‹ Une conspiration au LouvreChapitre 14 sur 24 · A LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

A LA CAMPAGNE

On avait dansé jusqu'à trois heures du matin chez M. Belliol, et les dixjeunesassociésdeFélixet d'Arthur étaient déjà passablement avancés dans leurs choix et leurs affaires. Les diverses familles , enchantées de Félix et d'Arthur, n'étaient pas éloignées d'avoir de l'affection pour leurs amis. Tout marchait assez bien ; on pouvait se passer du Louvre : le temps, la conduite et les bonnes intentions devaient arranger le reste. M. Belliol avait répété à l'infini , en prenant congé des invités : Tous ces messieurs sont charmants , et les échos redisaient cet éloge sur l'escalier.

Arthur avait appris, entre deux contredanses, que M. Bonchatain passerait la moitié du dimanche suivant à sa ma'son de campagne d'Asnières. A la sortie du bal il paya au sommeil un à-compte de deux heures, s'habilla et vint s'installer en observation sur le pont des Arts. Ce jour-là M. Bonchatain ne vit pas

lever l'aurore aux doigts de roses ; il se laissa bercer dans les bras de Morpbée jusqu'à la dixième heure du jour. Arlhur attendit longtemps le bruit aigre de la première fenêtre ouverte sur la façade de la maison païenne. Enfin le visage encore endormi de la nourrice de Psyché annonça , au murmure des persiennes du balcon, que la jeune fille quittait sa couche d'ivoire, et que les messagers du sommeil, reprenant leurs couronnes de pavots, s'envolaient vers les monts Cimmériens.

Arthur courut à la rue Saint-Lazare, cueillit un déjeuner au café du Chemin de Fer, traversa au vol l'escalier de l'embarcadère, et prit au bureau des billets de diligence, de wagon et découpé, pour Asnières et Saint-Germain. Prêt à toutes les chances, il choisit un poste favorable d'observation, et se replongea dans les ineflables douceurs d'une amoureuse attente.

Le cadran du palais du chemin de fer marquait onze heures et vingt minutes , et la foule parisienne, qui adore les dimanches et les embarcadères , inondait les portiques, comme dit un vers tragique assez plaisant.

L'œil infaillible d'Arthur voyait à la fois , et en détail, ce monde de familles joyeuses que le cheval de fer enflammé allait déposer, par échelons, sur les pelouses d'Asnièrei , de Colombes, de Nan terre, de uhatou et du Pecq. Au bas de l'escalier, un fiacre

modeste, et dont le numéro n'annonçait pas le millionnaire, s'arrêta. Une main blanche, voilée à demi par une mitaine noire, jouait avec la frange de la portière. Il y a beaucoup de mains dans Paris : Arthur reconnut celle-là.

C'était bien la jeune déesse attendue : pour se faire mortelle et n'humilier personne elle avait une robe blanche et bourgeoise, ennoblie par la grâce du corps, un mantelel de dentelle noire, et un chapeau de paille à jour, selon la mode que madame Hocquet venait d'inventer la veille pour le charme des yeux. La mode qui décréta la majestueuse redingote brune de M. Bonchatain , et les autres parties de son costume dominical, était plus ancienne; elle remontait au règne mythologique de Barras 1er et heureusement dernier, alors que les dames allaient au bal déguisées en Aspasies, cherchant des Périclès disparus.

Le pieux Bonchatain, tenant sa fille par le doigt annulaire, était tout joyeux démonter un escalier monumental, au milieu d'un grand concours de peuple. Il ressemblait, se di ait-il à lui-mê'iie, au vieil éphore Brontès, le Rhodien, conduisant la douce Thaïs , unique .'"ruit de son hyménée , au temple de Gnide, lorsque la superbe Lacédémone envoyait cinquante filles à Fautel de Venus pour disputer le prix de la beauté.

Malheureusement pour Bonchatain, il. y avait k la dernière marche de cet escalitr un bureau de chemifl

de fer. Il prit dans sa bourse un écu de cinq francs à l'effigie d'un roi qui n'était pas Philippe de Macédoine, et dit en vil jargon cette phrase si bourgeoise : — Deux billets pour Asnières.

