bonchatain.
— Enfin , nous voilà délivrés , dit Arthur en suivant avec Félix et le commissionnaire les pas du directeur. Si cet officier était préfet de police, tout Paris irait un beau soir coucher en prison... Monsieur le directeur, vous voyez que j'ai suivi vos conseils hygiéniques ; j'apporte mon arsenal de peintre.
Serez-vous assez bon pour donner à mon ami Félix Davillet la permission de travailler avec moi dans la galerie.
— Comment donc! dit le directeur; après le service que vous m'avez rendu, mon jeune avocat, je n'ai rien à vous refuser. 11 faut bien que je vous paye vos honoraires.
— Mille grâces, monsieur le directeur, dit Arthur en s'inclinant.
— Que! tableau allez-vous copier? Avez-vous fait un choix ?
— Pas encore , monsieur le directeur ; mon ami Félix me donnera des conseils. C'est un artiste aussi.
Félix se fît rougir modestement , en étouflant un éclat de rire.
— Quel est votre "genre de prédilection? demanda le directeur.
— L'histoire de petite dimension.
En passant devant le concierge du Louvre le directeur désigna du doigt les deux amis et lui dit :
— Ces messieurs travaillent à la galerie ; vous les reconnaîtrez.
Et, s'adressant aux deux amis, il ajouta : Maintenant noos allons au travail , chacun de notre côté. Si je puis vous être encore de quelque utilité , messieurs, disposez de moi.
Arthur et Félix entrèrent a^ec leurs bagages dans la grande galerie, ils ne daignèrent pas donner un
regard ni aux écoles française et flamande , ni aux amateurs des deux sexes qui copiaient Rubens, Léopold Robert, Téniers ou Poussin. Ils marchaient l'œil lixé sur la travée lointaine où rayonnent, à défaut de soleil , Raphaël et Murillo. Quand ils touchèrent la dernière colonne, où éclate la Venise de Canaletti, ils s'arrêtèrent ; leurs yeux furent éblouis , et leur étonnement cloua leurs pieds sur le parquet.
Ils crurent d'abord tous deux qu'ils assistaient à une scène de mirage égyptien, et qu'une illusion d'optique reproduisait en ce moment devant eux le salon de M. Belliol, avec un encadrement de tableaux divins. Toutes les jeunes demoiselles de la veille, doublées de femmes de chambre, en travail de couture, agitaient leurs pinceaux devant des toiles d'élite. A côté de mademoiselle Bonchatain, qui copiait la Sainte Famille de Murillo , Léonie, reproduisait à son chevalet la Vierge au voile de Raphaël ; mademoiselle Georgina, la fille de rébéniste, copiait les Chasseurs de Salvator Rosa ; la fille du marchand de cristaux copiait un portrait du Sanzio ; la fille de la maison de roulage de la Villelte s'était établie devant le Martyre de la mère des Machabées; les autres, que Félix et Arthur reconnurent aussi, travaillaient à leur toile de prédilection, et toutes souriaient comme des anges, avec l'incarnat de l'artiste sur les joues, à ce monde idéal et adoré qu'elles faisaient revivre sous leurs jolis doigts.
AU LULNKI^ \T6
Félix se réveilla le premier et dit à son ami :
— Pas un instant de plus a perdre ; tout de suite au travail. Nous avons le droit de nous établir ici ; établissons-nous. As-tu un chevalet pour moi, et le reste ?
— Voilà, prends, choisis... Quel tableau vas-tu copier, Félix?
— Parbleu ! celui ({ui est à côté de la Vierge au voile.
— Mais je croix , Félix, que tu n'as jamais manié un pinceau?
— Jamais , Arthur. Cela m'est bien égal ; je vais d'abord poser mon chevalet , dresser mes batteries, faire semblant de préparer mes couleurs, planter ma chaise. 11 me faudra bien une séance pour cela. S'il me reste du temps je peindrai les nuages. Ne t'inquiète pas, je me débrouillerai.
— A la bonne heure ! Moi , je vais m'établir devant la bataille de Salvator Rosa , et saluer: en passant mademoiselle Bonchatain.
Félix vint s'établir à deux pas de mademoiselle Léonie d'un air effaré, comme s'il eût été seul dans la galerie. Ses préparatifs paraissaient l'absorber tout entier, et il n'avait pas une seule distraction pour sa belle voisine. Le monologue qu'il s'adressait à luimême pouvait être facilement entendu par Léonie. Félix se disait : — Le jour n'est pas bon ici... J'aurais mieux fait de choisir une autre nlace et un autre
i26 UNE CONSPIRATION
tableau.. Ce saint Georges ne me plaît pas,; le cheval du guerrier m'offusque... il est trop fort d'encolure... Raphaël n'avait jamais vu de chevaux... il faisait mieux les femmes... Le paysage est affreux... deux arbres rabougris... N'importe !... c'est un chefd'œuvre... et puis mon père sera content, la veille de la saint Georges, quand je lui présenterai mon cadeau... Ah! mon Dieu, ma chaise qui n'a que trois pieds... Je crois qu'il faut faire une pétition au ministre pour avoir une bonne chaise, ici... à moins que dans le voisinage on ne trouve...
