‹ Une conversionChapitre 7 sur 8 · LA RAISON DE LOUIS MONOT · texte numérisé non relu

LA RAISON DE LOUIS MONOT

Des sentiments tumultueux, des impressions contraires, s'élevaient en moi violents et confus, et se disputaient mon cœur. Honteux de ce désordre de la pensée, humilié de ma faiblesse, effraye des passions que je sentais bouillonner, je courus longtemps au hasard, comme si le grand air devait faire sur ma raison l'effet d'une douche glacée sur la cervelle d'un fou ; mais cette course effrénée ne me suggérait pas une idée qui fût de nature à calmer mon exaltation : un nom, une figure, une incarnation du scepticisme , une évocation de Tabîme , apparurent soudain à ma pensée , Louis Monot! Louis Monot, c*était Tantidote à toute poésie, la glace sur la passion, fa mort contre la vie; je courus chez le procureur de la République*

— Ehl me dit-il en m'apercevant, comme te voilà renversé! Que t'arrive-t-il?

Ah! pour moi-mpme, pour mon honneur, pour ma propre estime, j'ai besoin de te dire 1 hésitalion dont je fus saisi ; suis-je pardonnable d'avoir cédé? Livrer aux commentaires de cette basse nature ces deux jeunes filles si nobles par le cœur, n'était-ce pas les profaner? Je me laissai tomber dans un fauteuil , triste , accablé , ne répondant pas. Monot est de ces gens qu'un instinct jaloux porte à se réjouir du malheur de leurs amis ; cependant le ton de sa voix marquait une commisération sincère.

— Mais que t'arrive-t-il donc?s'écria-t-il de nouveau. Est-ce que notre mariage serait man^ qiié?

— Au contraire, tis-je avec accablement.

— Comment, au contraire ! Alors que demandestu? qu'as-tu?. . . Je ne suis pas sorcier.

L'intérêt qu'il me témoignait vainquit mes répugnances. Je n'aurais pas dû mettre le pied dans cette maison; mais une première faiblesse n'est jamais que la préface d'une seconde.

— Écoute , lui dis-je , voici ce qui m'arrive : Berthe de Langenais est une très-belle personne. . .

— Grande, brune, interrompit Monot, maîtresse femme, un peu bas-bleu, très-pieuse, élevée

par un curé et par trois momies de Tancien régime.

Connu !

— Comment sais-tu cela? dis-je, un peu froissé de ce ton leste à propos d'une personne pour qui je professais un respect si profond.

— Et ma police! répondit-il en se rengorgeant.

— Ta police a mal jugé ce qui pour elle est plact» beaucoup trop haut.

— Là! là! ne te fâche pas. Tu sais que je ne me pique point de poésie ; pour moi tout se réduit à la vile prose , au positif.

— Eh bien, j'épouserai Berthe quand je voudrai .

— Alors qu'attends-tu? Te plaît-elle?

— Je ne connais rien de plus parfait sous le ciel I

— Continue.

— Berthe a une cousine. . .

— Oui, dit Monot, mademoiselle Claire de Langenais, ravissante blonde de vingt ans, faite à ravir, musicienne achevée, pas de fortune. Après?

J'hésitai de nouveau ; mais si j'ai les vertus de Tamitié, j'en ai toutes les faiblesses. Et puis, lo cœur qui souffre a tant besoin de s'épancher !

— Eh bien, lui dis-je, devine ce qui m'arrive.

— Tu es amoureux de Claire?

— Je les aime toutes les deux.

Monot se renversa dans son fauteuil et partit d'un éclat de rire qui me déconcerta.

— Allons, s*écria-t-il après avoir donné un libre essor à sa cruelle gaieté, Thistoire est ravissante ; elle est digne de toi. Délicieux, mon cher, délicieux ! Brune ou blonde ! Non ! brune et blonde; toutes les deux ! Ah! c'est charmant!

Je me levai avec colère.

— Ne plaisante pas! m'écriai-jc. Ceci est une affaire sérieuse.

-»- Pardieu ! reprit Monot, ceci dépendra de co que tu vas faire. Ou tu renonceras à te faire aimer de mademoiselle Claire, ou

Mais pourquoi profanerais-je ces pages toutes remplies des plus pures émanations do mon cœur, en reproduisant ici les honteuses déclamations dont cet homme commença par accueillir mes confidences? 11 exhuma de nos souvenirs une histoire qui m'est personnelle, et que tu m'épargneras l'humiliation de te raconter.

Armé de ma vie passée, Monot avait raison contre moi : je l'écoutais d'un air sombre et ne répondais pas.

11 continua sur le même ton de persiflage amical :

— Ah! si Saint-Lambert , l'homme fort, étail ici , tu l'étonnerais comme tu m'étonnes. Trois Jours passés auprès de deux ingénues , entre un chevalier de Malte asthmatique, une vieille coquette

iitt UNE CONVERSION.

de Tancien régime, un bonhomme d'émigré et un curé chauvin d'impérialisme, et tu deviens scrupuleux comme un séminariste. Que sera-ce donc dans un mois! Comme te voilà fait, mon pauvre Robert! quelle métamorphose! Le marquis de Langenais, le beau viveur, le casseur par excellence, le Lauzun du boulevard de Gand, le gentilhomme sans préjugés, le héros du cynisme élégant, le voilà 1 le voilà en adoration platonique devant deux provinciales I

Monot disait vrai. Trois jours à l'hôtel Langenais avaient suffi pour renverser tout l'échafaudage de sophismes et de pauvretés à l'aide duquel j'avais exalté jusqu'à ce jour des vices dont je rougissais maintenant. Accablé à mes propres yeux sous une honte qu'il ne soupçonnait pas, je me demandais si ce double amour n'était pas une volonté du ciel, un juste talion; si je n'étais pas indigne d'aspirer à la main d'un de ces deux anges, et si la justice divine ne me châtiait pas en m'interdisant même l'amour, après m'aVoir laissé deviner ses félicités.

Monot ne comprit pas mmi silence, et continua sur le même ton railleur :

— Du reste, tu devais en venir là quelque jour ; tu as été fanfaron de vice, mais le vice n'a jamais pénétré au delà de ton épiderme. Je te l'ai prédit

cent fois, tu finiras par épouser une bonne femme dans quelque coin de province où tu t'enterreras sans rémission dans la tombe du pot-au-feu ; tu auras des enfants morveux et criards que tu trouveras charmants ; tu seras bon père , bon époux , bon garde national et bon électeur : voilà ton horoscope. Heureusement pour toi, et je t'en félicite, le hasard t'a bien servi. Marquis ruiné, tu trouves une héritière qui, par fanatisme de ton nom, s'immole à toi avec ses deux cent mille livres de rente : je t'en ai déjà fait mon compliment, je te le renouvelle. Va, ajouta Louis Monot en étendant ses deux mains au-dessus de ma tête avec un geste plaisant , que ton curé te bénisse, et que la vertu te soit légère I Je coupai court à cette verve impitoyable.

— Tais-toi I lui dis-je avec emportement, tu ne conçois que le mal, tu n'as d'éloges que pour rinfamie.

Monot croisa les bras et hocha la tète.

— Mon cher, tu as été malade plus d'une fois, malade longtemps, malade à en mourir; pendant que les gracieux compagnons de tes brillantes débauches te laissaient râler tout à ton aise en disant : tf Ce pauvre garçon! ... » riioi je m'installais à ton chevet et j'y restais nuit et jour.'

— C'est vrai, interrompis-jc d'une voix sourde;

lu i*es obstiné à me sauver la vie. Mauvais service !

Je voudrais être mort.

— Il n*y a, dit Nooot avec dédaiu, que les privilégiés de la fortune et du hasard qui parlent ainsi.

Je lui tendis la main.

— Pardon! lui dis-je, j'ai tort; tu es un ami, c est vrai; mais je te parle sérieusement, répondsmoi de même. Pourquoi persifler quand tu me vois souffrir?

— Soit, dit Monot en s'asseyant, causons gravement. Tu viens à Dijon pour y épouser ta cousine ; l'affaire marche à souhait ; le notaire est là, on n'attend que ta signature; la fiancée te plaît, mais il se rencontre une autre jeune fille également ravissante dont tu deviens amoureux, et te voilà comme Tâne de Buridan. A tort ou à raison., tu as abandonné les errements de ta vie passée. Dès ce moment, ta conduite est tracée; tu renonces purement et simplement à mademoiselle r4laire. La chose est bien simple. 11 faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, comme dit Alfred de Musset, il faut que ta passion soit satisfaite ou refoulée : c'est à toi de choisir.

