UNE COMMUNE
Un jour je demandai à un géographe quelques renseignements sur la Nouvelle-Zélande, parce que j'avais l'intention d'y aller fonder une colonie de gens heureux. Le géographe me répondit comme un livre :
« La Nouvelle-Zélande est une île coupée en deux par le détroit de Cook ; une moitié se nomme Caeinomove, l'autre moitié Tavat-Poennarnoô. Lçs naturels du pays sont belliqueux et adorent une idole de bois qui montre sa langue et n'a qu'une main : symbole de la parole et de l'action. Le pays pourrait être fertile, mais il ne produit rien; on n'y récolte que des arêtes de poissons que la mer jette au rivage; les naturels s'en servent pour armer leurs flèches à défaut de fer. »
Je demandai ensuite à ce géographe s'il connaissait le Plan d'Aups ; il me répondit négativement et acheva la Nouvelle-Zélande.
Le Plan d'Aups est une commune française. La France est le plus inconnu de tous les pays ; à peine s'il a été découvert par lady Blessington : les Français ne s'en mêlent pas. Depuis lïnvention des paquebots surtout, la France est traversée par des nuées de voyageurs qui secouent la poussière de leurs souliers à chaque relais en mangeant un œuf et qui vont fouiller toutes les rides que la mer a creusées dans les rochers de l'Archipel.
Il est vrai que le Plan d'Aups ne fait pas beaucoup de bruit dans l'histoire , mais, sur la carte , son nom tient plus de place que Paris, et il aurait pu être remarqué par quelque voyageur amoureux de Tinconnu.
Ce fut par le plus grand des hasards que je découvris le Plan d'Aups.
Je faisais un petit voyage de touriste dans la Provence pour visiter les villes qui auraient pu exister si on les eût bâties ou si on ne les eût pas détruites. Je venais de méditer sur l'avenir de Bouc ; le feuilleton de la presse parisienne s'en souvient peut-être , et, bien des années après, cette ville fabuleuse a occupé vingt discours à la Chambre à propos des chemins de ier. Ce qui m'a rendu bien orgueilleux, quoique personne n'ait cité mon feuilleton sur Bouc. Je décou-
vris ensuite Taureutum, de l'autre côté du beau golfe de la Ciotat. Je n'ai rien écrit sur cette ville parce qu'elle existe moins que Bouc. Je méditai sur le rocher nu et le rivage désert qui ont vu passer Taurentum : c'est un beau spectacle ! Pas un souvenir, pas une pierre, pas une ruine ! Tout a disparu. Seulement, quand la mer est calme , on vous montre au fond de Tabîme des massifs d'algues vertes qui recouvrent depuis douze siècles une tour de briques renversée , dit-on , dans un jour de colère par un soldat de Narsès , ennemi de l'empereur Justinien. Ce soldat se vengeait comme il pouvait.
M'entreteuant avec les souvenirs de Taurentum, je traversai une plaine immense et triste comme tout ce qui est plaine ; à l'horizon il y avait une longue chaîne de montagnes : c'est l'aqueduc naturel qui conduit les eaux vives des réservoirs du mont Cassien aux charmantes forêts de Géménos. La chaîne franchie, on marche une heure au grand soleil dans un vaste champ semé de pierres, et l'on arrive au Plan d'Aups.
Le Plan d'Aups serait un village s'il complail au moins trois maisons. Depuis les premiers jours de l'ère chrétienne les maisons se sont obstinées à fuir le Plan d'Aups avec un acharnement mystérieux. Saint Maximin, le contemporain de Madeleine pénitente, a fondé le Plan d'Aups comme on fondait en ce temps-là : il bâtit une église et poursuivit son
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chemin vers la Saiute-Baume. Cette église , cent fois démolie et rebâtie, s'élève encore, dans son isolement sauvage, sur une crête de rochers taillés en remparts, comme à l'époque de saint Maximin.
C'éta^'t un dimanche; j'arrivai sur la place de l'église ; le curé s'y promenait son bréviaire à la main. Nous entrâmes tout de suite en conversation , comme on fait entre chrétiens dans un désert. Ce vieux et bon prêtre parlait le provençal des Gavots , peuple inconnu à Malte-Brun ; il était riant et gai comme un jeune peuplier au bord d'une source; il n'avait pas l'air de se douter qu'il existât un genre humain. Sa première question fut celle-ci :
— Savez-vous servir la messe?