Félix eut l'air de comprimer une sourde exclamation de surprise en regardant pour la première fois à sa droite, et, se levant avec respect, il salua mademoiselle Léonie, qui lui rendit son salut avec un sourire plein de finesse et de profondeur. Ce sourire intelligent signifiait : — ^Jonsieur, je ne suis pas dupe de vos ruses ; vous êtesjci pour moi, mais je ne m'en fâche pas.
— Mademoiselle , dit Félix en essayant une nouvelle chaise, voilà une rencontre heureuse à laquelle je ne m'attendais pas.
— Les romanciers doivent s'attendre à tout , dit Léonie en prenant du bleu sur sa palette et sans regarder le jeune homme.
— Devant des fables, oui, mais devant des tableaux d'histoire, non... Vous permettez, mademoiselle, que je donne un coup-d'œil à votre copie?... C'est divin
AU LOUVllE. 127
comme l'original... Quelle tête charmante de jeune vierge ! quelle adorable divinité dans le regard ! Comme j'aime ce front si pur, ces yeux si beaux, cette bouche céleste , ces mains exquises , cet ensemble merveilleux! Il ne faut pas admirer, il faut se prosterner à genoux devant ce chevalet. 11 faut donner sa vie à cette adoration et la continuer dans le ciel !
— Ce que vous dites là , monsieur, dit Léonie en faisant du vert sur sa palette , s'adresse k l'original, j'espère? Ma copie est trop imparfaite pour mériter de tels éloges.
— Je vous prie, mademoiselle, de m'autorisera garder mon secret. Tout ce que je puis dire , c'est que je n'aime pas l'es vierges de Raphaël.
Tout le rouge de la palette monta au visage de Léonie, et son pinceau trembla sur sa toile.
— Cela vous parait sentir le sacrilège, poursuivit Félix en assujettissant sa toile sur le chevalet avec un soin bien joué ; mais on dit que je suis un hérétique en peinture. Je n'aime Raphaël que dans sa première manière, lorsqu'il était encore Pérugin, lorsqu'il était naïf comme un adolescent au berceau, lorsqu'il peignait la vie du pape Pie II dans la sacristie de la cathédrale de Sienne. L'art étant venu, il a été moins Raphaël.
— Vraiment ! dit Léonie en lavant le bout de son pinceau, c'était bien la peine de donner tant d'éloges à ce tableau pour arriver ensuite à ce sacrilège.
— C'est que je n'ai pas été compris, mademoiselle; tout ce que j'ai dit sortait du cœur.
— Quand nous lirez- vous votre Pêche au Lion? dit Léonie en rejetant sa charmante tête en arrière sur le haut de son siège, comme pour chercher un jour plus favorable à une observation de détail.
— J'attends l'ordre de M. Beliiol, votre excellent père.
— Votre affreuse histoire de Santa-Crocem's. ôté le sommeil cette nuit. Je dois être pâle à faire peur?
— Mademoiselle, si j'étais un miroir, je vous donnerais un démenti sur-le-champ.
— Mais il me semble, monsieur, que vous négligez un peu votre saint Georges ?...
— C'est que, mademoiselle, je ne sais pas trop par où commencer. . . Ce grand cheval me fait peur...
— Est-ce la première fois, monsieur, que vous venez peindre au Louvre ?
— Oh ! mademoiselle, je suis un habitué... Avanthier j'ai achevé ma copie de V Hélène et Paris de David.
— Vous aimez David?
— Je l'aime avec modération; c'est l'inverse de ce que j'aime en ce moment, mademoiselle.
— Vous êtes un élève de Delacroix, je parie?...
— J'aime beaucoup Delacroix ; mais je suis élève de Louis Boulanger.
— Pour un élève d'un si bon maître, vous avez
une plaisante manière de tenir un pinceau. Si M. Boulanger vous voyait, il vous renierait.
— Mademoiselle, dit Félix avec feu et gravité , je ne veux plus mentir ; je ne suis l'élève de personne; mon maître est l'amour. Une occasion se présente de vous parler, je la saisis au vol. Vous êtes une esclave domestique, comme toutes les femmes. Impossible de vous voir sans témoins. Les murs de votre maison sont tapissés d'oreilles et d'yeux. Ici je n'ai d'autres témoins de mes aveux que ces tableaux muets. Je vous aime, mademoiselle, et, si je pouvais vous parler une éternité pour paraphraser ces trois mots, ma bouche trouverait sans cesse une expression nouvelle pour une nouvelle pensée de mon cœur. Je vous aime, et, si vous me donnez seulement votre silence pour toute réponse, demain je vais vous demander comme épouse à votre père. Cela me fera excuser aujourd'hui la hardiesse de ma démarche, en vous rassurant sur mes intentions.