Arthur, éclipsé par d'épais groupes, ne fut pas aperçu. 11 garda son incognito cinq minutes ; quand la grande porte vitrée de la salle d'attente s'ouvrit, il laissa passer la foule, se mêla dans les rangs comme un roi de cœur dans un jeu de cartes, et , à la faveur du chaos, il vit, sans être vu, la diligence où se plaçait M. Bonchatain ; ensuite il laissa écouler une mirirte, qui est un quart d'heure en style de chemin de fer, et se fit ouvrir par un garçon de service la même portière. Absorbé comme il feignait de l'être par la lecture d'un journal , Arthur se laissa reconnaître par le candide M. Bonchatain, et fit un ahl de surprise très-bien noté. Mademoiselle Eugénie, en répondant par un salut imperceptible au salut respectueux d'Arthur, profita de l'arrivée d'un convoi pour encadrer à la portière son visage coloré d'une virginale émotion.

Le coup de sifflet de départ retentit , et la longue rue à roulettes s'élança sur les ornières de fer.

— Je remercie sincèrement le hasard , dit Arthur, qui me donne le plaisir de vous voir deux fois en vingtquatre heures. On ne voit de ces rencontres qu'en chemin de fer. 11 y a toute une ville en voyage le dimanche matin =

— Vous allez cueillir le jour sous les ombrages d'Asnières? demanda Bonchatain; carpere diem, comme dit Horace.

— Non, monsieur, dit Arthur avec légèreté ; je suis obligé de m'arrêter un instant à la station d'Asnières pour remplir une commission d'ami ; mais je vais à Saint-Germain pour soumettre à Alexandre Dumas ma nouvelle du Gladiateur et lui demander quelques conseils.

— C'est bien, jeune homme; vous allez à un maître qui a la connaissance des choses de l'antiquité.

— Mademoiselle Eugénie est-elle remise de la fatigue du bal?

— Oui, monsieur, répondit la jeune fille avec une voix d'ombre.

— Les salons de M. Belliol sont très -beaux, dit Arthur, mais on y étouffe. L'été n'est pas la saison des bals de ville, surtout lorsqu'on danse à la rue Saint-Denis, rue échauffée par soixante mille poumons de travailleurs, qui font concurrence au soleil. Mon ami Félix a été aussi très -fatigué par ses deux lectures. Ce sont les amusements de l'hiver; mais l'été demande la fraîche liberté des heures du soir.

— La sagessse est sur vos lèvres, dit Bonchatain; lorsque l'été torride oblige les pasteurs à défendre leurs troupeaux contre le solstice, comme dit Virgile, il faut au sage, non les poutres de cèdre et d'or, ni la riche laine tissue aTyr, ni les sièges revêtus de pour-

pre, mais les vallées humides, le doux sommeil sous l'arbre, les plaintes de Philomèle aux cimes du peuplier, les danses légères qui ramènent le chœur sacré, quand la chaste Diane envoie ses sourires a Endymion. Oh! jeune homme, s'il est dans vos vœux de visiter mes pénates d'argile, nos lares rustiques seront joyeux de vous voir. J'ai dans mes étables le lait pur des génisses qui paissaient au bord de ce fleuve, loin des loups ravisseurs; j'ai des fruits doux, cueillis dans mes vergers ; ils sont dignes d'être offerts à Po-' mone, car nulle main profane n'a flétri leur duvet virginal...

Mademoiselle Bonchatain , tout a fait remise de sa première émotion, laissa échapper un éclat de rire d'or qui arrêta la phrase du païen.

— Voilà une jolie invitation, mon père! dit-elle en lembrassant; des fruits et du lait à des jeunes gens ! Heureusement, les repas que vous donnez à vos convives valent mieux que ceux que vous proi^iettez.

— Ainsi doit parler le sage, ma chère fille, dit Bonchatain; la bouche qui promet doit être avare et la main qui donne doit être prodigue. C'était la maxime des Pisons, lorsqu'ils conviaient les poètes deTibur à l'hospitalité d'or de leur villa suburbaine, oii les esclaves offraient le dos succulent des victimes et les amphores scellées sous le cinquième consulat de Marius.

