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BOULEVABD DES ITALIENS, 15, EN FACE DE LA MAISON DORÉE

Les éditeurs se réservent le droit de traduetionet dz repîadufevian.

LES LANGENAIS

Ami, tu m* as demandé le récit de l'aventure qui vient de mettre fin à mes longues folies : bien que CCS choses ne soient pas de celles qui cherchent la publicité, je cède à ton désir.

Mais, dès les premières lignes, je m'aperçois que, sous peine d'être incomplet et mal compris, i' faut me résigner à une confession de ma vie et de mes sentiments les plus secrets. Soit donci je vais m'exécuter, heureux s'il peut en sortir un

enseignement pour ceux qui la liront après toi ; ceci sera Thistoire de ma conversion.

Tu sais que ma famille est une des plus anciennes de la Bourgogne, où elle compte de très-belles alliances et 's'est illustrée par d'honorables services. Si je te rappelle ces détails, c'est qu'ils sont néces* saires à l'intelligence du drame que tu vas lire, car j'attache, tu le sais, une médiocre importance à mon origine aristocratique. Il fut un temps, je l'avoue, lorsque j'entrai dans la vie par la porte de la fortune et du plaisir, où j'éprouvais une vaniteuse satisfaction à m'entendre appeler le marquis Gustave-Louis-Léon-Robert de Langenais- Tancarville ; épris pendant quelques années de la sonorité d'un titre et d'un nom , glorieux de la poussière de mes parchemins, j'eus les faiblesses de l'aristocratie, tout en dédaignant les qualités qui la devraient distinguer. Les années, la réflexion, l'expérience, l'étude, la nécessité de ne plus compter que sur moi, m'ont appris à considérer, selon sa valeur, la supériorité de convention que donne une haate naissance. Pourquoi serais-je fier d'un avantage que je dois au hasard ? Tant d'incapacités le partagent avec moi ! Au temps où nous vivons, c'est folie que de reconnaître une aristocratie supérieure à celle du mérite ; la plume de* Lamartine, l'éloquence de Berryer, le pinceau

dlngres, le ciseau de Pradier, ne valent-ils pas toute rillusiration généalogique des plus grands noms? La noblesse est devenue un fardeau difficile à porter : je suis embarrassé bien plus que je ne suis glorieux de la mienne.

Tu sais comment mon excellent père me laissait orphelin à vingt-deux ans, avec une fortune assez belle, une éducation plus brillante que solide, et les passions que tu m'as connues. Je vins à Paris et j'y vécus sept ans de cette vie déplorable dont je rougis aujourd'hui. Bénis le ciel, mon ami, de n'avoir jamais passé sous ce terrible laminoir qui, chaque année, dévore tant d'existences à qui Dieu avait fait une part si belle.

Tu sais ce qu'on appelle à Paris la jeunesse dorée : faire de la nuit le jour, gaspiller en un repas de quoi nourrir cent familles, n'ouvrir jamais un livre , repousser toute idé©ï.sérieuse, se traîner aux pieds des courtisanes, bâiller à TOpéra. essayer des habits, brocanter des chevaux, voilà sa vie, et c'est ainsi que j'ai vécu pendant sept années.

Cette pensée, mon ami, est pour moi un perpétuel sujet de honte ; je ne m'en consolerais pas si l'avenir ne me permettait de réparer le passé. Dans une telle vie, la santé se perd, l'intelligence s'atrophie, le cœur se flétrit, et moi-même, quoique la jugeant ainsi, j'en ai subi, jusqu'à un certain

point, les désastreuses conséquences. Ton amitié s'attrista, lorsque nous eûmes la joie de nous rencontrer, il y a un an , en écoutant toutes les sottises que formulait mon cynisme ; tu as dû me croire perdu sans ressource ; réjouis-toi , car je fais amende honorable : ceci, je te le répète, est rhistoire de ma conversign.

Ma chute précéda de quelques jours celle de Louis-Philippe. L'année même de la Révolution, tous mes comptes soldés, il me restait, matériellement , une ruine complète , et, moralement, un lourd bagage de scepticisme.

Revenu dans ma province, afin de liquider mes affaires par la vente de mon patrimoine , je me flattais d'en sauver quelques débris ; mais la Révolution avait tellement déprécié les immeubles de tout genre ^ que je me trouvai fort heureux de céder les miens pour une valeur égale à celle de mes dettes. Un usurier possède aujourd'hui le manoir de mon père, et c'est par ce triste chemin que s'en va journellement l'aristocratie héréditaire, si grande dans le passé

Tu sais que des peintres distingués avaient encouragé plus d'une fois mes ébauches. Au jour de ma ruine, ce fut ma consolation et mon seul espoir. Solliciter un emploi du gouvernement n'entrait pas dans mon caractère : habitué à l'indépendance,

je préférais ne rien devoir qu*à moi-même. Bien que Tavenir m' apparût sombre et menaçant, je ne perdis pas courage , et je fis mes dispositions pour retourner à Paris. On va voir comment furent renversés tous mes projets.

Il ne me reste, de ma famille paternelle, qu^une vieille tante dont je ne t*ai jamais parlé. Madame la comtesse de Langenais-Tancarville est la sœur de mon père : c*est une chanoinesse fort à cheval sur ses titres de famille et jalouse à V excès de ce qu'elle appelle Tlionneur de son nom , honneur que nous n'entendons pas tout à fait de la même manière ; malgré mes folies, elle est demeurée pour moi l'indulgence et la bonté même. Ma tante habite Falaise ; c'est une petite femme pleine d'esprit et de finesse, que je voyais par goût tout autant que par affection. Voici, à peu près, la conversation que nous eûmes le jour où j'allai prendre congé d'elle.

— Eh bien! mon neveu, vous avez vendu Tancarville; vous avez payé vos dettes. Que vous reste-t-il ?

— Ma tante , il me reste quelques milliers de francs, avec lesquels je retourne à Paris.

— Et que ferez- vous à Paris ?

— Je travaillerai douze heures par jour dans un atelier de peinture, et, après un an d'études,

je serai peut-être assez fort pour gagner ma vie

honorablement*

Ma tante fit un geste de dédain.

— Un Langenais peut faire gagner leur vie aux petites gens, mais il ne doit pas gagner la sienne.

— Ma foi, ma tante, si vous connaissez un moyen de me rendre ma fortune envolée, je ne demande pas mieux que de remployer.

— Mon neveu, répondit-elle en accentuant ses paroles, quand on s'appelle Langenais, qu'on est marquis, qu'on a trente ans et une jolie tournure, en si pauvre état qu'on ait mis sa fortune, il est encore une ressource dont je suis étonnée qu'un homme d'esprit tel que vous ne pense point à s'aviser.

Je regardai ma tante d'un air interrogateur; elle continua :

— Il y a, dans ce pays, cinq ou six petites filles à marier, avec un million dans leur tablier ; c'est de l'argent gagné dans la manufacture, mais gagné honnêtement. Croyez- vous que ces filles sans naissance ne seraient pas fort heureuses que vous acceptassiez leurs écus ? Vous leur feriez encore beaucoup d'honneur ; vous y mettriez du vôtre , mon neveu.

