‹ Une conversionChapitre 8 sur 8 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

Au jour fixé, je revins à Neufchâtel ; c est là, tu ne Tas point oublié , que je devais trouver une lettre du curé de Notre-Dame. Je ne pus recevoir, sans une certaine appréhension , ce pli qui contenait mon arrêt. En m'éloignant de la poste, je gagnai la campagne d'un pas agité ; je m'assis sous un arbre, au1[)ord d'un chemin solitaire, et je considérai quelque temps, avant de Touvrir, ce papier muet. Sous son enveloppe mystérieuse, énigme dont je tremblais d'entendre le mot, il y avait pour moi tout un avenir de bonheur ou de larmes; pouvais-je rompre ce cachet sans une certaine terreur? Je le rompis enfin et je dévorai les pages que tu vas lire. Les voici :

« Mon cher enfant ,

« Je devance cle huit jours l'époque où je devais vous écrire. Ce qui s'est passé depuis votre départ me détermine à ne pas vous faire attendre plus longtemps les nouvelles que vous désirez. Vos lettres me sont arrivées, et, si j'en juge d'après elles, je ne puis douter de la sincérité de votre attachement pour mademoiselle Claire de Langenais. 11 ne me reste donc plus qu'à vous faireconnaître ses dispositions envers vous et celles de sa famille.

Après votre départ, son père et moi nous résolûmes de laisser faire Tabsence et de juger, par l'état où nous la verrions , la nature du trouble que vous avez occasionné dans ce jeune cœur. 11 nous importait aussi d'observer sa cousine, sur qui M. de Langenais redoutait l'effet d'une révélation pénible. Au bout de huit jours, Berthe restait à peu près la même ; elle nous demandait souvent de vos nouvelles avec un intérêt marqué, mais elle attendait votre retour sans impatiente, comme un événement certain. La malheureuse enfant ne se doutait pas de la déception cruelle que lui préparait ce retour.

« 11 n'en fut pas de même de Claire : raremen'

elle prononçait votre nom, et quand elle parlait de vous c'était avec un embarras qui n'échappait qu'à sa cousine. En revanche, elle écoutait avec Joie toute parole qui vous concemait,*et nous voyions bien que la conversation ne lui semblait jamais longue quand elle vous avait pour objet. Cependant, comme elle comptait aussi sur votre retour et que rien n'altérait sa confiance en vous, elle supportait avec assez de calme les ennuis de votre absence.

« Vous savez qu'elle n'a rien de caché pour moi, qui suis son confesseur. Eh! que chercherait-elle à cacher, cette jeune âme où tout n'est que pureté et perfection? Je voulus savoir ce qui se passait en elle à propos de vous, et nous eûmes une longue conversation dans cette même allée du jardin où vous l'avez entretenue le jour de votre départ. Je lui dis que vous m'aviez raconté tout ce qui s'est passé entre vous deux ; elle rougit un peu, car ce secret de son cœur, n'ayant pas troublé sa conscience, n'était pas de ceux qu'elle doit au confesseur ; cependant elle n'en parut ni surprise ni fâchée. Ignorante comme elle est de ce que le monde appelle amour, elle m'ouvrit comme un livre ses impressions et ses souvenirs. La première fois, me dit-elle, que j'ai vu mon cousin, j'ai senti mon cœur battre, sans savoir pourquoi ; quand il n'o-

tait pas là , je pensais à lui constamment ; je ne cherchais pas à me défendre contre cette pensée, car je ne croyais pas que ce fût mal. Toutes les fois que je le voyais, je me sentais heureuse, mais je n'aurais pas pu dire d'où me venait ma joie ; s'il me parlait, sa voix arrivait à mon oreille comme une musique remplie de douceur ; s'il souriait, je souriais aussi; quand il paraissait triste, j'avais envie de pleurer ; la nuit , je revais de lui et mes rêves me le montraient toujours bon, gracieux et doux. Quand je descendais le matin , et que je me promenais dans les allées avec mon pauvre Black, quelque chose me disait : « Il va venir, » et, quand il venait, je me sentais portée au-devant de lui; s'il n'était pas venu, je crois que j'aurais pleuré. Maintenant qu'il n'est plus là, je pense à lui comme avant ; au piano , je ne puis jouer que les airs qu'il aimait; dans ma volière, les fleurs qu'il a touchées , les oiseaux qu'il a caressés, me sont devenus plus chers ; dans ce jardin, quelque chose que je ne puis définir m'attire constamment vers ce banc de pierre où il s'est assis près de moi. Depuis son départ, je calcule les jours et les heures ; je sais qu'il doit revenir dans un mois, et, chaque matin, ma première pensée est celle-ci : Encore un jour de passé ! Avant de le connaître, je priais pour mon père, pour Berthe et pour vous ; maintenant

j'ajoute à ma prière, chaque matin et chaque soir : «Mon Dieu, bénissez mon cousin Robert. » Est-ce mal, ce que je fais là?

« Vous pensez , mon cher enfant , que je n'ai rien dit pour blâmer cette naïye affection dont je vous crois digne ; eussé-je voulu la combattre, d'avance je sentais Finutilité de mes efforts. Je reconnaissais, dans le coeur de Claire, Tinstinct que Dieu a mis dans toutes ses créatures , et -qui , .chez la femme, a la puissance d'entraîner tous les sentiments, de dominer la vie, d'enchaîner irrévocablement l'avenir. Il m'était démontré, par cet aveu si candide, que son mariage avec vous était la condition de son bonheur de femme. ^lais, lui dis-je, pour la sonder davantage encore, si votre cousin changeait de sentiment? Elle.se prit à sourire avec une confiance angélique, et médit que je connais* sais bien mal votfe cœur, puisque j'en parlais ainsi. Mais, repris-je enccrre, s'il mourait? Kh bien, me répondit-elle avec une simphcité qui me toucha, je mourrais.

