Une conversation faisant suite à la brochure "Les quatre lettres" [microforme]
Hier je fis la rencontre d’un chaud partisan du monopole Laval, ce qui ne l'empêche pas d’être mon ami.
11 m’aborde avec empressement ; Ah! que je suis aise de vous rencontrer, dit-il ; si vous saviez ce que l'on dit de vous !
—Eh bien ! que dit-on ?
—Vraiment, j'hésite à vous le dire, d'autant plus que je pense que vous le mérites.
—Dites toujours, ‘ sans difficulté ni hésitation ; ”
—Soit, je vous remercie de votre encouragement. On dit donc d’abord que vous êtes un ignorant, car, ne faites vous pas dire à Lafontaine que Perr tte nvait laissé choir un panier d’œuis, tandis que c'était un pot au lait ?
Oui, je l’avoue, et vous pourrez le dire ‘ “'inporte à qui ; ’ mais comment trouvez-vous là une preuve d'ignorance ?
Lafontaine ne dit-il pas expressément que c'était um pot au lait ?
—Sans doute, mais ‘ »4a consciente et mon honneur” m'obligent à dire que je ne pense pas que le bonhomme Lafontaine doive être cru sur parole, pas plus que le Père Laval. L'un dit que Perrette portait un pot au lait ; l’autre dit que le Saint-Siége a lancé des Décrets formels en faveur du Monopole Laval.
Toute la différence entre les deux assertions consiste en ce-que l’un ne savait pas ce qu'il disait, et que l'autre le savait fort bien ; l’un se trompait, et l’autre trompait.
—Soigneur ! que dites-vous là ! ai-je bien compris ? Prétendez-vous que Lafontaine s'est trompé, et que le digne et savant P. Laval ait voulu tromper ?
—Précisément, mon ami ; ‘“ voilà mon humble opinion en peu de mots. '—1 Elle léplaira, peut-être, à quelquesuns ; mais, ‘* beaucoup la partageront, j'en suis sùr."
— De grâce, expliquoz-vous.
—Eh bien ! En conformité avec l'opinion ‘“ à laquelle je fais ci-haut allusion,” je dis que le bonhomme Lafon. taine s’est trompé, et voici ma preuve ; en votre qualité d'ancion élève du docte P. Laval. vous ne pourrez manquer d'être frappé de lu force de mon raisonnement.— Quant à moi, les immonses sacrifices que j'ai faits à ce sujet “m'ont confirmé à tout jamais’ duns cette opinion, que je suis prêt à soutenir contre la faculté d'histoire, s'il le faut ‘“ vous pouvez le dire n'importe à qui,”
Je dis donc, primo, que le bonhomme Lafontaine était fort distrait ; c'est là un fait historique.
Je dis, secundo, qu'un jour passant sur la place de la Halle aux œufs, il vit une jeune paysanne portant un panier aux œufs sur sa tête, et pérorant au milieu de ses compagnes, lorsqu'uu faux pAs la fit trébucher et renversa son panier. Ce qu'ayant vu, le bon Lafontaine regagne son logis on grande hâte afin de coucher sur le panier la fable qui venait de naître dans sa tête.—HEn arrivant chez lui, il rencontre une autre paysanne portant un pot au lait sur sa tête, et criant : fait, lait, lait, qui veut du lait ?— [1 n'en fallait pas tant à un homme si distrait ; ee fut Jonc un pot au lait au lieu d'un panier d'œufs qu'il plaça sur la tête de Perrette.—- C'est ha unc tradition respectable. Si vous n’y croyez pas allez vous promener sur la place de la Halle aux œufs, et vous sat” rez ce qu’en pensent les Dames de céuns.
Je dis, tertio, que l’on prend des œufs, et non du lait. pour faire une omelette.
Je dis, quarto, que pour nier ce qui vient d’être dit cihaut, il faut être aveugle et insensé ;
Vous pouvez le ‘ faire connaître au besoin n'importe « qui” Or, ce raisonnement, depuis le primo jusqu’au quarto inclusivement ne forme-t-il pas une preuve d’une grande force ? ce raisonnement ne vaut-il pas autant que
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celui d'une certaine lettre qui arrive à conclure qu'il y a des Décrets formels du Saint-Siége en faveur du Monopole Luval, parce que le Cardinal Barnabo a répondu deux fois hon expedire ;— autant que celui du P. Laval qui arrive à conclure que Montréal ne doit pas avoir d'U nivorsité, parce que celle de Laval a fait jiasco ; —autant que celui des lettres de Rimouski, St. Hyacinthe, Ottawa, et Québec qui arrivent à conclure que Montréal doit être ivée d'une Université, parce que Laval ayant mul con- Quit sos affaires est menacé de faire banqueroute.
