CE QU'ON VERRA
Bastien . préfet du département de Bonne-Espérance , donna la bénédiction à son fils Michel et lui dit :
— Tu as vingt-cinq ans ; tu possèdes deux mines d'ivoire fossile dans le Val de Dembo ; tu es inspecteur honoraire du chemin de fer électrique africain ; il faut donc voyager pour t'instruire, et te marier pour être vertueux. Sois béni !
Un instant après Michel, suivi de son aide fidèle Dorinval, était à la gare de la ville du Cap, limite de la France. Nous sommes au 15 juin 3845.
274 UNE CONSPIUATIOX
Les deux voyageurs avaieDt le costume du jour : un dolmau crêpe de Chine, une braie à mille plis, un feutre doux à larges ailes et orné d'une plume de louraco , le tout conforme à la dernière gravure du Journal des Modes de Paris.
L'orchestre à vapeur, placé à la proue du convoi électrique, exécuta la fanfare de l'opéra d'Adamastor, du maître chinois Pé-tré-li, et le convoi partit comme une flèche lancée par un arc en bois de fer.
Hâtons nous de dire que la ligne africaine qui traverse la France méridionale du Cap de Bonne-Espérance à xilger est la meilleure ligne du monde. La vitesse moyenne est de huit cents kils à l'heure. On disait kilomètres autrefois ; mais, comme la remarqué l'illustre mathématicien Hopeï : Notre vie est trop courte pour nous servir de mots longs.
Le même savant a démontré que, dans ce siècle de voyages, un homme âgé de quatre-vingts ans avait perdu dix ans de sa vie en disant kilomètre, mot devenu si usuel. Les sages Chinois comptent la distance par //, de temps immémorial.
Le convoi de la ligne africaine emporte au vol de l'électricité dix mille voyageurs. Un joli corridor édredonné le traverse dans toute sa longueur et communique , par intervalles , a diverses pièces reconnues indispensables : une salle de bains, un théâtre de vaudeville, un salon de jeu, un cabinet de lecture, une bibliothèque, un dortoir, un restaurant, un café.
On y trouve aussi deux bazars de toilette où les voyageurs et les voyageuses trouvent toutes sortes de vêtements et de choses nécessaires , ce qui dispense d'apporter, comme autrefois, ces lourds bagages nommés malles, caisses ou cartons.
En se promenant dans le corridor Michel aperçut une jeune fille d'une beauté rare , et, l'amour étant le plus doux des remèdes à l'ennui des longs voyages, il en devint électriquement amoureux : les passions à la vapeur étaient autrefois si lentes, hélas !
Cette voyageuse se nommait Himalaïa. Elle voyageait seule, selon l'usage des jeunes demoiselles de haute condition, mais elle était, selon l'usage aussi, placée sous la protection de tous les vieillards du convoi, ou, comme on dit, du sénat mobile. Malheur à qui oserait donner la moindre alarme à une femme isolée en voyage ! Il serait abondonné seul et sans moyens d'existence au milieu du désert de Dembo, où rôdent encore les dernières panthères et les derniers lions.
La Société des économistes de Lupata, qui a rendu de si grands services à l'humanité universelle, a fait surtout un excellent usage de son autorité souveraine lorsqu'elle a placé la femme sous la protection de tous, et qu'ensuite elle a pris les mesures les plus ingénieuses et les plus morales pour populariser le mariage et supprimer le célibat. Ces sages législateurs ont très-bien compris-que, dans l'état actuel de
la civilisation, le célibat était un fléau plus terrible que l'antique peste dont parlent les historiens. Empêcher de naître est un homicide en masse commis par la société. En 1857, par exemple, quand le globe était à peu près désert et ne faisait aucun effort pour se peupler, le célibat pouvait être une profession admise, une sorte de pachalik chrétien ; mais aujourd'hui c'est autre chose : il a fallu peupler et assainir notre belle colonie de Madagascar, grande comme l'ancienne France des quatre-vingt-six départements ; il a fallu peupler les vastes déserts africains, fécondés par la canalisation des fleuves j et les vieux domaines habités par les bêtes fauves, depuis le pays des Hottentots jusqu'à l'Atlas. Cet immense travail ne pouvait être confié à des célibataires. Toute excuse d'ailleurs a été enlevée à ces frelons des civilisations antiques; nos opulentes Compagnies des chemins électriques, en assurant des concessions de terrains et des dotations en argent aux mariages pauvres, ont fait du célibat un vice impossible en 3845.
Ainsi le relâchement des mœurs chez les anciens a retardé de vingt siècles les progrès de la véritable civilisation. Un savant du Cap, le croirait-on? a découvert un opéra-comique joué, il y a deux mille ans, devant des familles honnêtes, et dans lequel on chantait ceci :
J'ai longtemps parcouru le mondej Et Ton nra vu de toutes parts
Courtiser la brune et la blonde, Aimer, soupirer au hasard!
Et dans un autre opéra, miraculeusement découvert, cet autre chant :
Enfant chéri des dames, Je fus, en tout pays, Fort bien avec les femmes, Mal avec les maris.
Bien plus, le même savant offre de prouver que, sur le premier théâtre du monde antique, un nommé Robert livrait une jeune et jolie vassale à cinquante chevaliers chrétiens, en leur disant :
Chevaliers, je vous l'abandonne!
Et ce vers était applaudi dans la salle de l'Opéra par une multitude de chevaliers.
Quelle époque! Quelles mœurs!
Aussi le globe était peuplé de déserts.
Rentrons dans le convoi alncain pour étudier et admirer nos mœurs modernes et nous enorgueillir du progrès.
iu
Michel cueillit une fleur de lavanlera, dans le jardin du convoi, et l'oifrit respectueusement à la jeune fille, qui l'accepta.
L'acceptation signifie, comme on sait, que la jeune fille a la main libre et que le jeune homme devient un fiancé. Après cette courte et décisive cérémonie, si le fiancé volontaire ne se mariait pas dans huit jours, il serait condamné à dix ans de Zauguébar, où les célibataires séducteurs défrichent les jachères, à la sueur de leur front. Dans l'antiquité il y avait un être qu'on nommait un rival; l'espèce est à peu près disparue. Aujourd'hui, si un rival osait troubler d'heureuses fiançailles, il serait condamné à découvrir trois nouvelles planètes dans le système de l'étoile Sirius. Notre Code veut, avec raison, que toute condamnation tourne au profit de la société, puisque le délit a tourné à son dommage.
Le convoi arriva bientôt à la superbe station de Lupata.
Cette ville , qui n'a pas cinq siècles d'existence , est parvenue au dernier degré de la prospérité. Au lieu d'être entourée de remparts comme les villes
antiques, ce qui ne servait qu'à les faire prendre, Lupala est décorée, sur toute sa circonférence, d'une galerie large, haute et pleine de fraîcheur ; la montagne voisine, appelée sur les cartes l'Artère du monde, a fourni les pierres de cet immense portique circulaire, qui sert de promenade aux vieillards. Les canaux d'eau vive et les grands arbres rafraîchissent toutes les rues; les maisons, bâties sur le même niveau de hauteur, ont un jardin, une salle de bains et une fontaine. On trouve aussi à Lupata quatre collèges, ou, pour mieux dire, quatre squares, ombragés de hauts sycomores , arrosés par des pièces d'eau et meublés de bancs de gazon. La municipalité fait les frais de l'éducation publique. Il n'y a pas de professeurs. Les élèves de la dernière année enseignent le français , l'anglais , l'allemand , l'italien , mais sans .livres et sans dictionnaires. On apprend ces langues en jouant, en courant, en nageant, car il y a, dans chaque collège, des enfants de tous les pays, et ce sont les vrais bons professeurs , ceux-là. Quand un père de famille ambitieux, et égaré par l'histoire ancienne, veut faire de son fils un poêle ou un homme lettré, il lui donne, à ses frais, un savant grec et latin. Les galères de l'enfance sont ainsi supprimées à Lupata.