« Yoiià quel fut le résultat de notre conversa* tion, huit jours après votre départ. Maintenant il fallait voir Berthe et aborder la difficile révélation. Dans quelle situation terrible vous nous avez mis^ mon cher pnfant, et que nous aurons de peine à en bien sortir I Je restai deux jours à me demander

UNE CONVERSION. 24:f

coiluneni je préparerais celle que vous délaissiez au coup qui devait la frapper. Peut-être avezrvous jugé son caractère moins impressionnable qu'il ne Test en réalité. Sous des dehors très-graves, presque froids, Berthe cache un cœur susceptible des plus grandes exaltations. Le connaissant ainsi , combien ne devais-je pas redouter une révélation qui renverserait tous les projets de son esprit et la blesserait si cruellement! Cependant îl fallut se résigner.

« Berthe était dans sa bibliothèque, là même où vous Tavez vue le jour de votre arrivée. Voici, à peu près, ce que je lui dis. : Ma chère enfant, j'ai des choses sérieuses et pénibles à vous apprendre. Je pourrais employer de longs détours, mais je rends hommage à la fermeté de votre caractère, et je vais vous parler avec la franchise qui convient entre nous ; je sais que vous trouverez toujours dans vos sentiments religieux une grande force contre les épreuves de la vie.

(( La solennité de ce début la fit légèrement pâlir ; je continuai : Nous avons tous nourri Tespoir que Vous épouseriez votre cousin ; vous-même avez désiré ce mariage ; depuis que vous avez vu votre cousin, la résolution où vous étiez s'est affermie; si je ne me trompe, il y a maintenant en vous autre chose que le désir de faire un mariage dé con-

•244 UNE CONVEBSION.

venance et de famille : voire cœur n'est pas insensible, vous aimez votre cousin.

« Elle me répondit sans embarras : C'est vrai.

« Eli bien, lui dis-je en tremblant un peu, car c'était ici le moment tatal, mon enfant, c'est Dieu qui tient la clef des cœurs; il faut, quoi qu'il décide, savoir se soumettre à sa volonté. Si vous aviez été seule ici avec votre cousin, nul doule qu'il n'eut subi l'altrait de vos belles qualités, qui l'ont, du reste, si vivement frappé; s'il n*eiit rencontré que vous, il vous eût aimée; mais vous n'étiez pas seule.

« Pendant que je lui disais ceci, Berthc était devenue Irès-pâle; les sourcils contractés, l'œil fixe, elle semblait avoir devant elle une apparition terrible. A ce mot : — Mais vous n'étiez pas seule, — elle s'écria d'une voix sourde •

(( — Claire !

« — Oui, Claire, repris-je avec douceur ; Claire, dont les vertus si gracieuses et que vous appréciez si bien, ont fait sur votre cousin une impression que je crois inefiaçable ; Claire, dont Tâme aimante s'est donnée sans réflexion, et, je le crois, sans retour. Ces deux cœurs sont unis maintenant d'une de ces affections saintes qu'on ne peut briser sans danger, et peut-être sans violer les lois de Dieu.

<x Berthe semblait ne m' avoir pas entendu. L'air

sombre de son visage me laissait deviner toute sa désolation.

« — Claire! répéta-t-elle à voix basse, Claire, que J^aimais comme ma sœur !

« — Mon enfant, lui dis-je alors, prenez garde, la jalousie est une mauvaise passion.

« Elle se leva vivement.

« — Soit! me ditrellc avec une violence que je ne lui avais jamais connue. Que ce mariage soit rompu. Chacun de nous reprend sa liberté. Berthe de Langenais peut choisir parmi les plus grands noms de France.

c( Je jugeai qu*il était inutile de m' opposer à cette explosion; la parole était à la passion, la raison ne pouvait se faire entendre que plus tard.

« — Devant tout autre, me dit-elle, je saurais me contenir et ne rien laisser paraître au dehors des sentiments qui me bouleversent; mais, devant vous, je ne rougis pas de m'y livrer. Jalousie! dites-vous; eh bien, oui, je suis jalouse, jeTavoue ; j'aimais Robert, et je né puis me le laisser enlever sans colère. Je me sens humiliée, profondément humiliée dans mon amour-propre. Ah! mademoiselle Claire! oui, je Tavoue, ma jalousie, mon humiliation, vont jusqu'à m'arracher des larmes que je voudrais pouvoir dévorer.

« Je crus le moment venu de calmer son irrita-

tien, mais tout ce que j'essayai fut sans résultat, elle refusa de m'écouter. Je Tentendais formuler, à mots entrecoupés, mille projets incohérents. Elle parlait des divers partis qui, déjà, s'étaient présentés pour elle, partis considérables par la naissance et la richesse; elle reviendrait sur ses refus, disaitelle, un mot lui sufQsait; je Fentendis nommer plusieurs personnes fort honorables, en effet, et dont je connaissais les anciennes démarches faites pour obtenir sa main. Puis elle parlait de se retirer dans un couvent, de donner sa fortune aux pauvres; cette dernière idée finit par la dominer seule. Quand je fis de nouveaux efforts pour la ramener à des sentiments plus calmes, a une soumission plus chrétienne, elle se laissa tomber dans un fauteuil et se mit à pleurer.

« — Ma résolution est irrévocable, me dit-elle, j'entrerai dans un couvent. Pardonnez-moi les sottises que j'ai pu dire sous l'impression de ma jalousie contre Claire : ce pauvre ange n'a pas voulu me faire de mal ; mais, puisque ma vie est brisée, je n'ai plus qu'à pleurer et à chercher ToubU. Le jour même de ce mariage, rien au monde ne m'empêchera d'aller frapper à la porte d'un couvent.

« M. de Langenais attendait impatiemment le résultat de cette conversation; je courus la lui rap porter. Vous connaissez son excellent cœur, sa

tendresse pour Berthe/sa délicatesse excessive, les scrupules de cet honneur sans tacbe. Ce que je lui appris du désespoir et des résolutions de Berthe le bouleversa.

« — Malheureux enfants! malheureux enfants!

s'écriait-il avec douleur. Comment arranger cela?