— Hélas ! dis-je avec un profond soupir, je ne sais laquelle je dois préférer ; cette indécision me désole ; vois-tu, quand je suis à côté de Berthe, je lie vois qu'elle, je demeure enchaîné à cette beauté

surhumaine. Auprès de Claire, je sens toute ma force et toute, ma raison s'éteindre dans une délicieuse ivresse. L'air que je respire et qui l'enveloppe me grise comme le hachieh des Orientaux; j'ai les idées les plus absurdes : je voudrais ra'envoler avec elle à travers l'espace, je voudrais me coucher à ses pieds et y mourir. Je sens que je mettrais en morceaux tout obstacle qui s'élèverait entre nous ; je tu^ais comme un reptile l'homme qui me la disputerait. Oh! malheur! malheur! si quelqu'un se lève entre elle et moi!

La violence de mes paroles impressionna Louis 31onot : il devint tout à fait sérieux.

— Mais, me dit-il, comment arranges4u cette passion nouvelle avec ton mariage futur, arrêté, je crois?

— Est-ce que je le sais? Est-ce que tu m'entendrais dire toutes ces folies si je le savais?

— Comment! aurais-tu, par hasard, la tentation de renoncer à l'héritière?

J'hésitai; mon cœur l'emporta.

— Oui, répondis-je.

Monot se leva stupéfait.

— Décidément, dit-il, traite-moi de misérable si bon te semble; tu es fou, Robert, archi-foul Mais tu ne parles pas sérieusement?

— Si! je parle très-sérieusement.

ÎÎO UNE CONVERSION.

~ Mais Claire n'a pas de fortune I

— Je le sais.

— Berthe est plus belle, plus instruite, plus spirituelle, plus grande dame. Elle a deux cent mille francs de rente.

— Je le sais.

— Et tu veux renoncer à cet énorme coup de fortune?

— J'hésite. *

— Voyons, me dit Monol avec l'apparence d'un intérêt réel, veux-tu raisonner posément?

— Je suis venu pour cela.

— J'admets de ta part une inqualifiable folie ; je suppose que tu vas épouser Claire. Pure hypothèse, entendons-nous bien; hypothèse dont la réalité me paraît absurde, inouïe, phénoménale.

D'abord, te voilà brouillé avec mademoiselle Berthe de Langenais : c'est incontestable. La discorde entre dans cette maison si calme ; elle y entre avec la jalousie, avec le scandale, avec le désespoir peut-être; elle y entre par ta faute, amenée par toi; là, où l'on t'appelait pour ton bien, tu porteras le malheur et le deuil. Ces deux jeunes filles, unies comme deux sœurs, deviennent d'irréconciliables ennemies : c'est toi qui l'auras voulu.

Au milieu de toutes ces ruines, j'admets (autre hypothèse irréalisable) que ton bonheur s'est

fondé. Écoute-moi sans prévention, impose silence à Ion cœur, ne consulte pas l'exagération du sentiment, raisonne avec ton bon sens. Te voilà marié : Claire est ravissante, elle a toutes les vertus, toutes les séductions; tous ces trésors sont à toi, ton bonheur est une longue extase ; cependant la lune de miel ne sera pas éternelle : j'admets qu'elle dure un an, deux ans, dix ans, si tu veux. Tu sais le vers de Musset :

L'amour, ô l^éirange nature !

Vit d'inanition et meurt de nourriture.

A cette heure, tu en es à Tinanition ; où en scras-tu après dix ans de nourriture ? Si succulente qu'elle soit, n'en seras-tu pas blasé? L'heure du regret sera venue, et le regret te restera seul, seul, entends-tu bien? car tu n'auras pas, à la place de l'amour envolé, cette magnifique compensation qui s'appelle la fortune.

— Cet amour dont tu m'annonces la fin, dis-jc en secouant la tête, peut devenir la plus délicieuse des intimités.

— Soit, reprit Monot avec calme ; je supposç qu'après dix ans de mariage tu ne sois pas encore blasé sur la beauté de ta femme ; je suppose que tu auras le même plaisir à recueillir les chants de

i22 UNE CONVERSION,

cette voix charmante; je suppose que sa conversation conservera pour toi la même nouveauté piquante : je suppose que, dans dix ans, tu subiras le même entraînement que tu subis pour Claire à demi inconnue, poétique et virginale comme une héroïne de ballade. Tu auras des enfants, c'est-àdire des charges nouvelles; pour les élever, il faudra de Fargent, en auras-tu ? Tu n as plus rien, et Glaire est aussi pauvre que toi. Mais pour toi, pour ta femme, pour tes enfants, je le répète, il te faut de l'argent; c*cst prosaïque, c'est misérable, c'est abject ce que je te dis là ; mais c'est vrai, vrai comme la vie. Un mari, une femme et des enfants ne vivent pas de Tair du temps, ni même de Tivresse d'un éternel amour : il leur faut de l'argent, il leur en faut surtout quand le mari s'appelle le marquis de Langenais. Eh bien, voici la question brutale : Où prendras-tu de l'argent?

— J'en gagnerai, répondis-je avec un air superbe qui fit sourire l'impitoyable Monot.

— Ah! tu en gagneras I J'en gagnerai : c'est bientôt diti Et comment?

La question m'embarrassa ; cependant je répondis avec assez d'aplomb :

— Tu sais que tous mes essais de peinture ont été encouragés.

— Réduis cette ressource à sa valeur; pas d'il-

iusions ! elle suffirait à peine à te faire vivoter seul d'une existence que tune supporterais pas six mois. Y a-t-il en toi l'étoffe d'un grand peintre? C'est possible, mais tu n'oserais Taffirmer. Cite^moi donc un homme de talent qui n'ait pas commencé par de laborieuses études. De tous les arts, la peinture est peut-être celui qui en exige le plus. Estce à trente ans, absorbé par un amour qui te rend insensé, que tu crois possible de commencer des études de peinture, c'est-à-dire un travail jmimalier de dix heures? Réponds.

— J'ai la littérature.

— Surtout en temps de répubhque! Mais, dismoi, quelles connaissances as-tu dans ce mondelà, où tout se fait par la camaraderie? Ignores-tu que les derniers venus sont exploités et que les anciens prélèvent la part du lion ? As-tu bien calculé ce qu'il faut d'efforts pour soulever la croûte épaisse de ce béotisme bourgeois qui pèse sur le talent, sur le génie même encore inconnu? Un journal ne publie que des feuilletons signés d'un nom plus ou moins populaire ; l'éditeur est un mythe pour le débutant ; le lecteur n'achète le livre que sur l'étiquette du nom d'auteur. Hégésippe Moreau meurt à l'hôpital, Escousse et Lebas se sont tués de compagnie, et tant d'autres, mon pauvre Robert!

Crois-moi, pas d'illusions I

*- Je puis demander un emploi au gouvernement.

— Lequel? Ju n as pas d'antécédents, tu ne peux être nommé prétet d'emblée. Tu seras souspréfet; sous-préfet! trois mille francs d'appointements, quatre, cinq si tu veux. La bourgeoisie de l'endroit, ameutée contre toi parce que tu es marquis, le journal rouge du chef-lieu te jetant périodiquement la lie de son écritoire, ta fenmie et tes supérieurs te défendant de te commettre avec l'injurieux folliculaire, l'obéissance passive devenue ta vie : voilà ton bilan I Passons à un autre exercice pour gagner de l'argent. Après?

— Bahl dis-je en essayant de me roidir contre l'évidence, un amour qui remplit la vie est audessus de ces misères !

