‹ Une conspiration au LouvreChapitre 11 sur 24 · SECONDE SOIREE CHEZ M. BELLIOL · texte numérisé non relu

SECONDE SOIREE CHEZ M. BELLIOL

Les douze conspirateurs s'arrêtèrent, à leur retour du Paiais-de-Justice, dans la cour de Thôtel de l'amiral, cette même cour où Besme attendait sa victime; mais ils n'entrèrent pas. Leur chef Arthur leur dit en les quittant :

— Mes amis, il ne faut point nous décourager. Nos affaires vont mal, c'est incontestable : le Louvre nous est fermé. Hors du Louvre toutes ces demoiselles sont invisibles ; les parents les tiennent sous clef comme leurs billets de banque, à tel point que Félix aimait passionnément la fille de M. Belliol et ne savait pas même son nom. Vous ne connaissez pas le visage de vos futures épouses, mes amis; c'est égal, continuez à en être amoureux. A notre âge on aime bien plus l'inconnu que le connu. Soyez fidèles à ces jeunes femmes ; fuyez Mabille et le Ranelagh. Réservez les polkas pour vos noces; soyez graves;

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teignez le quart de vos cheveux en gris, Palais- Royal, 176; vous les dégriserez après le contrat. Nous allons, Félix et moi , travailler pour vous. Si nous vous avons compromis dans une conspiration qui vous a conduit au pied de Véchaïaud, nous vous devons un dédommageiiient qui vous conduira au pied de l'autel. Au lieu des lampes du cachot vous aurez les flambeaux d'hyménée. Songez que nous inventons un troisième état et qu'il faut travailler pour se donner une profession. Tous commencements sont pénibles ; chacun de vous sera convoqué à domicile pour la première expédition. Adieu.

On se sépara.

Arthur et Félix montèrent dans une élégante voiture, louée vingt-cinq francs par jour et ornée d'un cocher sérieux, et se firent conduire rue Saint-Denis, à la boutique de M. Belliol. — Nous lui devons une visite, dit Arthur, et cela paraîtra fort naturel.

M. Belliol était en train de mesurer des rubans et agitaitson mètre comme un sceptre de roi. La voiture des visiteurs s'arrêta devant l'étalage; le cocher fit un grand fracas de portière ; les chevaux jouèrent leur rôle à merveille, comme des chevaux de prince; ils secouèrent leurs têtes avec un léger hennissement de bon ton et distillaient un peu d'écume sur leurs mors. Habitué à recevoir, dans sa boutique, les belles dames de la finance et de la noblesse , M. Belliol ne remarqua pas trop l'attirail solennel dont les deux

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visiteurs s'entouraient pour vingt -cinq francs par jour ; mais, lorsque Félix et Arthur ouvrirent la porte vitrée , le marchand laissa tomber le mètre sur un méandre de rubans et courut à eux pour les recevoir.

— Monsieur, dit Félix en serrant les mains de Belliol, nous respectons vos occupations, et, dans nos courses, nous vous faisons au vol une visite d'un instant. Toute la famille se porte bien ?

— Vous nous faites beaucoup d'honneur, dit Belliol rayonnant et offrant des sièges ; ma femme est un peu indisposée...

— Ah! dit Félix, ceci me regarde... Quel genre d'indisposition?

— Oh! rien de sérieux! Hier, en rentrant, elle transpirait; elle s'est assise entre deux airs, et je crois qu'elle a gagné une courbature,

— Monsieur Belliol , dit Félix , nous guérissons maintenant une courbature en vingt -quatre heures. Pouvez-vous me donner une plume et du papier?

Les commis, qui avaient suspendu le service pour regarder Fauteur de Santa -Croce, se précipitèrent tous pour obéir à Félix. Arthur jouait négligemment avec un coupon de rubans verts , et dans une pose gracieuse comme la marchandise.

Pendant que Félix écrivait M. Belliol se faisait un monologue mental.

< Voilà un homme, disait-il, qui rendra une épouse

fort heureuse, et la famille de son épouse aussi. 11 guérira les ennuis et les maladies domestiques avec ses romans et ses remèdes. Quel trésor de gendre! i»

— Voilà, dit Félix en donnant le papier à M. Belliol demain; madame Belliol sera sur pied... Et tout le reste de la famille se porte bien ?