« Il voulut voir Berthe lui-même, et lui exprimer son regret de ce que sa fille était devenue ainsi la cause involontaire d'un malheur pour elle; mais Berthe répondit invariablement :

« — Que ce mariage se fasse, puisque leur bonheur en dépend. A Dieu ne "phm que j'y sois un obstacle ! j'en serais désolée ; mais pourquoi vou* loir m'ôter, à moi, la consolation si naturelle qui me reste, celle d'aller chercher la paix dans un couvent? Je pardonne de tout mon cœur à Glaire le mal qu'elle méfait,* je partagerai ma fortune entre elle et les pauvres; mais, pour moi, je demande au moins la paix et Toubli : je les trouverai dans un cloître.

c< M. de Langenais, la voyant inébranlable, ne voulut pas lui céder en générosité :

« — J'aime mieux, me dit-il, m'exposer à briser le cœur de ma fille que d'assurer son bonheur aux dépens de celui de Berthe. Claire n'épousera pas son cousin.

« Claire ne se doutait pas de quel drame l'hôtel

Laiigenais était en ce moment le théâtre; son père la fit appeler en ma présence; il la fit asseoir, lui prit les mains, et voici la substance de ce qu'il lui dit :

c< — Ma chère enfant, je connais ton affection pour notre cousin Robert; il en est digne, et je ne la blâme pas ; mais un obstacle des plus graves s'oppose à ce que tu sois sa femme. Nous avions formé le projet de le marier avecBerlhe, et, comme toi, Bertfae Taimait. Je viens de la voir. Quand elle a su la rupture de son mariage, elle s'est désespérée et nous a dit qu'elle irait dans un couvent. Que veux- tu faire? Épouserais-tu ton cousin au risque de faire à jamais le malheur de Berthe?

« Comment vous peiudrai-je le désespoir de celte pauvre enfant ! Pâle, muette, désolée, elle était à &ire pitié ; elle s'est trouvée mal, puis les larmes l'ont soulagée. Son père l'encouragea de nouveau à montrer de la force d'âme; il lui fit envisager sou renoncement comme une question d'honneur, tel, du reste, que lui-même le comprenait. La pauvre petite l'écoutait avec une soumission angélique; elle lui baisa la main et déclara, au milieu des sanglots, qu'elle renonçait à vous.

« Ceci, mon cher enfant, se passait le dixième jour après votre départ.

« Dès ce moment, l'hôtel Langenais prit Taspecl

d'un sépulcre. On eût dit que la mort y était entrée et que des ombres Thabitaient. Berthe passait les- journées entières dans la bibliothèque, et, le soir, elle restait de longues heures à méditer dans la grande galerie du rez-de-chaussée où sont les tableaux de famille. Son air était presque toujours sombre et préoccupé, rarement elle nous adressait la parole» et nous sentions qu'il était inutile de chercher à la distraire. M. de Langenais se lamentait entre ces deux infortunées, d'autant plus qu'un changement effrayant s'opérait chez sa fille. La vie de Glaire se passait tout entière au jardin, sauf les nuits et l'heure des repas, où elle mangeait à peine.

ce Comme sa cousine, elle était devenue silencieuse, ne parlant jamais, répondant à peine. Sn figure avait pâli, ses yeux brillants attestaient la présence d'une fièvre continuelle ; sa florissante santé disparaissait de jour en jour. De tout le jardin, elle semblait ne plus connaître, ne plus aimer, que le banc où vous vous étiez assis. Je l'ai toujours trouvée là ou dans sa volière, au milieu dos fleurs et des oiseaux qui lui parlaient de vous.

a Ce matin, j'ai voulu tenter de nouveaux eflbrts pour la calmer. Comme toujours, elle était au jardin, assise sur le banc où il lui semble, dit-elle, que vous allez revenir; ses yeux, tout brillants do fièvre, étaient fixés vers le ciel.

950 UNB CONVERSION.

c< — A quoi pensez-vous? lui demaqdai-je.

c( — Au ciel, où je vais Tattendre.

a — Enfant! Dieu vous réserve de longs jours.

a Elle me regarda en souriant.

« — Dieu est bon, me dit-elle, et c'est pour cela que je lui demande de m'appeler à lui. Avant peu, ce sera fini.

« Je la quittai navré, car je sentais qu elle disait vrai. Le spectacle de cette douleur qui se nourrissait des idées de la tombe me fit prendre une résolution subite : je montai à la bibliothèque,, j'y trouvai Bcrthe, assise devant un livre ouvert, mais ne lisant pas. J'allai droit à elle, et je lui dis en la regardant fixement : .

« — Claire se meurt!

(( Berthe se leva, douloureusement émue.

« — Claire se meurt! murmura-t-elle; elle l'ame donc bien?

« — Avant un mois, cette pauvre enfant sera morte.

« Berthe se promena quelques instants, en proie à la plus vive émotion.

« — Mais, dit-elle enfin, qui l^mpêche de l'épouser?

« — Vous.

« — Comment, moi! je ne demande qu'à me retirer dans un couvent.

« — C'est à cause de cela que votre oncle s'oppose absolument à son mariage; vous n'avez pas besoin d'aller au couvent pour faire votre salut. Renoncez à cette résolution, et Claire sera sauvée parce qu'elle épousera Robert.

« Berthe, très-émue et très-agitée, parcourut encore la bibliothèque; enfin, elle revint à moi, et, me prenant la main :

« — Je vous en fais Taveu : je me réjouissais do voir que Robert, ne pouvant pas être à moi, ne serait point à elle. Moi aussi, j'aime Robert. J'ai bien vu la douleur de Claire, mais je croyais qu'elle passerait; je comptais sur le temps; folle que j'étais ! comme si le temps pouvait emporter ces choses-là! Moi, je suis forte, je n'en mourrai pas; mais vous avez raison, Glaire peut en mourir, je comprends cela. Pauvre Claire! elle est si douce, si bonne, si complètement aimante ! mais elle ne mourra pas. Venez!

c( Nous montâmes chez M. de Langenais. L'aflliction de ce pauvre père se lisait dans tous ses traits; mais quelle joie, quelle reconnaissance, quand Berthe lui eut déclaré spontanément que, malgré le mariage de Claire, elle n'entrerait pas au couvent! Retenu par une excessive délicatesse, il hésitait encore; j'eus besoin de m'en mêler pour achever de le vaincre,

« Nous descendîmes tous trois au jardin. Claire n'avait pas quitté son banc, elle regardait toujours le ciel.