De cette ville le jeune Michel envoya, en son nom et au nom de sa fiancée, une dépêche électrique aux deux familles, pour demander leur consentement au
mariage. C'est une simple formalité respectueuse. La réponse fut immédiate et affirmative comme toujours. Un mariage ne saurait être accompli trop tôt, a écrit le sage législateur Beny.
Le soir de ce jour, le mariage de Michel fut célébré à l'hôtel de ville de Lupata, dans la salle des voyageurs, et les deux époux reprirent aussitôt le convoi d'Alger et de Paris, en se jurant une fidélité éternelle.
Michel déclara son amour à sa femme en termes calmes et raisonnables, ce qui fait croire à la progression. L'amour, autrefois, commençait par la stretta et finissait par Vandante. Autre progrès de la véritable civilisation.
- A la station de Tombouctou Michel et sa femme descendirent du convoi pour admirer la porte triomphale de celte grande ville et lire son incription.
Le latin a été banni du style lapidaire ; toute inscription est faite en français, ce cjui permet à tout le monde de la comprendre. Autrefois on gravait des énigmes latines sur les monuments.
On lit cette simple phrase sur la porte de Tombouctou :
A la mémoire de Noël Soggeron, qui a vaincu les bêtes fauves de la forêt de Kaisna, les a détruites dans une seule bataille , et a changé la forêt en jardin.
Les héros modernes ne reçoivent de pareils bon-
neurs que pour des services pareils. Jadis il fallait tuer beaucoup d'hommes, appelés ennemis, pour mériter une inscription et un monument.
Après une halte de cinq minutes le convoi s'est envolé vers le grand souterrain de l'Atlas; œuvre merveilleuse, accomplie avec la vrille électrique, et dans l'espace de cinq ans.
Ce souterrain est éclairé a giorno par le lively lite. Un orchestre exécute les symphonies de Banton-Saïb, surnommé le Rossini de l'Inde. Cette trilogie mélodieuse est connue sous ces trois noms : la Vague de Ceylan; — les Amours des fleurs et des palmiers; — la Noce du Brahmine. Autrefois les voyageurs entendaient retentir dans les souterrains un sifflet criard et furieux, qui déchirait les oreilles et jetait la terreur dans les âmes. Cet aQ"reux sifflet a tyrannisé l'ouïe humaine pendant dix siècles. Que de temps il faut pour opérer le bien dans ses moindres détails, et faire agréable notre vie si courte !
Le convoi s'arrête deux heures à Alger, chef-lieu du département de la Méditerranée. Alger mérite son surnom, ville du ciel. Rien n'égale la magnificence de ses palais qui bordent la mer, de ses jardins qui couronnent ses palais, de ses forêts de palmiers qui dominent ses jardins. La nature et l'homme se sont associés pour matérialiser, dans cette vijle, le rêve du bonheur et le rendre sensible aux yeux. Les noms des rues semblent inviter les voyageurs au repos : ou
lit aux angles : rue de la Félicité, de la Tendresse, de l'Amour, delà Joie, du Sourire, du Bonheur, de la Fraternité, du Mariage, de la Douceur, du Doux- Sommeil, et autres du même genre.
Un archéologue d'Alger, le savant Ben-Aïssen, d'origine arabe, a découvert qu'autrefois on donnait à des rues des noms comme ceux-ci : du Petit-Hurleur^ aux Ours, de laTixeranderie, des Vieilles-Écuries, du Chat qui pêche, Taitbout, Coquenard, Buffault, Cadet, Bleue, Ribouté, Verdelet, Pagevin, Tiquetonne, bien d'autres encore ; et on ajoute que les propriétaires trouvaient des locataires assez prosaïques pour payer des loyers fort chers dans les rues qui portaient ces noms. L'antiquité avait pourtant une chose qu'on appelait Académie des Inscriptions. Que faisait cette académie? Ce mystère n'est pas arrivé jusqu'à nous avec son mot.
C'est au grand bazar d'Alger que madame Michel acheta sa première toilette de mariée : une robe de crêpe chinois, accusant la vérité dans tous ses plis et sur toutes ses coutures ; un fichu avec deux petites ailes de gaze, et un chapeau de plumes de perruches avec une plume de colombe brochant sur le vert; c'est le signe distinctif des femmes mariées : il invite au respect.
Un pont de léviathans unit Alger à Mar,seille. Quel progrès depuis les ponts de bateaux du Rhin! Kehl, Coblentz, Mayence n'osent plus parler de leurs ponts
aujourd'hui, et pourtant on les avait jugés impossibles avant leur invention. Le mot impossible est descendu au tombeau avec sa sœur la routine.
L'embarcadère du pont de léviathans est au cap Serrât. Son second point d'appui est à l'île Galita ; le troisième est au cap Toulada, sur la pointe sud de l'île de Sardaigne. On traverse ensuite la Sardaigne dans toute sa longueur en chemin de fer ordinaire jusqu'au détroit de Bonifacio; là on est en Corse; on la traverse jusqu'à son cap nord, où on retrouve le second pont de léviathans qui aboutit à Marseille. Ce magnifique travail, protégé sur ses deux côtés par des brise-lanjes indestructibles, a été terminé en vingt-cinq ans : moins qu'une seconde sur l'horloge de Téternité. ,
A la station d'Oristano, en Sardaigne, des artistes italiens montèrent dans le convoi, pour donner un concert à quarante francs le billet ; c'était donc comme un concert gratuit : il y avait foule. L'illustre ténor Belleverini, de Florence, chanta la belle cavatine de l'opéra qui fait en ce moment fanatisme en Europe : la Vie du Colibri. Ce grand artiste est doué d'une voix très-faible, mais qui convient à la musique moderne par sa ténuité merveilleuse et sa méthode incomparable. On ne l'entend presque pas et on est plongé dans l'extase, et l'enthousiasme n'a plus de bornes lorsque l'artiste termine la cabalette avec la bouche fermée, bocca chiusa : c'est le prodige de
!284 UNt CONSPIRA l'IO.N
l'art. Belleverini est âgé de quatre-vingt-huit ans.
Pendant le concert, un jeune homme exerçant la profession de poëte ne prêta aucune attention au ténor et tint constamment ses yeux fixés sur madame Michel, sans avoir le moindre respect pour la plume de colombe que la jeune mariée portait à son chapeau.
Michel, qui ne regardait que sa femme, selon Tusage des maris, ne pouvait remarquer le crime du poëte, mais la femme eut trois moments de distraction, et elle surprit trois fois les yeux du criminel.
A la fin de la cavatine, elle profita du murmure universel d'enthousiasme oour dire à son mari ces simples paroles :
— Ce jeune homme, qui est habillé à la grecque et qui tient une lyre, m'a regardée trois fois avec des yeux doux.
— Est-il possible ! s'écria le mari ; et dans quel siècle vivons-nous!... Peut-être est-ce une erreur.... Je veux moi-même surprendre le crime au passage; ayons l'air de ne rien remarquer.
Au même instant, le baryton Musignano, le premier artiste du théâtre italien des Batignolles, se mit a chanter le grand air du Barhier de Séville de Rossini, et, dès la première mesure, le poëte coupable laissa de nouveau tomber ses regards sur le front pur de la jeune mariée. Michel prit ses deux voisins à témoin du forfait. L'un de ces vieillards leva les yeux vers le plafond, et dit avec tristesse : — Voilà ce qu'on
n'aurait jamais vu de mon temps ! Un siècle pervers commence; mieux vaut mourir qu'assister à la dépravation de l'avenir !
L'autre vieillard n'eut pas la force d'exprimer son indignation ; il était anéanti.
On entrait en Corse par le pont San-Bonifacio. Il parut urgent de convoquer le sénat mobile, pour juger le coupable avant d'aborder le sol de cette antique France, où, depuis quinze siècles, la vertu règne sur toutes les lignes de chemins de fer. Les pères se sont ennuyés six mille ans avec le vice ; les fils ont eu l'heureuse idée d'essayer la vertu, et ils s'en trouvent bien.
Le jeune poëte comparut devant le sénat, et, ayant entendu la foudroyante déposition des deux vieillards, il commença ainsi son plaidoyer :
Je ne suis pas de ceux qui parcourent le monde, Soupirant au hasard, pour la brune ou la blonde, Je ne suis point de ceux...