— C'est la folie et non la raison qui parle en toi, reprit Monot. Laisse-moi te disséquer, je .te connais. Quel que soit ton amour, il s'éteindra par la possession. Tu te fatigueras de Claire comme tu t'es lassé de tant d'autres ; c'est une question de temps. Il est probable que, dans les premiers jours, vous supporterez ensemble et gaiement les privations de la pauvreté, mais cette gaieté factice ne durera pas. Sais-tu ce que c'est que' la pauvreté pour en parler si cavalièrement? Ne crois jamais à ceux qui disent qu'on la peut traiter ainsi. Sous le

masque qui rit, il y a la face qui pleure ; sous la rpillerie contre le destin, telle qu'on la débite en plein vent, dans la parade que nous jouons tous, il y a des convulsions et le blasphème contre Dieu. Que Dieu t'épargne ces tortures, Robert ! L'amour, dis-tu, nous met au-dessus de ces misères. Insensé! quoil tu n'as pas pu vivre seul avec trente mille francs de rente, et tu veux faire subsister, avec la dixième partie de cela peut<*être, toi, ta femme et tes enfants!... Quoi! tu as dévoré, en moins de huit années, — un million ! — et tu parles de renoncer pour la vie aux jouissances dont l'habitude est devenue ta seconde nature ! Toi, le magnifique, le prodigue par excellence, tu acquerras subitement une économie qu'il faudra pousser jusqu'à Favarice! Habitué du Gafé de Paris, tu compteras avec ta gouvernante; habitué de l'Opéra, tu renonceras à tout plaisir ; tu ménageras tes habits, , tes bottes, ton feu, ta lumière; tu ne monteras pas dans l'omnibus pour épargner six sous. Pauvre ami ! Après un an de cette vie, tes cheveux auraient blanchi, tu maudirais ce falal amour, tu maudirais la vie; si la mort venait, tu la bénirais. ,

Je voulus essayer de répondre, mais les bonnes raisons manquèrent. Louis Monot continua gravement :

' — Une jeune fille, noble comme toi , belle comme

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une reine, élevée comme une princesse, est venue et ta dit ; « Me voici, je me donne à vous. Votre âme est affamée d'amour, nulle femme n'est mieux faite que moi pour l'inspirer et pour l'éprouver : l'amour, vous l'avez en moi. » Elle t'a dit : « Vous avez des goûts splendides, vous aimez les meubles somptueux, les valets, les chevaux, les chiens, le plaisir sous toutes les formes, le luxe dans tous ses raffinements ; cependant vous êtes tellement ruiné, que le suicide vous a tenté. Eh bien, je possède une fortune immense; cette fortune, je vous la donne. Perdu au milieu de ténèbres sans issue, vous aj)peliez la mort ; je vous ramène à la lumière, et je vous rends à la vie. »

Quoi! tu peux balancer une minute! Entre la misère et le luxe, entre une position spléndide et une abjection infime; un homme intelligent et fier peut avoir l'incroyable faiblesse de caractère qui le fait hésiter I Ami, reviens à toi. Ni faiblesse, ni folie, ni absurdité! sois un homme et non pas un enfant.

Sans répondre et sans lever les yeux, je laissai tomber ma tète dans mes mains. J'étais vaincu.

Monot voulut m'achever.

— Ecoute, coutinua-t-il en appuyant sa main sur mon bras comme pour mieux imprimer en moi l'effet de ses paroles, écoute : avant de lier avec toi dans le sac de la misère une jeune fille charmante

qui ne t'a fait aucun mal, avant de la précipiter avec4;oi dans un abîme qui va droit aux malédictions et à la tombe, réfléchis, non plus à toi seul, mais à elle.

Dire : « Nous sommes tous deux sans fortune, je ne la fais point descendre et ne lui dois rien,» c'est raisonner dans le faux. Songe que, malgré son peu de fortune, elle a reçu la même éducation que sa cousine, l'éducation d'une héritière; elle a vécu dans un hôtel splendide, servie par vingt domestiques, baignée dans la richesse depuis le berceau.

De quel droit vas-tu l'arracher à cette vie si douce pour lui imposer ta misère? Écoute ta conscience, elle t'accusera. Ta conscience te dira que tu vas sacrifier CFaire de Langenais à l'égoïsme de ta passion.

11 est possible que cet ange fasse ton bonheur ; maiâ es -tu bien sûr de faire le sien? Quand tu la verras, si jeune, si belle, si bien faite pour régner dans un salon, pauvre, ternie, mal vêtue, dénuée de tout par ta faute, n'auras-tu donc pas de remords? Ne crains-Ui pas qu'un jour elle t'accuse? Ne crains-tu pas qu'elle te maudisse? Prends garde, ami, prends garde. La passion t'aveugle. Dans cet amour, tu vois le ciel pour toi ; dans ce mariage, ma raison voit un enfer pour Claire de Langenais.

POESIE BRUKE

Toute mon exaltation était tombée pièce à pièce sous le positivisme implacable de Louis Monot. Les aspirations du cœui* étaient refoulées maintenant sous les glaces de la raison, qui reprenait en moi son empire. Je revenais, honteux de moimême, presque irrité contre Claire , cause innocente d*une faiblesse que je me reprochais.

Quand la porte massive de Thôtel Laugenais se rouvrit devant mes pas, lorsque mes pieds recommencèrent à fouler ces appartements somptueux où tout flattait si bien mes ardeurs sensuelles de jouissance par la richesse, je me pris à rire de cette niaiserie qui m'avait inspiré de remplacer tant d'opulence par je ne sais quel amour de romance en trois couplets. Les paroles de Louis Mo-

UXE CONVÉTaSION. i29

iiot faisaient leur chemin : le vieil lioiiiuie reparaissait.

Aujourd'hui que tout est fini, plus de deux mois après, maintenant que le calme a remplacé le désordre de mes idées, je rougis de me rappeler qu'une dureté presque brutale chassa de ma pensée l'ineffable douceur dont Claire l'avait enivrée. Sous l'influence de mon sceptique ami, j'avais retrouvé, dans toute leur crudité, mes théories parisiennes sur le cas qu'on doit faire des hommes, des sentiments, de l'impulsion du cœur; sur la vie, que j'appelais une farce grotesque, indigne d'élre prise au sérieux par un homme de tcte. « Suis-je donc venu chercher ici des amourettes? me disais-je eu montant l'escalier, que je foulais en maître; à quoi bon l'amour? Ruiné, ce qu'il me faut , c'est une fortune nouvelle, c'est une héritière, fût-elle stupide et bossue. Je la trouve belle, intelHgente, impressionnable , et je me laisse aller à la première séduction qui m'arrête : imbécile ! »

Au moment d'entrer au salon, je m'aperçus que je portais encore à la boutonnière la rose cueillie par la main de Claire : je l'arrachai vivement et m'approchai d'une fenêtre pour la jeter; mais quelle merveilleuse facilité d'impressions diverses, lorsque des sentiments opposés se disputent la possession de noire àme ! Au moment d'accomplir

ce sacritice, mon cœur battit, je m'arrêtai, je regardai cette fleur avec une tendresse involontaire, et, ne pouvant me résoudre à m'en séparer, je la cachai dans mon sein. — Toujours la lutte de IVsprit et du cœur!

Mes cousines étaient au salon. Je rencontrai à la fois leur sourire, si diflërent , mais si.gracieiix sur ces deux visages. Dominé par mes idées nouvelles, je me détournai de Claire, et ne lui adressai que des banalités polies ; tous mes regards et tous mes soins furent pour sa compagne. Claire n'eut pas de peine à s'en apercevoir : un étonnement douloureux se peignit dans ses yeux ; elle dut se demander intérieurement si elle m'avait offensé; la pauvre enfant ne, pouvait me comprendre* Bertlie ne remarqua pas ce changement ; n'a- Vait-elle pas de moi tout ce qu'elle pouvait désirer? Rien ne rend aveugle comme une affection satisfaite!

Elle me fit d'affectueux reproches sur ce que je les avais abandonnées à déjeuner ^ Je m'excusai en disant que j'avais à Dijon un ami, M. Louis Monol. procureur de la République, et que j'étais allé clé= jeûner chez lui. La vérité est que je n'avais pas déjeuné. Les orages du cœur s'accommodent mal des soins matériels de la vie*

^=- Vos amis sont les nôtres, me dit Berthei

UNE CONVEtSION. iSi

M. Louis Nonot sera le bienvenu à Thôiel Lange* nais.

Cette fière lille de si grande maison,, ouvrant à mon ami Monot ce salon presque inaccessible, me donna la mesure des progrès que j'avais faits dans son affection et du dévouement qu'elle porterait a son seigneur et maître.

La conversation continua entre Berthe el moi , très-affectueuse, pleine de prévenances de sa part, mais un peu contrainte de la mienne ; cependant je finis par y apporter une gaieté nerveuse. Claire, à qui mon changement ne pouvait échapper, était devenue très-pâle. Pour elle ou pour moi, elle se mit au piano et joua un morceau dont j'avais fait un grand éloge. Au lieu des félicitations pleines de chaleur que je lui avais adressées la veille, je me renfermai dans un compliment poli, fidèle aux leçons de Louis Monot, je continuais avec une persistance féroce à briser cet amour naissant .