Léonie accouplait sur sa palette des couleurs insociables et inventait des nuances impossibles pendant le discours de Félix.
Après avoir imploré le silence comme une faveur, l'ambitieux Félix sollicita une réponse.
La jeune fille prit la pose de la déesse Muta, et mit le bout de son pinceau devant ses lèvres*, en guise d'index.
Félix salua légèrement et abandonna son chevalet
130 lîNE CONSPIRATION
pour se remettre de l'effort suprême qu'il venait de tenter auprès de Léonie. En marchant les yeux au plafond, il heurta le coude d'Arthur, qui demandait de Toutremer à mademoiselle Eugénie comme un service de voisine à voisin.
— Vraiment, disait Arthur en reprenant une conversation interrompue, vous me donnez, mademoiselle Eugénie, une singulière idée du caractère de votre père, M. Bonchatain.
— Oui, monsieur, disait Eugénie, mais cela fait l'éloge de mon père; il m'aime trop pour se séparer de moi.
— 11 ne consentirait donc jamais à vous donner un époux ?
— Jamais, monsieur.
— Qu'il veuille garder à perpépuité ses statues, je le conçois, mademoiselle; ses statues ont des cœurs de marbre et ne peuvent aimer, tandis què...
— Oh! monsieur , interrompit Eugénie , mon père est obstiné dans ses résolutions. Plusieurs partis se sont déjà inutilement présentés. Des partis honorables, quoi d'étonnant! On sait que M. Bonchatain est fort riche , et les hommes, aujourd'hui, ferment, dit-on, les yeux sur l'épouse, et les ouvrent sur le coffre-fort.
— Je fais précisément le contraire , moi , dit Arthur en couvrant de ses yeux ardents le visage d'Eueénie.
— Vous copiez un beau tableau , monsieur, dit Eugénie d'un ton indifférent ; il me plaît beaucoup, et je le regarde tous les jours.
— Oui, j'aime beaucoup cette bataille de Salvator, dit Arthur en se mettant au diapason du ton de la jeune fille. J'aime cette horrible destruction d hommes et de chevaux ; j'aime ce choc de cavalerie furieusement engagée; j'aime ces combattants farouches qui trouvent un si poignant plaisir à s'exterminer tous entre deux horizons de ruines et de montagnes. C'est superbe à voir 1 Salvator Rosa, le grand philosophe, peignit ce tableau dans son atelier du mont Aventin, lorsqu'il était riche , adoré , triomphant , lorsqu'il pouvait réaliser les doux rêves de fortune et d'amour qu'il avait faits dans sa pauvre cabane de pêcheur napolitain. Eh bien ! ce tableau ressemble à un suicide. L'artiste qui le créa sentait bouillonner au fond de son âme une pensée de désespoir. Salvator aimait une jeune femme d'Aricia ; il l'aimait comme les artistes aiment, un pied sur l'enfer, une main au paradis, tout prêts à choisir selon la chance heureuse ou fatale de leurs amours. Celle d'Aricia fut livrée à un autre. Salvator, au lieu de se tuer, composa ce tableau. J'aurais brisé ma palette, moi !
— Voilà , monsieur, votre ami le romancier qui veut vous parler, dit Eugénie avec une voix qui essayait en vain de dominer son émotion. Avec ces conversations le travail n'avance pas.
Arthur et Félix se rejoignirent et se racontèrent leurs entretiens, tous deux inclinés sur la balustrade de fer, devant le couronnement d'épines du Titien, comme s'ils eussent analysé du geste et de la voix les beautés de ce tableau.
— Nous avons aujourd'hui , je crois , avancé nos affaires d amour, dit Félix ; maintenant il faut songer à nos amis des éco'es ; on nous traiterait de monopoleurs. Demande, toi qui es puissant auprès du directeur, demande une permission pour dix jeunes peintres élèves , et demain nous comm.encerons une intrigue à douze et une véritable conspiration d'amour honnête et légitime contre douze héritières appartenant au petit commerce de Paris. Le directeur ne peut rien te refuser.
— Approuvé , mon cher Félix. Les maisons de toutes ces charmantes demoiselles nous sont fermées, le Louvre nous est ouvert. Le gouvernement, dont on dit tant de mal, favorise l'amour et entoure de gardiens le palais de nos rendez-vous. Vive le gouvernement ! . . . A propos, cours vendre mes meubles chez Jaria.
— Nous aurons cinquante louis ce soir, et demain un équipage à deux chevaux et à vingt -cinq francs par jour.