« — Vous avez raison , me dit Berthe en la voyant, elle en mourrait.

« Berthe s'assit auprès d'elle et l'embrassa tendrement. Claire nous regarda d'un air étonné.

« — Claire, lui dit sa cousine, tu ne vois pas que ton père a l'air joyeux? tu ne vois pas, ajoutât-elle avec effort, que nous sommes tous contents? - « — Qu'est-il donc arrivé? dit Claire.

« — Il est arrivé que Robert va revenir et que lu l'épouseras.

« Claire tourna vers sa cousine ses grands yeux où déjà revenait la joie, et lui dit naïvement :

« — Et toi?

a — Moi, répondit Berthe avec une hésitation douloureuse, je croyais aimer mon cousin; mais je me suis trompée. . . je ne l'aime pas. . .

« Claire poussa un cri de bonheur, et, tenant sa «îousine embrassée, elle fondit en larmes.

« Berthe et moi nous laissâmes à leur joie le père et la fdle.

« — Bien! lui dis-je, très-bien! vous êtes héroïque !

«Elle était près de délaiUir; elle s'appuya sur mon bras.

UNE CONVERSION. 2o">

i< — Je ne Taime pas! je ne l'aime pas! murmurait-elle en remontant l'escalier. Vous me donnerez Tabsolution de ce mensonge, ajouta-t-elle avec un sourire amer.

« En arrivant dans sa chambre, elle se laissa tomlxïr à genoux au pied de son lit et se mit à prier à haute voix pour vous et pour Claire.

c<<La Providence a sans doute conduit tout ceci pour le mieux; elle s*est plu à déranger les calculs des hommes ; ce n'est donc pas Berthe que vous épouserez. Avec le temps et la prière, sou amour l)Our vous deviendra Tamitié d'une sœur; peut-être eut-il été plus sage à moi de vous le laisser ignorer, mais j'ai voulu que son dévouement vous fût connu dans tout son héroïsme. Ce doit être un lien de plus qui vous attachera à la jeune filie accomplie (|ui va devenir votre femme. Si vous aviez, dans l'avenir, une autre pensée que celle de sou bonheur, vous seriez, en vérité, bien coupable.

c( Je n ai plus rien à vous dire, maintenant que tout est fini; c'est pourquoi je devance l'époque fixée, et je vous dis : « Venez et remerciez Dieu. »

35i UNE CONVERSION.

LA LEÇOiN DES AIEUX

Ma. lettre à la main, je repris, inarchaiit à grands pas et Tœil au vent, le chemin de l'hôtel; le général, après bataille gagnée, n*est pas plus rayonnant que je ne Tétais; l'enthousiasme me possédait, je souriais à tous les passants; volontiers je les aurais embrassés j j'épuisai ma bourse à remplir la main de tous les pauvres que je rencontrais. N'as4u pas remarqué qu'on n'est jamais plus disposé à faire le bien que lorsqu'on est heureux? Ivre de mon bonheur, j'aurais voulu pouvoir le faire partager à toute la création.

Au moment où je regagnai mon hôtel, une diligence allait partir, mais elle était pleine ; je ilie jetai sous la bâche de l'impériale et je m'acheminai vers la frontière de France, accusant de la lenteur

UNE CONVERSION. iSo

de ma course les montagnes qu*il iaiiaît gravir. Un mois avant, j'étais descendu par ces mêmes pentes; mais alors rien ne me pressait; alors je laissais derrière moi ce que je brillais de retrouver; maintenant Claire était au bout de ma course, et, de même que je l'appelais, elle m'appelait. Une idée noire traversait parfois le ciel pur de ma pensée; l'image désolée de Bcrthe m'apparaissait auprès du front radieux de Claire ; je me reprochais d'avoir favorisé la naissance de cet amour, et ce remords faisait tache dans mon bonheur; mais l'homme est un tissu de contradictions; je me consolais en disant : a Le temps calmera cette douleur; avec le temps, elle oubliera. » Injuste que j'étais! Gomment aurais-je accueilli celui qui m'eût dit : « Avec le temps, vous pouvez oublier Claire! »

En arrivant à Dijon, je courus d'un trait jusqu'à la rue de la Verrerie. (]'était le matin, huit heures venaient de sonner : une prescience intime me la faisait voir au jardin. De la porte de Thôtel jusqu'auprès d'elle je ne (is qu'un bond. Claire était assise sur le banc de pierre que mon souvenir lui avait rendu si cher. A ma vue, je la vis se lever, l'œil fixe, les mains tendues, ayant Fair de douter si je n'étais qu'une apparition. Elle tomba dans mes bras, et nous restâmes longtemps ainsi,

25<i UNE CONVERSION,

unis dans Jne étreinte muette : la terre avait disparu.

Mon ravissement n'est pas de ceux qui se décrivent. Quand nous fûmes revenus à nous-mêmes, elle me prit par la main et me dit :

— Allons chez mon père.

En nous voyant, M. de Langenais m'embrassa.

— Je vous la donne, me dit-il, mais «î n'est pas à moi que vous la devez.

Je quittai M. de Langenais pour aller chez le curé de Notre-Dame.

— Ahl vous voilà donc! me cria le bon vieillard du plus loin qu'il m'aperçut ; nous avons cru que vous n'arriveriez jamais. 11 y a onze jours que je vous ai écrit. Claire me demande chaque matin : « Quand vient-il? »

Je lui expliquai que, (idèle à mes engagements, j'étais arrivé à Neufchâtel exactement le jour où je devais y recevoir sa lettre.

— Dieu veuille, me dit-il, que vous teniez toutes vos promesses aussi fidèlement que celle-ci!

— Oh ! m'écriai-je, soyez sûr que ma vie tout entière appartient à la femme que j'aime. Que je sois éternellement maudit si je l'oublie!