Le président l'arrêta court, en lui ordonnant de parler français, comme tout le monde, et de renoncer à ce jeu puéril des rimes, qui est le libertinage de l'oreille et l'ennui du cœur.
Lejeune poëte s'inclina et commença le développement d'une longue théorie dans laquelle il essaya de prouver que la musique et le chant arrivaient à
toute leur puissance quand on les écoutait en regardant une jolie femme inconnue.
— Vous n'avez pas d'autre excuse à faire valoir pour vous justifier de votre attentat? lui demanda le président d'un ton sévère.
— Il me semble que celle-là suffit, répondit l'accusé.
Un murmure d'indignation courut dans l'auditoire. On pressentait une rigoureuse condamnation.
En ce moment on arrivait à la gare maritime de Marseille. C'est un immense péristyle en marbre de Carrare, avec quatre colonnades appartenant à Tordre des Grâces, et un attique superbe orné de cette inscription : Porte de f Univers. Tout le golfe est un port où trente mille vaisseaux, à hélice électrique, sont à Tancre, et à l'abri des vents. La prison est bâtie sur l'éminence de la Jolielte à Mirésipolis. C'est une vaste enceinte, où les prisonniers contemplent cette belle Méditerranée qui inspire le calme, la méditation, le recueillement. On y trouve de vastes jardins entretenus par le canal de la Durance; des ate-
liers (le tout genre; des laboratoires de chimie; une bibliothèque universelle; un observatoire, avec deux télescopes de Steiubach et leurs lentilles démesurées, qui réduisent le vieux instrument d'Herschell aux proportions d'une lorgnette d'opéra. On peut dire que Steinbach a ouvert le ciel avec sa découverte. Déjà la lune est notre faubourg.
Le jeune poëte fut condamné à la prison et au mariage.
— Jeune homme, lui dit le président, vous redeviendrez libre quand vous aurez, par le travail, fait une découverte utile à la société. La prison de Mirésipolis est pourvue de toutes les ressources nécessaires au génie inventeur. Pensez et trouvez.
Le condamné remercia, en mettant la main sur son cœur, et se rendit seul à la prison, où le geôlier le reçut avec tous les égards dus au courage malheureux.
Le convoi s'arrêta une heure à Marseille et repartit pour Paris; mais le galant Michel dit à sa femme :
— Nous prendrons, nous, le convoi de demain, et aujourd'hui nous visiterons cette antique ville, fondée par les Phocéens, il y a quatre mille cinq cents ans.
Les deux époux voyageurs descendirent à l'hôtel de Madagascar, un hôtel grand comme une ville, et occupant toute la longueur du vieux port. On peut dire que Marseille est un hôtel garni et un café ;
c'est le caravansérail du monde. Les bourgeois , les rentiers, les oisifs habitent la ville du Prado , celle qui couvre des collines et qui borde le golfe de Montredon, les rives de Bonneveine et du Roucas-Blanc. La population des trois villes s'élève à deux millions d'âmes, comme dit le Guide marseillais de 2857. On y compte neuf théâtres , dont quatre italiens. Le théâtre chinois est le plus fréquenté de tous. Il est bâti sur les hauteurs de la réserve et tourne sur pivot.
Ainsi, selon les exigences du drame joué, on découvre au fond de la scène ouverte les magnifiques horizons de la mer, des montagnes et des trois villes, ce qui remplace avantageusement les ridicules décors de carton peint du vieux théâtre. Le dramaturge chinois en ce moment en vogue est l'illustre Li-hi; son imagination a renversé toutes les limites et n'est à l'aise que dans l'infini. Grâce à lui le théâtre est délivré de ces vieilles pièces bourgeoises oii le bon public se pâmait d'aise en voyant représenter sur la scène toutes les choses qu'il fait chez lui. On appelait alors cela observation , et les écrivains qui savaient minutieusement observer les portiers , les imbéciles, les paysans , les aubergistes , les valets , les nourrices , les belles-mères , les oncles , les neveux, occupaient le premier rang parmi les lettrés. Aujourd'hui la vie réelle est si bruyante , si animée , si complexe, que. le soir venu , on va au théâtre pour
AU LOUVRE. â89
ne rien voir et ne rien entendre de ce qu'on a vu et entendu pendant le jour.
On jouait , ce soir-là , au théâtre chinois de Marseille, un drame en dix siècles, intitulé: Ce que dit la mer. Trois célèbres musiciens ont fait la musique de cet ouvrage ; mais la palme a été donnée a Golozzi le Palermitain, qui vraiment a créé une véritable découverte dans le domaine de l'an. Au septième siècle, le théâtre représente au naturel un ciel admirablement étoile, un ciel de juin; on aperçoit dans le lointain la mer et la crête des montagnes qui s'effilent vers le cap Couronne. Un chœur de tritons et de néréides célèbre le mariage deSeptemtrion et d'Africa , et les plus mélodieux instruments du monde accompagnent ces voix célestes. Par intervalles le chant cesse, et on entend la voix des pins et de la mer qui semble continuer l'hymne d'amour, sur le ton de six-huit nolé parle musicien. Puis lecilra, le cor, le mélophile et l'erophone , quatre instruments de choix, se mettent de la partie , et accompagnent les murmures des pins et de la mer avec un bonheur d'unisson qui donne l'extase. La nature joue un rôle dans cette œuvre, comme artiste et comme collaborateur.
Vraiment, cette merveilleuse harmonie, exécutée ^u bord de la mer, dans une nuit pleine d'étoiles et de parfums, ne fait point regretter les antiques scènes où les oncles se querellaient avec leurs ne-
veux, les maîtresses avec leurs amants, les femmes avec leurs maris.
Nos jeunes époux voyageurs, placés dans une loge à quatre divans d'édredon , prirent le plus grand plaisir à cette représentation chinoise ; dans les entr'actes ils allaient respirer la fraîcheur de la nuit dans un foyer qui domine l'édifice, et qui est le belvédère de la ville et de la mer. Ce qu'on aime surtout à voir, du haut de ce foyer, c'est le spectacle continuel des flottes marchandes , arrivant à toute électricité de Suez et de Panama.
Michel et sa femme auraient passé volontiers trois jours encore à Marseille, mais un nom de magique attraction retentissait toujours à leurs oreilles , le vieux et jeune nom de Paris.
Le lendemain, à midi , ils prirent le convoi électrique du Nord, et, à quatre heures, ils arrivaient devant les deux pyramides qui sont la porte de l'antique capitale de la France. Tous les voyageurs se découvrirent respectueusement pour saluer Paris.
lY
Les villes suivent le mouvement du soleil, elles vont dOrient en Occident. L'ancien Paris, si renommé dans l'histoire, le Paris du Palais-Royal , du boulevard des Italiens , de la Chaussée-d'Antin , est toujours un quartier fort habitable; mais la vie, le mouvement , la richesse ne sont plus là. Vingt siècles font avancer les pierres et les hommes ; la grande artère de Paris donne ses pulsations dans le West- End, comme disent les Anglais, dans le quartier maritime de Grenelle et dans le voisinage du bois de Boulogne et des ports.
Les dénominations des quartiers, des promenades, des rues, se conservent par la tradition orale ; mais, quand trop de siècles s'écoulent, leur origine devient nébuleuse et les archéologues se mettent à la recherche des étymologies, avec plus ou moins de bonheur. Ainsi on se demande souvent, en 3845, la raison première qui fit donner le nom de Champs-Elysées à ce vaste quartier rempli de palais, d'hôtels, de maisons de plaisance, cette ville superbe qui s'étend de la place de la Concorde à l'Étoile. ïïn prix même a
292 UNE CONSPIKATIOX
été fondé parla Société archéologique de Chaillot, et il a été gagné par Lucien Agénon, l'étymologiste par excellence, qui a prouvé que, sous le règne de Julien, dans une époque de paganisme, les Champs- Elysées étaient une nécropole ou champ de mort.