Le mot million tinta joyeusement à mon oreille ; l'or a des rayonnements jusque dans son nom ;

cependant je connaissais les gothiques préjugés de ma bonne tante, qui ne parlait de mésalliance tpi'avec une dédaigneuse hauteur ; puis, même au milieu de mes écarts , J'ai toujours considéré le mariage comme un acte sérieux. Enchaîner sa vie n*est point une bagatelle , se vendre pour un sac d'argent est une dégradation : ainsi me parlait le cœur quand il parvenait à secouer Toppression de Tesprit.

— Mais, ma tante, dis-je avec un peu d'ironie , c'est une mésalliance que vous me conseillez là.

— Je ne vous conseille pas cela , mon neveu ; je prends les choses au pire , et je vous fais voir qu'avant de barbouiller de la toile uiî Langenais peut facilement trouver un million pour payer ses dettes. Non, grâce à Dieu, vous n'en êtes pas réduit à une mésalliance ; la fille d'un manufacturier ne relèvera pas votre maison. Vous rentrerez, sans vous abaisser, dans l'état qui convient à votre nom.

Je me posai en point d'interrogation. Elle me regarda un instant par-dessus ses lunettes et continua :

— Vous savez que nous avons en Bourgogne des parents de notre nom?

— Oui, les Langenais- Vandoncourt, la tige de la famille , dont nous sommes une branche formée en 1517 par Bobei*t de Langenais, qui épousa rhéritière de Tancarville.

Ma tante inclina la tête.

— Vous connaissez l'histoire de votre famille • c'est bien. La branche aînée est représentée aujourd'hui par le comte Langenais-Vandoncourt, sa fille et sa nièce. Le comte est uïi homme de soixante ans que j'ai connu à Londres pendant l'émigration. 11 épousa, malgré mes avis, une Anglaise^ une demoiselle Thompson , dont le père n'a\ait pas même le mérite d'être riche. Sa femme est morte en couches il y a vingt ans, lui laissant . une fille qu'on dit fort bien. Son frère cadet, mieux avisé, se maria comme il convenait à un homme de son rang ; il épousa une demoiselle de Sainte- Colombe, fort riche et de très-grande maison. Sa fille, qui est fille unique et orpheline, sous la tu* telle du comte de Langenais, son oncle, est dès aujourd'hui à la tête de deux cent mille livres de rente : elle a vingt-deux ans.

Ma tante me regarda de nouveau par-dessus ses lunettes. Ainsi fait-elle toutes les fois qu'elle s'attend à produire un effet. Son idée me parut un peu trop paradoxale pour être acceptée sans discussion. Ma tante me devina, mais elle continua sans se déconcerter :

— Voilà, à moins que vous n'ayez mieux d'un •autre côté, le mariage qui vous convient.

— Oui, deux cent mille livres de rente et un

nom considérable , une éducation probablement excellente, une fille sans doute présentable ; j'y souscrirais volontiers ; mais, pour se marier, ma tante, il faut être deux.

Ma tante reprit, sans se déconcerter, avec celle gravité persuasive qu'elle met en toutes ses paroles :

— Mon cher neveu, vous avez dissipé votre pa- Irimoine ; je ne vous en fais pas un reproche : ce sont des folies de gentilhomme. Je vous voyais faire depuis plusieurs années, et, connaissant bien d'avance l'inutilité de mes conseils, je me suis occupée de vous construire un radeau pour vous l'offrir après le naufrage.

— Comment donc, ma tante, m'écriai-je en riant, vous appelez cela un radeau I mais c'est bel et bien un vaisseau de ligne. J'étais embarqué sur cinq cent mille francs , tout au plus, c'était là le radeau. Mais vous arrangez tout ceci d'une façon charmante : quant à moi, je n'ai vu de ma vie les Langenais-Vandoncourt, et, quant à eux, à peine savent-ils que j'existe.

— Vous ne voulez donc pas me comprendre, mon neveu? Pendant vos fredaines, j'entretenais une correspondance avec Dijon, et la vieille tante a préparé le salut du jeune fou. Tctut est convenu, ou peu s'en faut; vous n'avez qu'à porter là votre bonnet de nuit.

Ma tante allongea le bras et saisit sur sa tabio à ouvrage une lettre que je lui avais vu recevoir le malin.

— Tenez, me dit-elle, lisez ceci.

Je pris et je lus. Pendant ce temps, les yeux placides de ma tante me regardaient par-dessus leurs éternelles lunettes. Cette lettre, la voici ; elle contenait trois pages remplies de récriture lourde et haute particulière aux hommes de Tancien temps :

(( Ma chère cousine,

c( Je pense, comme vous, que le mariage de ma nièce avec votre neveu convient à la famille. Sans doute, il est Irès-fâcheux que le jeune homme ait dissipé son bien, mais il le serait plus encore que la fortune des Vandoncourt s'en fût en des mains étrangères , tant qu'il reste un Langenais en ce monde. Depuis que vous m'en avez manifesté le désir, c'est-à-dire depuis cinq ans, j'ai beaucoup entretenu ma nièce de son cousin Robert. Rien n'était plus facile que de Thabituer à l'idée de ce mariage. Rerthe possède au plus haut degré l'orgueil de son nom ; c'est déjà pour elle une satisfaction que de n'en point changer. En outre, elle a sur les droits et les devoirs de la famille des idées

absolues qui dominent tous les autres sentiments, même les plus intimes, qu'elle saurait leur iiamo- Icr. Hier, selon votre avis, je lui ai demande quelle était sa détermination : sans se prononcer, dès à présent, d'une manière affirmative, elle m'a laissé comprendre que telle serait sa réponse. Les rétleiions qu'elle demande à faire ne sont qu'une question de forme. D'après le portrait que vous m'avez fait de notre jeune marquis, ma nièce sera ravie de concilier ce qu'elle appelle ses devoirs de l'amille avec les désirs bien naturels de la femme. « Je dois vous prévenir qu'il y a des concurrents nombreux, fort riches et de grande maison. Berthe aura vingt-deux ans bientôt : c'est une très-belle personne, d'une instruction, d'un esprit etd*un caractère éminemment supérieurs. Ajoutez à cela deux cent mille francs de rente qui seraient augmentés de moitié, si nous n'avions conservé la vieille habitude de ne pas trop exiger des fermiers, et vous comprendrez qu'on doit nous rechercher beaucoup, nous, nos terres, nos prés et nos forcis. Malgré cela, que votre neveu soit sans crainte. Bien qu'il n'ait plus que la cape et Tépée , il lui reste, aux yeux de sa cousine, un mérite incomparable : c'est d'être le dernier rejeton mâle des Langenais, de même qu'elle est la seule héritière. « Vous voilà fixée, ma chère cousine; j'ai fait

avec plaisir ce que je désirais comme vous ; ma nièae sera, je n'en puis douter, la femme de votre neveu. Je ne lui reproche point ses folies Cheval de race, il a jeté ses gourmes; en homme d'honneur qu'il doit être, il aura, dans l'avenir, la sagesse qui, seule, peut rendre sa femme heureuse. Telle est la conviction sans laquelle je m'opposerais de tout mon pouvoir à ce mariage.