— Parfaitement, lui répondis-je.
— Eh bien ! vous me la servirez?
— Volontiers.
Cet acte de complaisance qu'il exigeait de moi était nécessité par l'absence complète de paroissiens.
Le bon curé sonna sa messe lui-même, pour réveiller, aux limites des quatre horizons, ses paroissiens lointains et endormis. La cloche de l'église était autrefois d'une dimension raisoûnable, mais elle avait été si souvent volée pour les besoins des fauxmonnayeurs qu'à force de dégénérer de son poids primitif elle se voyait réduite aux proportions d'une sonnette parlementaire. Aussi les hirondelles du clocher ne prenaient pas la peine de quitter leurs nids
quand elle ge démenait dans l'air. Le curé sonnait donc pour la forme et pour mettre sa conscience en repos. L'appel fait à trois reprises, il allongea les quatre compartiments rouilles d'un porte-vue pour distinguer les paroissiens perdus à travers les vallons, les ravins, les précipices que la nature a prodigués dans la commune du Plan d'Aups.
Il est facile de découvrir ainsi la vingt - septième planète microscopique, mais un agriculteur du Plan d'Aups n'est pas visible à l'œil nu ou à la lunette dans un beau dimanche d'été. Probablement les Tityres de ce pays suivent les préceptes des Géorgiqiies à l'endroit des jours de fêtes : ils tendent des pièges aux oiseaux et incendient les buissons épi^ neux ;
Insidias avibus raoliri/Jncendere vêpres
Ce que les écoliers étourdis traduisent par : bràler les Vêpres le dimanche. L'abbé Deiille a donné , je crois, la même traduction.
Le plateau stérile sur lequel s'élève l'église du Plan d'Aups resta désert jusqu'à cinq heures du soir. On voyait le soleil s'incliner derrière les montagnes qui bordent le vallon des Signores, et le boa curé interrompait souvent la lecture de son bréviaire en disant :
— C'est incroyable! On dirait que je suis dans la Thébaïde; comme Macaire et Paul.
Je n'osais m'éloigner, croyant de mon devoir de tenir compagnie à ce bon curé.
Enfin je vis venir un habitant du Plan d'Aups. C'était un homme de trente à soixante ans , bruni, ou pour mieux dire noirci par le soleil ; son costume annonçait un berger; il portait même à sa ceinture un chalumeau composé selon les principes du dieu Pan et un pistolet d'arçon à pierre; un chien maigre le suivait comme pour prouver aux incrédules qu'un troupeau n'était pas loin.
Je cherchai le troupeau dans le voisinage et dans le lointain et je ne vis qu'un pâturage désert comme tout le reste de l'horizon. Un voyageur qui descendrait d'un aérostat au cœur de l'Afrique , entre les huttes d'Adhel et le lac des Makidas, verrait le pendant du tableau que j'avais sous les yeux. Et pourtant je foulais le sol d'une des trente-sept mille communes de France; le Plan d'Aups est cadastré sérieusement et paye proportionnellement ses contributions comme la commune de Marseille ou de Bordeaux. Où sont les contribuables? Ah! voilà le mystère que personne *n'a jamais pénétré ! L'ivraie indigente et les pailles stériles dominent seules les terres du Plan d'Aups.
Infelix lolium et stériles dominantur aveuâe. Le curé poussa un cri de joie en voyant le berger,
et, s'avançant d'un pas rapide , il le salua respectueusement et lui serra la main.
Le berger reçut ces témoignages de vénération et d'amitié avec un certain air de dignité qui me surprit.
Je n'aurais pas été sans doute étonné si ce berger eût été un de ceux qui autrefois disaient avec orgueil :
Mille de mes brebis errent dans les montagnes de la Sicile.
Mille mese Siculis errant in montibus agnœ.
Mais le Corydon que j'avais sous les yeux ne portait pas même une houlette, et son pistolet unique ressemblait plutôt à une arme de panoplie qu'à une arme de défense contre les loups ravisseurs qui n'avaient plus rien à lui ravir : lupi raptores.
Après un court et discret entretien le berger s'achemina lentement vers lune des deux maisons qui composaient alors le village, capitale duPland'Aups ; son chien jeta uu regard mélancolique du côté des pâturages, comme aurait fait le serviteur Caleb, pour l'aire croire à un étranger qu'il y avait un troupeau: lointain au vert , et , cette satisfaction donnée à un amour-propre fort naturel chez un chien, il répondit au sifflet de son maître et le suivit.