Berthe m'avait offert , la veille, de me faire visiter les curiosités de Dijohi M. de Langehais nous accoiîlpagna; Claire prit un prétexte jwur ne pas sortir. On était au mois de septembre, deux heures venaient de sonner ; nous parcourûmes Dijon par un temps d*une douceur extrême. Berthe avait pris mon bras et s'y appuyait presque avec abandon ; jamais sa parole ne m*avait semblé plus en-

traînante, sa beauté plus achevée. « Est-il bien possible, me disais-je de temps en temps, que j'aie eu la pensée de renoncer à cette ravissante femme ! »

Nous vîmes ensemble les principales églises, les vieux couvents convertis en ateliers, les anciens hôtels de la noblesse parlementaire, veufs aujourd'hui de leurs anciens maîtres. A chaque monument elle attachait une chronique, une histoire, une légende. Ses récits, très-simples d'expression, revêtaient en passant par sa bouche un coloris poétique. De ma vie je n'ai entendu raconter avec cette suave éloquence; je ne pouvais me lasser ni de l'écouter ni d'admirer sa belle physionomie, toujours si calme et si noble.

— Tenez, me dit-elle en passant devant une vaste maison flanquée de tourelles et qui date du quinzième siècle, il y avait ici, autrefois, ce que nos pères appelaient une aumône. Cette maison, propriété d'un échevin fort riche qui mourut sans enfants, fut affectée par testament à une fondation dont voici l'objet : un certain nombre de vieillards sans ressources y étaient logés et nourris ; c'était là ce que vos théoriciens appellent les invalides du travail.

Trois fois par jour, les pauvres du quartier venaient à cette porte s'asseoir sur les bancs de pierre que voici ; on leur distribuait à chacun une abon-

UNE CONVEISION. 133

dante nourriture ; à certaines époques, on leur donnait une pièce d'argent. A cette maison, le fondateur avait attaché une rente pour subvenir à son entretien et à l'aumône. Des legs nombreux vinrent successivement se joindre à cette rente et augmenter l'importance d'une bonne œuvre dont les pauvres de Dijon ont profité pendant quatre cents ans.

Quand vint la Révolution, la rente fut confisquée et la maison elle-même devint un bien national. Les avocats, les mauvais nobles et les bourgeois imbéciles qui s'appelaient alors la nation se sont emparés ainsi des biens des pauvres dans la France entière ; les doctrines spoliatrices et la faveur dont elles jouissent parmi le peuple sont la juste conséquence du vol commis par l'Assemblée constituante.

Ce bien national, volé au peuple par des avocats, au nom du peuple même, revendu à vil prix sous la Terreur, est devenu ce que vous voyez : un industriel en a fait une fabrique j vous pouvez lire son enseigne au-dessus de la porte, et, sous le badigeon de l'enseigne, vous apercevez les vestiges d'une croix. Aujourd'hui les pauvres entrent encore dans cette maison, mais -c'est pour y travailler treize ou quatorze heures par jour moyennant un salaire insuffisant; si l'ouvrage manque, ou si la

ganté s'en va, Touvrier misérable rencontre la charité moderne sous la forme d'une affiche placardée à ce mur.

Elle me montrait Tafficbe que j'avais déjà vue près de Notre-Dame.

— Voilà bien , aj outa-t-elle , le caractère des deux époques. Autrefois, le pauvre venait à cette porte, et on lui disait : « Voici du pain, voici des vêtements, voici du bois, voici la maison du Dieu qui console les affligés. » Aujourd'hui, on affiche au même lieu, en face des mêmes misères : « La mendicité est interdite. »

— Ma cousine, lui dis-je en hésitant, car je disais une banalité, le travail est la loi des sociétés modernes.

—•Mon cousin, me répondit-elle en souriant, Dieu a dit à l'homme : a Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ; x> la loi du travail est anté* rieure aux sociétés modernes, antérieure de Tâge entier du monde. La société chrétienne, renversée par la Révolution, proclamait aux pauvres la loi du travail, mais elle obKgeait les riches à observer la loi de charité. En attendant que l'avenir ait tenu les promesses dont on nous berce, je conserverai dans mon cœur une vénération profonde pour le passé qui pourvoyait avec tant de sollicitude à la subsistance des pauvres.

— Oui, m'écriai-je, mais que d'abus !

T— Je ne le nie pas, mais l'al^us doit-il nous empêcher de rendre hommage à Tesprit d'une institution ? Que de gens qui, pour un petit abus, jettent des cris d'aigle, et qui, pour d'immenses bienfaits, n'ont pas un éloge. L'abus! c'est le cheval de bataille de tous les intrigants.

Du reste, ajouta-t-elle avec une grâce charmante, croyez bien que je désire ardemment la réalisation de l'ordre nouveau que vous entrevoyez dans l'avenir. Ma naissance et ma noblesse de sang ne m'empêchent pas d'êiro avant tout une fille chrétienne.

Plus loin elle me fit arrêter devant un édifie*^ d'apparepce monumentale marqué au cachet du dix- septième siècle.

— Là, dit-elle, il y avait un collège. La Révolution en a chassé les élèves, proscrit et massacré les professeurs. On demande aujourd'hui l'instruction gratuite pour tous. Elle existait avant la confiscation du domaine ecclésiastique , et le nombre des écoliers était deux fois supérieur à celui de notre • temps. Cependant la France n'avait alorsque vingtcinq minions d'habitants. Et que diriez-vous si je vous montrais qu'en réalité l'instruction publique dépérissait depuis deux cents ans? Pendant le moyen âge, cette époque si peu connue et tant ca-

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lomniée, les princes, lesévèques, les communautés, ne négligeaient rien de ce qui pouvait encourager renseignement. Des fondations sans nombre sont là pour l'attester, et les furibondes déclamations de nos révolutionnaires n*t»mpêcheront pas que cela soit. Non-seulement l'instruction était partout gratuite, mais encore il n'y avait pas de collège qui ne fût doté d'un grand nombre de Imurses toujours réservées à des élèves pauvres qui les avaient méritées par une aptitude reconnue. Les bourses n'étaient pas alors, comme elles sont aujourd'hui, une faveur, une monnaie électorale, un instrument de corruption à l'usage des gouvernements.

Toute difficulté s'aplanissait devant les écx)liers sans fortune; la loi les afTranchissait des charges de l'impôt, eux et les objets de consommation nécessaires à la vie. Pour citer une ville entre plusieurs, Avignon possédait avant la Révolution sept collèges, où l'instruction était donnée gratuitement. Aujourd'hui elle n'en a qu'un, où le monopole universitaire vend fort cher une instruction détestable. • En vérité , c'est une amère plaisanterie que d'oser dire, comme on le dit chaque jour, aux applaudissements des aveugles de la bourgeoisie : « Aujourd'hui l'instiniction publique ouvre à tous toutes les carrières. »

Quelle niaiserie! Est-ce que, depuis Talphabel

jusqu'au diplôme de docteur, VEtat ne prélève pas sur rinstiniction une foule d'impôts iniques? Est-ce queTécolier n'est pas obligé de payer pour avoir le droit d'apprendre? Et, s'il faut payer et dépenser dix mille francs au moins avant d'être avocat, l'instruction, dans notre prétendu siècle d'égalité, n'est-elle pas le privilège du riche?

Que voulez-vous donc que je dise de mon temps lorsque je le compare à celui où l'écolier fils de mendiant, mendiant lui-même, pouvait suivre tous les cours d'une université, depuis les écoles élémentaires jusqu'aux études les plus transcendantes? L'écolier misérable, fils du dernier des paysans et du plus pauvre, n'avaitaucune honte à demander l'aumône dans un temps où l'aumône ne dégradait pas. Étudiant pauvre, il demandait au riche, et le riche s'honorait en lui facilitant les moyens de cultiver une intelligence qui, plus tard,devait servir utilement la patrie. On ne sait pas aujourd'hui jusqu'où s'étendait la sollicitude du moyen âge en faveur des écoliers. Voici un fait caractéristique :

Dans l'université d'Avignon dont je vous ai parlé, la reine Jeanne avait institué une banque des écoles. On y prêtait de l'argent aux écoUers pauvres, studieux et bons sujets. Cet argent était hypothéqué sur leur avenir. Montrez-moi, dans ce qui se passe aujourd'hui, quelque chose de pareil. La Révolu-

lion a fait bien des ruines, et tous ces débris sont retombes sur, le peuple.

J'écoutais avec ravissement cette muse du passé, chantant les bienfaits de la société chrétienne. Tu vas t'étonncr d'entendre une femme parler ainsi, et peut-êlre ne peux-tu pas apprécier cette hauteur de caractère et d'esprit , toi qui \is dans un pays où la femme ne s'élève jamais au*dessus des devoirs de fille, d'épouse et de mère. Il n'en est pas ainsi dans notre terre des Gaules, où, depuis les prêtresses qui célébraient dans les forêts les mystères druidiques, la femme a conservé Vhabitude Av s'illustrer par le génie aussi bien que par la vertu.