« Malgré quelques excentricités de caractère qui ne conviennent guère à ce temps de république démocratique, ma nièce a, je vous le répète, les plus grandes qualités et Texcellence même du cœur. Si je la voyais malheureuse avec son cousin, ce serait le désespoir des derniers jours que je dois passer ici-bas. Que votre neveu vienne donc nous trouver à Dijon : j'ai hâte dé l'embrasser en souvenir de son père et de vous, ma chère cousine.

« Claire, à qui vous voulez bien vous intéresser, est en ce moment chez lady Blakstone, une amie de ma famille, auprès de Paris; je l'attends dans quelques jours; elle sera bien reconnaissante de votre souvenir.

« Adieu, ma chère cousine ; je vous renouvelle l'assurance de mon respectueux attachement.

« Comte DE Langenâis. »

Tu comprends, mon ami, qu'après cette lecture,

mon imagination dut commencer à battre la campagne; cependant, tu le sais, le mariage m'est toujours apparu comme une grosse affaire ; la perspective même de me relever de ma ruine avec deux ceux mille livres de rente en terres, prés et forêts, était sans doute quelque chose d'inouï ; cependant il y eut dans mon cœur une hésitation instinctive; c'est ainsi que je sentais; puis, j'étais devenu sceptique, ce coup du ciel me paraissait improbable. Je tournai et retournai quelques secondes la leUre dans ma main.

— Qu'est-ce que mademoiselle Claire? deman-^ dai-je à ma tante.

— C'est la fille de M. de Langenais et de la demoiselle Thompson dont je vous ai parlé.

— Ah!... Eh bien, matante, vous me voyez tout surpris. Vous êtes ma providence; au moment où je crois aller à Paris pour y gagner péniblement ma vie, vous m'envoyez à Dijon pour y épouser deux cent mille francs de rente. Tout ceci me semble un miracle; mais je suis tellement incrédule, que je n'y croirai, comme saint Thomas, qu'après avoir vu et touché.

— Vous verrez et vous toucherez, mon neveu, me dit-elle en souriant. Quand partez- vous pour Dijon?

— Mais, ma tante, quand vous voudrez.

Ma tante posa ses lunettes et me tendit la main.

— Eh bien , adieu , mon neveu ; vos malles sont faites, embrassez-moi et partez.

J'embrassai ma bonne femme de (ante, et , \o soir même, je m'aéheminais vers Paris.

UN SOrPER A LA MAISON -D OU

Le lendemain, vers six heures du soir, j'avais repris possession de mon boulevard des Italiens.

Tu as remarqué le premier sentiment qu'avait fait naître en moi Vidée de ce mariage imprévu ; une hésitation venue du cœur s'était laite en moi la veille de ce pacte qu'on me proposait avec Tinconnu. La seule vue de Paris étouffa mes scrupules indécis et réveilla toutes mes mauvaises passions, aigries encore par un commencement d'infortune.

A Falaise , en présence de ma bonne tante la chanoinesse, auprès de laquelle tout me rappelait aux vertus pieuses de la famille, je pouvais bien hésiter; car si l'esprit faisait résonner en moi les millions de la dot, le cœur frissonnait à la pensée que je lierais ma vie, du lien le plus, intime, à une

personne que je ne connaissais pas; mais à Paris, m au moment de retrouver les compagnons avec qui j, j'avais bafoue tant de fois de pareils sentiments, je .^ me serais fait un point d'honneur de n'avouer pas ,., même une faiblesse qu'on eût chargée de ridicule, y^ A Paris, j'aurais épousé, bossue, idiote, mais j,, riche, celte cousine devant laquelle j'hésitais à Fa- jj laise quand on me la dépeignait si séduisante. ^ Les impressions du dehors sont presque toujours souveraines dans la direction de nos idées : c'est ^' ainsi que le même homme peut être à la fois bon t à Falaise et mauvais à Paris^ Ici, l'on met sod orgueil à renier des sentiments qu'on est heureux d'éprouver ailleurs.

A l'heure dont je parle, quand je vis chevaux el voiture piaffer et rouler sur le pavé sonore, quand j'aspirai de nouveau le murmure puissant de la grande ville, flux et reflux d'une mer humaine, voix mystérieuse qui pénètre en nous par tous les sens, quand je froissai le mantelet d'une femme, quand je sentis remonter à mon cerveau ce mélange inouï de miasmes et de parfums qui est l'haleine de Paris, le vertige me prit et je me sentis entraîné, insecte dans un touirbillon.

L'instinct brutal posa le pied sur les sentiments

que la province avait fait éclore. Je n'éprouvai

. plus qu'une joie sauvage, en pensant que, pauvre

aujourd'hui, demain j'allais ressaisir la richesse.

Par la pensée, je remuais déjà mes millions; je remontais au faîte dont j'avais été précipité; je voyais de nouveau se courber autour de moi le troupeau d'esclaves toujours en adoration devant un sac d'argent. Singulier état de Tesprit ! Ma joie était sombre : sans doute c'est le cœur qui rendait son dernier râle. Je me promenai quelque temps, la narine ouverte, foulant le trottoir, de l'air que doit avoir un conquérant.

Une rencontre inattendue vint m'arracher à mon rxtase. Je t'ai parlé quelquefois de Saint-Lambert : c'était lui. Pour Tintelligence du récit qui va suivre,^ je t'en dois faire un plus fidèle portrait.

Saint-Lambert (le comte Gustave de Saint-Lambert, un des noms les plus honorables du Langue^ doc) vint à Paris à peu près en même temps que moi et dans d'assez belles conditions de fortune. Le hasard nous lit rencontrer au club, dans les mêmes réunions, dans un monde pareil; la conformité de l'âge et des goûts nous lia bientôt d'une amitié fort étroite. Élevés à la même école, nous fûmes les disciples inégaux des mêmes théories. Saint-Lambert est à peu près de ma taille, mince, blond, la moustache un peu fauve, aiguisée et retroussée; ce garçon est excessivement doux, mielleux en apparence dans ses rapports de société^

mais, en réalité, c est une barre de fer. Malgré la grande supériorité et les vastes connaissances de son esprit, il ne discute jamais; en religion, en morale, en politique, toutes les convictions peuvent s'en accommoder. Si quelquefois, avec ses amis, il daigne exprimer un avis, c'est pour formuler quelque lamentable théorie sceptique et railleuse. La plupart du temps , il ne laisse connaître sa pensée que par un sourire caustique plus éloquent que les plus' longs discours. Toute sa philosophie consiste en un mépris universel des hommes, des conventions sociales et de la vie. Abandonné systématiquement au courant de ses passions, je ne crois pas qu'il ait jamais respecté d'autre barrière que la cour d'assises. Par-dessus tout cela, élégant, spirituel, doux, rêveur auprès des femmes , qu'il ensorcelle avec une adresse étonnante. Je dois t'avoir parlé de ses nombreux duels ; son excessive adresse les a presque toujours rendus terribles pour ses adversaires, qu'il tue en leur souriant. En résumé, Saint-Lambert est un tigre apprivoisé.

Ne t'étonne pas que j'aie pu sympathiser avec ce caractère, admire plutôt que j'en sois venu à le détester. Songe que j'ai vécu de sa vie pendant six ans, et que nous nous sommes pervertis de compte à demi. S'il a été plus loin que moi, c'est qu'il fut

plus conséquent à ce que nous avions mille fois proclamé comme une règle. Cœur aimant comme je le suis, je Taimais avec sincérité. Quant à lui, cynique de bonne foi, il ne se faisait pas scrupule d'avouer que son cœur était toujours subordonné à la passion du moment et aux volontés de Tesprit.