Le curé mit un si^^ let à la page de Landes de son bréviaire et me dit d'un ton très-sérieux :
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— C'est monsieur le maire.
Je me retournai vivement , avec la certitude que j'avais un magistrat sur mes talons, et je ne vis rien. Il n'y avait aucune ironie de ma part dans ce mouvement, il était naturel.
Il ne comprenait rien d'ailleurs à cette figure de rhétorique nommée ironie par Domairon et Lebatteux.
— Nous avons ce soir séance du conseil municipal, ajouta du même ton le bon curé.
— Ah ! dis-je comme un écho poli , une séance de conseil municipal!
— Nous en avons une, reprit le curé, tous les premiers dimanches du mois, après Vêpres. Ce soir nous aurons une séance intéressante.
J'attendais toujours un sourire railleur sur la figure du curé mais il gardait imperturbablement un ton grave. Je compris alors qu'il ne fallait pas plaisanter, et je mis mon sérieux sur les mêmes lignes que le sien.
Puis tout à coup une réflexion philosophique traversa mon cerveau.
— Si les habitants de Jupiter et d'Uranus, pensaije, voyaient et écoutaient de là haut nos plus grandes assemblées législatives, ils riraient à faire trembler la voûte de leur ciel.
Dès ce moment la gravité du curé ne me donna aiirune gaieté intérieure. Qui sait! me dis-je; peutêtre cet anachorète du Pian d'AUps, ce Pacôme de,
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cette Thébaïde, ce vieillard chrétien et observateur qui, toutes les nuits, voit rouler sur sa tête, dans un ciel toujours pur, les grandes constellations de Dieu, a fait cette réflexion avant moi , et , à force de contempler l'infini, ce sage philosophe, inspiré par Salomon, ne fait aucune différence entre le cèdre et l'hysope, entre le ciron et Téléphant. C'est lui qui a raison, c'est moi qui ai tort ; ne rions plus. Craignons les représailles des habitants dUranus. Ils ont peutêtre inventé des instruments d'acoustique pour entendre ce qu'on dit à la chambre des Pairs de Charles X. Nous qui n'avons que cinq sens mesquins, une taille d'un mètre et de très-petits yeux, nous avons bien découvert les étoiles doubles et les anneaux de Saturne; que ne peuvent-ils donc faire les géants d'Uranus et les colosses de Jupiter, qui ont trentequatre ans lorsqu'ils sortent du berceau ?
— Nous attendons encore trois conseillers, me dit le curé, qui était heureux de continuer la conversalion : M. Chapuzat, M. Siraaï , et M. Chevassu de Ginier.
— Vous avez de la noblesse dans le conseil ? demandai-je ingénument.
— Non , reprit le curé avec son premier sourire. Nous appelons M. Chevassu de Ginier pour le distinguer de M. Chevassu de Naus. Ginier est le nom d'une fonlaine qui fournit une eau très-fraîche ; elle coule là bas sur la lisière du bois de la Sainte-Baume ,
Je m'inclinai devant cette explication.
— Notre maire, que vous venez d'apercevoir un instant, poursuivit le curé, préside le conseil et le préside très-bien. C'est un homaie plein de bon sens et d'honnêteté. Il est à son aise ; cette maison lui appartient jusqu'au cordon du premier étage, le second appartient à l'hoirie Jausseau. Cet immeuble s'est vendu cinq cent soixante francs en 1815; il vaut bien cent francs de plus aujourd hui. Le maire possède encore quinze bonnes chèvres et deux béliers, un petit carré de pommes de terre et six mûriers qui font des mûres grosses comme des noix et rouges comme du sang ; mais son plus beau revenu est une établc où viennent se remiser tous les bestiaux qui passent une nuit au Plan dWups en se rendant de Toulon à Marseille ; il y a un droit de nuit par tète. L an dernier cette étable a rendu à M. le maire cinquantequatre francs.
Le curé secoua la tète avec fierté en accusant cette somme énorme.
Je pensai aux millionnaires de la planète de Jupiter, qui ont des mines d'or dans leurs caisses et feraient l'aumône à Rothschild si par hasard il traversait le firmament pour aller demander à Dieu le rétablissement du temple de Jérusalem.
