‹ Une Conversion au Catholicisme: Le Pasteur Pierre de JouxChapitre 29 sur 41 · Le voyage en Italie · texte numérisé non relu

Le voyage en Italie

Comme nous lavons dit plus haut (‘)il est très regrettable que nous n’ayons pas les Soirées Napolitaines — qui ne furent jamais éditées, du moins à notre connaissance — car cet ouvrage racontait fidèlement le veyage en Italie, et il nous eut certainement été d’un précieux secours. Essayons cependant, en rassemblant les souvenirs épars au cours des Lettres, de retracer les grandes lignes de ce voyage et de noter l’impression que fit à de Joux l’Italie catholique.

Ce fut surtout à Naples et à Rome que de Joux et son élève s’arrêtèrent. De Naples, il ne nous dit absolument rien, car il se réserve pour les Soirées Napolitaines. Rome s’imposa immédiatement à son admiration.

«... À plus de dix milles à la ronde on ne voit qu’un terroir nu, sans arbres, stérile ; on la (Rome) croirait séparée de l’univers. La culture moderne n’a point entrepris de rajeunir cette

{‘) Ch. L p. 89.

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terre antique. Portant l’empreinte de la tempête qui l’a troublé, le Tibre limoneux (albula) descend des montagnes et roule ses flots décolorés sous le ciel le plus pur : depuis Ponte Felice jusqu'au champ de Mars, il ne baigne que des ruines, les débris d’ineffaçables grandeurs, des tombes solitaires et la poussière des morts. Ce n’est que des hauteurs de Baccario qu’on découvre la ville imcomparable : symbole glorieux de la rédemption, la croix de St-Pierre s’élève dans les nues ; deux monts escarpés semblent s’entr'ouvrir pour la faire apercevoir et soudain Rome apparaît au milieu du vide... et le poète, l’artiste, l’homme sensible et vraiment religieux, seront frappés du grandiose, de la dignité, du sublime de ces plaines désolées qui entourent la reine des cités, emblème de sa gloire évanouie, du renoncement aux vanités ; insignes expressifs d’une puissance plus humble et uniquement spirituelle. » (‘)

La cathédrale de St-Pierre lui arrache des cris d’admiration, comme seule en pouvait pousser cette époque grandiloquente :

« Je dirai seulement : venez et voyez, toute peinture est muette, infidèle, inanimée auprès de choses qu’on ne saurait décrire. » (2) — « Représentez-vous une vision de splendeur ; à peine avezvous franchi le seuil du sanctuaire que vous serez éblouis de l'éclat des marbres les plus précieux : le jaspe, le porphyre, etc... (*) .... Mais ni l’immense nef, ni l’imposante basilique souterraine...,ne peuvent égaler en sublimité l’inimitable dôme, le plus beau qui soit dans l’univers, l’ornement de Rome et la merveille du monde. » ({)

D'ailleurs ce qu’il admire, ce n’est pas seulement Part catholique ; c’est tout Rome, aussi bien la Rome antique que la Rome moderne.

« L'architecture du Panthéon appartient au temps de la Répu-

(‘) Ztalie. tome II. p. 83. lettre XXX.

(*) id. tome II. lettre XXXIII. p. 116.

(*) id. p. 117.

(+) id. p. 118.

blique; c’est le plus parfait modèle de construction que les anciens, jaloux de leur supériorité dans les Arts, aient pu désirer de laisser à la postérité. Son dôme est un demi-cercle parfait; l’intérieur est de marbre blanc, il est pavé de porphyre; au dehors, le giallo antico, l’albâtre et le granit rouge, se nuancent admirablement....» (!)

Mais de Joux ne voulut pas, comme un simple touriste, contempler seulement la Rome architecturale ; il voulut aussi voir ce qui fait la grandeur et la force spirituelles de la « Ville Eternelle » : le pape. Frappé du contraste entre la simplicité de l’homme et la majesté de tout ce qui l’entoure, il garda de cette visite un vivant souvenir.