Le temps a fait un pas et les Champs-Elysées sont devenus la cité de la vie. Leur portique très-vaste, nommé le Palais du Bon-Accueil, s'élève à l'entrée de cette ville opulente. Aux heures de l'arrivée des convois, les chefs de famille encombrent ce portique pour attendre les voyageurs mariés et leur offrir l'hospitalité la plus généreuse. Chaque jour on retrouve là les scènes les plus touchantes, dont Torigine. remonte à la plus haute antiquité, au siècle des patriarches, el qui ont été supprimées, aux époques d'avarice et d'égoïsme, pendant plus de deux mille ans. Les Arabes seuls en ont gardé la tradition sous leurs tentes, au désert. Toutefois , la richesse et la civililisation donnent aujourd'hui à 1 hospitalité des formes nouvelles et dignes du Paris de 3845. On a même appris à être riche, et la richesse n'est plus un ennui.
Autrefois deux jeunes époux voyageurs arrivaient à Paris avec une lettre de recommandation et se présentaient au numéro de l'adresse. Un millionnaire, froidement poli, ouvrait la lettre, donna^ un sourire sérieux aux deux recommandés et leur disait : cest bim! c'est bien! Les deux époux saluaient et ren-
AU LOUVKE. 293
traient dans la chambre numérotée et noire de leur hôtel dégarni.
Huit jours après ils recevaient du millionnaire une invitation à dîner pour six heures précises. La femme commandait une roi3e , un chapeau et un chàie au dernier goût du jour. Le mari se faisait habiller comme une gravure. On louait une voiture et on se rendait à l'invitation, après avoir dépensé mille francs de toilette pour faire honneur au correspondant provincial.
On se mettait à table à huit heures parce qu'un invité se faisait attendre. On dînait mal ; on mangeait froid; on causait tragédie; on servait quinze gouttes de Médoc jaune, au rôti ; un convive enrhumé chantait une romance au piano, et, à onze heures, le maître annonçait aux deux époux qu'il partait pour la campagne dans trois jours.
Au portique du Bon-Accueil un Parisien de 3845 s'inclina devant Michel et sa femme et leur dit :
— Soyez les bien-venus ; ma maison est à vous ; je suis Gervais de Montreuil.
Michel serra la main de cet inconnu et lui dit :
— Voilà ma femme bien-aimée, celle à qui j'ai donné mon nom. Je suis Michel, fils de Bastien. Mon père est un paysan du Poitou. Il a changé en vastes plaines de ri^ les marécages fébriles de Madagascar; il a creusé des lits aux courants d'eau qui descendaient des monts Pakalaoe au canal de Mozambique
et qui ne stagnent plus. A cause de ses services il ' a été nommé préfet du département de Bonne-Espérance.
— Nous sommes frères , répondit Gervais. J'ai employé la vertu électrique aux vergers de Montreuil; j'ai donné de beaux fruits en toute saison au marché du monde. L'année est un automne perpétuel ; on mange mes pêches en janvier. Mon soleil luit douze mois et ne se couche jamais.
Disant ces mots, Gervais montra un palanquin aux deux époux, qui s'assirent sur des coussins très-commodes. Gervais loucha un ressort, et, en un clin d'œil, ils arrivèrent tous trois devant l'arc de 1 Étoile, à la porte d'un palais charmant, voilé par les arbres et les fleurs.
Un orchestre invisible, composé de quatre instruments , le citra , le cor, le mélophile et l'érophone, exécuta dans le jardin l'air de l'hymne: Vétrangerest un frère, un chef-d'œuvre de l'illustre Javanais Sahapy. Gervais conduisit ensuite lui-même les deux Français du Cap dans un appartement délicieux , oii les moindres désirs du voyageur sont prévus.
Six heures du soir sonnèrent, et, au dernier coup, un joyeux carillon , au timbre d'or, éclata dans le vestibule : c'était l'appel du dîner.
La table de Gervais est l'œuvre du célèbre Milye, rue de Rouen , sous Meudon.
Tout ce qui charme la vue et dilate la poitrine est
admirablement disposé sur la nappe et forme un musée de ciselure exquise. Autrefois, disent les archéologues, on exposait, dans les salons, un Charles- Quint en bronze, un Sylla donnant sa démission, un Galilée disant : elle tourne ! un Annibal passant les Alpes, un Marius à Minturnes et autres formes stupides adorées des anciens bourgeois. Les slatueltes de femmes sont seules admises aujourd'hui dans les ornements d'une salle; Thomme en bronze et en marbre ne vaut pas la peine d'être regardé. L'ApolUn du Belvédère lui-même est un singe colossal qui a volé un carquois chez un armurier de Claros.
Une innovation fort curieuse frappa surtout le jeune vovageur Michel. Devant chaque convive tourne sur un pivot une amphore en cristal, ornée de neuf figures de femmes allégoriques avec leurs attributs, et dont les pieds sont suspendus légèrement sur des urnes en verre de Bohème. On lit sur ces urnes : Bourgogne, Bordeaux, Madère, Chypre, Constance, Champagne, Lamaîgue, Ermitage, Malaga.
Les convives choisissent eux-mêmes les vins à leur goût, et ils sont tous à la portée de leur main. Aux époques de barbarie, un valet, surveillé par le maître, épanchait en tremblant, et goutte à goutte, comme des rubis; un bordeaux équivoque dans des verres de nain. On appelait cela savoir administrer une maison. Les administrés mouraient de soif ou buvaient de l'eau.
296 UiNE CONSPIRATION
Le surtout du milieu, qui représente les jeunes magiciennes de l'Afrique subjuguant les lions et les tigres, est surmonté de l'antique Muta, la déesse du Silence; elle regarde les convives en souriant, comme pour les engager aux douces causeries de la table, mais elle met un doigt sur sa bouche, comme pour les inviter à se taire quand ils seront partis : rien de ce qui a été dit à table ne doit être redit au dehors. Morale ancienne, rajeunie par la moderne civilisation^
Autrefois, à table, la conversation roulait sur un mélodrame qui avait un succès de larmes, ou sur une éternelle mère qui trouvait son fils au quatrième acte, ou sur la vie d'une femuie à la mode, ou sur le nez d'une comédienne ; on appelait cela les charmes de la conversation. Ces frivolités et ces commérages ne se voient plus de nos jours. On aime à parler pour dire quelque chose, et, les voyages ayant donné de l'instruction à tout le monde, les grands sujets d'entretien ne manquent jamais; on a d'ailleurs la ressource des prodigieuses nouvelles qui arrivent à chaque instant par les mille conducteurs électriques, et qui apportent, pour ainsi dire, à Paris, la conversation du monde. Toute mai^on riche a sur sa façade extérieure son tabularium , comme autrefois le mur Capitolin, et c'est là que d'alertes commis de l'agence centrale télégraphique viennent afficher sans cesse la chose intéressante que fait l'univers. Un aide,
AU LUUVKE, iD7
averti par un coup de sonnette, accourt à la porte, cueille la nouvelle au tabularium et la transmet au maître. Ce jour-là , dans la longueur du repas du soir , une heure environ , le télégraphe universel servit aux convives de Gervais quatre nouvelles de haut entretien et plusieurs petits commérages de la planète , chronique du matin des cinq parties do monde. On annonça que le post-captain Davis, un nom de race, était parvenu au quatre-vingt-huitième degré vers le pôle sud, avec son immense vaîfeeau d'acier Fioatiiig-London, Londres flottant, dirigé par quatre hélices électriques , à haute pression , de la force de quatre mille éléphants. Le matin même Davis aurait donc touché le pôle , en dissolvant les glaces et les banquises contemporaines de la création. Personne dans son équipage, qui est un peuple, n'ava't soufff'rtdu froid, grâce à la chaude atmosphère artificielle dont la science électrique a enveloppé le Floating-London. Le bénéfice que le monde attend d'une pareille navigation est incalculable; l'astronomie surtout va faire un pas dans l'infini. Comme nouvelle de dessert on annonça ensuite que Ty- Hoang, le céleste empereur de la Chinp, avait épousé à deux heures et demie, ce jour-là même, une jeune voyageuse parisienne, arrivée la veille à Péking par V exipress'train de Paris. La cérémonie venait d'être célébrée au palais impérial de Ïsu-Kin-Tchhing. Le dîner fini; les convives furent introduits dar s la
salle des ablutions. Deux aides présenlèrent les aiguières d'or, et firent couler dans des bassins de marbre une eau abondante et parfumée. Nous avons lu dans un vieux livre d'authentique apparence que, dans les siècles barbares, on servait après dîner de grandes tasses d'eau chaude, et que tous les convives, courbés sur cet affreux bain de mâchoires, exécutaient une symphonie de gencives avec des murmures rauques et de petites cascades nauséabondes à dégoûter un naufragé à jeun. Cet atroce usage a subsisté, dit-on, pendant un siècle, et même dans les grandes salles de restauration publique; là une famille qui commençait son dîner avait souvent pour voisine de table une autre famille qui finissait le sien, et lançait aux environs les éclaboussures de son bain maxillaire. Lorsqu'un novateur osait faire une remarque sur cette cérémonie odieuse : Cest Vusage, répondait- on au novateur paradoxal.