Saint-Lambert me prit le bras avec-cette lenteur féline qui donne tant de grâce à ses mouvements, et nous entrâmes au restaurant de la Maison-d'Or.

Un gros garçon que tu connais pénétrait en même temps que nous dans ce lieu célèbre, Louis Monot, notre ancien condisciple de Ponl-le-Voy. Fidèle à mes amitiés de collège, j'ai conservé des relations avec lui, bien que nous vécussions dans un monde séparé : Saint-Lambert, qui l'avait souvent rencontré chez moi, lui témoignait de la sympathie. Monot est toujours tel que tu Tas connu, la face large et les mains épaisses du paysan. Son père, fermier dans le Berry en 1789, a fait fortune en achetant des biens nationaux. Monot est le cadet de huit enfants ; venu à Paris en i 841 , il y fit son droit et reçut avec un certain éclat son diplôme d'avocat, puis de docteur.

Ce n'est pas tout que d'être avocat, même docteur, il faut plaider. Certes, la faconde ne lui manque pas ; il est difficile de rencontrer, parmi tout le peuple de la basoche, un plus intarissable par-

leur; mais les souvenirs de la Révolution ne lui permettaient pas d'espérer, dans son pays, la clientèle des gens riches ; la noblesse berrichonne était peu disposée à lui pardonner son origine entachée par Tacquisition des biens nationaux ; du moins, lui-même le craignait ainsi. Ajoute à cela une ambition qui ne recule pas devant les plus hautes positions de la magistrature : il l'avoue dans ses moments d'effusion. Le fait est que, si Ton y parvient en faisant des sauts de carpe sur le tremplin de la politique, Monot a des chances incontestables, nul ne le surpassera dans cet exercice.

Dans sa position et avec ses idées, on comprend que Monot ait voulu rester à Paris sans se laisser décourager par la modicité de ses ressources pécuniaires. Huitième enfant, comme tu sais, il n eut que douze cents francs de rente à prendre dans r héritage paternel; or notre ami Monot aime la bonne chère et tout ce qui s'ensuit; c'est un épi* curien émérite qui aurait acquis un renom dans le monde gastronomique s'il eût été mieux servi par le hasard de la fortune.

La vie de privations et de lutte a dû lui sembler rude ; heureusement pour lui , Monot est doué d'une invincible opiniâtreté, la vertu si respectable du paysan quand elle est appliquée à quelque chose de bien. Résolu et plein d'espoir, il s'établit dans

une mansarde du quartier latin et chercha, pev* fas et nefas, les moyens de s'élever au-dessus de la foule qui le submergeait. Je lui procurai quelques bonnes connaissances parmi les hommes en état de le servir ; mais tu sais comment est fait le monde de Paris : on n'y donne rien pour rien ; régoïsme le plus dur en est la loi ; quel intérêt pouvaient avoir les journalistes en renom, les députés et les ministres, à servir un pauvre diable perché dans un taudis du quartier latin ? Ce qui lui put arriver de plus heureux, ce fut de n'être pas consigné à la porte de ses protecteurs en espérance.

)]onot fît du journalisme ; mais, aGn de n'être pas pris au dépourvu, il mit deux cordes à son arc ; en d'autres termes, il écrivit dans les journaux de l'opposition et dans les feuilles ministérielles ; je le soupçonne même d'avoir mis la main plus d'une fois dans la prose légitimiste : lui, le fils du paysan acquéreur de biens nationaux, concourul sournoisement à la tartine en faveur du Irône et de l'autel.

Monot voulait parvenir ; que lui importaient les moyens ? Il n'est certes pas plus scrupuleux que Saint-Lambert, qui est la dépravation même en bottes vernies. Il menait cette vie-là depuis quatre ans lorsque arriva la Révolution de Février. iMonot réclama ses droits d'écrivain révolutionnaire, et

fat nommé substitut du procureur général à Nîmes : depuis je Tavais presque oublié.

Je te demande pardon de m'être étendu si longuement sur le portrait de notre ancien camarade ; mais on compte aujourd'hui tant de gens de ce caractère , que cette peinture isolée ne sera pas sans intérêt. Tu ne saurais te douter, toi, pionnier du nouveau monde, combien Paris compte de ces gens qui, venus avec un désir souvent légitime de parvenir, trouvant encombrées toutes les carrières et ne pouvant se les ouvrir que par la ruse et la bassesse, se résignent à de tels moyens.

Insensé celui qui compterait sur le mérite seul ! On rirait ici de cet homme primitif. A moins de circonstances heureuses et données au petit nombre , quiconque ne peut suppléer aux protections par le génie de l'intrigue est d'avance un homme perdu. Étonnez- vous donc si la moralité dans la vie privée, si la probité dans les affaires, si le dévouement à la chose publique semblent bannis de la société moderne !

Quelques minutes après cette rencontre , nous étions assis tous trois dans un cabinet particulier. Le garçon nous apportait un crayon et du papier, et nous laissait aux graves réflexions que veut la carte d'un dîner. Saint-Lambert, édifié depuis longtemps sur les goûts et le savoir gastronomi-

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ques de iMonot, lui tendit solennellement le crayon et le papier.

— Monsieur Monot, vous connaissez ma confiance illimitée dans vos talents : à vous de faire la carte.

Monot prit les deux objets de l'air assuré qui convenait au sentiment de sa force, réfléchit une minute, appela le garçon, et, l'ayant interrogé avec un soin méticuleux sur ce qu'il y avait de particulièrement frais et délicat dans l'établissement, nous dressa le menu d'un diner tel qu'on en devait manger à Gapoue.

Jusqu'au dessert, la conversation ne sortit point du cercle des banalités. Monot, toujours peu communicatif en ce qui le concernait, eût plus volontiers parlé de Saint-Lambert ou de mes propres affaires. Saint -Lambert, que Monot appelait l'homme fort par excellence, ne livrait jamais volontiers ni le secret de ses pensées, ni celui de sa vie, car il vivait pour lui seul. Quant à moi, suide produire mon effet, je le réservais pour la fin, comme bouquet du souper. Saint-Lambert rompit la glace.

Je dois te prévenir qu'en te racontant une conversation étrangère au récit de mon aventure personnelle, je cède surtout au désir de te faire bien connaître les hommes avec qui j'ai vécu, les exemples que j'ai suivis, les leçons que j'ai prali-

quéeg. Tu mesureras mieux le chemin que j'ai parcouru depuis ce jour jusqu'à celui où j'écris ces lignes.

— Ah çà I me dit SainULambert en allumant un cigare, tu étais radieux comme un soleil quand je t'ai rencontré. Revenais-tu de la Californie avec un galion?

Ma poitrine se gonfla joyeusement. J'allais me révéler millionnaire à ces deux amis qui, me croyant ruiné , m'honoraient intérieurement de leur pitié. Je répondis de l'air le plus détaché qu'il me fut possible d'affecter :

— Je me marie.

Monot dressa l'oreille, Saint-Lambert sourit.

