L'année
Qu'on me permette, — avant d’arriver à Nantes avec de Joux — de dire quelques mots sur la réorganisation de l'Eglise de Nantes que permettait la loi du 18 Germinal an X. (7 Avril 1802.)
Dès la publication du Concordat et des articles organiques, Molles, alors pasteur à Nantes, maïs sans traitement, sans église, et sans paroisse constituée, adressa au Préfet une demande pour être officiellement établi dans ses fonctions (*). Plus d’un an après, le 15 Fructidor an XI (:) (2 Sept. 1803), il reçut la nouvelle de sa nomination.
Le 29 Septembre (‘) « les chefs de familles protestantes » se réunirent chez Pelloutter, consul de Prusse. Ce Pelloutier, forte tête, homme énergique et débrouillard, dirigea pendant de longues années l’Église de Nantes avec toute autorité que lui donnait son caractère volontaire et sa belle fortune. — De 1793 à 1803 — période où les protestants de Nantes n’eurent pas d’Eglise officielle — il mit à leur disposition sa fabrique d’indienne « près du pont des Récollets. » (*) — «On enlevait les toiles le samedi soir ou le
dimanche matin pour approprier le local au culte. » (*)
(Haefrcheulte
(?) Lettre du 21 Germinal, an X (10 Avril 1802). Arch. Loire-Infé". @®) Réorg. de l’'Egl. de Nantes, p. 16.
(‘) Regist. Consisl. I, procès-verbal n° 1.
@®) Vaurigaud. JJisloire de l'Egl. réformée de Nantes, p. 351.
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S'il y avait une « Eglise » à Nantes, c'était donc grâce à lui ; aussi, dès cette première séance, Pelloutier prit la présidence. On ratifia la nomination de Molles ; mais on ne lui vota pas de traitement. «L'Institut» que dirigeait Molles suffisait à le faire vivre et l’on n’espérait pas que la souscription fut assez forte pour le dédommager de la perte de son Institut. D'ailleurs on tenait peu à lui « personnellement » ; on avait besoin d’un pasteur nommé officiellement pour réorganiser l’Eglise. Une fois le culte restauré, on verrait à trouver mieux ; en attendant il servait de porte-drapeau. Pelloutier l’avoue sans vergogne dans une lettre adressée à Rabaut le Jeune, le 18 Frimaire an XII (Décembre 1803).
« Pour ne pas manquer l’occasion de rétablir le culte, il (Molles) prêterait serment lors même qu’il ne devrait s’en suivre aucune fonction immédiate. » (!).
Molles se prêta de bonne foi à cette combinaison, croyant que sa nomination provisoire deviendrait bientôt définitive. Et dès qu’il eut prêté serment « entre les mains du Préfet » comme « pasteur provisoire », on s’empressa de
lui chercher un remplaçant.
« Pendant que je m’occupais avec zèle du rétablissement de notre culte, les cinq ou six familles opulentes ne voulant me donner aucun traitement, à cause de leur prévention injuste à mon égard, ont écrit à Bâle et à Paris pour se pourvoir d’un autre pasteur, en voulant un, disent-elles, qui soit un grand orateur, un Bossuet ou un Massillon ; elles n’ont rien cependant à me reprocher, ni à mes mœurs, ni à mes talens pour l'instruction, ni pour la composition de mes sermons, mais ils se résument à
dire que je ne leur conviens pas, pour cette raison. » (?}
() Réorg. de l’Egl. Nantes, p. 9.
@) Réorg. Egl. Nanles, p. 17 et 18,
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Et, comme il le note plus loin ('}, c'était la : minorité opulente » qui, à Nantes, faisait la loi ; car c'était elle qui fournissait le traitement. Le grand tort de Molles ce fut — comme l’observe très justement M. H. Durand-Gasselin — de « n’avoir pas su se faire aimer des familles riches qui composaient l’Eglise de Nantes. » (*) — On le lui fit bien voir. ,
On ne se gêna pas pour lui faire comprendre que, maintenant qu’on avait trouvé mieux, il pouvait se retirer.
« Je vous avouerai, écrit Pelloutier à Rabaut, je vous avouerai même que nous avons provoqué sa démission. C’est un homme très estimable, mais qui n’a aucun talent oratoire, et il nous importe par bien des raisons d’avoir un homme d’un grand talent. » (*)
Le Bossuet que l’on venait de découvrir, c'était Pierre de Joux. Il fut nommé dans la séance du 27 Septembre 180%. (:)
A la séance suivante (17 Octobre 1804) (‘) on vota à de Joux, — « après une longue et mûre discution » (sic) — un traitement de 1.500 fr. en supplément aux 2.000 fr. accordés par le gouvernement, et l’on pria de Joux de rester encore quelques jours à Paris pour assister au couronnement de l'Empereur, comme « président du Consis-
toire de la Loire-Inférieure et de la Vendée. »
En attendant l’arrivée du pasteur le Consistoire chercha
un local pour le culte, on acheta à un nommé Marion la
(t) Réorg. Egl. Nantes, p. 19.
