Les premières années à Nantes : 1805 à
Sitôt installé dans sa nouvelle paroisse, Pierre de Joux se met à l’œuvre avec ardeur. Au cours d’un voyage en Vendée, (:) il organise les Eglises de Sainte-Hermine et de
Pouzauges ; il procède à la nomination des diacres et des
() Zbidem.
(2) Guérard. Résumé hislorique el slalistique, p. 7 et 8. C’est parfaitement juste. Pourquoi donc Guérard éprouve-t-il le besoin d’ajouter : « Quant aux pasteurs, leur présence, leur action manque totalement et M. de Joux n'arrive à Nantes pour se faire installer que dès les premiers jours de janvier 1805 ». Il oublie que si cette «action manque totalement » c’est peut-être un peu la faute de Pelloutier. Qui a « provoqué » la démission de Molles ? le Consistoire, c. a. d. Pelloutier. Et n’est-ce pas encore le Consistoire qui a demandé à de Joux de rester à Paris pour assister au couronnement ? Guérard a raison de louer «le laïque », mais est-il besoin de dénigrer «le pasteur » qui n’en peut mais ?
(*) Réorg. Egl. Nanles, p. 37.
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anciens et s'occupe activement de leur procurer deux pasteurs.
Le 4 Février 1805 (') a eu lieu la première séance du Consistoire présidée par de Joux ; et dans la séance du 6 Mars on s’occupe de renouveler les recueils de cantiques. Malgré les protestations de Pelloutier, qui voudrait supprimer les psaumes « dont la musique est surannée et qui n’offrent point cette mélodie touchante et religieuse qu’ont les nouveaux cantiques (*) », de Joux fait voter que l’on gardera les psaumes auxquels on ajoutera les « nouveaux cantiques ».
Puis il commande immédiatement à Genève tout un stock de librairie religieuse pour « approvisionner la Vendée et la Loire-Inférieure » ; ce sont « Testament, Lithurgie, Psaumes, les cantiques luthériens avec leur belle musique, catéchismes des 3 âges de Genève ». (*) Ces détails montrent l'importance que de Joux attache à tout ce qui est « liturgique », et particulièrement à la musique. Quelques années plus tard — en 1812 — il publia lui-même un « Recueil de cantiques, hymnes el pseaumes, à l’usage des Eglises protestantes et réformées, avec les airs notés ».
Il fait remarquer dans sa préface (p. XI) que l'intérêt de ce recueil c’est de donner toute une « collection » de cantiques (1"° partie du volume) « qui n’avait jamais été imprimée avec la musique ».
Dans cette même séance du 6 Mars, le Consistoire porte le traitement de son pasteur de 1.500 à 4.000 francs. Pelloutier prie de Joux de se retirer pour laisser au Consistoire la « liberté de discuter sur un objet qui, le regardant entière-
ment, pourrait gêner l’opinion des Membres. »
(‘) Registre Consist. I. n° 14.
(?} Id. n° 15 () Réorg. Egl. Nanles. p. 38.
en MD ee
— Puis Bourcard, trace &« dans un tableau succint les services rendus, les travaux multipliés et pénibles auxquels se livre notre vénérable Pasteur ;... l'augmentation excessive des objets de première nécessité, et l'entretien coûteux d’une nombreuse famille. » (')
Voilà à peine deux mois que Pierre de Joux est à son poste. Il est peu probable qu’en si peu de temps « les objets de première nécessité » aient tellement augmenté de prix ou que la famille se soit multipliée au point de nécessiter cet accroissement de 2.500 fr. Il semble plutôt que les Nantais aient compris que le traitement de leur pasteur était insuffisant à cause de sa nombreuse famille. En tout cas le geste est beau et fait honneur au Consistoire. Malheureusement l'enthousiasme de la première heure ne devait pas durer, et, cinq ans plus tard, le « supplément » retombera de 4.000 à 2.000 ; la vie sera toujours aussi chère et la famille du pasteur au moins aussi nombreuse !