Bientôt nous vîmes arriver les trois conseillers municipaux retaidataires : c'étaient aussi trois bergers, mais sans pistolets et sans chalumeaux. Ils avaient
l'air de porter dans leurs fronts le souci des affaires de l'univers, et le plus âgé des trois semblait préparer les arguments d'un violent discours d'opposition. Le curé me le désigna en disant :
— C'est un forte tête celui-là, mais il nous fait bien du mal.
Notez bien que jamais le bon curé ne faisait aucune allusion aux villes voisines et aux affaires du monde; il semblait que rien n'existât en dehors de la commune du Plan d'Aups. L'univers se concentrait là : en marchant deux lieues à droite ou à gauche on trouvait le néant.
Je demandai au curé s'il me serait permis , en ma qualité de voyageur, d'assister à cette mémorable séance du conseil municipal, et, sur la réponse affirmative, je me laissai conduire dans la salle oii devaient s'agiter des débats si impatiemment attendus par l'univers du Plan d'Aups.
La salle du conseil n'avait que trois murs, le quatrième ayant été abattu pour donner du jour et servir de fenêtres; les fauteuils étaient représentés par des faisceaux de ceps de vignes et des sacs de sésame. Le curé m'offrit un de ses sièges et je choisis le plus doux.
Le berger, président, se donna la parole et posa la question à Tordre du jour.
— Messieurs , dit-il en pure langue provençale , depuis que le village du Plan d'Aups existe, c'est-à-
dire depuis l'arrivée de saint Maximin à la Sainte- Baume, on demande à la commune un petit réservoir en pierre de Cassis ou autre pour abreuver commodément les bestiaux. Nous n'avons ici qu'un filet d'eau qui sort de la terre et se perd dans toutes les fentes d'un terrain d'argile, Yoilà où les pauvres bestiaux sont obligés de boire. Les chèvres qui sont très-délicates, comme vous savez, mouillent à peine leur langue et ne se désaltèrent pas ; il en meurt souvent de la maladie nommée la pépie par nos anciens , et une chèvre morte , vous le savez , est une perte de quinze francs. Il faut donc remédier à cela et voici ce je vous propose : nous porterons au budget communal une somme de vingt-deux francs pour acheter une pierre ; je me charge, moi, de la creuser et de l'assujettir devant la pelile source avec du ciment sans chaux. Nous économiserons ainsi la chaux et la main d'oeuvre. Je crois qu'une proposition aussi raisonnable ne trouvera que des partisans dans le conseil.
Le curé me fit un signe qui voulait dire : — Ça sera chaud, nous allons bien nous amuser.
Après un court silence, le berger Chapuzat demanda la parole ; il formait à lui seul le côté gauche et représentait lopposition.
Il se leva et prononça un discours incendiaire qui dura une heure. Ma mémoire a gardé sa péroraison et je puis la citer avec i^areté. comme je fis un jour à
Rome, dans les ruines du temple de la Concorde, en récitant de souvenir toute la premireè Catilinaire de Cicéron.
€ Vous voulez donc ruiner la commune du Plan d'Aups par des dépenses folles! s'écria M. Chapuzat d'une voix de mistral; vous voulez mettre les contribuables sur la paille ! Vingt-deux francs pour un réservoir ! Entendez le cri déchirant qui partirait des chaumières si nous consentions à voter cette dépense. Et encore si ce réservoir servait à tous les bestiaux de la commune! Mais non, vous avez la fontaine de Ginier, vous avez la fontaine des Platanes, vous avez la fontaine des Baux de Bretagne ! Mais les bestiaux de M. le maire ne peuvent pas aller boire si loin! Voilà la question! Cette dépense ne profitera qu'à M. le maire ; ce réservoir ne servira qu'à abreuver M. le maire. »
Ici les éclats de rire interrompent l'orateur; le curé se voile la face de son mouchoir; le maire seul garde une gravité digne et se croise les bras. M. Chapuzat laisse éteindre cette hilarité parlementaire et termine ainsi :
« J'ai mis le doigt sur la plaie et je m'en félicite dans l'intérêt de la commune; nous ne pouvons pas loyalement voter des fonds pour enrichir M. le maire, qui est a?sez riche déjà, et qui peut, de ses propres deniers , faire un abreuvoir pour ses chèvres si cela lui convient. L'argent des contribuables est sacré;
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nous n'y toucherons pas dans cette occasion, et nous saurons remplir notre mandat communal. Je vote pour le rejet. »
Le curé se tourna de mon côté, me regarda et me lit le signe qui veut dire :
— Eh bien ! comment trouvez-vous cet orateur?