— Au reste, monsieur Bonchatain, dit Arthur, l'honneur d'être reçu par vous sera pour moi la plus

riche et la plus précieuse hospitalité... Il nous reste à choisir le jour de la lecture de mon Gladiateur, qui vous est dédié...

— Mon osliaire, comme celui du temple de Janus en temps de paix, fermera la porte de mes dieux, le jour de Jupiter prochain. Vous hâterez donc vos pas, vous et vos amis ; et, quand la lune se lèvera sur le Soracte, nous ferons notre première libation à la triple Hécate qui donne les songes de la corne d'ivoire, et à l'Érèbe qui porte un manteau étoile.

Athur s'inclina, et mademoiselle Eugénie ouvrit son éventail espagnol devant ses lèvres de cerise pour ensevelir un sourire mystérieux.

— Voilà le plus grand inconvénient des chemins de fer, dit Arthur pour attirer l'attention de l'autre côté de l'éventail ; lorsqu'on se livre à un entretion plein de charmes, on est forcé de l'interrompre : on part et on arrive en même temps. Je regrette aujourd'hui la diligence paresseuse; avec elle on partait et on n'arrivait pas.

— Mon fils, ditBonchatain, heureux l'âge antique où le laboureur naïf prenait la rame d'une barque pour le van de la blonde Cérèsi Depuis ce temps, l'homme n'a cessé de donner son esprit aux entreprises folles. Hélas! l'homme marche à son destin, oublieux de la Parque, de la vertu, de l'antique foi, prisca fides. Voyez comme ces voitures sont tristes, et comme nous sommes insensés de nous laisser

conduire par l'indomptable et l'inconnu! Comparez la morne tristesse de ces convois, si bien nommés, aux joyeux concours des litières innocentes qui allaient de Rome à Brindes ou aux blancs rochers d'Anxur, lorsque Sylla revenait d'Orchomènes, ou lorsque la trirème de l'Adiiatique apportait à Rome les cendres de Germanicus. Les choses étant ainsi, un père de famille, conseillé par Minerve, ne doit pas livrer sa fille aux périls d'un monde ivre de foJies. Mon enfant Psyché, délices de mes yeux, vieillira, j'en atteste les immortels, à l'ombre du laurier domestique; et jamais Tétranger ne la conduira, au son de la tibicine, chez le Samnite qui se joue de THymen, ou dans les gynécées de la Perse ou du Pont...

— Vraiment.' interrompit avec étourderie Arthur, vous ne consentirez jamais à marier mademoiselle Eugénie, monsieur Bonchatain!

— Jamais, ô jeune homme, jamais ! quand même les princes d'Ophir et de Thulé viendraient, avec des présents d'encens et d'or, solliciter le vieillard. Moi, livrer ma Psyché au joug d'un maître contempteur de la vertu ! jamais ! L'épithalame de Mau'ius et Junte doit être l'éternelle leçon des pères. Que ferait de plus VM ennemi, dit le poëte, dans une ville prise d'assaut ?

Une de ces voix, comme des employés quelconques en possèdent seuls, cria ce mot : Asnières! et le convoi s'arrêta. On apercevait un joli village, plus

élégant que le nom; à droite, le hangard de la station, suspendu sur l'ancienne route; de petites maisons neuves et blanches; des jardins pleins d'ombre et de fleurs, et de profonds massifs d'arbres, hérissés de flèches de peupliers, sur les bords de la Seine.

— Mon fils, dit Bonchatain, une main à la portière ouverte, l'autre tendue vers la campagne, quand vous ferez voire visite au vieillard; voici votre chemin. Il n'y a pas ici de colonne milliaire, guidant le voyageur, comme sur les voies Appienne et Flaminienne. Cette forêt sacrée qui borde le fleuve est mienne ; elle voile ma paisible villa. Les divinités qui président aux jardins vous conduiront devant mon dieu Therme ; et Pan, l'inventeur de la flûte aux sept tuyaux, ne vous égarera pas, car vous êtes pieux.

— Mais descendez donc, monsieur! cria la même voix d'employé.

La figure sérieuse de mademoiselle Eugénie réservait un sourire pour le moment de l'adieu : c'était un rayon d'espoir, qu'Arthur recueillit comme un trésor.

— Vous ne descendez pas à Asnières, vous, monsieur? dit l'employé à Arthur.