— Et après-demain , Félix , nous passons à l'état de Rothschild... inévitable! toutes les difficultés saplaniront. Le château du Louvre n'est pas un château en Espagne, crois-le bien.
lU LOUVRE. 433
En se séparant sur la place du Louvre Arthur dit à Félix:
— Demain sera le jour de la grande conspiration.
L'éternel officier bourgeois, caché derrière un fiacre, entendit cette dernière phrase, et monta dans le fiacre pour se rendre à la Préfecture de police.
Vf
L'nOTEL DE l'amiral COLICNY
Arthur et Félix étaient fort impatients de voir leurs affaires d'amour marcher bon train, cependant ils furent obligés de perdre quelques jours en faveur de leurs amis. Dans celle occasion, il fallait agir avec discernement et faire les meilleurs choix. Ils associèrent enfin à leur bonne fortune dix jeunes gens, cinq médecins et cinq avocats. On ne pouvait donc les accuser ni d'égoïsme ni de monopole. Après avoir trouvé au Louvre une mine d'or et d'amour, ils voulurent prendre généreusement dix associés.
Les dix nouveaux amoureux ne connaissaient pas encore leurs belles amies ; mais, à cet âge, on a tant d'amour à dépenser et à donner aux femmes qui ne le méritent pas, qu'il y en a toujours une forte somme pour celles qui le méritent. Les dix furent convoqués à domicile chez Arlhur, dans son nouvel appartement de rhôtel de l'amiral Coligny, car notre jeune avo-
AU LOUVUE. /|35
cat, après la vente obligée de ses meubles, s'était logé rue Béthisy, dans le voisinage du Louvre.
Cette rue est moins que modeste, elle est fort étroite et peu visitée par le soleil. On voit qu'elle a souvent été choisie à dessein par des conspirateurs qui voulaient marcher sur le Louvre par un chemin couvert. L'hôtel de l'amiral Coligny a des apparences de chaumière vertueuse : au milieu d'une plaine agreste, on le prendrait pour l'asile de rinnocence. Il paraît que sous Charles IX les amiraux étaient fort mal logés; ils n'avaient pas, comme M. de Rigny, un palais dans la Chaussée-d'Antin. Aussi cette indigence leur donnait des velléités de déménagement, et ils conspiraient pour devenir locataires du Louvre. Coligny ne commandait, il est vrai, qu'une escadre composée de deux barques, à l'ancre sous le pont Saint-Michel ; mais c'était la faute du ministre de la marine, vieux montagnard des Vosges, qui avait les vaisseaux en horreur ; et ce n'était pas une raison de donner à l'amiral Coligny un si pauvre logement. A Rome et à Carthage, Caïus Duilius et Magon étaient logés dans des palais, ornés de colonnes rostrales, même à l'époque où, comme l'a dit un poète inconnu :
Les antiques Roniyins et les Carthaginois Possédaient pour vaisseaux des coquilles de noix.
Jamais aussi Duilius et Magon n'ont conspiré contre leur pays, tout hérétiques qu'ils étaient.
136 UNE CONSPiRATlUX
Au premier étage de l'hôtel, Arthur habitait une chambre qui pouvait conteuir, grâce à ses murs humidement élastiques, une douzaine de conspirateurs.
C'était le quartier-général de l'amiral Goligny. Les dix nouveaux amoureux arrivèrent, au coup de huit heures de Saint-Germain-l'Auxerrois, et Arthur leur fit cette proclamation :
— (T Mes amis, dit-il avec autorité, nous vivons dans un Paris qui est peu connu. Félix et moi nous l'avons découvert comme le voyageur Caillé a découvert Tombouctou. Depuis vingt ans, les fortunes particulières se sont accrues, dans des proportions merveilleuses, au sein de cette industrieuse cité. Le millionnaire y court les rues comme l'esprit. Vous voyez sur le seuil d'une boutique un quincaillier, un boulanger, un ébéniste d'occasion, un orfèvre, un marchand quelconque enfin, le libraire excepté, vous le voyez, couvert jusqu à la ceinture de sa tunique d'alcôve, prenant le frais ou le froid avec sa femme, moins ses enfants, et vous pouvez vous affirmer que cet homme a eu au moins un million; que ses filles ont appris l'anglais chez Robertson, le chant chez madame Damoreau, la danse chez Coulon ou Barré, le piano partout. Les rues de cette ville sont pavées d'héritières. Chaque numéro pair ou impair dit que la maison renferme au moins une jeune personne, élevée comme une princesse, et qui, dans ses rêves d'hy menée, se choisit un jeune époux de roman, un
AU LOUVKL. 137
iiDge adoré, qui n'aura pas, comme sou père, une enseigne sur un magasin.