— Je m'étais bien douté, dit-il, que tu ne resterais pas à court d'expédients; un homme comme toi ne se laisse pas couler à fond sous le premier coup de pied de la fortune : mariage d'argent ?

— Deux cent mille francs de rente.

Monot poussa an petit cri d'étonnement et se mit à peler une pêche avec une vivacité singulière. Que se passait-il dans la tête de ce Parisien greflë sur le paysan? Sa pensé se fit jour par cette phrase sardonique :

— Et il y a des imbéciles qui déclament qnc ' l'aristocratie n'est plus bonne à rien!

— Voilà, mon cher Monot, dit Sainl-Lamberl .

le texte d'un chapitre philosophique sur ravantagc qu'il y a à s'être donné la peine de naître marquis.

— Et quelle est, dit Monot en avalant sa pêche, la fille de manant qui met ainsi le fumier de sa dot dans les terres de M. le marquis?

Saint-Lambert ai^êta sur le caméléon du journalisme un regard plein de mansuétude ; cette explosion de jalousie lui fut agréable. Les hommes dépravés rencontrent toujours avec joie les êtres dépravés comme eux, qui donnent raison à leurs lliéories sur Tespcce humaine.

— Mais, repris-je en cadençant les paroles qui allaient fouetter Tenvie grossière de Monot, la tille de manant qui met le fumier de sa dot dans Ifs terres de M. le marquis est une cousine à moi, mademoiselle Berthe de Langenais-Vandoncourt.

— Qu'en dites-vous, monsieur le substitut ?«fit Saint-Lambert, en interrogeant Monot de son œil loplus caressant.

Monot se redressa dans sa cravate, et dit eu nous regardant avec une certaine supériorité :

— Procureur de la république, s'il vous plaît.

— Oh ! s'écria Saint-Lambert, j'aurais dû m'en douter. Nommé par la Révolution, il est naturel, quand on a bien pris ses mesures, d'être avancé par lu réaction.

Tu sais que je suis au fond une bonne nature ;

je tendis la main à Monot et lui fis chaudement mes félicitations. Monot comprit ma sincérité; sa figure devint plus joyeuse. 11 y a du bon au fond de ce cœur-là. C'est la vie parisienne qui Ta gâté : en province il eût été meilleur.

Saint-Lambert, que rien n*a jamais attendri, se mit à persifler Monot; ému par lesfumées du viu de Chambertin, le magistrat se prêta sans façon à la plaisanterie ; notre conveisation entra dans une phase plus libre '

ni

l*ij6tf.l langenais

Je ne revis pas Saint-Lambert ; quant a Louis Monot, je savais le rencontrer à Dijon, puisqu'il devait y venir en qualité de procureur de la république. J*arrivai dans cette ancienne capitale de la Bourgogne le surlendemain, vers deux heures de Taprès-midi, après en avoir passé vingt-quatre en diligence. Quand donc nous sera-t-il donné de ne plus parcourir les distances que sur Taile de la vapeur I

Connais -tu Dijon? Cette ville m'est devenue chère, mon ami; ses maisons, ses rues, ses monuments, ses arbres, ses promenades, sont liés désormais aux plus doux moments de ma vie. Cependant, je n'abuserai pas de ce prétexte pour t'en faire la description.

Je descendis à l'Hôtel du Parc , un établissement fort bien tenu que je te recommande si jamais tu quittes les lacs du Canada pour venir en Bourgogne. Impatient d'aller voir ma cousine, cette perle aristocratique enchâssée dans une masse d'or, je lis ma toilette en un tour de main, et, conduit par un domestique, je m'acheminai vers le logis où se devaient accomplir mes destinées.

L'hôtel deLangenais, vaste édifice bâti d»ns le dix-septicme sicde par je ne sais plus quel aïeul de ma cousine, est situé dans la rue de la Verrerie, paroisse de Notre-Dame. Une haute muraille à laquelle sont adossés les écuries, les remises et lo logement du portier, l'isole de la voie publique. Une porte monumentale, décorée d'un attique où se voient des vestiges d'armoiries, donne accès dans une cour profonde pavée en cailloux de rivière.

Au fond, et sans ailes ni avant-corps, se prélasse l'hôtel élevé dé deux étages. On y monte par un large perron d'où trois portes vitrées et à doubles battants donnent accès dans un vestibule immense, espèce de salle des Pas-Perdus où dix quadrilles danseraient à Taise; vis-à-vis les trois portes d'entrée, trois ouvertures pareilles conduisent au jardin, composé de pelouses bien arrosées

que couronnent des arbres séculaires. A gauche (le l'entrée, au fond du vestibule, un escalier à double rampe mène aux appartements supérieurs. Outre son étendue sur la cour, l'hôtel revient en équerresur le jardin. Là, se dévoloppe une façade plus grande encore et d'un style plus riche. Au rez-de-chaussée de cet autre corps de logis s'étend une galerie splendide d'où dépendent plusieurs sa* Ions d'une élendue royale : c'est là que les Langenais d'autrefois donnaient leurs fêtes à la noblesse de Bourgogne. Les étages supérieurs sont occupés par les appartements.

Dans cet hôtel, que je décris avec tant de complaisance, logèrent, pendant la Révolution, les généraux, les représentants du peuple, les proconsuls qui passaient à Dijon. Cette circonstance le sauva d'une imminente dévastation, et les meubles, les tableaux, les richesses artistiques amassés par plusieurs générations échappèrent ainsi au vandalisme révolutionnaire. Il est vrai que Kan^ cien portier de l'hôtelj un de ces serviteurs qui naissaient et mouraient dans les familles, demeura courageusement à son poste après l'émigration de ses maîtres.

Grâce à cet obscur dévouement, les Langenais retrouvèrent, en 1814, le logis paternel dans Tétât splendide où ses aïeux l'avaient laissé; Le vieux

serviteur fut dignement récompensé, non avec de l*argent, il ne Teût pas accepté, mais par une distinction dont la délicatesse m*a frappé. Je t*ai parlé de la galerie magnifique qui est la plus considérable des pièces de réception ; là sont placés les tableaux de famille, collection religieusement conservée et sans cesse accrue pendant des siècles.

M. de Langenais, le père de Berthè, fit exécuter par un artiste célèbre le portrait de l'honnête serviteur et le suspendit aux murs de cette salle, entre le sien et celui de sa femme. J*ai vu, au milieu de ces puissants seigneurs, de ces grandes dames aux fiers visages, cette noble figure, symbole de rhonneur populaire : Thonnête serviteur est en compagnie de six évoques , d'un cardinal, de dix abbés crosses et mitres, de bon nombre de chevaliers de Malte, de maréchaux de camp, de lieutenants généraux, de grands officiers de la couronne et d'un maréchal de France. 11 m'a semblé voir le marbre de Duguesclin parmi les tombes royales de Saint-Denis. Ces dévouements et ces récompenses ne sont plus de notre âge : les grands caractères s'en vont avec les grandes époques.

L'ameublement de ce magnifique hôtel a peu changé depuis le dix-septième siècle, si ce n'est pour s'enrichir de quelques richesses nouvelles.