— Ne faites pas de vœux pareils, me dit-il sévèrement. Après les plus grandes faiblesses, il rcslc (oujoursle repentir, et au repentir le pardon.

Je revis Berthe avant déjeuner; elle se leva lorsque j'entrai au salon, et m'attendit, appuyée au dossier de son fauteuil; elle était blanche comme le marbre, ses yeux vivaient seuls dans son visage immobile. Je baisai religieusement la main de cette héroïne.

— Soyez le bienvenu ! me dit-elle sans affectation; Claire était bien impatiente de vous revoir.

J'étais interdit, je balbutiai quelques mots sans suite; elle vint gracieusement à mon secours en me faisant parler sur ce que j'avais vu de la Suisse. ^ Cette jeune fille était vraiment aussi forte que généreuse. A déjeuner, elle conserva sa présence d'esprit, et ne paraissait point blessée de la joie tranquille que laissait voir sa cousine. Claire avait pris naïvement au sérieux les paroles de Berthe ; <c Je ne l'aime plus. »

tl me tardait de me retrouver seul avec celle que je pouvais maintenant appeler ma fiancée ; comme ce nom m'était doux aux lèvres, et que de charmantes idées il éveillait en moi ! Un accord tacite nous réunit au jardin, où nous rencontrions la solitude qui plaît aux amants. Les heures quq j'y passais furent les plus heureuses que j'eusse connues jusqu'à ce jour, parce qu'elles étaient les plus tranquilles. Dans l'affection pure qtii m'enn brasait, je marchais de ravissement en ravisse-

ment. Quand Tamour se révèle, il excite toujours en nous des mouvements d'une certaine violence ; mais, quand il s'est emparé successivement de toutes nos facultés, quand il a purifié nos sentiments, quand il règne en nous, Tàme éprouve une placidité, un bien-être, une satisfaction sans nuages.

J'en étais à celte période de l'amour qui est le bonheur contemplatif, et je ne désirais rien de plus. Celui à qui n'a pas suffi, ne fut-ce qu'un jour, la possession du cœur, celui-là n'a point aimé. L'amour, fils du ciel, est immatériel comme lui; c'est une faiblesse de notre nature si nous le faisons descendre des sphères idéales qui sont, en quelque sorte, sa patrie : c'est ainsi que je le sentais. Aussi longtemps que nous pouvons aimer ainsi, la paix est en nous et le bonheur nous est fidèle. Il me semble que je serais resté des mois, des années peut-être, à respirer, sans y toucher, cette fleur éclose pour moi. A l'heure dont je parle, toute autre pensée que celle de l'union intime de nos âmes me semblait une profanation.

Les heures s'écoulaient pour nous dans des causeries charmantes, où Claire me laissait pénétrer le secret de son cœur, sans autres voiles que l'instinctive pudeur de la femme : nos sentiments les plus intimes se mariaient sans eflort comme se

confond le rayonnement des étoiles. Au delà de la joie sans bornes où je planais, je ne concevais rien. Nous ne parlions que de nous deux; car, à nous seuls, noi^ étions pour nous le monde. De même que, pour le pasteur de la vallée de Hasli, toute science et toute loi sont dans la Bible, de même, pour nous, l'univers était dans cet amour. Je lui faisais raconter ses douleurs pendant Tabsence; elle me demandait les miennes pendant les longues heures de l'attente, et nous nous réjouissions d'être enfin réunis sans avoir à redouter de nouvelles épreuves.

Cependant l'égoïsme de mon bonheur n'allait pas au point de me faire oublier tout à fait ce que Berthe avait souffert, ce qu'elle souffrait encore à cause de moi. Dans la soirée, j'étais descendu seul au jardin; le ciel, chargé d'orage, invitait à la mélancolie : je pensais à l'instabilité du bonheur, d'après l'idée que s'en forme le vulgaire. « Voici, ine disais-je, une jeune fille, belle, riche, avec un grand nom. En apparence, que lui manque-t-il? Cependant la voilà dévorée d'ennuis parce que j'ai mis le pied dans cet hôtel, et, si je n'y étais pas venu, rien peut-être ne l'eût jamais troublée, et, si je n'eusse pas rencontré Claire, bien certainement JQ l'aurais aimée. » Comme je faisais ces réflexions, une lumière parut dans la galerie du rez-de-chaus-

ii60 UNE CONVERSION.

sée, el, à mesure qu'elle passait, je vis se dessÎHor

sur les vitres la silhouette d'une femme : c'était

Berthe, qui, chaque soir, depuis un mois, venait

rêver dans cette salle peuplée de^rombrè de ses

aïeux.

Elle posa sa bougie sur un guéridon, ouvrit une des portes vitrées qui donnent sur le jardin et resta là quelques minutes, respirant le souffle orageux de la nuit. Mon premier mouvement fut de me cacher ; mais il me sembla que cette réserve était aussi peu digne d'elle que de moi ; je sortis du massif d'arbres qui m'abritait, et je marchai vers elle. Berthe parut aussi peu surprise que si elle m'avait attendu. Elle me fil entrer dans la galerie et referma derrière moi la porte vitrée.

Une seule bougie éclairait cette vaste salle, dont les extrémités et le plafond- demeuraient dans l'ombre. Les évêques, les chevaliers de Malte, les gentilshommes cuirassés, les grandes dames au costume bizarre^ se distinguaient vaguement au milieu de letirs cadres dorés; chaque parole éveillait tin écho plaintif; au dehors le Vent sifBait, la pluie commençait à tomber; cette galerie apparaissait comme un lieu lugubre dont Berthe sem^ blait le fantôme. Toujours vêtue de noir, plus pâle que jamais, le regard illuminé d'un feu sombre^ elle aurait pu poser pour la statue de la Force dans

le malheur. En la voyant ainsi, j'étais plein de respect, de sympathie et presque de remords. Un mois avant, la veille de mon départ, elle était calme, radieuse, presque gaie; j'avais rencontré des airs si doux sur sa bouche si fière ! Elle comprit ce qui se passait en moi, car elle me dit, avec un sourire étrange :

— Vous me trouvez changée ?