Voilà, mon cher, ce qui se peut tirer du panier de Perrette, n’en déplaise au bon Lafontaine, qui s'est trompé sans vouloir se tromper.
Quant au P, Laval, il n'est pas distrait lui, mais il est intriguant. Il s'adressa aux premiers artistes du pays pour se fuire tubriquer des Décrets en faveur de son Monopale ; il a l'art de cacher les documents officiels qui lui donnent le dementi, afin de mieux tromper le public qui ne se doute pas qu’un si honnête homme puisse vouloir tromper sciemment. /
C'est pourquoi, mon ami, si je ne crois pas au dire de Lafontaine, je crois beaucoup moins au dire du Révd. P. Laval.
“ Voilà mon humble opinion :..…..... Elle ne surpren- « dra personne ; elle déplaira peut-être à quelques-uns ; “ beaucoup la partageront, j'en suis sûr.”
Enfin, “ Je ne puis faire autrement, et vous pouvez le dire n'importe à qui. ”
—Eh bien ! passe pour cela. Si vous n'êtes pas aussi ignorant qu’on paruit le croire, ce qu'il y a de sûr, c’est que vous êtes méchant. Par exemple, qu'avez-vous besoin de comparer ce pauvre Laval à Perrette ? A quoi bon parler d'œufs pourris ? On ditque cette comparaison ne signifie rien, ou plutôt qu’elle signifie trop.
—J'aime votre franchise, mon cher partisan ; c’est pourquoi je désir l’imiter autant que possible ; car j'ai la duplicitè en horreur, et c'est ce qui vous explique mon peu d'estime pour votre ami le P. Laval.
Le cher homme ayant dépensé sa fortune à élevor d’immenses bâtiments, se met à crier à tue-tête qu'il est ruiné à tout jamais si Montréal vient à lui faire concurrence ; qu'il faut être aveugle et insensé pour nier cela; qu'il x droit au Monopole à cause de ses immenses sacrifices ; qu'il a eu tort de promettre que Montréal aurait son tour
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dans pou d'années, bref il pleure, il se lamente, il sanglotte pour exciter la compassion.
La-dessus, je remarque Gue cette scène me rappelle celle de Perrette ; quel mai y a-t-il à faire cette remarque ? Mais cette comparaison ne signifia rien, dites. vous : alors pourquoi s'en plaindre ?—Mais elle signifie trop ; alors, à qui la faute © Perrette trompe ses pratiques ; une mésaventure lui arrive, et on lui dit; c'est bon pour toi, coquine. Le P. Laval trompe aussi le public, on découvre sa supercherie et on lui dit: tant pis pour toi, bonhomme ; nous allons aviser à ce que tu ne er or plus nous tromper. Quel mal y a-t-ilà raconter cela ?
— Allons, je vois bien qu'iln'y a pa moyen de raisonnèr Avec vous ; vous tournez les choses de telle façon qu'à la fin on ne sait plus où l’on en est. Mais, patience, cette fois, je vous tions, et je saurai bien vous forcer à reconnaitre que vous avez eu tort. Voici ce que l'on dit encore ; c'est qu'il ne convient pas à un petit abbé comme vous de critiquer les lettres de personnages haut placés, et de leur manquer de respect. J'e vous défie bien de vous laver de ce reproche assurément très juste.
—h bien ! non cher partisan, “Je m'enpresse de ré pondre que vous avez parfaitement raison pour ce qui concerne le respect dû aux personnages haut placés. Quant à critiquer des lettres lancées dans le public pour le tromper, c'est le droit et le devoir de quiconque peut tenir une plume, qu'il soit abbé ou non, grand ou petit, de critiquer ces lettres pourvu que sa critique soit just et vraie.
Or, jusqu'a preuve du contraire, je maintiens que j'ai suffisamment respecté la personnalité des hauts personnages, ot que ma critique des lettres est juste et vraie, voir même relativement très modérée—t voilà mon humble opinion, et vous pouvez au besoin la faire connaître n'importe à qui.”
— Dieu, quolle auduce ! allez-vous nier que vous êtes l’auteur de cotte horrible brochure ‘: Les quatre lettres ?”
—Mettons que j'aie écrit cette brochure, cela prouvet-il que j'aie manqué de respect à des personnages hautplacés ?
Mais oui, sans aucun doute ; et cela d’un bout à l’autre. LS
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