— Il n'y a que ma fille et moi , dit Belliol d'un air candide; moi, vous me voyez à la besogne ; ma fille est à sa peinture.

— Ah ! mademoisolle Léonie est dans son atelier...

— Oh ! son atelier n'est pas ici, dit Belliol en riant avec mystère, il est même fort loin d'ici... Mais c'est un secret.

— Alors n'en parlons pas, dit Félix avec un geste de discrétion. Que je ne vous retienne pas plus longtemps, mon cher monsieur Belliol ; je...

— A propos, dit Belliol en appuyant familièrement sa main sur l'épaule de Félix, à propos, vous savez que nous ne vous tenons pas quitte de la Pêche au Lion ?

— Tiens ! je l'avais oublié ! dit Félix en se frappant le front avec un étonnement joué à merveille. Eh bien! je suis prêt... et mon ami Arthur aussi vient de terminer sa nouvelle du Gladiateur; eile est dédiée à monsieur Bonchatain... Je vous ai dédié, à vous, monsieur Belliol , celle de Santa-Croce.,.

— Comment, docteur, vous avez eu celte bonté!... D'honneur je ne puis reconnaître assez...

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Un accès de reconnaissance et de bonheur étouffa la voix de M. Belliol... En reprenant ses sens il continua ainsi :

— Quel jour serez-vous libre , docteur , pour me lire la Pêche au Lion ?

— Votre jour sera le mien , mon cher monsieur Belliol.

— Samedi, docteur, si cela vous convient. C'est un excellent jour pour nous autres gens d'affaires. Le dimanche nous pouvons dormir notre grasse matinée, et ma fille ne va pas au. . . à l'atelier.

— C'est arrêté, samedi... Moi aussi, le dimanche, je laisse vivre mes malades. Un jour sur sept, il n'y a pas de luxe dans ma générosité... Adieu, mon cher monsieur Belliol. Ah! j'oubliais quelque chose... Arthur et moi nous avons quelques amis., des hommes graves, qui portent un très-grand intérêt à nos succès de littérature, de médecine et de barreau... Vous savez qu'il faut des amis pour réussir dans les débuts... Ces messieurs seraient bien sensibles à la politesse de votre invitation, et nous ne serions pas exposés k nous mettre en délicatesse avec eux si nous lisions nos deux nouvelles en leur absence...

— Docteur, dit Belliol avec feu et en serrant la main de Félix, vous pouvez inviter en mon nom qui bon vous semblera. Vos amis seront nos amis, et mes salons sont grands.

M. Belliol et ses commis respectueux accompa-

gnèrent Arthur et Félix jusqu'aux limites du trottoir. Nos deux jeunes gens remontèrent en voiture entre deux haies de têtes inclinées ; le cocher prit un air faubourg Saint -Germain, les chevaux firent jaillir des gerbes d'étincelles, et la voiture partit en humiliant de son galop les attelages numérotés. Cet événement fit sensation dans le voisinage ; il y eut sur les portes beaucoup de regards jaloux dirigés sur M. Belliol , et l'heureux marchand resta quelque temps sur le seuil de sa boutique pour savourer orgueilleusement la suave jalousie de ses voisins.

11 n'y avait pas de temps à perdre : Arthur et Félix, expulsés violemment du Louvre, n'avalent plus d'autre ressource que celle de faire des feuilletons et de les lire chez M. Belliol, devant les jeunes demoiselles artistes. Ils se mirent donc à l'ouvrage, chacun de son côté , et , samedi venu, ils avaient achevé ki Pêche au Lion et le Gladiateur.

A cette seconde soirée chez M. Belliol , il devait y avoir nécessairement un progrès d'intimité entre les deux amis et les diverses familles opulentes accourues avec cet empressement que donne l'ennui à la richesse. Aussi Arthur etFélix entrèrent, cette fois, d'un pas lamilier dans le salon, et engagèrent de courtes conversations dans tous les groupes des deux sexes. Les dix nouveaux invités arrivèrent deux à deux pour ne pas effaroucher M. Belliol, et, à mesure qu'ils entraient, Félix les présentait au maître de la maison. La cons-

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piratioD, comme on voit, n'avait fait que changer de place : du Louvre elle descendait à la rue Saint- Denis.

Après un ravissant duo d'Adam et une cavatine d'Auber, Féli.'v se leva, et, au milieu du plus profond silence, il lut la nouvelle suivante.

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