Sur les murailles sont encore tendues, dans leurs panneaux dorés, les cuirs de Cordoue et les tapisseries de haute-lice représentant des personnages, des chasses et des batailles. Les plafonds en bois (le chêne, formés de poutres massives, présentent dans leurs compartiments des arabesques d*or brunies par Tâge; les boiseries, ciselées avec un goût exquis, sont devenues des objets d'art; les meubles, contournés dans cette forme à la fois élégante et sévère particulière au grand siècle, n eussent pas été déplacés à Versailles ; repeints et dorés à diverses époques, ils semblent aujourd'hui tout frais sortis des mains de l'ouvrier; les riches étoffes qui les couvrent ont perdu quelque chose de leur éclat; fanées ainsi parla main du temps, elles revêtent un caractère tout particulier de noblesse mélancolique.

11 est impossible de réprimer un sentiment de tristesse a mesure qu'on parcourt ce logis silencieux où ne circulent plus que de rares habitants, où dut retentir autrefois le bruit joyeux de tant de fêtes : musée pour l'artiste, aux yeux du penseur, il n'est plus qu'une tombe. Dans les salles de réception, lete candélabres de bronze doré tendent d^uis cinquante ans leurs bras chargés de bougies; mais, depuis . cinquante ans, ce soleil des nuits ne s'y est point rallumé. Oui, c'est bien un

tombeau que ce logis à la fois si morne et si paré ; Taristocratie morte y est ensevelie dans un sépulcre digne de sa splendeur évanouie.

Un valet de pied, vêtu de noir, me conduisit auprès du comte de Langenais, Toncle de Berthe et son tuteur. Il a choisi, au second étage, un des appartements les plus petits et les plus simples. Ces livres et les papiers qui chargeaient sa table m'annonçaient un ami de Tétude, et j'en fus bien aise, car j*ai toujours eu du goût pour les hommes intelligents.

Le comte de Langenais se leva vivement, vint à moi, me prit les mains et m*embrassa avec une effusion dont je fus touché. C'est un homme de soixante ans, grand, sec, bien bâti et remarquable surtout par une distinction que la naissance ne donne pas toujours, mais qu'elle donne seule. Il a cette sérénité un peu mélancolique des gens qui ont beaucoup vu et beaucoup souffert, sans que les événements aient altéré chez eux la pureté du cœur.

Un attrait sympathique nous attire toujours vers un homme de bien . Ce fut ma première impression . Je n'ose dire qu'il éprouva quelque chose de pareil; mais, des le commencement, la conversation s'établit entre nous aussi facile que si notre connaissance eût daté de vingt ans.

— Mon cousin, rae dil-il après m' avoir fait asseoir près de lui dans une vaste causeuse recouverte d'une housse de toile grise, meuble antique où il figurait comme dans un cadre, mon cousin, soyez le bienvenu ; une lettre de Falaise m'avait annoncé votre arrivée : je vous attendais, et ma nièce est prévenue. Votre père était mon ami depuis Témigration; nous nous sommes revus ensuite . et nos relations n'ont cessé que le jour où vous avez eu le malheur de le perdre. Soyez sûr que je reporte sur vous toute l'affection que j'avais pour lui. Cette famille est la vôtre : vous y trouverez deux sœurs, et un père ; les malheurs qui ont abattu successivement presque tous les rameaux de notre maison doivent resserrer des Uens précieux entre ceux qui survivent.

Combien ce langage contrastait avec celui que j'avais entendu lavant-veille à la Maison-d'Or! Ce n'était plus la bouche impure de Monot ni le perpétuel sarcasme de Saint-Lambert; c'était la vertu même qui parlait; je me sentis confus d'une bonté que je méritais si .peu, moi qui, jusqu'à ce jour, ne m'étais occupé de ma famille que pour lui causer de Taffliction. J'avais des larmes dans les yeux en remerciant le comte de Langenais.

Je t'ai dit combien ses traits respiraient la quiétude et la franchise d'un cœur droit; il jne

semblait le premier homme de ce genre que j'eusse rencontré. Misérable viveur du boulevard Italien, je n'avais dans mes souvenirs qu'une galerie dévisages flétris ou sinistres, visages d'usuriers, de courtisanes et de vauriens; auprès de celui-ci, je me sentais entraîné par une douce fascination. 11 aborda sans préambule la grande affaire qui m'amenait.

— Avez- vous lu ma lettre à votre tante?

— Oui, mon cousin, je l'ai lue.

— Eh bien, vous savez où nous en sommes.

Vous êtes le dernier des Langenais, Berthe en est l'héritière : votre mariage va de soi* Ma nièce y est parfaitement préparée ; cependant elle voulait vous voir et vous juger avant de s'engager irrévo^ cablement. Maintenant que je vous ai vu, je suis assuré de votre succès. Blond, grand, mince, pâle, Tœil fier, la main sèche, vous êtes un Langenais imr sang ; ma nièce vous aura déjà vu dans une vingtaine de nos tableaux de famille. Par exemple^ ajouta-t-il avec une gravité iln peu sévère, j'attends de vous une explication et ,un engagement d'honneur.

Ce changement de ton et ces paroles me firent tressaillir. Que n'avais-je pas à redouter d'un examen approfondi I Certes, je me Fendais trop justice pour ne pas convenir, au besoin, que je

méritais d'être jeté à la porte de cet hôtel, bien plus que d en devenir le maître... M. de Langenais devina mon épouvante, sourit et continua en me serrant doucement la main :

— Vous avez fait bien des folies ?

— Jenai fait que cela, mon cousin, répondisje en fronçant le sourcil contre moi-même.

Le bon vieillard ajouta par manière de réflexion :

— C'est de famille.

Je respirai. 11 continua :

—• Étes-vous bien décidé à ne pas recommencer?

— Oh ! mon cousin, m'écriai-je, si c* était à re* faire !

— Oui, mais c'est fait! Maintenant, avez-vous la volonté de vous ranger ?

— J'ai Paris en horreur .

— Pour rien au monde, je ne permettrais à ma nièce d'épouser un fou, ou même un homme qui devrait ne pas vivre avec elle en bon mari. Vous la verrez, et, quand vous aureï pris le temps de la bien connaître, vous me direz si vous êtes disposé à vous consacrer honnêtement à votre femme, comme j'ai la conviction qu'elle se donnera sans

* réserve à son époux. Vous me le direz, vous serez fraiic?

Le comte de Langenais parlait avec autorité ; je lui répondis grayement, comme il interrogeait :

— Je vous le dirai.

— Foi de Langenais?

Je mis ma main dans la sienne et je répétai :

— Foi de Langenais !

l'NE CONVERSION. 37

BRRTIIE

Comme je venais de prendre cet engagement d'une manière un peu dramatique, le comte me proposa de me conduire immédiatement auprès de sa nièce.

— A cette heure, me dit-il, Berthe est rarement ailleurs que dans la bibliothèque. A tout risque, je vais vous présenter sans Tavoir fait prévenir; je m'amuse quelquefois à contrarier ses habitudes un peu cérémonieuses.

Une certaine émotion me remua l'esprit au moment de me trouver face à face avec une personne que je n'avais encore entrevue qu'à travers le nuage de mes imaginations les plus fantasques.