« Entrez dans ses vastes et magnifiques palais...; traversez ses appartements où brille plus de magnificence peut-être que chez les plus grands monarques de l’Univers.... — Vous cherchez un potentat superbe, et vous redoutez sa présentation .. La porte s’ouvre et votre cœur se rassure; vous découvrez un vieillard courbé sous le poids de ses travaux et de sa dignité, affaibli par les macérations et par l’abstinence, assis dans un fauteuil, ayant une table devant lui, dans une chambre meublée simplement comme celle d’un religieux ;... il s’entretiendra avec vous comme un père tendre avec le fils qu’il aime, et ne vous laissera point aller qu’il ne vous ait béni... — Voilà l’homme, lPhomme de l’Evangile, et la ressemblance terrestre du divin chef que nous devons imiter. » (?)

Ce furent encore d’autres impressions, moins extérieures celles-là, qu’il rapporta d’Italie : il vécut là-bas, dans les églises catholiques, des heures inoubliables qu’il se contente d’ailleurs d’évoquer en passant, par un sentiment de pudeur religieuse, très explicable. — Il aurait même, à l’en croire, mené pendant deux ans la vie d’un véritable catho-

lique ; mais cela doit être encore un de ces souvenirs quel-

(*) id. lettre XXXI p. 101.

(?) Jtalie, tome I. lettre XVII. p. 223.

SPC PR

que peu transfigurés. Nous le voyons pourtant, plus d’une fois, se joindre à la foule pour assister aux offices.

« Les moments les plus heureux de ma vie et que je me rappelle toujours avec le plus de satisfaction, ce sont ceux où solitaire, éprouvant un vide intérieur, lassé de moi-même et de la vanité des choses de la vie, je me réfugiais dans un de ces asiles pieux vers lequel la cloche des vêpres… dirigeait mes pas. Là, je perdais le souvenir de mes peines, je me réconciliais avec la vie et avec moi-même; j'oubliais les injustices que l’on m’avait faites; je souffrais patiemment ce que Dieu permet; je déplorais mes erreurs et celles de mes semblabies; je n’avais plus d’ennemis; je sentais que Dieu m’avait pardonné à moi-même; il m'était doux de pardonner... Mais comment s’opéra cette révolution soudaine de mes pensées P... Tout à coup mon deuil est changé en joie, une lumière pure a dissipé l’épaisseur de mes ténèbres et mes ennuis sont passés ! C’est la vue de la croix resplendissante qui a opéré en moi ce prodige...» (!)

Mais Pierre de Joux lui-même ne considère pas ces impressions bénies comme l’heure de la conversion. Et il ne dit pas qu’il n’en ait pas éprouvé de pareilles auparavant. Ce que nous avons vu de la piété de Pierre de Joux nous prouverait plutôt le contraire. — Non, ce furent certainement des heures lumineuses dans sa vie, mais il dut luimême se demander la part du catholicisme dans ces bienfaisantes expériences. Longtemps encore, il hésita. Il voulut continuer à réfléchir ; voir sila «lecture de livres contraires» à ses idées nouvelles, si le « laps de temps» effaceraient ces « heureuses impressions ». (*) Car somme toute qu’avait-il trouvé de nouveau en Italie? La question n’était pas pour Jui de savoir si le catholicisme était la vérité; mais si «la

vérité» qu’il avait trouvée depuis longtemps s’appelait de

() Jialie. 1. lettre VII. p. 85.

(2) Zd. tome Il, lettre XXVII p. 37.

2 (OR Vue

son vrai nom catholicisme. Pendant sept ans encore, il réfléchit. Et quand enfin il s’avoua à lui-même qu’il était catholique, il découvrit avec un peu d’étonnement que cela durait « depuis bien des années! »

Ïl est donc impossible de fixer la date de sa conversion. Il a commencé à devenir catholique dès ses années d’études en Angleterre, dès l’année 1773. Il ne l’est devenu en fait que quinze jours avant sa mort, quand il se convertit officiellement. Il fut catholique toute sa vie, sans le savoir; et c’est ce qui explique pourquoi il se convertit si tard: il ne voyait pas en quoi sa conversion modifierait sa vie religieuse.

Il semble que la brochure publiée par le baron de Haller, en 1821, et qu’il cite dans son ouvrage, (‘) ait été pour lui la mise au point de notions quelque peu incohérentes; elle laida à voir clair en lui-même. Ce fut donc probablement entre 1821 et 1825 que de Joux prit conscience de son catholicisme. Mais la vraie date de sa conversion n’est autre que celle de son abjuration : le 11 Octobre 1825.