— Non, dit Arthur d'une voix enrouée.

— Et où allez-vous ?

— Où vous voudrez ; voilà six billets.

La portière se referma brusquement, et le convoi prit un galop modéré.

198 UxNE CONSPIRATION

A la station de Nanterre, notre jeune avocat mit pied k terre, et, quand il se vit seul, il descendit à droite, du côté des petits sentiers qui rayonnent sur la campagne. Son plan n'était pas bien arrêté ; il ne savait pas ce qu'il allait faire ; il marchait à travers des jardins, non pas toutefois au hasard, mais Toeil fixé sur une étoile polaire, déguisée en peuplier, qu'il avait remarquée à l'horizon des arbres de la villa païenne.

Un jeune paysan de son âge, proprement endimanché, suivait le même petit chemin.

— Mon petit ami, lui dit-il, tu as un chapeau blanc à larges ailes, une blouse de coutil, un pantalon nankin et une cravate bleue, que je t'achèterai bien cinq louis d'or, en te donnant mes habits par- dessus le marché. Cette affaire te convient-elle, mon ami?

Le villageois recula de peur d'abord ; mais, rassuré par le geste bienveillant, la physionomie ouverte d'Arthur, et les cinq pièces d'or alignées sur un gant jaune, il se mit naïvement à sourire et accepta le marché, tout en gardant sa méfiance agreste jusqu'à la fin.

Une alcôve d'arbres touffus protégea ce changement de décor.

Arthur prit une tournure et une démarche de vaudeville campagnard, et arriva bientôt à la limite gardée par un dieu Therme. C'était un signe de reconnaissance infaillible. Monsieur Bonchatain seul pouvait indiquer ainsi la frontière de ses jardins.

L'aventureux jeune homme marchait avec précaution sur les terres du païen, et l'épaisseur du feuillage le favorisait. Il visita d'abord un petit temple dédié à Jupiter tonnant. Un pin énorme le couvrait de ses branches : Pimis sacra Jovi. Sur le piédestal du dieu on lisait cette inscription de bon augure : Al tempio tenante venere ancor sospira. Cette pensée, exprimée dans un italien doux à l'oreille comme le murmure du satin d'une robe, infusa le courage d'Arthur. 11 visita les rotondes de Cérès, de Flore, de Yesta, d'Hygie, et un dernier rideau de verdure le séparait des murailles de la villa. Le silence religieux du parc et de la maison n'était troublé que par le murmure caressant de la Seine sur les berges de gazon et d'iris.

— Probablement , et selon son usage antique , M. Bonchatain s'est endormi en arrivant, se disait Arthur.

Il y a auprès de la maison une grotte de coquillages dédiée aux Grâces décentes, et toute tapissée d'hibiscus et à'yucca gloriosa. Ce poste d'observation parut favorable, et Arthur, se voilant la tête et le torse de feuillages souples, comme le dieu Scamandre, attendit, sur un banc de graminées, ce que lui enverrait le hasard.

La terrasse, exposée au midi, était si lumineuse sur ses dalles de marbre, que le moindre insecte y laissait une ombre distincte en volant. Du fond de sa

grotte, Arthur tenait ses regards fixés sur ce point éclatant, comme sur un miroir qui devait refléter les objets invisibles. Après l'entretien que nous avons eu sur le chemin de fer, se disait mentalement Arthur, après les dernières et désolantes paroles de son père, Eugénie doit éprouver cette inquiétude et cet enrui qui excitent une jeune fille à chercher la solitude et le recueillement. Si, à cette heure, mademoiselle Bonchatain s'occupe de soins vulgaires et domestiques avec l'insouciance d'une vieille femme ou d'un enfant, tout mon avenir est détruit.

Pensant cela, il entendit le bruit clair que fait une porte battante vivement rejetée sur un mur de façade. Une ombre lente se dessina sur le marbre de la terrasse, et comme le soleil était encore fort élevé sur l'horizon, le corps ne tarda pas de paraître après Ik son ombre. Arthur frissonna sous son m^isque de feuillages, et pria le zéphir d'arriver pour mettre sur son compte l'agitation de ses vêlements verts.