La bibliothèque occupe la partie du premier étage située sur la cour, au-dessus du vestibule

que je t'ai décrit ; après une première pièce qui sert d'antichambre, on entre dans une vaste galerie dont les portes-fenêtres donnent sur le jardin ; c'est ce qu'on appelle plus spécialement la bibliothèque.

Ici, comme dans le reste de l'hôtel, l'architecte a tout conçu dans des proportions monumentales. La menuiserie, rehaussée d'ornements d'un style sévère, sans peintures ni dorures, est en bois de -chêne devenu d'un noir d'ébène sous l'action des siècles; les livres, pour la plupart enveloppés dans les magnifiques reliures d'autrefois, étincellent comme des écrins derrière la vitre de leurs armoires : ce sont de ces éditions à grand format, chefs-d'œuvre de typographie qu'on ne rencontre plus aujourd'hui que dans les collections précieuses des bibliophiles.

Le corps de menuiserie se termine, au sommet, par une corniche très-saillante qui repose sur des pilastres également en saillie; à ces pilastres sont adossées des statues de marbre représentant des hommes illustrés par la science, la littérature ou les arts. J'y ai remarqué saint Augustin, Galilée, Newton, Gultenberg, Racine, Corneille, M^ozart. Quelques jours avant mon arrivée, BerthedeLangenais venait d'y faire placer une statue de Chateaubriand, Voltaire en est banni,

Excepté les livres et les statues, tout est sombre dans cette nef solennelle. Le plafond, singulièrement élevé au-dessus du parquet, est formé de solives unies, sans autre ornement que leur belle couleur bistrée. Rien de plus simple et de plus sévère que le mobilier : banquettes et fauteuils à dossier carré, en bois de chêne comme tout le reste, garnis de velours vert bleuâtre, avec des franges pareilles attachées au bois par des séries de clous à tcte dorée. Au milieu de la salle est une table ovale à pieds tordus, où s'assoiraient à l'aise de soixante à quatre-vingts personnes ; elle e^t couverte d'une étoffe chamarrée, épaisse d'un doigt, et qui retombe jusqu'à terre en plis immobiles. Les croisées sont en deux parties : l'une inférieure, qui s'ouvre ou se ferme au moyen d'une espagnolette; l'autre, supérieure, élevée de trois mètres du sol, et dont les châssis manœuvrent au moyen de cordons.

Au moment où j'arrivai, toutes les fenêtres étaient fermées : une seule, ouverte dans sa partie supérieure, laissait arriver un souffle d'air et un rayon de jour. Dans le trajet lumineux de ce rayon qui éclairait sa tête et laissait dans l'ombre ses pieds, Berlhe de Langenais, debout devant la grande table, lisait dans un in-folio, la main appuyée sur la page ouverte. Sans doute un instinct

secret lui dit qui j'étais, car je vis passer sur son visage une fugitive rougeur. Quand .son oncle m'eut nommé, elle me tendit amicalement la main, et m'exprima, dans des termes d'une gravité affectueuse, tout le plaisir que sa famille éprouvait à me recevoir; puis elle ajouta :

— Votre arrivée est même pour nous un événement presque religieux, puisque vous êtes le dernier des Langenais, et que ce nom doit vivre ou périr par vous.

L'accent de ces paroles était doux, mais les termes en avaient une solennité qui me glaça ; la première impression répondait à l'idée que je m'étfifis faite de mademoiselle de Langenais, nature supérieure, enveloppée d'une ombre poétique par sa vieille noblesse, arbre foudroyé dont je la croyais la dernière fleur.

D'une taille élevée plutôt que moyenne, svelte, mais de formes accomplies, Berthe a dans ses mouvements une dignité remarquable; elle impose plus qu'elle ne séduit. Sa tête semble détachée d'une toile espagnole, tant l'attitude en est pensive; ses traits, réguliers comme la sculpttire, frappent surtout par leur habituelle immobilité ; la partie saillante de ce beau visage encadré dans d'épais bandeaux de cheveux noirs, ce sont les veux. Rien d'extraordinaire comme ce regard net

et limpide, dont on sent le poids, même quand on l'évite ; pénétrant et naïf, il est un monde pour la pensée. Que de fois je me suis demandé, en considérant à la dérobée la lueur de cette noire prunelle : Est-ce Tétoile de Tinnocence? est-ce la paix du cœur? est-ce la flamme de la jeunesse? est-ce le feu nourri de larmes, de jeûnes, de prières et de rêveuses ardeurs que les cloîtres du temps passé voyaient s'allumer sous la paupière des nonnes?

Mon ami, je ne crois pas qu'il existe une autre femme pareille à celle dont je t'esquisse le portrait; sa place n'est pas dans ce monde, et je ne sais ce qu'elle est venue y faire. Quant à moi, plus familier avec les élégantes évaporées de Paris, je demeurais interdit devant cette créature vêtue de noir, splendide et ténébreuse comme une évocation de la tombe.

Grâce à la bonhomie provocante de M. de Langenais, la conversation s'engagea de manière à me mettre un peu plus à l'aise. Le lieu où nous étions la portait naturellement vers des sujets élevés; on parla littérature, histoire, peinture, architecture, voyages, découvertes scientifiques : on parla de tout. Lés habitudes dissipées de ma vie n'ont pas détruit absolument les goûts que tu m'as connus pour l'étude, j'y ai gagné bien des choses qu'on n'apprend point aux leçons de l'école où j'ai

vécu ; cependant je ne tardai pas à m'apercevoir combien peu je savais auprès des vastes connaissances que laissait voir ma cousine. Avant une heure, elle avait parcouru devant moi et comme en jouant le clavier du savoir humain. Aucune de ses idées qui ne s'élevât dans les sphères les plus hautes et qui ne fût formulée dans le style du grand siècle. Jamais paroles aussi nobles n avaient été proférées devant moi par des lèvres aussi pures; jamais plus entraînante éloquence ne m'avait frappé.

Une demi-heure avant le dîner, lorsque mademoiselle de Langenais nous quitta pour aller s'habiller, elle s'éloigna lentement d'un pas qui semblait'à peine effleurer le parquet. Mon cousin me prit par le bras, et nous descendîmes au jardin.

— Eh bien, me dit-il, comment la trouvez- vous? Je répondis :

— C'est une reine !

— Oui, dit M. de Langenais; elle semble avoir hérité de toute la distinction des femmes dont les portraits sont ici.

11 me montrait de la main la salle des tableaux.

— Vous avez pu juger, continua- t-il, de son intelligence et de sa haute instruction. Le curé de Notre-Dame, que vous connaissez, et moi-même, nous lui avons appris ce que ce nous savions, mais

elle nous a laissés bien vite en arrière ; à quatorze ans, elle en savait plus que ses maîtres. Il n'est pas dejour où elle ne passe, depuis lors, cinq à six heures dans la bibliothèque. N*allez pas croire, cependant, qu'elle gâte par un ridicule pédantisme cette supériorité si rare chez les femmes.

Je l'interrompis pour me récrier sur le naturel exquis que j'avais remarqué dans les paroles de ma cousine.

— Soyez sûr, ajouta-t-il en riant, que Berlhe n'est pas un bas-bleu.

— Après la beauté, je ne connais rien de plus attrayant chez une femme que l'intelligence. Mademoiselle de Langenais complète l'une par l'autre ces deux brillantes qualités.