J'aurais désiré une expUcation, mais je n'osais la provoquer. Berthe vint encore au-devant de ma pensée.

. — 11 y a des choses, me dit-elle, que vous avez sur les lèvres, mais vous craignez de me blesser en les disant; ne les dites pas» non que je les redoute, mais parce qu'elles sont inutiles: d'avance, je les connais.

Mon cousin, je ne suis pas tout à fait une femme ordinaire ; ne vous étonnez pas si je sors avec vous des habitudes communes : je veux vous donner quelques explications sur ce qui s'est passé ici depuis votre arrivée.

Ces paroles furent prononcées avec le calme d'une supériorité qui, ne s'ignorait point.

Elle reprit :

— M. le curé de Notre-Dame m'a fait part ce matin de ce qu'il vous a écrit il y a dix jours. Je regrette .qu'il ait cru nécessaire d'entrer dans

d'aussi grands détails sur ce qui me concerne personnellement. J'aurais préféré qu'il ne fût pas question de moi, et je \ous demande d'oublier ce que vous en savez.

— Je ne me le rappellerai, répond is-jc on m'inclinant, que pour vous bénir.

Berthe reprit avec un sourire triste :

— Vous savez que je me suis fait, sur les devoirs de l'ancienne aristocratie, une opinion que vous ne partagez pas. Toutes mes actions sont subordonnées à cette règle; aussi je pense que, sous aucun prétexte, si ce n'est pour le service du roi, les membres d'une grande maison ne peuvent rien distraire de leur fortune au préjudice delà splendeur de leur famille. C'est pour cela que j'ai' refusé toutes les propositions de mariage qui m'ont été faites jusqu'à ce jour. Il existait un représentant de ma famille, et, justement parce qu'il était sans fortune, j'ai pensé que c'était un devoir pour moi de donner la mienne au dernier des Langenais.

Je l'aurais fait, eût-il été difforme et idiot; ce que j'eusse exécuté, dans ce cas, comme une immolation, j'avoue que je le faisais avec plaisir quand il s'est agi de vous. J'ai cru, dans les premiers temps de votre séjour ici, remarquer que, pour vous non plus, ce mariage n'était pas un sacrifice ; il m'avait semblé voir dans vos manières

un peu plus que de la politesse ; de là, je ne sais quelles folies de mon esprit... je vous estime assez pour ne point chercher à vous les cacher, ajoutal-elle avec un singulier mélange de tristesse et de hauteur.

Quant à vous, qui n*avez pas suc les devoirs de Taristocratie les mêmes idées que moi, vous avez raison de ne point faire aveuglément le sacrifice do votre cœur. Dès que vous avez vu Claire, vous l'avez aimée, je le comprends, car il est impossible de rencontrer une perfection plus achevée. •

Le curé de Notre-Dame m'a fait lire la copie de la lettre que vous avez reçue de lui. 11 vous a dit vrai en vous peignant mes premières impressions de colère ; vous m'en voyez aujourd'hui toute confuse ; j'ai cherché depuis à réparer ces faiblesses. Le devoir a parlé plus haut que le sentiment; à cette heure, je n'entends plus que lui. Si j'étais tentée de l'oublier, je n'aurais qu'à venir ici, dans cette salle où les tableaux que vous voyez me rappellent mes aïeux, de grandes leçons et d'austères devoirs.

Chaque soir j'y viens passer une heure; la société m'importune. Ici, je médite sur le passé, sur l'avenir, sur les leçons que me donnent les aïeux, et je me sens un courage qui me rend la vie plus facile. C'est ici que toutes mes résolutions ont été

prises ; c'est ici que j'ai trouvé la force de ne mettre aucun obstacle au bonheur de Claire, et même de m'en réjouir.

J'ai eu d'abord, vous le savez, la pensée de me marier ailleurs, puis celle d'entrer dans un couvent. C'étaient là des folies, je n'y pense plus; les conseils que j'ai pris de tous ces tableaux, muets en apparence, m'ont dissuadée de ces idées.

Si telles ne sont pas exactement les paroles de ma cousine, c'est au moins le sens de ce qu'elle me disait ; j'étais trop embarrassé, trop ému, pour oser lui répondre. Au surplus, que pouvais-je dire?

-^ Je fais, continua-t-elle, les vœux les plus ardents pour votre bonheur à tous deux ; vous êtes créés Tun pour l'autre, la conviction que j'en ai modère mes propres regrets. Je sens, dit-elle avec un effort visible, que vous n'auriez pas trouvé près de moi le calmé que vous donnera ma cousine. ,

Gomme si elle eût voulu me convaincre de ce qu'elle ne croyait pas elle*même, je l'entendis poursuivre avec une exaltation fébrile :

— Entre vous et moi, il y a des idées qui ne s'accorderont jamais; c'eût été pour nous un perpétuel sujet de discorde. Vos tendances politiques m'auraient blessée ; je les aurais contrariées par mes observations ; j'aurais essayé de vws pousser dans une voie tellement rétrograde, qu'elle ne

peut être aujourd'hui celle de personne. Vous appartenez a Yotre siècle, et moi, je suis en arrière de trois cents ans. 11 ne faut donc pas regretter un mariage qui eût pu vous deyenir fatal.

Quant à moi, je me réjouis maintenant de ce qui est arrivé; Ne vous reprochez donc jamais d'avoir mis un nuage sur ma vie : au contraire, vous maurez sauvée. Je sens bien aujourd'hui que je n'étais pas faite pour le mariage.

Seulement, je vous demande la permission de vous adresser un conseil de sœur et d'amie. Ne dites jamais à Claire qu'elle a pu être pour moi, dans cette circonstance, l'occasion d'une douleur : la pauvre enfant ne s'en consolerait pas. Il faut qu'elle ignore tout ce qui s'est passé.

Berthe ajouta après un instant de réflexion :

— Vous devez vous étonner dem'entendre parler ainsi. Je sais tout ce qu'il y a d'insoUte et de bizarre dans la franchise avec laquelle je m'exprime sur des choses aussi délicates ; mais je vous estime tellement, que je veux vous traiter comme un frère.