En devisant ainsi sur les splendeurs éteintes et sur les misères nouvelles, nous atteignîmes l'ancien logis du roi, construit sur l'emplacement d'un palais des ducs de Bourgogne , palais dont il reste quelques vestiges.

Ma cousine me proposa Av voir le musée ; on y monte par un escalier qui s'ouvre dans la grande cour de cet édifice. Beaucoup plus occupé de lé coûter et de la regarder que d'inventorier les curiosités du département de la Côte-d'Or , je vis seulement celles qu'il lui plut de me montrer.

Sa préoccupation pour le passé éclatait dans toutes ses paroles, ainsi que sou mépris pour notre siècle, si vain, d'autant plus orgueilleux peut-être

UNE CONVERSIOÎî. 139

qu'il est, en réalité, plus ignorant, plus bas et plus mauvais.

Dans la eagede Vesealier sont appendues des tapisseries représentant la ville assiégée par les Suisses, ces robustes montagnards dont les fourches et les fléaux avaient porté de si rudes coups à Tairaure des ducs de Boui^ogne.

— A cette époque, me dit-elle, rien n était plus ordinaire que le courage civil. Voici des bourgeois qui défendent eux-mêmes leur ville. Aujourd'hui le bourgeois vend, achète, et ne demande qu'à dormir tranquille : il se cache derrière le soldat qui se bat pour lui. De ce fait, je conclus à rabaissement du courage civil depuis la Révolution.

Un des premiers objets qui nous frappa fut un buste en marbre de Bonaparte, premier ^consul. Peut-on voir une tôle de Bonaparte et ne pas s'arrêter?

— Que reste-t-il de lui ? me dit-elle avec tristesse. Le nom de Napoléon est désormais immortel comme ceux d'Alexandre, de César, d'Attila, comme celui de tous les conquérants.

J'exprimai à ma cousine cette pensée que Bonaparte avait eu mission d'achever la ruine deTari-stocratie et d'opérer violemment le mélange des éléments sociaux, nécessaire à l'organisation de la démocratie.

— Dans vos idées, me répondit-elle, vous avez raison : ce pouvait être la destinée providentielle de Bonaparte. Voyez quel sentiment inflexible et dominateur dans les traits de ce visage, ajouta-t-elle en me désignant le buste dont je t'ai parlé : la prédestination est écrite sur les lignes de ce marbre.

A côté d'une copie des Gladiateurs, d'Agasias, ce magnifique l)ronze auquel la vie même semble ne pas manquer, elle me fit lire sur le livret, à propos d'une statue moderne : « Donné par M. le ministre de r intérieur à la ville de Dijon, à la sollicitation de M. Saunac, député. 1841 . »

-r- Voilà, me dit-elle, à quelle dégradation les arts sont réduits en province. Du temps que la Bourgogne possédait ses états et son parlement, Dijon n'avait que faire des présents de Paris. Nos savants, nos architectes, nos sculpteurs et nos peintres étaient au milieu de nous, travaillant pour nous, encouragés par nous, et tirant de nous leur illustration. Anjourd'hui que toute vie politique, civile, artistique, s'est retirée de la province , il faut qu'un député ventru soWicife auprès de M. le ministre de l'intérieur l'envoi, au musée de Dijon, d'une satue détestable de je ne sais quel sculpteur languedocien ou normand.

Ma cousine avait raison de trouver la statue détestable : elle appartenait à cette école qui confond

presque toujours avec la beauté et la grâce l'exagération de certaines formes et l'indécence du mainlien.

Ce musée est plein de copies en marbre, en plâtre et en peinture, ce qui nous donna lieu de comparer notre époque à celle où toutes les œuvres d'art étaient si achevées, qu'on ne sait aujourd'hui rien de mieux que de les imiter. De ce fait encore ma cousine concluait à la décadence, et s'en autorisait, pour abaisser l'orgueil de ce siècle impuissant à créer, où ne se voient plus que de stériles imitateurs.

Je lui fis observer que les œuvres indigènes ne manquaient pas non plus , mais quelles œuvres ! Tout rapin , pourvu qu'il soit originaire de l'endroit , semble avoir sa place marquée au musée. Mon observation la fit sourire.

— 11 y a, me dit-ellç, entre les œuvres de mes compatriotes contemporains et celles de leurs prédécesseurs la même distance qui sépare le gouvernement de la Côte-d'Or de la province de Bourgogne. Ahl comme vos révolutions ont abaissé mon beau pays!

J'admirai longtemps les tableaux ou retables d'autel sculptés pour Philippe le Hardi par Jacques deBaerze, sculpteur flamand ; elle me fit leur histoire et m'en donna l'expHcation avec sa science habituelle ; en lille pieuse de la Bourgogne , elle

connaissait et glorifiait sa patrie, et je t'ai dit quel

chirme poétique elle savait donner à ses récits.

— Voyez, me disait-elle, le travail d'ornementation qu'on savait inventer et exécuter dans le quatorzième siècle. Il est vrai qu'aujoufd'hui on copie et Ton travaille supérieurement; mais qu'est devenu le génie de Tinvention?

Dans la salle voisine ont été transportés let? tombeaux de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur^ couché sur le marbre auprès de sa femme Marguerite de Bavière. Ils sont là, les maifis jointcî? et les yeux au ciel, dans la capitale de leur duché, devenu cheMieu de département. Leur épitaphe st' termine par ces mots : « Veuillez dévotement prier Dieu pour leurs âtties. »

-^ Voilà i me dit ma cousine , ou tout venait aboutir dansées siècles de foi religieuse^ à la prière; à la soumission, à l'espérance. Si le prince avait en lui les passions fougueuses deThomme, elles étaient puissamment tempérées par la foi du chrétien.

En face de ces tombeaux se dresse une statue dt» Bossuet. Si la vie était rendue à tous œs marbrcî*. que de choses l'éloquent évêque n'aurait-il pas à dire à ces deux princes ajirès tant de révolutioiis 1

tl était près de six heures quand nous rentrâmes à l'hôtel. Une douce intimité s'établissait de plus en plus entre Berthe et moi^ toujours grave de sa

part, respedtteiise de la mienne; mais je sentais bien que, si Claire n*eût pas existé, aucune femme n'aurait eu la puissance de rien distraire de cette affection déjà si grande. M. de Langenais suivait avec intérêt les symptômes de Tliarmonie qui s*é- I ablissait entre nous .

Le soir Berthe me dit après un instant de réflexion :

— Mon cousin, je crains de vous avoir fait employer votre après-midi d'une façon bien sérieuse. ' — Mais, ma cousine, répondis-je en riant, Vous ine croyez donc bien frivole ?

— Oh I non , je ne vous fais pas cette injure i mais je crains encore que vous n'ayei trouvé singuliers, de ma part, ces longs récits historiques et philosophiques. Ces choses-là ne conviennent pas trop à une femme.

Je protestai du coiltraire avec d'aulunt plus do sincérité que j'étais encore tout rempli du charme de sa parole.

— Je voudrais, ajouta-t-ellej potivoir^ comiue Claire, vous chanter les airs que vous aimez , être jjjaie comme elle, joyeuse, charmante, femme eti un mot connne elle.

— Ma cousine, m'écriai-je vivement, les qualités de mademoiselle Claire se rencontrent partout; mais les vôtres vous placent en dehors de toute

comparaison. On peut aimer votre cousine ; mais vous, on ne peut que vous adorer. Claire, c'est la poésie blonde ; vous êtes la poésie brune, la poésie grave et sereine marquée au cachet de Dieu.

UNE CO^VERSIO^. w

l'OI^SlE r.i-oispï.

liC lendemain, commo la veille, une inquiétude indéfinissable m'éveilla presque avec le jour; je nie sentais dominé par de vagues tristesses dont nn instincl secret rae faisait redouter de rechercher la cause. Comme la veille, je vins à ma fenêtre, et. à travers la vitre , je regardai vers l'appartement de mes deux cousines. Plus forte que ma raison , ma première pensée fut pour Claire ; déjà ses contrevents étaient ouverts : comme les oiseaux, cette charmante enfant courait au-devant du soleil. J'abaissai mes yeux vers le jardin : elle n'y était pas. et je m'attristai de son absence, livré à l'instinct du cœur qui faisait errer mes yeux- des fenêtres on-

veHes an jardin désert.

do

l4(j UNE CONVERSION.