Pour le moment de Joux est tout à la joie ; et plein de reconnaissance il écrit au député Rabaut :
« Mon Consistoire en a agi délicatement à mon égard; il m’a assigné 4.000 fr. par an de traitement. J’ai environ 1.000 fr. de casuel — (c’est le «pot au lait » ; le «casuel » ne lui apporta absolument rien ; il jugeait cela & à vue d’œil » après deux mois de service) — et le gouvernement m’allouant 2.000 fr. je puis compter sur 7.000 fr. de revenu annuel pour mes fonctions pastorales, (disons donc 6.000 fr.) J’ai 4.000 fr. de mes 4 pensionnaires de 6 à 12 ans et je gagne environ 3.000 fr. en ieçons. — (Leçons et pensionnaires devaient bientôt manquer!) — Voilà environ 14,000 fr. d’entrée. Si je n’en dépense que 6.000 les 8 autres mille serviront à former quelque patrimoine à mes huit enfants et un
douaire à ma femme, car nous sommes dix en famille, sans mes
("\ Registre Consist. 1. n° 15.
ce De,
domestiques, et au métier que je fais on ne vieillit pas ! » (‘)
— De Joux se trompait : il devait « vieillir sous le harnais », mais non point faire les belles économies qu’il entrevoyait. « Si je n’en dépense que...» plus tard il verra qu'avec 6.000 fr. ils ne peuvent pas vivre lui, sa femme et ses enfants.
Encore, en 1805, n’avait-il que huit enfants et quatre pensionnaires ; que sera-ce quand il aura treize enfants et plus de pensionnaires ; n’ayant probablement plus la place de les loger ! — Pauvre de Joux qui se figurait que l’on peut économiser sur un traitement pastoral. — Et pourtant il faisait tout son possible pour augmenter son traitement et assurer l’avenir de sa famille. Il donnait quatre leçons par jour et il profitait de sa connaissance des langues étrangères pour servir d’interprète : « j'ai des interprétations maritimes pour l’espagnol, le portugais, l’allemand et l'italien. » (?) — Mais ces excès de travail le fatiguaient énormément.
«Ma santé, disait-il avec un peu d’amertume, ma santé, souvent très ébranlée de ces fatigues, ne me permet pas de happer Pair et de me reposer dans les intervalles que me laissent, ou mes travaux, ou les visites presque habituelles (il veut probablement dire : journalières) que je reçois et que je dois rendre, ou les invitations de repas. » (*)
Et plus loin :
« Toute ma maison jouit d’une excellente santé, la mienne seule est vacillante. » (*)
De plus sa bonne entente avec son Consistoire ne dura
guère qu’un an.
(‘) Réors. Egl. Nantes, p. 40 (29 Mai 1805.) (ere
(*) Ibidem.
(*) Id. p. 40,
RANIET
Au mois d'Août nous notons une séance où l’on vote le Règlement sur les enterrements ('), séance qui par ellemême n'offre aucun intérêt, mais qui fut l’origine du premier froissement entre de Joux et le Consistoire. Ce « Règlement » avait été composé par Pelloutier. Et par la suite il se passa des choses graves. — Quoi ? Nous ne le savons pas très bien. Nous savons seulement que de Joux eut l’insigne maladresse d’enfreindre un des articles de ce règlement ; peut-être celui sur l’ordre du convoi. Pelloutier, blessé au vif, releva vertement l'infraction, sans cependant en préciser la nature. Dans un discours pompeux et autoritaire, il rappelle d’abord les services qu’il a rendus à son Eglise, les « marques sans nombre d’estime et de confiance », qu'on lui a données ; il fait ensuite l'historique de la réorganisation du culte à Nantes, et note que le Consistoire a « fixé et augmenté les émolumens » de M. de Joux. — Làdessus il attaque :
« Verrions-nous succéder au premier élan l'incertitude et la froideur? Verrions-nous ce même esprit qui nous anima changer en opinions diverses, porter atteinte à ce que nous avons fait et «entraver » (?) le Bien qu’il nous reste à faire? Non ! en acceptant les fonctions qui nous ont été conférées, tous, ici présents, Pasteurs, Anciens et Diacres, nous avons promis de remplir avec zèle l’employ que nous avons accepté. ... Pasteur, vos obligations lorsque vous daignâtes accepter la Direction de cette Eglise, étaient notre Edification, l’instruction de nos enfans, les consolations religieuses aux malades et les derniers Devoirs à rendre aux Morts, Devoirs que nous partageons avec vous et qu'a fixé d’une manière irrévocable le règlement du Consistoire,
arrêté dans sa séance du premier fructidor dernier (*), et qui ne
(t) Regis. Consis. I, n° 17 bis.
(?) Mot illisible.
(3) 19 Août 1805. — Nous sommes donc encore en 1805.