A huit heures, Michel pria Gervais de le conduire chez le ministre, et il dit à sa femme :
— Je vais rendre compte de ma mission ; on ne doit jamais perdre un instant lorsqu'il s'agit d'affaires importantes; à neuf heures je serai tout à toi.
Delphin, le fils aîné de Gervais, s'offrit pour faire société à madame Michel, en l'absence du mari.
AU LOUVREc 299
C'était un charmant jeune homme de vingt-deux ans ; il ne soupirait qu'après le bonheur de se marier, car les célibataires ne jouissent d'aucune considération à Paris.
La fraîcheur du soir était délicieuse sous les grands arbres du jardin de Gervais. Madame Michel s'assit sur un banc de gazon, et, selon i'iisage des femmes, elle adressa la parole à Delphin, qui était debout devant elle, dans une attitude de respect.
— Connaissez-vous notre département du Cap? — demanda-t-elle avec ce ton familier qui donne de la hardiesse aux hommes timides, c'est-à-dire à tous les hommes.
— Non, madame, répondit Delphin les yeux baissés; je suis encore très-jeune, et j'ai voyagé fort peu.
— Quels pays avez -vous visités?
— Je suis honteux de le dire, madame, je ne connais que l'Inde et l'Amérique.
— Vous n'aimez donc pas les voyages, Delphin?
— Je les adore, mais je suis amoureux.
— Et de qui?
300 UNE CUlSSPlttATlUiN
— De la plus belle des jeunes filles de Valparaiso.
— Une Américaine du sud?
— Oui, madame; je l'ai rencontrée l'autre jour à la station de Lima, au Pérou, et ma tèle est restée sous l'équateur.
— Pauvre enfant! Et vous attendez votre mariage pour voyager?
— Oui, madame ; il faut être deux pour se promener autour du globe.
— C'est juste; la solitude est triste en chemin de fer... Et avez-vous fait quelques démarches auprès de la famille?
— Ce matin j'ai envoyé au père une dépêche électrique pour demander la' fille en mariage, et je n'ai reçu aucune réponse. Jugez de mon désespoir : il ne faut qu'une heure pour correspondre avec Valparaiso. C'est si voisin !
— En effet, remarqua la jeune femme, il n'y a entre nous que le ruisseau de l'Océan. Le Havre a TAmérique pour faubourg.
Delphin étouffa ses sanglots, et n'ayant plus rien à dire, il se tut.
Michel, à la même heure, entrait chez le ministre.
On lisait, dit-on, autrefois, sur la porte de ce fonctionnaire, ces trois mauvais vers ;
Ministère Des affaires Étrangères.
AU LOUVKE. 30i
Aujourd'hui le globe terrestre a remplacé l'inscription.
Le ministre reçoit tout le monde de huit heures à minuit. La salle d'audience est, en été, un vaste jardin, illuminé par un petit soleil électrique, et rempli de guéridons de marbre; il longe la rivière sur une terrasse à balustres de santal.
Michel, instruit de Tétiquette, s'assit devant un guéridon libre, et aussitôt, un aide ministériel lui servit une glace à la pastèque, un verre de constance, et un gâteau de riz benafouli, doré au feu.
Le ministre, suivi d'un secrétaire électrique, allait de guéridon en guéridon, et recueillait tout ce qu'on avait à lui dire. Demandes, réponses, réclamations, tout était concis et laconique comme un proverbe chinois.
Michel entendit très-bien ce que dirent ses deux voisins au ministre, et il prépara son discours dans le même style et le même esprit.
L'un disait :
— Je suis Vincent le Sénégalien, ingénieur. Je veux canaliser, dans la France africaine, la rivière Canimeroons.
— Qui descend du mont Gebel? dit le ministre.
— Oui, reprit l'ingénieur.
— Et se jette dans le goife de Biafra, presque sous la ligne?
— Oui, mou ministre. Eh bien! tout le pays qui
s'étend de la mer jusqu'à Nimeanaï est une immense jachère, qui sera un jardin, avec un canal.
— Accordé, dit le ministre.
Et le secrétaire apposa le sceau de l'autorisation sur un papier à souche, et le remit à Tingénieur.
— Dieu vous soit en aide, et mariez-vous, lui dit le ministre, en lui serrant la main.
L'autre voisin dit :
— Je suis le préfet de la côte d'Ajan.
— Entre le golfe d'Aden et la mer indienne? dit le ministre.
— Oui, reprit le préfet. Je demande à percer la chaîne de montagnes...
— Qui sépare Bertat de GingiroV interrompit le ministre.
— Oui. Nous trouverons probablement une source du Nil dans quelque réservoir de la percée, et nous dirigerons cette eau féconde dans les landes de Gengiro.
— Accordé. Ètes-vous-marié, préfet?
— Je suis veuf.
— Remariez-vous. Allez, croissez, multipliez, et canalisez.
Le ministre arriva devant le guéridon de Michel, qui parla ainsi :
— Je suis Michel, fils de Bastien. Nos forêts de Madagascar sont pleines de bœufs sauvages...
— Et d'excellentes cailles? interrompit le ministre.
— Oui. Je puis livrer mille bœufs par jour à la consommation de Paris, à dix centimes le kil, mais il me faut la concession d'un petit pont...
~ — Entre le cap Saint- André et Mozambique? dit le ministre lestement.
— Oui, et je demande le droit de péage pour six mois.
— Accordé, dit le ministre; et je nomme le fils de Bastien préfet du cap d'Ambre, à Madagascar. . . Ètesvous marié ?
— J'ai ce bonheur-là, dit Michel.
— Que Dieu vous donne tous les autres, reprit le ministre. Partez, faites le pont, ayez des enfants, et envoyez vos mille bœufs et quatre fois plus de cailles, par les mêmes convois. Le secrétaire remit le brevet à Michel, qui serra la main du ministre et courut rejoindre Gervais.
En entrant dans la maison hospitalière, Michel annonça la grande nouvelle à sa femme, qui montra une joie folle, car le rang auquel son mari venait d'être élevé lui permettait de porter une robe trèssimple, sans aucune espèce d'ornements.
Les riches bourgeois des Champs-Elysées ont presque tous un théâtre lyrique chez eux, ce qui leur procure d'agréables soirées musicales, lorsqu'ils ne vont pas aux grands théâtres de Paris. Gervais paye largement une excellente troupe italienne et un orchestre allemand. La salle de spectacle est contiguë 'a la maison. 11 n'y a qu'un rang de loges à deux
304 UiSi: CONSPIRATION
places ; l'auditoire n'excède jamais trente personnes. On ne parle que pendant les entr'actes ; il est amicalement défendu de porter des gants de peaux de bètes, des habits étoutfants, des carcans de cravates, des lorgnettes à deux yeux. On doit être à l'aise et muet pour entendre la musique.
Gervais donna la loge d'honneur au préfet Michel et à sa femme. On jouait l'admirable opéra de Julliany-Miro, un chef-d'œuvre qai a pour titre : Septemtrion et Africa, et sert pour ainsi dire de préface à un autre opéra : Ce que dit la mer.