Tout à coup je me sentis tressaillir : une robe blanche bien connue venait d'apparaître sous l'épaisseur des arbres. La veille, je Tavais vue courir bondissante et joyeuse à travers les allées ; aujourd'hui elle marchait loatement, la tête inclinée, le regard fixe. Qu'avait donc cette jeune fille? Le brusque changement de mon humeur avait-il suspendu l'élan de cette nature si gaie? Tu sais, mon ami, comme l'imagination va vite quand on aime ; je descendis rapidement l'escalier ; en une minute je fus dans le vestibule , la main sur la porte qui mène au jardin ; là, je m'arrêtai, n'osant aller plus loin. Les raisonnements de l'inflexible Monot me revinrent à la mémoire. Insensé I qu'allais-je faire? Je rallumais à plaisir dans mon cœur un feu qu'à tout prix il fallait éteindre, j'achevais de porter le désordre dans cette innocence que mon devoir me commandait de respecter. Les sinistres prédictions de Monot se dressèrent devant moi comme autant de spectres ; je reculai, je m'appuyai contre un pilastre et je restai là, caché.

A travers la porte vitrée, je voyais la charmante enfant. Son attitude n'avait pas changé; Black, le liel épagneul qui, pour la première fois peut-être, la voyait ainsi, ne comprenait rien à cette tristesse inaccoutumée; le noble animal marchait lentement à côté d'elle, oreilles et tête basses. De temps

à autre, il cherchait la main de sa maîtresse; du bout de son museau , il poussait quelques jappements comme une question ou un reproche, mais elle ne répondait.pas. Je lavis, à plusieurs reprises, lever les yeux vers le haut de Thôtel. Était-ce mes fenêtres qu'elle cherchait ainsi?

Insensiblement le calme m'était revenu ; mais, prompt à m' exagérer ma faute, je sentais dans ma conscience le remords du mal que j'avais causé. c( Voyons, me disais-je , il faut réparer cela ; si j'étouffe en moi cet amour, que je rende du moins un peu de ropos à ce cœur troublé par mes folies. Certes, ce n'est pas de Tamour qu'elle a pour moi, pas encore du moins, cela ne peut pas être ; mais n'est-elle pas déjà loin de ces limites que l'amitié ne peut franchir impunément? Aussi, pourquoi échanger des roses avec une jeune fille qu'on ne veut ni épouser ni séduire ! quelle folie ! Allons, réparons au profit de l'amitié les sottises que j'ai failli faire au profit de l'amour. »

J'entrai dans le jardin; le sable très-fin de l'allée étouffait le bruit de mes pas, et j'étais déjà bien près lorsque Claire m'aperçut : joie ou surprise, elle fit un mouvement ; je la vis rougir, puis pâlir. Black bondit vers moi ; Tintelligent animal sentait que je rapportais la gaieté à sa belle maîtresse. Comme si j'avais pu lui donner le change et me

Iromper moi-même sur la nature des sentiments qui nous agitaient, je pris une contenance dégagée, pitoyable comédie que je jouais envers moi*même. Pourquoi sommes-nous réduits à Jeindre ainsi dans les occasions les plus sérieuses ? Pourquoi garder si longtemps le masque lorsque le visage n'a rien à cacher?

— Ma cousine , lui dis-je en riant du bout des lèvres, il m'est impossible de vous précéder, vous êtes comme les fleurs, qui s'ouvrent aux premières caresses de l'aube. Avez-vous bien dormi?

— Bien, mon cousin, je vous remercie.

Ses traits, un peu fatigués et pâles, attestaient le contraire. Si le sourire était encore sur mes lèvres, il était déjà bien loin de mon cœur.

— Mais, lui dis-je en affectant toujours iiiic gaieté que je n'avais pas, hier vous faisiez assaut de vitesse et de gaieté avec votre fidèle Black. Aujourd'hui vous marchez aussi gravement que mademoiselle Berthe.

— Ce pauvre Black ! fit Claire en jetant à l'épagneul un regard compatissant.

Insensiblement l'émotion surmontait mon calme d'emprunt ; je la regardai d'un air interrogateur, elle baissa les yeux.

— Vous n'êtes pas aujourd'hui comme hier :

vous êtes triste, lui dis-je à voix presque basse.

UNE COKVEnsfON. 149

— Mais non; vous vqus trompez, répondit-elle (*ii essayant de sourire.

J'aurais voulu la consoler; mais comment?

Pour la ramener à des idées plus gaies, il m'eût fallu plus de calme, plus de dissimulation, plus d'empire sur moi-même, ou, si tu le préfères,, moins d'amour pour elle. Je continuai maladroilement à chercher sa tristesse là où je savais bien qu'elle n'était pas.

— Avez-vous perdu, lui demandai-je, quelqu'un de vos volatiles chéris?

— Non, mon cousin, toutes mes petites bêles se portent bien.

Je subissais, sans m'en apercevoir, l'attraction que j'avais éprouvée dans l'église Notre-Dame avant même que j'eusse aperçu ses traits ravissants. As- In quelquefois été frappé par ces épidémies soudaines qui terrassent en quelques minutes la plus robuste santé? As-tu senti le poison des fièvres subiles de ton pays s'insinuer dans tes veines et révolutionner ton sang en moins de temps qu'il ne m'en faut pour écrire ces lignes? ou plutôt t'est-il arrivé dans les neiges de ces montagnes que tu as( parcourues sous les tropiques de passer du brouillard glacé qui couronne leur sommet dans les régions brûlantes qui s'étendent à leur base? L'impression physique dont tu te souvietiSj je la

150 UiNE CONVERSION,

ressentais moralement : tout mon sang refluait vers ma poitrine, mes lèvres se séchaient, mes yeux se voilaient, un fluide irrésistible m'enveloppait rapidement de la tête aux pieds et me livrait sans défense»à mes sensations tumultueuses de la veille. Hélas ! toutes mes belles résolutions si péniblement arrêtées se fondaient Tune après Tau- Ire , et je demeurais désarmé, abandonné à toutes mes faiblesses.

— Ecoutez, lui dis- je enfin, laissant à ma voix ses vibrations les plus sympathiques ; vous avez quelque chose ; je sais ce que vous avez, mais je n'ose le dire.

Mon émotion F avait gagnée ; je vis cette belle enfant s'y livrer avec un abandon qui acheva de me vaincre ; je ne raisonnais plus, je sentais. Elle leva vers moi ses beaux yeux, purs comme le ciel, et, d'une voix émue, comme une sœur à son frère, elle me dit ceci :

— Mon cousin, que vous ai-je fait?

Partout ailleurs que dans ce jardin ouvert à tous les regards, je crois que je serais tombé à ses pieds.

— Oh ! ma cousine, ra'écriai-je avec explosion, vous ne m'avez rien fait 1 Pardon I c'est moi qui suis un mauvais cœur, un fou, un insensé I

Elle tourna vers moi son regard étonné, fixe

comme F innocence. Au momenè de déchirer devant elle le voile qui lui cachait encore Vétat de mon âme/ une hésitation de la conscience, un nouveau remords glaça Faveu sur mes lèvres ; j'essayai de nous sauver tous deux en m'immolant à ce calme, que je ne pouvais troubler sans crime.

— Ma cousine, dis-je avec effort, car ce n'était . pas la vérité, j'ai le caractère mal fait. Vous m'avez vu d'abord attentionné, prévenant, joyeux près de vous comme il convient à un parent, à un ami ; puis, tout à coup, vous me trouvez distrait, froid, presque impoli, et je m'aperçois que vous en êtes affectée. Hélas! oui, ce sont des inégalités d'humeur dont je suis honteux et tout désolé. En vérité, j'ai bien besoin d'indulgence et de pardon. Voyez-vous, notre éducation de Paris gâte l'esprit le meilleur. Nous prenons l'habitude de ne penser qu'à nous. Alors il nous arrive souvent de blesser même les personnes que nous aimons. Ayez pitié de mon mauvais caractère, ma cousine; dites-moi que vous ne m'en voulez pas

Je lui tendis la main ; elle y mit la sienne avec un abandon naïf.

— Non, me dit-elle, non, je ne vous en veux pas ; mais moi-même je craignais de vous avoir contrarié ; moi aussi j'ai un mauvais caractère.

— Vous, un mauvais caractère I vous êtes Utu* perle de perfection et de bonté.

— Non, non, dit-elle eu secouant la tète d*uii air de mutinerie charmante, je n'ai pas un bon caractère : je sais bien <}ue je suis capricieuse comme vops. Nous ne sommes pas meilleurs l'un que Vautre, allez, mon cousin ; mais vous m'avez fait bien de la peine.

— Dites-moi que vous me pardonnez.

— Je ne Vous en veux pas, répondit-elle avec un sourire plein d'une angélique douceur ; maintenant que je connais votre caractère, je vous plaindrai, mais je ne me fâcherai plus.