FAR") Ne
peut cesser d’avoir son effet que par un arrêt dérogatoire. Lorsque toutes vos obligations remplies avec un zèle extrême, méritent l’Eloge qui est sur nos lèvres et la reconnaissance dans nos cœurs, faut-il que j’aye à entretenir le Consistoire d’une infraction manifeste de son règlement sur les convois funèbres, infraction dont la publicité offre à nos Ennemis l’arme du ridicule, à nous-mêmes une preuve d’une condescendance. déplacée qui pourrait entraîner la dissolution du Consistoire, parce qu’elle serait une conséquence de notre insouciance et je dirai même de
notre faiblesse. » (!)
I est difficile de dater exactement cet incident. Ce fut probablement le 1 Décembre 1805 ; car la fin du discours de Pelloutier traite d’un « nouveau projet » pour solder les dettes du Consistoire, et ce ne peut être que les 30 actions émises dans cette séance du 1° Décembre (°). L’incident eut en tout cas lieu entre le 19 Août et le 1° Décembre 1805.
Le registre des procès-verbaux garde naturellement un silence prudent ; on pensa qu’il valait mieux ne pas rendre officielle une question aussi personnelle, et comme l’on dit vulgairement « laver son linge sale en famille ».
D'ailleurs ce registre de procès-verbaux est très mal tenu ; n’en déplaise à Pelloutier qui — en sa qualité de secrétaire — n’eut pas toléré cette critique. En 1806, nous ne voyons que cinq séances ; deux seulement en 1807, et aucune en 1808. Serait-ce que les séances du Consistoire se soient espacées d’année en année pour cesser complètement en 1808 ? Je ne le crois pas. Car par une coïncidence bizarre le registre des enterrements s’arrête également en 1807. On conçoit que le Consistoire ne se réunît plus, mais pas que les gens se lassent de mourir !
D'ailleurs, il y eut en 1808 un évènement qui méritait
(‘) Archives Consist. de Nantes, Liasse 22.
(?) Regisi. Consisi. I, n° 18.
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d’être inscrit aux procès-verbaux: le Consistoire, pour se décharger des frais d'entretien et de réparation, vendit à la municipalité le temple des Carmélites. Cette vente eut lieu «le 14 Décembre 1808, par acte passé devant Bragé et son collègue. » ()
Cette même année 1808 Napoléon vint à Nantes. De Joux, en tant que président du Consistoire, participa à la cérémonie; c’est à peine si l'Empereur fit attention à lui et Mellinet note l'incident avec une pointe de malice :
« M. de Joux, président du Consistoire, fut admis dans le salon et vint saluer (Empereur); mais au même moment les membres des cours et des tribunaux étaient introduits et après avoir rendu le salut à M. de Joux, Napoléon se tourna de leur côté (°) ».
Il faut aller jusqu’au 7 Février 1810 (*) pour trouver un procès-verbal qui présente quelque intérêt.
Dans cette séance, le Consistoire décide :
1° De nommer une commission de 6 membres chargée de recueillir les cotisations ;
2 De réduire le traitement de Pierre de Joux à 2.000 francs.
« Sur l’observation de M. Sauerwald que la souscription précédente avait éprouvé pendant la durée des cinq années une diminution dont celle-ci pourra être également susceptible, le Consistoire a arrêté que la somme de deux mille francs était les seuls émolumens supplémentaires (au traitement versé par le
gouvernement) qu’on pourrait offrir à M. de Joux pendant la
() Vaurigaud. ist. Egl. Réformée de Nantes. p. 362. Le registre consistorial n’y fait allusion qu’à la séance du 7 Février 1810. Le procèsverbal rappelle une somme de 11.137 francs 10 sols et non 14.137 francs 101 sols (!} comme dit Vaurigaud,) « provenant dela vente faite de notre Eglise à la communauté de Nantes ». (Regis!. Const. I n° 27.)
(?} Mellinet op. cit. tome XII p. 85.
(*) Regist. Cons. I, n° 27.
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durée de la seconde souscription qui commencera à avoir son effet le 1° Septembre 1810. » (!)
L'exécution de ce malheureux de Joux semble quelque peu sommaire. Les cotisations ont baissé, soit : mais puisque l’on nomme une commission chargée de s’en occuper, ne peut-on pas espérer remettre à flot le budget. de Eglise P Non, ce n’est pas seulement par pauvreté que le Consistoire réduit de moitié le traitement pastoral ; il y a encore un autre motif et nous l’apprenons grâce à un brouillon de procès-verbal, daté du 20 Septembre 1809, que l’on n’a pas jugé opportun de consigner au Registre officiel; on va comprendre pourquoi.