L'opéra de Miro n'a pas de paroles, selon un usage déjà très-ancien, qui remonte à une insurrection du public, à la fameuse soirée de Ninive. Paris a conservé oe souvenir dans 3es annales drariatiques. On avait joué deux actes de Ninive; le public parisien, le meilleur enfant du monde, entendait depuis cinq siècles les paroles suivantes :
Douce espérance, Dans ma souffrance Quel doux espoir î
Mon cœur palpite, Il bat plus vite,
Douce chimère !
En vain j'espère.
AU LUUVKE. 305
Funeste délire!
Je souffre et j'expire,
Mortel odieux, Je fuirai ces lieux,
Quel est donc ce mystère?
0 moment fatal!
Je souffre et j'espère,
Mystère infernal I
Or, un beau soir, le public, enfin ennuyé de cette mystification séculaire, s'insurgea en masse, comme un seul tigre, déchira les libretti, brisa les banquettes, demanda la tête du parolier^ et menaça d'incendier l'Opéra, si on lui jetait encore aux oreilles, sous prétexte de belle musique, celte poésie immuable et vieille de cinq cents ans. Le directeur comparut en personne, et, reconnaissant la justice et la patience du public, il promit que, désormais, les opéra n'auraient plus de paiioles. On accueillit cette promesse par de vifs applaudissements.
Cette heureu>e révolution en fit naître une autre. On reconnut que la musique n'avait pas été mise au monde pour accompagner des paroles comme celles-ci :
Asseyez-vous sur cette chaise, — Monsieur, je suis très à mon aise, etc.,
et on voulut rendre à cet art sublime son antique
noblesse et sa dignité. La rêverie, l'amour et la pensée religieuse absorbèrent, dès ce moment, le génie des grands compositeurs; on créa des instruments merveilleux qui parlaient la langue des mystères et des passions ; on inventa le divin Érophone, qui est la voix de l'amour, et qui n'a pas besoin d'accompagner Idole de ma vie, ou Ma flamme répond à sa flamme, pour exprimer dans leurs moindres nuances toutes les émotions de l'âme, toutes les tendresses du cœur. La symphonie proprement dite n'a jamais eu de paroles, et elle dit tout ; c'est le mélodieux chant de l'infini.
Il a fallu quiûze siècles pour faire du public parisien le premier public artiste du monde. Ce ne serait pas aujourd'hui que Paris mettrait au néant les antiques partitions du divin Rossini, l'Orphée des chrétiens : le Siège de Corinthe, Moïse, Guillaume Tell. Les sourds Ilorissaient à ces époques. On entend aujourd'hui.
Le sujet de Septemtrion et Àfrica, heureusement privé de paroles, s'explique très-bien aux yeux. Le vieux Septemtrion, coiffé de frimas et appuyé sur un bâton de bois de chêne, traverse le lac de la Méditerranée, pour se chauffer au soleil de la chaîne de l'Atlas. Une jeune fille, assise sur un lion et coiffée de lotus, passe et s'émeut de pitié en voyant ce vieillard transi et inconnu; elle touche sa main, et Septemtrion semble se réveiller en sursaut, et retrouve
sa jeunesse. Alors Africa met une fleur de lotus dans la chevelure du vieillard et lui rend des boucles d'ébène; elle lui donne un baiser sur le front, et le Saturne se change en Antinous. Mais tout le pouvoir de la jeune fille se borne à ces métamorphoses; elle ne peut rien de plus pour l'avenir de la terre d'Afrique. Seplemtrion, rajeuni, réchaufle, amoureux, change, à son tour, ce vieux domaine sauvage; il sème, il bâtit, il féconde; il donne le génie du Nord à l'indolence du Midi; et la grande œuvre de la civilisation s'accomplit.
Après le spectacle, Gervais dit au préfet Michel : , — Demain je vous donnerai une surprise bien plus grande : je vous montrerai Paris.
Le lendemain, Gervais se leva de très -bonne heure pour montrer Paris aux deux jeunes voyageurs.
Une jolie petite voiture de ville stationnait devant la porte de la maison ; un vrai bijou de promenade, léger comme un papillon, solide comme le bronze,
:JU8 L.\E Lu.NSPiiiAriuN
ijoupie comme l'acier lin. L'attelage figure uq hippogriffe aux ailes dazur. Le ressort qui pousse la voiture dans toutes les directions est des plus ingénieux. Paris excelle dans ces heureuses inventions, qui remplacent par la sécurité le péril d'autrefois. Dans les siècles de barbarie, on remplissait les villes d'une multitude infinie de chevaux qui mettaient continuellement en péril la vie ou les membres des piétons. Les gens riches lançaient, dans les rues étroites, leurs chevaux fous et ombrageux, pour satisfaire une vanité puérile, et fournissaient à la chronique parisienne une moyenne de cinq catastrophes équestres par jour. Puis des milliers de voitures publiques se croisaient follement à travers la ville, écrasant, effleurant, épouvantant, et surtout exhibant des squelettes de pauvres chevaux automates, martyrisés, à trente sous l'heure, par des cochers, qui s'endormaient toujours en se réveillant. Quand un bon fils partait pour faire ses études et ses dettes à Paris, on lui disait, entre deux larmes : Ne te fais pas écraser , mon enfant î
Paris était alors un champ de bataille, où les boulets se nommaient roues et chevaux. Celui qui pouvait certifier, après trente ans de séjour, qu'il n'avait jamais été touché par un de ces projectiles; recevait, dit-on, une décoration d'honneur.
La main appuyée sur le gouvernail d'ébène,'Gervais conduisit d'abord les deux voyageurs au temple
antique nommé autrefois les Invalides. Cette dénomination manquait un peu de politesse, car il n'est pas convenable de dire : vous êtes un invalide, même à un invalide. Mais, dans l'antiquité, les inscriptions des monuments n'étaient pas obligées d'être polies. On lisait même, dit-on, sur la porte d'un hospice, faubourg Saint-Martin : Hospice des Incurables, ce qui n'était ni poli ni chrétien. Le malheureux qui mettait le pied sur le seuil de cet hôpital savait à quoi s'en tenir. C'était l'inscription de l'enfer : Laissez tout espoir, vous qui entrez. Incurable !
La rue qui conduit des Champs-Elysées à cet antique édihce est une des plus belles du Paris d'ouest. Deux galeries couvertes, abris contre la pluie et le soleil, la bordent, comme toutes les autres rues, et ne sont interroQipues que par l'arche mobile du milieu du pont, qui se lève devant les navires sans mâts. Sur la chaussée, l'espace est très-vaste, et quatre rangs de voitures y vont et viennent toujours, dans un ordre âe déhlé par gauche et droite, ce qui n'amène jamais d'encombrement : admirable système de circulation.
La peinture murale est le principal ornement intérieur du temple des Invalides. Michel, qui avait hâte de partir pour son chef-lieu du cap d'Ambre, à Madagascar, regrettait de ne pouvoir admirer toutes ces belles fresques, chefs-d'œuvre du peintre Koreb le
Javanais , surnommé Mara-api, nom d'un volcan. Michel se contenta d'admirer dans tous ses détails la bataille du Dembo, peinte à la brosse, avec une furie de démon artiste. Les vétérans de cette grande journée de Dembo sont toujours là devant la fresque ; ils montrent les glorieuses cicatrices de la bataille et donnent eux-mêmes aux étrangers toutes les explications désirables : l'histoire est racontée par ses héros.
Toutes les fresques antiques sont des miniatures auprès de la bataille de Dembo : c'est qu'il fallait des dimensions prodigieuses pour donner une idée, même incomplète, de cette formidable bataille de dix jours.