« Ces grandes fortunes industrielles, aujourd'hui vulgaires, comme les grandes misères autrefois, ne doivent pas nous étonner. Depuis que l'univers s'est engoué de Paris, et ne consent à exister, avec ses cinq parties géographiques, qu'à condition que Paris existera, cette cité travailleuse est obligée d'envoyer à l'univers tous ses hochets de fantaisie. Paris est le pourvoyeur du monde enfant. On contrefait nos livres, nos opéra, nos drames, nos revues, mais on ne contrefait pas nos rubans, nos étoffes, nos meubles, nos miroirs, nos bijoux, toute notre industrie parisienne enfin ; et ce marchand que vous voyez assis devant sa boutique, comme s'il demandait au ciel un acheteur pour son pain quotidien, a expédié le matin des ballots à Cadix, à Rio, à Madras, à Bourbon, à Batavia. Si Paris fermait boutique, l'univers ennuyé se brûlerait la cervelle le lendemain.
<r Ceci étant posé, messieurs et amis, le rôle qui nous reste à nous, jeunes hommes, riches d'éducation et pauvres d'argent, est facile à jouer. Vous avocats, et vous médecins, à peu près imberbes, vous ne pouvez pas envoyer vos plaidoyers et vos consultations en ballots à l'adresse des plaideurs et des malades des Deux- In des ; vous êtes écrasés en naissant par la roncurre^'"^'^ '^■'^estriuib'e des ^:'C^iy Et pourtant vous êtes pressés de jouir, au milieu de ce nonde
opulent, ivres de ses voluptés ! Il vous faut donc, ô mes amis, un troisième état : c'est le mariage! Devant ce mot, je vois quelques visages se colorer de teintes mélancoliques.... A Dieu ne plaise que je veuille vous conseiller un suicide social, un de ces stupides hyménées comme en virent souvent nos candides aïeux, alors qu'on chantait dans des opéra sans musique :
Quand on sait aimer et plaire, A-t-oii besoin d'autre bien?
Non, messieurs, j'aimerais mieux vous envoyer au fond de vos provinces, et vous dire : Cultivez le célibat entre une gastrite et un mur mitoyen. L'état que je vous propose, c'est la fortune payée comptant, en billets de banque ou en immeubles, devant un notaire, en échange d'un simple oui prononcé au pied des autels.
« Les parents, plus ou moins millionnaires, qui ouvrent leurs boutiques sur la rue, ont en général un certain auiour- propre fort excusable. En donnant à leurs biles l'éducation des princesses, ils ont renoncé à les établir bourgeoisement devant un comptoir comme des enseignes vivantes ; ils ont rêvé, eux aussi, les mariages de bon ton, les jeunes époux gracieux, les professions de haute ligne; iis ont entrevu, dans un lointain lumineux et constitutionnel, des gendres députés, pairs de France, ministres, ambassadeurs.
C'est à nous d'exploiter honDêtement ces paternelles ambitions, qui sont les vertus ou les vices de notre époque. On nous convie au mariage; marchons. Nous sommes les geri.ies d'une France nouvelle : nous sommes le printemps de l'avenir. D'un côté il y a une industrie qui fait de l'or sans acquérir notre science ; de l'autre côté il y a l'étude qui fait de la science sans acquérir de l'or; que ces deux puissances se rapprochent, à notre exemple, et l'équilibre sera rétabli. Le monde, lentement miné par des vieillards politiques, doit être sauvé par les jeunes femmes et les jeunes gens. »
L'auditoire, agréablement flatté par l'orateur, lui prodigua les bravos.
— Maintenant, dit l'orateur, sur le ton de la causerie, maintenant, suivez-moi au Louvre. Je vous recommande la plus grande prudence; soyez adroits, calmes , réfléchis , délicats. N'effarouchez aucune oreille virginale. Choisissez vos amours. Elles sont toutes belles et riches ; vous pouvez donc vous rendre amoureux les yeux fermés. Je vous annonce , pour vous mettre à l'aise, que ces jeunes femmes, à force de chanter et de peindre, ont pris, à leur insu, le caractère charmant et accessible des artistes. Vous ne trouverez pas, dans ce gynécée joyeux, un seul minois renfrogné. N'abusez pas pourtant de ce que je vous dis, messieurs. Une tactique habile est celle-ci : Il faut avoir beaucoup de respect et de timidité de-
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vant la femme qui vous inspire le plus de hardiesse dans son accueil. A l'œuvre donc, messieurs ! J'ai demandé vos entrées au Louvre à M le directeur qui | est mon obligé, entre nous. Vos arsenaux de peintures sont entre les mains des garçons de salie et à votre disposition. Allons conspirer au Louvre pour le bonheur de douze familles. L'heure de l'assaut général sonne à Saint-Germain-i'Auxerrois. Précipilons-nous tous, tête première, dans le mariage, et que tous les jeunes gens, séduits par nos succès, conspirent innocemment comme nous contre les humbles millionnaires de Paris!