() Réorg. Egl. Nanles, préface p. 4.
(6) Réorg. Egl. Nantes, p. 14.
(+) Registre Const. I. n° 6 et Vaurigaud. ist. Eg. N. p. 366.
(*) Reg. Consist, 1. n° 7.
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chapelle des Carmélites (') et le contrat fut signé le 22 Décembre 1804. (:)
Dans les premiers jours de Janvier 1805, de Joux arrive à Nantes.
« Je croyais reposer en arrivant sur des roses et ce sont des épines que je foule au moindre pas. » (*)
Que s'est-il passé P
Les catholiques sont intervenus auprès du ministre Portalis. Ils ont fait remarquer combien la chapelle des Carmélites est près de la cathédrale et que ce voisinage peut occasionner des troubles. Pierre de Joux s’indigne :
« Ce coup de Jarnac part du chef de la division catholique qui nous tracasse et nous haït.
Ils nous ont laissé (au Préfet, l’excellent Monsieur Redon- Belleville, aux anciens et à moi) faire nos préparatifs et lorsque tout était prêt pour notre installation solennelle, lorsque le jour avait été pris, ils nous ont fait parvenir du bureau de Son Excellence Monsieur Portalis, une lettre à Monsieur le Préfet et une autre à moi dont le contenu ne tend rien moins qu’à nous interdire le libre exercice de notre culte dans lintérieur de la
ville et qu’à nous empêcher matériellement de jamais le célébrer,
(‘) En 1855, on construisit le nouveau Temple — place de l’Edit de Nantes — {autrefois place Gigant) et l’on abandonna la chapelle des Carmélites. Désaffectée, elle a servi de serrurerie et maintenant elle abrite un cinématographe : ‘“ AMERICAN COSMOGRAPH, spectacle de famille ” les places sont de O fr. 50 à 1 fr. 50.
A la place de l’autel et de la chaire, une estrade tendue de rouge et la toile à projections. À gauche, sur l’estrade, un vieux piano entouré de plantes vertes. Sur le mur de gauche la peinture fraîche indique l’emplacement d’une baie qui a été murée.
Cette ancienne ‘* Chapelle des Carmélites ” se trouve dans la rue du même nom, — ruelle étroite qui aboutit place de la Cathédrale. — (Nantes, le 18 Septembre 1912).
() Regist. Cons. I. n° 11.
() Lettre de Pierre de Joux à Rabaut-Dupuis. Réorg. Egl. N. p. 33 et suiv. le 11 Janvier 1805,
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ou du moins par mon organe, puisque le Ministère nous enjoint de chercher dans l’extérieur de la ville un autre local et qu’il est de notoriété publique, qu’il n’est pas un local, pas une chapelle, pas un oratoire pour si chétif qu’il fut que l’on veuille ni nous louer, ni nous vendre dans quelque quartier que ce soit, à Nantes, et qu’assurément, pauvres comme nous le sommes ici par la guerre des Anglais, après avoir dépensé dix-huit mille francs pour acheter et reconstruire l'Eglise des Carmélites, nous n’irions pas perdre notre temps et notre argent à bâtir un temple dans le faubourg. Je ne suis pas d’humeur à bayer aux corneilles, ni en âge de perdre mon temps et si mon installation se diffère et devient impossible par une suite d’injustices et de violations de la loi, j'irai à Paris, aux frais du Consistoire, tenter un accès auprès de Sa Majesté et me convaincre si la liberté des Cultes est illusoire ». ()
Il est probable que le destinataire de cette lettre, le député Rabaut, la fit parvenir au ministère où elle fit une salutaire impression par son ton décidé et quelque peu menaçant ; car quinze jours après —le 27 janvier 1805 — eût lieu, dans l’ancienne chapelle des Carmélites, l’installation de Pierre de Joux.
Pelloutier, — pour « maintenir l’ordre et la décence dans ce jour solennel » — proposa la distribution de 600 billets d'invitation aux membres de la paroisse et aux autorités de la ville. Six anciens furent chargés du service d’ordre (:).
« Le temple, nous dit Mellinet, fut ouvert dans l’ancienne église des Carmélites, avec une solennité dont les registres de la préfecture nous ont conservé le souvenir. (*) — Nous voyons défiler «les fonctionnaires civils et militaires ».
Le Prétet prononce un discours. Puis il fait prêter serment
(1) Id. p. 32 et 33.
() Registre Consis. I. n° 13. (Séance du 25 janvier 1805).
(*) Mellinet, La commune el la milice de Nantes. Tome XI, p. 238.