Le passage, peint d'après nature, reproduit le plateau de Dembo avec sa ceinture de roches, de buissons énormes et de forêts vierges. C'est là que Tennemi a trouvé son dernier refuge; c'est là que l'armée des lions et des tigres, toujours refoulée par les pionniers de la civilisation africaine, s'est retranchée pour défendre une dernière fois des domaines inhabités depuis la création du monde et que l'homme stupide semblait avoir abandonnés pour cause de prescription et de droit acquis. Dans ce jour suprême, les races félines, oubliant leurs vieilles inimitiés, se sont reconciliées pour la défense du territoire commun.
Dans les crevasses et les cavernes des roches grises, dans les éclaircies de forêts, dans les massifs des buissons, on voit luire des yeux de lisons, se hérisser des crinières fauves, onduler des fourrures tachetées.
taudis que les serpents monstrueux, devenus aussi les auxiliaires des lions, roulent leurs écailles autour des palmiers et menacent de leurs dards les usurpateurs du domaine. Dans les plans reculés du tableau, ces animaux semblent former une armée de réserve, celle du lendemain. Sur les premiers plans, la bataille est engagée entre l'homme, la fauve, le reptile. C'est une mêlée affreuse, comme le soleil n'en vit jamais. Nos intrépides pionniers africains ont apporté à cette bataille toutes les armes de la destruction, celles qu'inventa le génie moderne pour les utiles guerres de la paix et les conquêtes légitimes.
Toute cette artillerie de main éclate sans fumée et ne voile jamais l'ennemi après l'explosion ; le champ de combat est toujours inondé d'une clarté d'or fluide ; aucun coup n'est égaré contre un coin nébuleux, et dans cet immense chaos de crinières, de fourruçes, de tronçons de reptiles, de dents léonines, de gueules écumantes, de griffes d'acier, la colère et la vie sont exprimées par le peintre avec tant de bonheur, que nous croyons entendre Tépouvantable concert de rugissements qui remplissait les solitudes à la bataille de Dembo.
A trois pas de la fresque on a placé la statue colossale de Michali, le grand chasseur d'Alger, avec cette simple inscription sur le stylobate : aie vainqueur de Dembo. Michali était le général de cette mémorable expédition.
La rue de l'Océan conduit des Invalides auChampde-Mars. Ici les maisons changent complètement leur ordre d'architecture. L'élégante et classique symétrie est brisée. On voit se dérouler sur les deux lignes une succession d'édifices asiatiques d'un effet merveilleux, les pagodes, les tours chinoises, les vérandas , les chatirams , les minarets , les kiosques, toutes les fantaisies de cette architecture peinte , ciselée, dorée, qui semble rire dans les airs et s'élancer de la terre pour jouer avec les rayons du ciel.
Le Champ-de-Mars est comme le square de la rue de l'Océan ; cette immense place est bordée, sur ses quatre lignes, de vastes hôtelleries que le voisinage du Port-Grenelle fait toujours trop petites, à cause de l'affluence des voyageurs des cinq parties du monde. Quatre théâtres s'éleveni au centre de chaque ligne et sont l'œuvre du même architecte. Le plus beau et le plus grand est le théâtre Rossini ;rien de gracieux aussi comme son architecture ; les colonnes de son péristyle sont ingénieusement composées de staïues de femmes, du marbre le plus pur, dont les groupes se superposent et soutiennent l'entablement. Les mélodieuses héroïnes de l'œuvre rossinienne ont été personnifiées par le célèbre sculpteur Dimitry-Zapolous, d'Athènes, et elles ornent la façade. Ce théâtre, exclusivement destiné k la musique, contient six mille spectateurs et autant de fauteuils d'édredon
numérotés. Les autres théâtres sont réservés à la danse, aux grandes pantomimes et aux exercices équestres, mêlés aux jongleries indiennes. Les théâtres où l'on parle sont au nombre de deux et relégués aux limites du quartier maritime. Dans l'antiquité la comédie et le drame ont joui justement d'une grande faveur ; cela se conçoit. Les vices , les ridicules, les petites passions, tous les commérages du vieux monde si étroit n'offrent plus aucun intérêt de nos jours. Le petit souffle de l'homme se perd dans le bruit intelligent que la création fait autour de nous. L'univers joue un drame, non plus en cinq actes, mais en cinq parties ; mille chaînons électriques racontent mille scènes, à chaque instant forment un dialogue éternel entre les deux mondes. Deux acteurs qui raconteraient leurs affaires devant le trou du souffleur ne seraient plus écoutés. La musique a gardé seule la parole ; elle seule peut encore être comprise par un public formé des nations et des langues de l'univers. Toutes les mesquines satires de l'humanité, toutes les exhibitions scéniques de nos infirmités naturelles, toutes ces prétendues corrections qui ne servaient qu'à entretenir les haines, en présentant l'homme à 1 homm.e sous un aspect horriblement laid , toutes ces leçons morales tombées de la chaire vicieuse du théâtre n'ont plus leur raison d'être et ne trouveraient plus d'échos dans ce siècle de communion universelle , où la véritable ci-
vilisation a dit ses deux derLiers mots : Amour et Charité.
Vfl
Les deux jeunes époux ne donnèrent qu une attention légère à ces rues et à ces place? ; il leur tardait de voir le porl de Paris, qui est le port du monde et sa merveille.
Des travaux presque impossibles autrefois = et rendus si faciles aujourd'hui, grâce à l'agent électrique, ont creuse le lit de la Seine, ont élargi ses rives, et ont rendu cette rivière navigable pour les plus forts navires depuis le Havre jusqu'à Paris, il a fallu deux siècles pour accomplir ce travail ; mais que sont deux siècles dans la vie éternelle de Paris ? L'antique plaine de Grenelle est changée en port, et rien n'est émouvant d'aspect comme cet immense bassin d'eau vive, où flottent les pavillons universels et amis , et qu'encadrent les palais du commerce, avec leurs corniches de marbre indien, surmontées des statues de tous les navigateurs illustres. Le môle, bâti en énormes dalles de granit de TRimalaya est orné de deux su-
Ali LULYKE. 845
perbes fontaines de porphyre du Rhin, de cent pieds de hauteur. L une fait supporter un triple rang de conques par des statues de marbre bleu qui représentent les dix incarnations de Brahma ; l'autre reproduit le même travail , mais les figures sont en marbre de Paros ; on reconnaît les neuf Muses et le dieu de la poésie et des arts. Deux fleuves aériens bondissent, jouent, écument, ruissellent sur ces deux collines sculptées , et distribuent aux environs des flots de poussière humide, une atmosphère de douce fraîcheur.
Entre ces deux fontaines s'élève la statue de Prométhée, en granit du Caucase : c'est un homuiage au génie prophétiaue de l'antiquité grecque. Le Titan gigantesque écrase le vautour sur le roc et tient dans sa main le soleil électrique qui, après le coucher de l'autre, rallume le jour sur cette immense zone de Paris. Lastatue est un phare, et les rayons de son vaste foyer lumineux éclipsent , dans les nuits de l'été, les plus brillantes constellations. Sur le piédestal on lit ces vers :
L'électricité, c'est la vie î Enfin, Prométhée, U son tour, Tenant la flamme au ciel ravie, Au roc enchaîne le vautour.
Devant l'entrée du port commence la rue de Christophe-Colomb; elle borde la rivière jusqu'à Rouen,
noble ville qui méritait bien d'être un jour le faubourg de Paris. Il faut remonter à l'antiquité égyptienne pour trouver une aussi longue succession d'édifices bâtis sur deux rives ; car Hérodote nous apprend que rÉgypte était une longue rue de villes dont le Nil était le ruisseau. De l'autre côté du port, en remontant la Seine, jusqu'au vieux Louvre, on trouve encore des stations de navires , mais ceux-là sont de moyenne grandeur. On a creusé , pour ces petites flottes marchandes, un port auxiliaire sur l'emplacement où fui l'Institut. A ce sujet les archéologues ont recueilli un fait antique assez curieux.