— Ajoutez-y le cœur le plus doux et le plus grand, et votre portrait re|semblera. Du reste, à mesure que vous la connaîtrez, elle vous paraîtra de plus en plus digne de nos éloges.

— Mais, mon cher cousin, fis-je après une courte pause, il me semble que, dans votre lettre à ma tante, vous parliez de quelques excentricités de caractère peu en harmonie avec ce temps de république?

— En effet, me répondit M. de Langenais, Berlhe est arriérée de trois cents ans; elle a, comme Napoléon, la plus forte antipathie pour le terrible

esprit de nouveauté qui parcourt le mondé. Si vous l'épousez et que vous ayez rinlention de suivre une carrière politique, peut-être ne sericz-vous pas toujours d'accord avec votre femme. A moins, ajouta-t-ii en riant, que vous ne soyez vous-même un demeurant du quinzième siècle.

— Dieu m'en préserve ! m'écriai-je, mais rien ne m'oblige à parler politique ; mon caractère me porte même à m'occuper beaucoup plus de peinture que de journaux.

— ^^11 se peut, fit M. de Langenais en hochant la tête, que, là encore, vous ne soyez pas d'accord.

— Un proverbe dit qu'on n'est jamais bien d'accord quand on est toujours du même avis.

— Votre proverbe a l'air d'un paradoxe, mais il peut èixe vrai dans certains cas. Du reste, ajouta mon cousin, vous ne pouvez pas juger ma nièce en un jour. Comme vous demeurerez avec nous pendant votre séjour à Dijon, vous la connaîtrez mieux avant de vous prononcer.

Je présentai, pour rester à ï Hôtel du Parc, les excuses banales que tu peux penser; mais, comme je n'en avais point de sérieuses, il fallut me résigner à mon installation dans l'hôtel Langenais. Cela me contrariait un peu dans mes habitudes de liberté : tu sais que je professe un culte pour mon indépendance.

M. de Langenais me conduisit à ma chambre, et me quitta en me disant :

— Je vais m'habiller pour diner.

Je compris qu'il enfallaitfaireautant, sous peine de passer pour un bourgeois aux yeux de ma sévère cousine. J'ai toujours eu l'horreur dé ces exigences de société, puérilités de Tétiquette, qui me causent des crispations.

Je me résignai cependant à la tenue de rigueur ; un valet de chambre, que l'on avait mis à mes ordres, m'aida à tirer de ma malle toutes les pièces de mon ajustement d'homme bien élevé. Rasé, coiffé et vêtu comme pour le bal, je descendis au salon; j'y trouvai mon cousin, et avec lui mademoiselle de Langenais dans une toilette .charmante, mais toujours de couleur sombre. J'étais là depuis cinq minutes quand une porte s'ouvrit à deux battants : le maître d'hôtel parut, et nous passâmes dans la salle à manger. Tout est réglé ici comme dans l'hôtel le plus vermoulu du faubourg Saint-Germain.

Je t'ai fait assez de descriptions, mon ami, pour l'épargner celle de la salle à manger. Il y a là cependant des boiseries et des dressoirs dignes d'occuper une plume plus exercée que la mienne ; Targenterie, magnifique service commandé autrefois par un Langenais, ambassadeur à Vienne, est une

46 liNE CONVERSION.

de ces œuvres d'art qu'on ne rencontre plus que

chez les collectionneurs.

Le gastronome Louis Monot, s'il eût été des nôtres, aurait trouvé sans doute à exercer les rares facultés gastronomiques dont tu le sais doué ; je rencontrai le lendemain le cuisinier de ma cousine, artiste passionné qui vit au milieu de ses casseroles comme un alchimisle parmi ses alambics, et je vis, à son air radieux, qu'il savait comment j'avais fait honneur à ses talents. M. de Langenais mange de tout et joyeusement, comme les hommes bien conservés de son époque. Sa nièce le soignait avec une attention filiale ; quant à elle, à peine toui;ha-t-elle du bout des lèvres à quelques mets légers : elle ne boit que de l'eau.

Après diner, s'il ne pleut pas, on descend une heure au jardin : le temps était superbe. Tu sais la manie que nous avons tous de fumer après dîner, quelquefois avant et même pendant. Je commençais à trouver cette privation désagréable, et je suppose que M. de Langenais s'en aperçut : deux ou trois fois il put voir mon étui à cigares que, par disti*aclion, j'avais à moitié tiré de ma poche. 11 dit à voix basse quelques mots à sa nièce, qui fronça le sourcil; Cependant elle se rési-, gna à me demander d'assez bonne grâce si je fumais;

UNli CONVERSION. 47

— Hélas 1 ma cousine, répondis-je avec une apparente tristesse, j'ai cette affreuse habitude.

— Eh bien, me dit-elle, je serais désolée de vous priver de ce qui est pour vous un plaisir. Fumez, je vous en prie.

Je ne fis pas de façons, et j'allumai un de ces excellents cigares de Virginie que tu m'as apportés à ton dernier voyage. Il y avait sans doute bien des années que la fumée d*un cigare n'était pas montée sous les ombrages de Thôtel Langenais; ma cousine en fit l'observation :

— Je ne crois pas, dit-elle, qu'on ait fumé ici depuis répoque ou les jacobins envahirent cette maison.

Le trait avait quelque chose de violent : je com* pris ce que M. de Langenais avait voulu dire en parlant d'excentricités de caractère ; il vint à mon secours.

-^ Aujourd'hui, dit-il, tout le monde fume.

— On le dit, fit ma cousine ; mais nos pères ne fumaient pas.

— Aujourd'hui, en effet, répondis'je, tout le monde fume, comme tout le monde mange et dort : toutes les classes de la société prennent des habitudes pareilles, toutes les classes tendent à se confondre sous le même niveau ; le chemin de fer a détruit la chaise de poste, l'ouvrier endimanché

porte rhabit du millionnaire; chaque jour efface une distinction oonventionnelle de la vieille société qui s'en va.

Ma .cousine me regarda d'un air étonné ; je continuai, car je voulais me défendre.

— On fume partout, même chez les princes.

— Lesquels? dit ma cousine. i

— Mais, par exemple, chez les princes de la maison d'Orléans.

Mademoiselle de Langenais fronça le sourcil.

— Vous les connaissez? me dit-elle.

— J'en connais deux.

— Lesquels?

— Le duc d'Aumalé et le prince de Joinvillc.

— On en fait le plus grand éloge, dit-elle avec un certain effort.

— On n'en saurait dire assez, répondis-je vivement. Il est difficile de rencontrer de plus belles intelligences et de plus nobles cœurs.

— Est-ce que vous seriez orléaniste ? me demanda ma cousine avec un sourire plein d'ironie.

Je répondis un — non — très-accentué.

— Et, reprit-elle, vous fumiez chez eux?

— Mais oui, répondis-je en riant, et même chez les princesses.

— Quoi ! cîiez les princesses?

— Absolument comme je fume chez vous, ma

cousine, et, de plus, je sais très-pertinemment que le comte de Charabord ne dédaigne pas un bon cigare.

— Allons, dit-elle avec une gravité qui me fit sourire, le monde s'en va.

Ce mot me fit juger de la prodigieuse imagination de cette belle créature qui lisait des in-folio,

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