Dans cette séance du 20 Septembre, une commission fut chargée de relever les noms des protestants de la Loire- Inférieure et de recueillir les souscriptions. Le Registre consistorial en fait mention lors de la séance du 16 Septembre, (peut-êtreest-ce la vraie date?) Mais notre brouillon ajoute ces lignes inédites :
« Cette résolution prise et consacrée par une délibération du Consistoire remédiera aussi en partie à tous les abus, dont quelques-uns, qu’on peut ici avouer, ont été en partie cause de la modicité des souscriptions ou du refus même de souscrire par la classe nombreuse quoique moins aisée des protestants et qui, étrangère pour ainsi dire au pasteur, par l'effet d’une très grande négligence de la part de celui-ci, quoique pasteur de tous, n’ont eu aucun motif de stimulation et de zèle tant sous le rapport du service que sous celui de l’entretien du culte » (°).
Nommé par la classe «opulente » de Joux était donc resté trop exclusivement le pasteur des riches, qui, en la personne de Pelloutier savaient fort bien diriger l'Eglise et
rappeler le pasteur à l’ordre, mais non pas le tirer des
() Regist. Cons. I, n° 27.
(*) Liasse 22 (Archives Consist).
ennuis d'argent. De Joux avait négligé « la classe nombreuse quoique moins aisée » et les cotisations avaient baissé. Mais ce reproche était-il juste P La paroisse de Pierre de Joux n’était pas la ville de Nantes, mais toute la Vendée — sauf Hermine et Pouzauges — et toute la Loire-Inférieure ! De Joux se tuait à louvrage. Ce n'était pas encore assez pour son Consistoire. Le Consistoire reconnaissait pourtant que c'était aux Diacres et aux Anciens à parcourir le pays pour toucher les cotisations annuelles, puisqu'on nomma une commission de six membres chargée de cette tâche. Je doute que cette commission remplit fidèlement sa tâche, car 5 mois après on éprouve le besoin de nommer une nouvelle commission à qui l’on donne exactement la même consigne!
En résumé, le 20 (ou le 16) Septembre 1809 on accuse de Joux d’être la cause de la pauvreté du Consistoire et l’on nomme une commission pour y remédier ; et le 7 Février 1810, on condamne de Joux à la famine, parce que la commission n’a pas fait son devoir. Même si le fléchissement du budget est en partie imputable au pasteur, le peu de documents que nous possédons semble prouver qu’il ne méritait pas d’être traité si durement. Il est vrai que Pierre de Joux n’avait pas à réclamer : c’est par € pure bonté » que—en Mai 1805 — le Consistoire lui avait voté un traitement qui puisse lui permettre de vivre...
30 Octobre 1810 (') telle est la date du dernier procès-verbal de ce recueil. Cette séance est consacrée au renouvellement du bureau ; le secrétaire dans un style quelque peu courroucé donne sa démission ; et ainsi dans un bruit à peine étouffé de cris et de disputes se clot la période qui va
de 1805 à 1810.
L’impression que donnent ces cinq premières années de
(!} Registre Consist. I, n° 29.
ministère à Nantes est un peu pénible. Officiellement tout marche à souhait. Relisez les compte-rendus des séances ; sur tous — sauf le dernier — flotte une atmosphère calme et sereine, souvent, presque solennelle. La séance du 7 Février 1810, elle-même, n’apporte aucune dissonnance à cet accord parfait.
On s’étonne bien un peu que cette réduction de traitement soit libellée aussi sèchement, sans un mot d’excuse ou de regret à l’égard de Pierre de Joux. Mais ce n’est peut-être que froideur apparente motivée par l’allure officielle de ces procès-verbaux.
Non ; on aurait tort de prêter aux membres du Consistoire de si généreux sentiments auxquels une pudeur, très compréhensible, aurait interdit de se manifester officiellement. Car,si, grâce à quelques notes égarées parmi de vieux papiers, l’on parvient à reconstituer les événements, ceux-ci s’éclairent d’un jour étrange. Autant le procès-verbal officiel est froid et comme empesé, autant le brouillon de ce procèsverbal est vivant, agité, hargneux même. Le procès-verbal n’est donc que la mise au point de séances souvent orageuses. Pour deux d’entre elles seulement nous savons la vérité: que serait-ce si nous la savions pour toutes! Quand on nous parle de «longues et mûres discutions » (sic) ne devonsnous pas traduire (d’âpres et amères disputes »? Il faut croire que le Consistoire de Nantes ne fut pas toujours
commode à présider.