Mademoiselle Eugénie marchait tête basse, le bras gauche arrondi sur le sein et soutenant le droit, qui soutenait le menton. Elle lutinait, du bout du pied, les hautes herbes qui poussaient à travers les dalles fenclues, et fredonnait à son insu VUsato ardir, il mie valor dove ! Parfois, elle s'arrêtait avec la nonchalance d'une odalisque, et donnait des regards pleins de tristesse à la nature joyeuse, dont la gaieté ressemblait à de l'ironie ; ses lèvres, imperceptible-

ment remuées, rendaient alors quelques phrases sourdes que l'oreille la plus subtile n'aurait pu recueillir.

Elle doubla l'angle de la maison, et marcha, les yeux fixes et d'un pas de somnambule, vers la grotte des Grâces. Elle s'arrêta une seconde fois, à cinq pas d'Arthur, et écouta, dans une rêverie mélancolique, le bruit de la source invisible qui suintait à travers le velours des gazons. Puis elle regarda la voûte sombre des arbres, et, dénouant son large chapeau - de paille aux' ailes flottantes, elle le suspendit, par le ruban, aux branches d'un chêne nain, et s'enfonça dans les allées ténébreuses où se cachent les temples des dieux.

Arthur avait naturellement interprété en sa faveur tout ce qu il venait de voir, et plusieuis fois, emporté par la vivacité de son âge, il aurait voulu se jeter aux pieds d'Eugénie, et se faire écraser par un regard de colère ou revivre par un sourire de pardon ; mais le cœur lui défaillit, et son pied refusa toujours de suivre son idée.

Quand il présuma que la jeune fille était à une distance raisonnable, il secoua son enveloppe de feuillage, sortit de la grotte, et à travers la transparence des rideaux d'arbres il aperçut une robe blanche dans les massifs les plus éloignés. Alors, content de ce qu'il avait vu, il prit son crayon, et écrivit sur le verso du chapeau de paille, au côté qui

se penche sur les yeux, cette citation de circonstance.

Quid facient hostes capta cruàelius urhe ?

Cela fait, notre jeune avocat sortit du parc, et, franchissant au vol quelques haies de jardins , il se rendit à la station d'Asnières pour attendre le convoi de Saint-Germain à Paris.'

Les lettres écrites au crayon sur le chapeau avaient

un relief de belle dimension ; aussi mademoiselle Eu-

génie, à son retour devant la grotte, les aperçut au premier coup d'œil et recula effrayée, comme Eurydice devant le serpent. Puis une idée subite la rassura ; elie pensa que son père, qui avait la manie des citations latines et qui en écrivait partout, même sur la paille à défaut de papyrus, était l'auteur de ce manuscrit au crayon. Hors de cette supposition, il n'y avait rien d'admissible. Cependant il fallait s'éclaircir sur sur-le-champ.

M. Bonchatain fut réveillé en sursaut par une jolie main et un baiser.

— Ecoutez , mon père , dit Eugénie avec cette mignardise charmante qui apaise lliomme troublé dans son sommeil, où avez-vous écrit ce vers que je vais dire et que je sais par cœur : Quid, etc.?

— Je ne l'ai jamais écrit de ma vie, ma fille ; mais je l'ai cité ce matin.

— Sur un chapeau de paille, n'est-ce pas?

— Non, sur le chemin fer.

— Mon père, dit Eugénie en souriant, je crois que vous dormez encore... Ecoutez-moi bien. Avez- vous écrit ce vers au crayon ce matin? ,

— Non, ma fille ; je lai traduit en français ce matin à M. Arthur Greminy, dans notre litière de la via ferrea.

— Et que signifie ce vers, mon père?

— Il signifie que le père qui livre sa fille à l'étranger est plus cruel qu'un soldat vainqueur dans une ville prise d'assaut. Ainsi , sois bien tranquille , ma chère enfant, tu ne me quitteras jamais.

— Vous n'avez donc rien écrit là, sur ce chapeau? dit Eugénie avec une émotion extraordinaire.

— Je le jure trois et quatre fois; rien, rien, ma fille.

— Alors c'est lui! c'est Arthur... se dit mentalement Eugénie ; et elle se retira dans le coin le plus reculé de sa maison pour réfléchir.

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