Les douze jeunes gens sortirent de la rue Béthisy, côtoyèrent Saint-Germain-l'Auxerrois , comme une avant-garde de Huguenots, méditant une Saint-Barthélémy de catholiques , et entrèrent au Louvre par le guichet de la Colonnade. La grande cour était déserte en ce moment, et cette solitude faisait ressortir, dans un relief suspect , le bataillon des douze amis. Un seul passant les suivait de près, comme pour former le nombre 13, chiffre de malheur! C'était le Judas de ces douze apôtres du mariage.
Arthur marchait en tête en agitant une canne de corne de Rhinocéros, et par moment il se retournait vers le bataillon, et ajoutait un supplément de conseils oubliés dans sa proclamation de l'hôtel Coligny. Les jeunes gens avaient zwv leur figure une expression d'audace aventureuse, oubliée devant le
Louvre le 29 juillet 1830. Ils marchaient d'un pas de conquérants , et non d'un pas d'artistes , et leurs yeux étincelants semblaient lancer une traînée de flamme sur les croisées de la galerie , depuis le pavillon de l'Horloge jusqu'à la place du Carrousel.
Deux constables français, fort polis et gantés à l'étroit, stationnés avec deux fiacres devant la petite porte du Louvre, arrêtèrent au passage les douze jeunes gens, et on les invita bénévolement à se rendre chez le procureur du roi, au Palais-de -Justice, soit à pied, avec escorte, soit en fiacre, à leurs frais.
— Oh ! pour le coup, s'écrièrent en duo Arthur et Félix, ceci est trop fort, et nous assommerons cet officier, notre éternel ])ersécuteur !
— Point de violence , messieurs, dit un constable avec la douceur polie d'un gendarme au repos ; on ne doit assommer personne ici. N'envenimez pas votre position. Point de résistance. Obéissez.
— Comment ! on nous arrête! s'écrièrent en chœur les dix autres jeunes gens.
— Eh bien! dit Arthur, il faut en finir. Oui, allons chez le procureur du roi , et nous porterons notre plainte contre cet absurde officier. Ce coup vient de lui, allons!
— En fiacre ? demanda le constable avec une bonté paternelle.
—Belle demande! eh î oui, mettez nous les menottes, faites-nous traverser Paris comme des galériens !
1 4i UNE CO.NSPiKATlON
— Si VOUS avez des armes , je vous engage tous à me les remetre, dit le constable avec des yeux qui entraient dans les poches.
— Des armes ! s'écrièrent les dix jeunes gens ; mais dis donc , Arthur , est-ce que ce monsieur se moque de nous?
— Au reste , continua le constable , si les armes sont déposées ailleurs , on saura bien les trouver. Montez dans ces fiacres, messieurs.
— Il faut nous résigner, dit Félix à ses amis ; c'est la troisième fois que nous sommes arrêtés ici comme des conspirateurs.
— Si vous vous occupiez de vos études et non de politique,, dit le constable, cela ne vous arriverait pas.
— Ma parole d'honneur! dit Arthur, nous sommes entourés de fous!
Cependant les oisifs , les passants et les curieux jetaient les bases d'un rassemblement énorme, et on disait dans les groupes, avec cette assurance qu'on ne trouve que chez le public, qu'un grand complot venait d'être découvert , et que les nouveaux Catilina devaient incendier ie Louvre avec des fusées à la Congrève et une machine infernale à vapeur. Les femmes frémissaient en serrant leurs petits enfants dans leurs bras, et l'oiselier qui vend des perruches devant le Louvre ôta les aras de leurs perchoirs, par mesure de précaution, et ferma sou magasin.
Les deux fiacres s'acheminaient lentement vers le cabinet du procureur du roi , qui était un substitut.
L'ex-officier bourgeois suivait les fiacres avec des airs triomphants de Curlius ; il se tressait une couronne civique et se votait une colonne triomphale sur la place du Louvre.
Le magistrat reçut les jeunes gens avec une physionomie sévèrement douce et leur lit signe de s'asseoir.
— Quand on pense, dit Arthur à voix basse et indignée, qu'il y a une statue de Malesherbes à deux pas d'ici !
— Oui , dit Félix ; mais on l'a mise dans la salle des Pas-Perdus.
Le magistrat ouvrait des cartons , consultait des rapports, démembrait des dossiers, examinait des lettres, et prenait du tabac avec une solennité nasale digne d'une meilleure cause.
— Quel est celui de ces messieurs qui porte le nom d'Arthur Greminy ?
— C'est moi, monsieur, répbndit Arthur en se levant.
— Où logez-vous?
— A l'hôtel de l'amiral Coligny.
— C'est bien cela, le rapport est exact, dit le ma- ' gistrat en souriant à un papier. Pourquoi avez-vous
choisi cet hôtel ?
— Parce que les chambres y sont à bon marché.
— Vous êtes en conlradiction avec votre conduite. .. Je vois dans un autre rapport que vous avez arrêté votre place pour Reims ; votre nom est inscrit sur le registre de Laflitle-Caillard.