If. — Les motifs de ia conversion

Pour étudier la conversion elle-même, nous avons un faisceau de documents de premier ordre dans les Lettres sur l'Italie éditées en 1825, aussitôt après la mort de Pierre de Joux.

Il est vraiment heureux que de Joux ait donné letitre de Letires à cette série d’articles, qui se suivent sans lien logique. Il n’y a d’ailleurs pas de plan: du moins pas de plan visible.

Ce sont 42 lettres, groupées en deux volumes; (24 dans le premier, 18 dans le second,) qui représentent la correspondance de trois personnages fictifs: M. de la Chapelle (c’est

(t) Ztalie, av.-propos, p. XX VIII.

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Pierre de Joux; et il est fier de pouvoir nous dire qu’autrefois sa famille s’appelait de Joux de la Chapelle-Rambaud) ; — lord Edouard Clinton, comie de Moreland, étudiant à Oxford (le mystérieux inconnu, que de Joux accompagna en Italie); — et dom Eusèbe Adhémar, prieur de Notre- Dame de S“-Hermance (qui représente, pour les besoins de la cause, le prêtre catholique.) — D’ailleurs lord Clinton n’écrit pas ; et tout son rôle se borne à se faire convertir par les lettres de M. de la Chapelle et du prieur. M. de la Chapelle est le touriste qui regarde et admire... surtout le catholi. cisme ; tandis que toute la partie apologétique est confiée à dom Adhémar; ce sont d’ailleurs les trois quarts de ouvrage.

Après une lettre de M. de la Chapelle, dom Adhémar prend la plume. Sa première lettre (II) n’est qu’un exorde sur l’histoire de l’Italie ancienne. Les deux lettres suivantes abordent le sujet central du livre: l’Eglise, seule véritable aulorilé en matière de foi. Après avoir appelé à son aide des auteurs anglicans, il montre l’utilité de l’autorité dans le domaine religieux (IT). Il relève l’absurdité du «perfectilisme » qui demande à la religion de se modifier sans cesse. Or, il n’est pas besoin de chercher autre chose que la vérité, dont le caractère principal est d’être immuable. Cette vérité nous est offerte par l’Eglise catholique, qui seule peut faire autorité ; tandis que la Bible, œuvre de l’Eglise, n’est qu’une autre autorité de seconde main (IV).

Dans les 3 lettres suivantes, l’auteur nous transporte à la messe ; nous apprenons l'utilité du latin (V}), qui par sa ressemblance avec l’italien est la langue la plus mélodieuse ; ensuite viennent deux traités sur l’art : la peinture (VI) et la musique (VII).

Des questions artistiques nous sautons brusquement aux questions dogmatiques et la lettre VIII nous dit que l'esprit

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d'indépendance n’est qu’une autre forme de la haine de Dieu.

Puis, toujours sans transition, nous passons aux ordres monastiques ; c’est le sujet de huit lettres (IX à XVI) dont cinq sont une interminable citation.

Toute la fin du livre nous parle de Rome et de la papauté. La ville aux sept collines de l’Apocalypse, ce n’est pas Rome, c’est Constantinople (XVII). La lettre suivante (XVII) nous apprend que la papauté a produit la civilisation moderne (P P). — Pierre à Rome, la succession apostolique, l'Eglise infaillible, nous conduisent chaotiquement jusqu’à la fin du premier tome.

On peut, à la rigueur, trouver trois divisions, de 8 lettres chacune :

1° Le culte, IT à VIII.

2° Les ordres monastiques, IX à XVI.

3° La papauté, XVII à XXIV.

Le tome IT est encore plus embrouillé, et présente encore moins d’intérêt.

Au début c’est dom Adhémar qui continue la correspondance. Il "reprend le thème favori (XXV) de lautorité nécessaire à la for et de l’église qui, grâce à son énfaillibilité, remplit ce rôle indispensable. Et la lettre XXVI évoque la réunion de tous les peuples chrétiens dans l’unité de la foi.

Les deux lettres suivantes sont signées de la Chapelle. Elles parlent de tolérance et de charité fraternelle. — Un petit intermède rempli par Adhémar (XXIX) ; sujet : la monarchie pontificale. — Puis de la Chapelle reprend.

Six lettres nous parlent de la Rome architecturale et cela repose un peu des questions de controverse.

Enfin dom Adhémar vient liquider les questions secon-

daires qu’il n’a pas encore pu traiter. Ce sont d’abord trois

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