Ses beaux traits, encore un peu Voilés par ce premier nuage, reprenaient leur habituelle sérénité j heUreUx de la voir ainsi, je sentais une joie folle monter et déborder en moi.

•^ Et ce pauvre Black, lui dis*je en riant, Gst-ce que nous ne le «consolerons pas aussi ? Voyet comme il vous regarde et comme il attend le signal de vos jeux de sylphide.

Elle sourit k Black, mais elle rougit un peu à la pensée de ses courses dont j'avais été témoin.

— VoUs me rendez toute honteuse, me dit-elle avec un air de doux reproche ; on me traite comme une enfant. Non, je neveux plus courir ; c'est fini*

La jeune fdle se révélait par ce mot. Il lui fal«

ONE CONVEttSiON. 155

lait désormais autre chose que des jeux sur l'herbe avec un épagUeuL 11 y eut un silencei

— Comment vont ce matin vos petites bêtes et vos fleurs? lui demandai«je.

— Je ne les ai pas vues d'aujourd'hui.

— Cependant vous n'y manquez jamais.

— Oh ! jamais !

c( Pourquoi donc, me disais-je à part moi, n*y est* elle point allée? Un autre sentiment commence- !'il à remplacer cette affection de l'enfance? Ai«je pu si rapidement faire autant de mal à cette naïve créature? Il rte faut qu'un regard et qu'un mot pour allumer d'inextinguibles amours. »

— Eh bien, lui dis-je, voulez-voUs me permet*tre de voUs y accompagner?

Elle parut hésiter, mais une seconde à peine ; précédés de Black, qui bondissait en avant ^ nous prîmes le chemin de la volière.

Comme la veille, ses charmants volatiles l'ac* cueillirent avec des chants et des battements d'ailes. On eût dit une fée dans un de ces palais fan« tastiques décrits par les vieux conteurs. Comme la veille, elle les appelait l'un après l'autre par leurs noms, les caressant et les baisant de sa lèvre rose. Je la suivais, parlant à peine, absorbé dans la contemplation de son idéale beauté. Cette volière, peuplée de fleurs à son ouverture au levant, le soleil

la saluait de ses premiers feux et couronnait de ses rayons le front pur de cette belle fille.

Chacun de ses mouvements était une grâce, soit qu'elle marchât, foulant à peine le sol, soit quelle demeurât assise dans quelque position abandonnée, soit que je la visse s'agenouiller auprès d'une fleur ou sur les bords de ce bassin rempli d'une eau limpide que peuplaient d'autres habitants ; la santé, la force, la jeunesse, tout l'éclat d'un généreux sang, resplendissaient dans sa personne. C'était la fille de la terre, pareille à ces mortelles de la Bible pour qui les anges épris abandonnèrent le ciel. La Grèce païenne eût fait d'elle une prêtresse de Diane ou de Vénus ; l'éducation religieuse lui avait donné toutes les grâces spiritualisées qui parent la vierge chrétienne.

La nature s'était plu à l'embellir des formes splendides qu'illustrent la palette des peintres el le ciseau de la sculpture ; les leçons du christianisme, l'exemple de la famille, le souvenir des aïeux, avaient environné la statue de leurs chastes voiles ; l'influence de ces grandes idées avait communitiué son caractère immatériel à cette beauté terrestre. Quand une jeune fille a respiré la vertu sur le sein de sa mère, quand elle en a pris les leçons au foyer de la famille, quand elle a, matin et soir, prié au pied de son lit, quand elle a marié ses

UNE CONVERSJON. 155

chants au chant du prêtre sous la voûte sainte des temples, quand elle a purifié sa vie de chaque jour dans les épanchements de la confession, il se répand autour d'elle un parfum délicieux de cette pudeur qui ne s'apprend pas ; son front revêt un rayonnement de chasteté qui commande le respect ; sa voix trouve des accents d'une douceur infinie ; son regard toujours serein laisse apercevoir des profondeurs mystérieuses qui semblent une aspiration vers les cieux : ainsi m'apparaissait Claire de Langenais.

Simple, naïve, ignorant tout de la vie, ne sachant pas où finissait l'amitié, où pouvait commencer l'amour, elle se livrait sans réserve au sympathique entraînement qui la portait vers moi. Sa tristesse avait disparu ; la gaieté de l'innocence était revenue dans ses traits avec tout son abandon. Elle me prenait par la main pour me faire voyager dans ce labyrinthe de fleurs, sans se douter que le contact de cette main si fraîche mettait mon sang en révolution. Quelquefois, après m'avoir redit le nom et les aventures d'un petit oiseau du Brésil ou de rinde, après l'avoir caressé de ses chastes baisers, elle l'approchait de mes lèvres sans comprendre que ces familiarités allaient me rendre fou.

Nous demeurâmes ahisi près d'une heure dans ce paradis harmonieux, verdoyant et parfumé, elle

causant f chauiani et riant ; moi la suivant sans conscience de moi-même, absorbé dans une contemplation muette, livré sans réserv e au charme de mes rêves insensés.

Quand il fallut nous retirer, je la vis s'arrêter devant un rosier comme pour y cueillir une fleur ; elle hésita et se détourna de l'arbuste en me jetant un regard mutin. Je me rapprochai d'elle et je lui dis avec un accent de supplication contenue :

— Ma cousine, vous me laissez partir sans me donner une fleur ?

— Vous ne paraissez pas y tenir beaucoup, me dit-elle avec un air de reproche.

— Oh 1 m*écriai-je avec douleur, que dites-vous là?

Elle répondit d'un ton un peu radouci, mais où perçait le souvenir de sa blessure :

— Vous n- avez pas gardé cinq minutes celle que je vous ai donnée hier.

Je portai la main dans ma poitrine où je l'avais cachée la veille, où je Tavais remise le matin, et je l'en arrachai presque violemment.

— La voici 1 m'écriai-je avec explosion.

Mon geste, mes regards pleins de feu, ma voix tremblante d'émotion, cette fleur ainsi cachée dans mon sein, produisirent sur cette sensitive un effet inunense : je la vis frissonner, rougir et pâlir.

— Pardon ! me dit-elle en relevant ses yeux baissés, pardon!

Et aussitôt, «'inclinant sur le rosier, elle choisit avec un soin extrême la plus belle, la plus fraîche (le ses fleurs ; elle la cueillit et me la donna.

Je la portai religieusement à mes lèvres, et je lui His en cherchant à deviner sa pensée :

— Je voudrais avoir quelque chose à vous donner, ma cousine. »

Je tenais encore à la main la fleur de la veille, tleur fanée, mais fanée sur ma poitrine, fleur toute chargée des effluves de T amour. Claire leva vers cette rose symbolique ses beaux yeux chargés de langueur, mais elle ne répondit pas. Obéissant à une force mystérieuse plus puissante que la volonté, je lui tendis cette fleur ; elle la prit en pâlissant, et je sentis sa main glacée quand elle oflleura la mienne.

Un nuage passa devant mes yeux, je fis un mouvement vers elle ; mais je m'arrêtai, calmé par l'excès même d'une émotion que j'éprouvais pour la première fois. Tant que j'avais pu douter si mon affection serait partagée, il y avait eu dans mes sentiments une âpreté, un désordre, dont j« n'étais pas maître ; maintenant je ne pouvais douter : Claire, innocente comme l'enfance, venait de me révéler une sympathie dont elle ignorait la na-

ture, mais dont je sentais cpi'ellene s'affranchirait plus. Une fois en possession de mon bonheur, je n'avais plus cpi'à le savourer en paix. Dans cette communion de sentiments avec la douce créature que je t'ai dépeinte, toutes mes impressions revêtaient une suavité que je croyais impossible. Combien de fois, dans les jours de mon égarement, n'avais-je pas proclamé que l'amour, affranchi des emportements de la passion, est une vaine chimère? Eh bien, la chimère était une vérité.

Quand nous sortîmes de la volière, je ne vis plus ma fleur dans la main de ma cousine ; mais pourquoi m'en serais-je inquiété? Une voix secrète ne me disait-elle pas que de mon cœur elle était passée sur le sien ?

La veille, enthousiasmé par le brillant génie de Berthe deLangenais, j'avais été frappé de la poésie sérieuse et mâle qui resplendissait dans cette muse du passé. J'avais dit à cette fille aux cheveux noirs, à la voix vibrante, au regard profond, aux récits sévères, évoquant des spectres et des ruines, laissant tomber sur des tombeaux de funèbres oraisons : « Vous êtes la poésie brune. » De môme j'aurais pu dire à cette autre jeune fille, éclatante comme un rayon, chantant avec les oiseaux, souriant parmi les fleurs, bondissant au milieu des prés, livrant à Tair ses cheveux d'or : « Vous êtes la poésie blonde. »

Cette idée, bizarre peut-être, se développa dans mon esprit, et, pour moi, Berthe de Langenais, imposante comme le souvenir, devint la poésie brune; Claire, la bien-aimce, riante comme Tespérance, s'appela la poésie blonde.