Soyez donc sans inquiétude à propos de moi ; je suis très-calme ; je ne me marierai pas, parce que je n'ai aucun attrait pour le mariage ; je n'irai pas non plus dans un couvent, je continuerai à vivre, comme par le passé, dans cette salle et dans ma bibliothèque ; mes livres et mes portraits de fa-

mille, pour moi, c'est le monde. Quant à ma fortune, elle ne m'appartient pas ; Je la considère comme un dépôt...

— Ah! ma cousine, je vous en prie!... m\v eriai-je en Finterrompant avec vivacité.

— Je vous comprends, me dit-elle en souriant, n'en parlons pas.

— Vous avez, lui dis-je, un courage et une grandeur d ame qui me pénètrent d'une ajdmiration profonde.

— Je n'ai pas un grand mérite, reprit Berthc ; vous savez quelles sont mes idées sur les dévoila de famille et sur la manière dont on doit comprendre riionneur quand on porte certains noms. J'en suis tellement pénétrée, que je ne m'appartiens plus. Fille du quinzième siècle, contemporaine de la grande monarchie par l'idée fixe qui est en moi, je n'ai point d'âge : telle que je suis, je vivrai; telle que j'aurai vécu, je mourrai. Esclave de ce que le monde appelle des préjugés, selon le monde, je n'ai point de cœur...

— Point de cœur! m'écriai-je, il n'y a que cela dans vos paroles !

— Non, dit-elle, puisque je n'en subis pas les entraînements.

Elle refoula dans ses paupières des latmes prêtes à tomber. Ces larmes, qui révélaient la femme,

UNK CONVERSION. ^i7

donnaient un démenti au fatalisme de ses paroles.

— Oh ! lui dis-je, ne vous calomniez pas !

— Je dis la vérité, je me connais et je méjuge froidement. Nous allons nous séparer bientôt, reprit-elle après un silence, pour quelque temps du moins ; laissez-moi vous dire ici, au milieu de ces portraits qui nous regardent, ce qu'ils diraient eux-mêmes si la parole leur était donnée. Vous avez, jusqu'à ce moment, vécu sans utilité, sans gloire, sans prendre souci de votre nom; vous allez commencer une nouvelle existence.

Dorénavant rappelez-vous qui vous êtes ; vivez comme il convient à un Langenais. Vous croyez que Faristocratie doit abdiquer devant la démocratie; ces idées auraient fait mon désespoir si j'eusse été votre femme ; mais, enfin, si vous n'y pouvez renoncer, si vous ne demeurez ce que vous êtes, aristocrate, et, en cette qualité, chef par la grâce de Dieu, chargé par lui de commander au peuple pour son bien et pour son repos, du moins n'abdiquez jamais l'obligation de maintenir le vieil honneur des Langenais. ^

Servez votre pays comme vous rentendez, mais, au moins, ne compromettez jamais, serait-ce par un excès de zèle , en vous mêlant à certains hommes et à certains partis, le nom dont vous êtes chargé. De la liberté, de l'égalité, du progrès,

à Tavenir desquels vous croyez, ne séparez jamais la monarchie; de la nation ne séparez jamais le roi. Depuis mille ans, vos pères ont suivi la même voie, ne la quittez pas; si vous deviez l'abandonner, n'entrez jamais dans la vie politique.

. Mais, reprit-elle après un moment de réQexion, voici encore que je veux vous plier à mes idées ; j'ai tort, vous êtes libre : travaillez donc à fonder l'avenir, puisque vous y croyez. Oui, soyez libre, vous ne relevez, après Dieu, que de votre conscience et de votre honneur.

Adieu, dit-elle encore en me tendant la main, faites le bonheur de ma pauvre Claire ; elle en est digne. Soyez toujours bon comme vous l'êtes redevenu, et, quand vous aurez appris à prier, priez pour moi.

Je mis un genou en terre devant cette sainte fille, si fière, si profondément blessée, si courageuse dans le pardon.

— La leçon que vous me donnez, -lui dis-je d'une voix pénétrée, sera la règle de ma vie.

Elle leva la main vers les portraits de nos ancêtres et me dit ces paroles, qui furent les dernières :

— C'est la leçon des aïeux.

UNE COiNVEUSlON. 260

LE CALME Al'HES LA TEMPETE

Malgré T héroïsme dont Berthe avait donné tant de preuves, nous sentions tous que l'attente de ce mariage était pour elle un supplice ; il fallait en finir le plus tôt possible. Au sortir de Téglise même, ^ je devais emmener Claire loin de Dijon. Berthe ne pouvait demeurer l'impassible témoin d'un bonheur qui brisait sa vie. 11 fut donc convenu que le mariage aurait Ueu dans le plus bref délai que nous permettait la loi.

La résignation de Berthe ne se démentit pas un instant ; toujours bonne pour moi, redoublant d'amitié pour sa cousine , elle la comblait de mille attentions ; Claire ne put soupçonner un instant les luttes terribles qui se livraient dans le cœur de cette infortunée. Berthe voulut se charger elle-

tJ70 UNE CONVEUSION.

même de la corbeille; je ne pus m'y opposer. Les bijoux de sa famille y furent jetés avec une prodigalité qui montrait combien était sérieuse son intention de ne pas se marier.

— Si dés à présent je ne lui donne pas tout, ditolle au curé de Notre-Dame, c'est que je veux me rései'ver le plaisir de lui causer encore de temps en temps de nouvelles surprises.

On fit venir de Paris ce que les magasins à la mode avaient de plus beau; Claire fut parée comme une princesse, sans se douter de combien de larmes étaient arrosées ces parures. Enfin, au milieu de toutes ces richesses, Berthc avait mis une donation d'un million, représentée par une terre superbe, située en Provence. M. de Langenais voulut s'y opposer, moi-même, je me sentais confus de cette générosité; mais l'insistance gracieuse de ma cousine triompha de nos répugnances.

— Ce n'est, disait-elle avec un sourire triste, qu'un avancement d'hoirie.