Je levai les yeux au plafond, j'étendis les bras horizontalement et je poussai une exclamation, sourde pantomime de l'enthousiasme inarticulé.
Le maire dédaigna de se justifier et mit aux voix sa proposition immédiatement, faute énorme qui frappa le curé, bien qu'il ignorât les habitudes parlementaires. On ne vote jamais après un discours de l'opposition, en Angleterre : ce serait trop dangereux pour le gouvernement. J'ai vu, à la chambre des Communes, M. Leaders, après un discours de six heures, être réfuté par le lord de la Chancellerie qui prolongea son apologie jusqu'au lever du soleil et emporta le succès du bill. Le curé devinait donc par instinct celte forme de discussion.
« Que ceux qui sont d*avis d'adopter la proposition se lèvent, » dit le maire en conservant sa dignité jusqu'au bout.
Quatre conseillers restèrent assis. Le maire seul se leva : on n'était que cinq.
M. Chapuzat fut félicité par ses trois collègues et reçut son ovation avec une modestie pleine d'orgueil, selon l'usage des triomphateurs.
Le maire n'eut pas l'héroïsme de contenir plus longtemps sa colère ; il saisit son chalumeau et le brisa comme du verre-, il est vrai que les diverses parties de cet instrument étaient jointes avec de la cire.
Pan primus calamos cera conjungere pliires.
A la vue de ce désespoir bien légiliuie, le curé, qui aimait pourtant l'opposition, fut attendri, et il me fit signe qu'il allait offrir quelques^ consolations d'amitié au magistrat vaincu.
— Eh bien ! lui dit le maire, vous voyez ce qui arrive à un honnête homme lorsqu'il veut faire le bien du pays ! Vous le voyez ! Chapuzat n'est au fond qu'un jaloux ; il a mangé toute sa fortune au cabaret deNaus , et il voudrait prendre ma place. Mais c'est un fainéant lui, un bon parleur, et voila tout. Moi j'ai gagné ma fortune à la sueur de mon front. Voilà un pistolet qui le dirait s'il savait parler. J*ai passé plus de mille nuits sur le mont Cassien, et à la belle étoile, ce pistolet à la main, pour faire feu sur les loups quand ils venaient rôder autour de mes oves. Le croiriez- vous, monsieur le curé, jamais il ne m'a manqué une corne, jamais, le matin à l'appel ; et voilà comme on s'enrichit ! Mais Chapuzat passe toutes ses nuits à jouer à la cadrette; il a perdu du samedi au dimanche onze sous : c'est Josseran qui me l'a dit. Où avait-il pris ces onze sous? Il n'a rien depuis Pâques : on dit même qu'il a fait un trou à la caisse du saint Pilon.
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Le curé recula d'horreur et joignit ses mains. Il s'agissait d'un sacrilège! La chapelle du saint Pilon est au sommet de la montagne de la Sainte-Baume ; elle est toujours fermée, excepté le jour de saiute Madeleine; mais sa porte esta claire-voie, et les pèlerins qui vont jusque-là faire leurs dévolions peuvent y déposer en passant une pièce de monnaie comme dans un tronc.
J'étais à l'écart et j'assistais de loin à la désolation de ce pauvre maire et au triomphe de Chapuzat. Insensiblement je prenais un intérêt sérieux à cette scène microscopique, et ce qui m'avait paru ridicule trois heures auparavant prenait de graves proportions et s'élevait à la hauteur d'un événement historique. Je finis par me mêler à ces débats, sans y trouver le moindre côté risible, et je compris même que, si je me faisais naturaliser citoyen du Plan d'Aups, je me donnerais , au bout de quinze jours , les mêmes joies, les mêmes douleurs, les mêmes ambitions.
Où est le petit, oîi est le grand ici-bas? Lisez Cosmos, de Humboldt, et vous serez bientôt tous de l'avis de M. le curé du Plan d'Aups : vous prendrez autant d'intérêt au discours dopposition de M. Chapuzat qu'à la première Catilinaire de Gicéron.