— C'est vrai, monsieur.
— Il n'y avait donc pas économie à déménager. Bien au contraire... Tout cela est fort suspect... Vous avez vendu lundi vos meubles à M. Jaria , ainsi que M. Jaria l'atteste?
— C'est encore vrai, monsieur.
— Qu'avez-vous à dire pour votre justification?
— Que j'avais besoin d'argent, monsieur.
— Ah! on vend ses meubles pour avoir de l'argent î
— Eh ! monsieur, voulez-vous qu'on vende son argent pour avoir des meubles?
— Ce ton n'est pas convenable, monsieur Arthur Greminy. Les jeux de mots ne s'accordent pas avec la gravité du prétoire. Soyez plus avise.
Et , s'adressant aux dix en les interrogeant successivement avec la parole et les yeux, le magistrat leur dit :
— Qu'ailliez-vous faire au Louvre ce malin?
— Nous ne le savons pas, répondirent les dix, les uns par un signe négatif de tête , les autres avec la voix. Un d'eux, plus hardi, ajouta :
— Quand vous nous le direz, nous le saurons.
— C'est bien , dit le magistrat, voilà un rôle fine-
ment joué. S'adressant à Arthur : — Oîiiiont déposées vos armes?
— Chez Lepage, arqnehusier, rue Richelieu, dit Arthur en souriant faux.
— Pourquoi Arthur Greminy et Félix Davillet ontils choisi la dernière travée du Louvre, celle qui avoisine le château des Tuileries, lundi dernier?
— Parce qu'il y a dans cette travée la Bataille de Salvator Rosa et le Saint Georges de Raphaël , répondit Arthur, et que ces deux tableaux ne sont pas ailleurs.
Le substitut prit un air malin et ajouta :
— Voici, messieurs, le rapport de deux peintres célèbres nommés d'ofHce, et dont vous ne récuserez pas l'autorité, MM. Meîchior et Boujelly ; je vais vous en donner lecture : « Nous soussignés , etc. , nous sf avons examiné, avec la plus consciencieuse atten- « tioD, les deux toiles de chevalet, pour y découvrir la « trace d'une ébauche, mais nous n'avons rien dé- « couvert,' si ce n'est une quantité de taches rouges « et vertes, et des raies jaunâtres, toutes entassées « au hasard. Il paraît même que les mains qui ont « fait ces taches étaient fort agitées, ce qui n'indique « rien de bon... En foi de quoi , etc. , etc. t> Vous entendez , messieurs les peintres , ajouta le substitut avec un sourire poignant; qu'avez- vous à répondre à ce lucide rapport, fait par les gens de l'art ?
— Une chose bien simple , dit Arthur ; nous nous
inspirons de nos sujets avant le premier coup de pinceau. Nous faisons un appel à notre courage ; il en faut beaucoup pour s'attaquer à des maîtres comme Salvator et Raphaël; ils sont plus forts que MM. Melchior et Bourjelly, n'en déplaise à ces illustres experts.
— Très-bien ! très-bien ! dit le substitut. Prenez garde, messieurs, vous mettez le pied sur un mauvais terrain.
— C'est que nous suivons vos pas, remarqua Félix.
— Encore mieux , dit le substitut avec une lente oscillation de main droite qui signifiait : Rira bien qui rira le dernier; et s'adressant à Félix :
— Qu'avez-vous fait dans la soirée de dimanche, rue Saint-Denis ?
— J'ai passé la soirée dans une maison...
— Chez M. Belliol, dit le substitut ; j'achève votre phrase; vous voyez que la justice sait tout... Vous avez prononcé, dans cette maison, une allocution incendiaire. Les fenêtres étant ouvertes , on entendait votre voix de la rue, dit le rapport ; les mots de poignard et de vengeance revenaient sans cesse dans voire discours , à tel point que d'honnêtes citoyens qui venaient de voir la première représentation de Nicomêde , à la Comédie-Française , s'arrêtaient devant la maison de M. Belliol en disant aveij indignation : La police ne devrait pas tolérer ces choses-là ! . . . Vous voyez que nous savons tout.
— C'est juste, dit Félix , vous savez tout ; il n'y a rien à répondre à cela.
— Vous serez confronté demain , dit le substitut avec une voix satisfaite et cet organe sonore qui semble proclamer le triomphe d'une accusation, vous serez confronté avec M. Belliol et M. Bonchatain, vos complices...
Arthur et Félix se levèrent vivement , avec une exclamation douloureuse ; un signe de la main du substitut les fit asseoir.
— Vos complices, poursuivit le magistrat, et votre pâleur de ce moment atteste que le mot est juste. En attendant, votre mandat d'amener est changé en mandat de dépôt, et...