Intérieurement, je me réjouissais de cette fortune inespérée qui me permettait de continuer à Claire toutes les jouissances delà vie.

Le lendemain, je rencontrai Louis Monot.

— Eh bien, lui dis-je, tout est décidé; je me marie.

— Avec laquelle?

— Claire.

Monot fit uu jcste désespéré.

— Tu n es qu'un niais I me cria-t-il.

Mais il changea de ton quand il sut que Claire avait un million.

— Sa cousine en a quatre, me dit-il encore.

Monot comptait pour rien Tinépuisable trésor

de joie que j'avais au cœur.

Le mariage eut lieu la nuit, à Téglise Notre- Dame. Berthe, M. de Langenais, le chevalier de Malestot, madame de Lancade et les domestiques de la famille y assistaient seuls.

Berthe fut sublime. Elle voulut tenir dp ses propres mains le voile sur nos tètes ; elle était pâle à faire frémir, mais Claire ne» rencontra jamais que son sourire.

Après la cérémonie, Claire et moi nous montâmes dans un coupé de voyage, et les chevaux nous emportèrent vers la Provence.

Quels événements! mon ami, que d'ivresse et que d'espérance! Vers trois heures du matin, Claire s'endormit sur mon épaule, moi, je veillais. Tout ce qui m'était arrivé me semblait un rêve.

A Lyon , je m'arrêtai pour faire reposer ma femme. Elle eut beau me dire qu'elle n'était point fatiguée, je n'y voulus point entendre : elle fut obligée de se coucher et de dormir. Soumise

trW rSE CONVKRSION.

comme uti enfant, elle fit ce que je vuolus, Moi,

je sortis et j'allai courir au hasard le long des

quais.

J'ai toujours détesté Lyon ; je trouvais autrefois cette ville affreuse ; mais, ce jour-là, tout me parut splendide. Je découvrais à chaque objet des beautés que je n*avais point soupçonnées. Il me semblait n'être passé à Lyon que par des jours de pluie; mais le ciel s'était mis à l'unisson de mon àme, il rayonnait.

Le lendemain, nous descendîmes en Provence par le bateau à vapeur. Quelle délicieuse chose que de voyager avec une femme qu'on aime! Claire était d'une gaieté folle ; sa gaieté resplendissait pour moi jusque sur le paysage.

On arriva à Avignon vers quatre heures. Il fallut .près d'une heure pour débarquer la voiture et se procurer des chevaux de poste ; je payai doubles guides, et nous partîmes comme l'éclair. A six heures, nous étions arrivés dans le château splendide que nous devons à la générosité de Berthe.

C'est une belle habitation dans le goût italien, bâtie pendant le siècle dernier par un grand seigneur provençal j qui n'a rien épargné pour en faire une délicieuse résidence; à quelques minutes au-dessous de nos fenêtres, le Rhône forme comme un lac ; mais je te ferai quelques jours cette des-

cription. Que te décrirais-je maintenant? La joie me déborde, je ne suis plus que sentiment'.

Dès le lendemain de notre iirrivée, j'eus des nouvelles de Dijon, M. de Langenais me parlait de sa fille comme un homme peut parler d*un trésor qu'il a confié. Voici ce qu'il me disait de Berthe :

« Quand vous fûtes partis, je mis Berthe en voiture, et nous retournâmes à Thôtel. A peine arrivée dans sa chambre, elle s'évanouit; ses forces étaient à bout. Cependant elle est aujourtrès-calme ; elle parle volontiers de Claire et de vous ; elle est convaincue que vous étiez faits l'un pour Tautre, et que le doigt de Dieu est dans tout ceci. Quelle admirable nature! »

Maintenant, veux -tu savoir comment nous vivons ici? ^

Le matin, avant le jour, Claire descend au'jarpin, comme autrefois à Thôtel Langenais : c'est là que je la retrouve. En avant et sur les ailes du château sont disposées de grandes corbeilles de fleurs à travers lesquelles circulent de belles allées sablées. Ces fleurs ont toujours notre première visite ; de là nous descendons dans le parc ; il est petit, mais planté de grands arbres.

Nous errons toute la matinée de leur ombrage à nos fleurs; j'écoute le doux gazouillement do Claire^ qui tantôt marche suspendue à mon bras,

874 UN£ COJÏVERSION.

OU se remet à courir: cdminé autrefois, poursuivie par le âdèle Black, que.' pous n'avons pas abandonné. Dans Tapros-midi; nous lisons, nous faisons de la musique, ou bien je. reprends mes pinceaux, tandis qu'elle s'occupe de quelque ouvrage de tapisserie.

Avant diner, nous montons à cheval, et nous courons au hasard, à travers les chemins plantés de saules ou àam les sentiers àbraptcs de la montagne.

Le château, bâti avec cette belle pierre du pays que le soteil colore de tons fauves, est situé entre la plaine e!t le village ; Claire en connaît déjà les femmes et les enfants : les pauvres ont compris que la Providence leur envoyait une amie, et moi, je suis heureux de Taffection qu'on lui porte.

Voici trois semaines que nous sommes fixés sous ce ciel du Midi, presque toujours serein : nous y passerons l'hiver.

Le soir, à dix heures, je donne à Claire un baiser siir le front, un baiser de frère, et nous remon* tons chacun chez nous. Si tu trouvais étrange ce baiser de frère après trois semaines de mariage, je te Téxpliquerais par l'excès même de mon amour.

— Que te dirai-je de plus? Du Robert de Langenais que lu as vu l'année dernière, et sur lequel

tu t'es attristé, réjouis-toi, mon ami, car il ne reste plus rien : cet amour m'a régénéré.

Aujourd'hui l'agitation que j'ai recherchée pendant sept ans me serait odieuse : je m'occupe d'administrer les biens que la Providence m'a rendus ; je mené la vie la plus régulière et la plus sage, je n'ai de désirs, de goûts et de joies que les désirs, les goûts et les joies de Claire; matériellement et moralement, je suis heureux, (l'est le calme après la tempête. A

Page 1