En 1806, l'empereur Napoléon 1er, qui aurait fait tant de grandes choses avecla vapeur ou l'électricité, soumit aux savants de l'Institut la question de la découverte de Fulton. Les savants , qui ne croyaient alors qu'à leurs inventions, et qui n'inventaient rien, répondirent à l'envoyé de Napoléon par un éclat de rire olympien. Jamais on n'avait ri d'aussi bon cœur sous le dôme sévère et plat de l'Institut. L'Empereur avait foi , lui, dans la science officielle qu'il payait; il ne crut pas à Fulton et à sa découverte , et la civilisation fut mise en retard d'un siècle par la faute des savaiiîs. Or voici ce que le temps a amené : l'Institut a disparu, comme chose inutile, dans une époque où Tunivers est rempli de savants et de lettrés, et on a vu des flottes de navires à vapeur fumer
AU LUUVRE. 317
à pleines chaudières sur le terrain même où les savants de 1806 avaient ri si spiriluellement.
Sur la rive droite de la Seine, vis-à-vis du grand port de Grenelle, Paris est d'une splendeur monumentale incomparable; les hauteurs de Chaillot, de Passy, d'Auteuil, sont, pour ainsi dire, revêtues de palais et de jardins; c'est le quartier de l'opulence commerciale. Là sont ouverts mille comptoirs qui entretiennent correspondance avec le monde. Le quai de l'Abondance, autrefois des Bons-Hommes , est occupé, dans toute sa longueur, par un grenier immense, où s'amoncellent les riz de Madagascar , les blés d'Afrique et de l'Oré^^on. Aussi le pain est-il k un prix si bas qu'on peut dire que le peuple le reçoit presque gratuitement: il n'y a pas de civilisation complète sans cela. Le bois* de Boulogne est le parc, le jardin public, la promenade de ce quartier du port.
Le peuple y trouve sans payer tous les amusements possibles, les théâtres, les cirques, le^ hippodromes, les naumachies, les concerts, les bals, les feux d'artifice, les ascensions d'aérostats, les courses au clocher, les ménageries, les bibliothèques, les régates, les joutes sur l'eau, les jongleurs de l'Inde, les bayadères, les mâts de cocagne, les magnétiseurs, les cabinets de physique amusante , les montagnes russes, les cafés 'yriqiies, les musées de cire. les géants fL'sace, les r^.ins de taponie, tous les phénoniènes
zoologiques de Tunivers; et c'est la Banque universelle du Crédit maritime qui fait les frais de tant d'exhibitions, si chères au peuple, surtout quand le peuple ne les paye pas.
La région dite V Étoile couronne dignement toutes les magnificences du quartier du port. Rien de grand et de splendide comme la rue triomphale de Neuilly ; elle commence à l'antique monument élevé par Napoléon 1er èi la gloire de la grande armée française et finit au quai de la rivière , devant Neuilly. L'arc de l'Étoile trouve son glorieux pendant à l'extrémité de cette rue : ces deux gigantesques orateurs de granit annoncent au voyageur que la civilisation, commencée par la guerre, a été accomplie par la paix ; ainsi nos dernières conquêtes pacifiques ont leur monument triomphal ; l'arc de l'Étoile a un frère : c'est Varc du Soleil, au bout de l'antique avenue, aujourd'hui rue de Neuilly.
L'arc du Soleil est divisé en cinq parties , comme noire globe ; il y a cinq faces, ou cinq tables de marbre, sur lesquelles sont gravés les noms des héros de la paix, avec les titres de leurs victoires. Aucune basse jalousie de nation n'a exclu un nom étranger. 11 n'y a plus de frontières ; notre petit globe est une ville, et la patrie de tous les habitants. Les découvertes astronomiques de Steinbach, en mettant à la portée de nos yeux les effrayantes révélations de l'infini, nous ont fait prendre en telle pitié notre exiguïté d'atome
planétaire, que nous n'osons plus nous diviser en nations, et nous séparer par des fleuves qui sont des ruisseaux, des montagnes qui sont des cailloux, des océans qui sont des lacs. Nos voyages dans l'infini, sur la monstrueuse lentille du dernier télescope, ont ôté à la terre son vieil orgueil.
On peut citer les principaux noms inscrits sur les cinq faces de l'arc du Soleil, à côté des titres de gloire. Les uns donneront une idée des autres :
Xavier de Nantes a défriché COrégon , ce grenier de la France.
Sebor de Cantorbéry a fait les premières coupes dans les forêts de la presqu'île de Segalin et en a construit les plus agiles vaisseaux.
Steinter de Cologne a fertilisé les plus grandes îles, dans les Maldives et les Laquedives.
Pauliis d Anvers a rendu à V Egypte, par une intelligente canalisation, son antique fécondité.
Chartier de Toulon a découvert Les mines d'or de Bornéo et des montagnes qui bordent la mer Vermeille.
Gaëtano, jardinier de Gênes, a fertilisé l'immense jachère australienne qui s étend, au nord, depuis la terre de Witt jicsquà la terre dArnheim.
Constantin d'Auteuil a naturalisé les fruits et les légumes du nord de l'Europe dans l'intérieur sauvage delà Guinée.
3;2Ô UNE CUiNSPlRATlON
Adamson, de Dublin, a fait ^sparaître par l'agent électrique, tous les écueils à fleur d'eau qui rendaient la navigation si dangereuse sur la mer dite de Corail.
Les cinq catalogues de 1 arc du Soleil sont déjà presque tous remplis de ces titres de noblesse ; mais la rue triomphale de l'Étoile va se prolonger jusqu'à la hauteur du mont Valérien, et un troisième arc de triomphe sera élevé à la gloire des futurs bienfaiteurs de r humanité.
Michel et sa femme admirèrent surtout Tare du Soleil et en prirent une copie exacte, avec leur chltmbre obscure portative.
En passant devant le théâtre du Jour, sur les hauteurs de Passy, madame Michel témoigna le dési/ de louer une loge pour voir ce magnifique spectacle qui a le soleil pour lustre. En ce moment, on dansait un ballet des Océanides, dansé par mille jeunes filles de tous les pays et de toutes les nuances de cheveux et de carnation. Michel dit à sa femme avec beaucoup de douceur :
€ — Mon ange, tes volontés sont les miennes ; mais ce spectacle dure cinq heures , et j'ai deux devoirs impérieux à remplir. Nous devons d'abord nous rendre à Yalparaiso, pour arranger le mariage de ce pauvre Delphin, qui n'obtient aucune répra^e. C/est donc un service d'argence. Je ne dois pas oublier
ensuite ma préfecture du cap d'Ambre. Depuis hier au soir je ne m'appartiens plus ; j'appartiens aux colons des Sakalaves et aux commerçants de Nossi-Bé. Cinq heures données à un plaisir frivole seraient lourdes à mon cœur comme un remords. j> Madame Michel s'inclina et dit :
— « Tu as toujours raison. »
Les deux époux prirent congé de Gervais à l'embarcadère américain, devant Bougival. Là stationnent les paquebots à hélice électrique, qui descendent au Havre et volent à Panama. Ce sont des villes flottantes ; leur «Tasse ne nuit pas à leur agilité, grâces à l'irrésistible puissance de l'agent locomoteur. On regarde aujourd'hui ces promenades en autre monde comme des promenades ; il y a des trains de plaisir du Havre à Panama.
Michel réussit au delà de toute espérance dans son expédition. Le télégraphe électrique avait été brisé de Valparaiso à Yucatan ; ainsi la réponse, bonne ou mauvaise, ne pouvait parvenir à Delphin. En arrivan,t à la première station messagère du Chili , Michel envoya celte dépêche au fils de Gervais :
— <r Partez, on vous attend. »
Ce grand devoir rempli, Michel remonta en paquebot pour se rendre à Saint-Louis , et prendre l'embranchement du chemin de fer africain, ligne de Lupata. Ce fut une seconde promenade. Après avoir donné quelques heures aux devoirs sacrés de la fa-
3i!:2 um; luxNspikatiuA' au louvkjî.
mille, dans la ville da Gap , il prit le chemin de fer du Zanguébar, et, arrivé au rivage mozambique, il s'euibarqua pour le cap d'imbre , où il était attendu avec tous les honneurs dus à son rang, car la dépêche du ministre avait annoncé sa nomination.
Michel est le modèle des préfets et des maris ; il mérite une famille nombreuse; Dieu la lui donnera.