L'arrivée d'un huissier suspendit la phrase du magistrat. Les deux amis, debout et les bras croisés, jouaient entre eux, visage à visage , une pantomime de stupéfaction. L'huissier parlait à l'oreille du substitut.
— C'est inutile, dit le magistrat en écoutant avec distraction; mais faites entrer.;.. Appelez aussi le brigadier de gendarmerie. ^
La porte s'ouvrit bientôt et le directeur des Musées royaux entra le sourire à la bouche ; il ht avec le doigt une menace amicale à Félix et à Arthur, et, tendant la main au substitut comme à une ancienne connaissance, il le conduisit dans l'embrasure d'une croisée et lui parla longtemps. Par gradations la
figure officiellement sérieuse du magistrat se déridait, et , à la dernière phrase du directeur, le substitut poussa un éclat de rire invincible que la majesté du prétoire ne put réprimer. Arthur et Félix, qui suivaient avec intelligence le mouvement des lèvres et les gestes de leur sauveur habituel, devinèrent tout, et la joie de leur délivrance fut attristée à l'idée que le Louvre allait se fermer pour toujours devant eux.
— Eh bien ! messieurs, dit le direcieur en prenant la main d'Arthur, tout est arrangé ; je suis pour vous la divinité dont parle Horace, celle qui intervient à propos : Numen intersit. On m'a dit qu'il y avait eu rassemblement et arrestation devant le Louvre et j'ai tout compris, surtout en apercevant vos places vides à côté de ces charmantes... Brisons là... Voyez donc ces petits monstres I il leur faut des lambris dorés pour nouer des intrigues !... Cela vous servira de leçon à tous, messieurs, ajouta le directeur avec une gravité amicale, si pareille conspiration se propageait, il n'y aurait plus de peinture possible ! Le Louvre serait trop étroit. Il faut arrêter le mal dans son principe. Vous êtes libres, messieurs, et soyez sages à l'avenir. Mon jeune avocat, je vous ai payé aujourd'hui le solde de vos honoraires ; nous sommes quittes , n'est-ce pas?
Arthur et Félix serrèrent affectueusement les mains du directeur, qui les salua tous, avec une grâce parfaite, et sortit.
Le substitut avait reprit soudain une figure pater-
nelle; il caressait sa main gauche avec la droite, et, s'approchant des conspirateurs, il leur dit d'une voix douce
— Je ne ferai que vous répéter la phrase de M. le directeur des Musées : vous êtes libres, et soyez sages à l'avenir. J'ajouterai pourtant que vous méritiez la mauvaise heure que je vous ai fait subir.
Les douze Catilina se confondirent en excuses et en actions de grâces.
En ce moment le brigadier entra , suivi de trois gardes municipaux, pour conduire les conjurés en prison.
— Vous pouvez vous retirer, leur dit le magistrat. La salle des Pas-Perdus était inondée de curieux ;
les conversations ne tarissaient pas. On donnait des détails sur le nombre des conjurés , sur leurs machines, sur leurs projets anarchiques, sur la couleur du drapeau qu'ils avaient choisi. On ajoutait que deux riches millionnaires, l'un boutiquier de la rue Saint- Denis, l'autre marchand de bric-à-brac au quai Voltaire, avaient semé l'or à pleines mains, et qu'un officier de la 13e légion avait découvert le complot.
L'ex-officier bourgeois, pendant cet interrogatoire, promenait son triomphe et ses confidences de la porte du café Tliémis , à l'escalier où Barbin vendait les satires de Boileau.
L'impatience était grande parmi les curieux, et un murmure de satisfaction éclata lorsqu'on vit sortir du
150 UNE CONSPIKATION
prétoire les gardes municipaux. Les yeux de tous n'avaient pas assez de leurs orbites pour dévorer au passage les hideuses figures des conspirateurs enchaînés qui allaient paraître.
Les gardes mnnicipaux traversèrent la foule et gagnèrent le portique qui conduit à la rue de la Barillerie et à l'angle des Forges de Yulcain... Les conspirateurs ne sortaient pas.
— Le brigadier va chercher du renfort, disait 1^ foule; et chacun demandait un pouce de terrain de plus à son voisin conquérant. Les dames de la sixième chambre essuyaient le verre de leurs lorgnettes d'Opéra.
Les conjurés parurent enfin , reconduits poliment à la porte du prétoire par le procureur du roi : c'étaient douze jeunes gens d'une figure charmante et vêtus au dernier goût. Ils se tenaient tous par le bras, le sourire aux lèvres, et , au lieu de suivre les gardes municipaux déjà disparus, ils trompèrent la foule et se dirigèrent vers la cour de la Sainte-Chapelle et l'escalier de Barbin. Â ce spectacle inattendu les lorgnettes des dames criminelles pleurèrent de dépit, et l'ex-officier bourgeois, levant les mains vers la statue de Malesherbes, les fit retomber pour se frapper le front.
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