LE PORTUAIT

Après la scùne que je viens de raconter, quand je me trouvai seul, recommencèrent mes perplexités : bien que la nature en fût changée, leur violence était demeurée la même. Entre Berthe et Claire, mon cœur n'hésitait plus, mais la raison balançait encore. Si je me posais cette question : Quelle est celle que je préfère? aucun doute ne m'était permis; mais, lorsque des hauteurs abstraites du sentiment je descendais datis la vie réelle; quand je me disais : 11 faut épouser Claire, la série des raisonnements impitoyables de Louis Monot me revenait en mémoire. L'homme positif n'avail révélé qu'avec trop de justesse les désastres qui m'étaient voilés par la poésie de l'entraînemeiit Que faire?

Le regret de renoncera une grande fortune, aux satisfactions du luxe, aux avantages sociaux de la richesse, à la puissance qu'elle attribue, s'effaçait de ma pensée pour n'y laisser d'autre sentiment que les joies d'un amour rempli de promesses. L'influence morale de cette jeune fille si pure, la contagion de son exemple, me gouvernaient déjà d'une manière presque absolue. Je me sentais purifié au contact de cette chasteté; mes rêves, dégagés de l'avidité brutale que tu leur as vue, n'aspiraient plus qu'au bonheur tel que je Tentrevoyais dans son amour. Mais, en me rappelant sur le terrain (les choses positives, la raison m'y terrassait, et je me disais en frémissant : a Impossible I »

Louis Monot m'avait laissé pour adieu ces mots terribles :

— Dans cet amour où ta passion voit le ciel, ma raison voit un enfer pour Claire de Langenais.

Et toutes ses paroles me revenaient en mémoire, prenaient un corps dans mon imagination, et je les voyais danser autour de moi comme des spectres, avec des rires amers. Ohl s'il ne se fût agi que de moi ! Métamorphosé comme je l'étais depuis deux jours, soutenu par une force morale voisine de l'exaltation, les rigueurs de la pauvreté ne m'eussent point effrayé ; mais je me sentais pris d'une désolation sans mesure à la pensée que je

précipiterais ma bien-aimée dans Tablme auquel J'étais voué.

n Eh ! triple insensé ! me disais-je alors, il y a quelques années encore, tu avais une fortune, une grande indépendance ; Dieu t'avait fait cette rare faveur. Au lieu de comprendre les devoirs qu'elle impose, tu en as stérilement abusé ; tu t'es abandonné, tête baissée, aux plus banales folies; tu as jeté ton dernier écu dans un verre le Jour de ta dernière orgie. Quoi! si Je n'avais pas gaspillé celte fortune, rien ne s'opposerait à mon mariage! Domain, J'épouserais Claire, demain le monde me serait ouvert, Je pourrais l'emmener avec moi partout où il lui plairait de me dire : Allons! J'aurais pu lui faire une existence pleine de repos et do bien-être. Rien, rien ne s'opposerait à mon bonheur ; et parce que Je me suis laissé dépouiller comme un niais de tout ce qui faisait ma force, maintenant, la vie m' est fermée. Ah! c'est Justice! »

Ma tête tomba dans mes mains, et Je me mis »

pleurer. Après ces lamentations sur des choses matérielles , des scrupules singuliers se dressaieni dans mon esprit. Je me disais :

c( Mais qui suis-Je donc pour aspirer à lia main de Claire? J'ai vécu sept ans dans ce Paris qui esl un enfer et une fournaise d'ignominie, et voilà que Je veux unir ce passé à celui d'une enfant pure

comme les anges. Je me suis fait gloire de mon cynisme : j'ai tout nié, tout blasphémé ; j'ai jeté ma santé, mon or, mon cœur, mes nuits et mes jours sous les pieds de viles courtisanes qui ont foulé tous mes trésors de jeunesse, et j'ose penser à ceci, que je deviendrai le mari, Tamant de cette jeune fille simple comme les fleurs, sainte comme le paradis !

« Quoi l matériellement ruiné , moralement flétri , j'ose me bercer de pareilles espérances 1 »

Tu vois, mon ami, quels nuages s'amassaient en moi; mais, produits par une impression violente, ils ne tardaient point à céder à une impression contraire. J'étais entre deux états qui, chacun, produisaient leurs effets : l'isolement et la vue de Glaire. Dans l'isolement, je retombais sur moimême et sur mon sujet de désolation ; quand j'étais devant elle, un regard de cette charmante fille faisait évanouir toutes mes douleurs ; dans ce regard, je lisais le pardon à côté du repentir. Ainsi fut-il au moment où je la revis.

Elle était au salon avec son père et Berthe. Délicieux instants, ceux que je passais ainsi près de ces trois personnes I J'y trouvais des impressions de paix et d'élévation morale ; jamais calme plus profond n'aurait pu se révéler à moi, si l'amour ne m'avait causé de secrets bouleversements.

Berthe, assise sur une causeuse, passait sa main

blanche dans la chevelure d'or de sa cousine, dont la tête était à demi renversée sur son épaule ; Claire, ainsi posée, rappelait le disciple bien-aimé reposant sur le sein du Sauveur des hommes.

— Oh ! comme vous êtes bien ainsi 1 m'écriaije, quel délicieux petit tableau on ferait avec vos deux têtes !

— Mais, mon cousin, dit Berthe en souriant, vous dessinez, si je ne me trompe ; vous peignez même parfaitement.

— Parfaitement est de trop, ma cousine.

— Dessinez-vous au pastel? me dit Claire en se levant à demi.

— Un peu.

Claire bondit hors du salon et revint presque aussitôt avec Une boite de pastel ^ du papier de toutes couleurs.

— Allons, me dit-elle, il faut subir les conséquenceâ de votre aveu.

— Les conséquences seront pour vous surtout, qui allez poser.

— Comment, poser!

— Mais oui, ma cousine, poser. N'est-ce pas vous et mademoiselle Berthe qui m'avez donné l'idée de prendre les crayons, quand je vous ai vues toutes deux poser pour un si joli groupe?

— Allons, fit Berthe, il faut nous exécuter. Quant

à moi, je poserai sans peine; mais toi, dit-elle à Claire, toi qui ne peux rester en place, ce sera plus difficile.

— Moi, dit Claire en s' asseyant, je serai plus sage que toi. Nous allons voir.

J'arrangeai les deux cousines comme je les avais vues en entrant, et je m'établis en face d'elles, prêt à mettre dans cette esquisse tout mon talent et toute mon àme.

Ohl mon ami, quel groupe délicieux, quelle inspiration pour un peintre, pour un sculpteur ou pour un poète ! Quel chef-d'œuvre pouvait sortir de ce modèle ! Berthe, vêtue de noir, comme tou-. jours, coiffée avec des nœuds de rubans cerise, légèrement renversée sur le dossier de la causeuse ; Claire, toute en blanc, cheveux dorés, la tête appuyée sur Tépaule de sa cousine, enveloppée par un de ses bras, tandis que leurs mains se joignaient sur leurs genoux. Il y avait dans le salon un camellia blanc chargé des plus belles fleurs; j'en détachai deux que j'arrangeai moi-même dans les bandeaux de ses blonds cheveux. •

Comme ma main tremblait, et comme ellemême était à la fois confuse et joyeuse pendant que je la parais ainsi I

Malgré le sans-façon un peu brutal avec lequel Louis Monot a ravalé mon talent de peintre, tu sais

comment je manie le pastel. Je me sentis réellement inspiré, Tébauche naquit, sous mes doigts avec une rapidité merveilleuse; M. de Langenais, placé derrière moi, poussait des cris d'admiration où je trouvais Tassurance de mon succès. Tout à coup une autre voix se fit entendre derrière moi, qui disaith comme M. de Langenais :

— Très-bien 1 parfait ! frappant I

Cette voix était celle du curé de Notre-Dame, entré sans que je m'en fusse aperçu.

11 s'établit sur un fauteuil, à quelque distance, de manière à pouvoir observer à la fois les modèles et le peintre. Je ne pris pas garde à cette disposition stratégique de l'ancien colonel de cuirassiers de la garde. J'avais, en vérité, bien autre chose à remarquer dans ce moment !

Le travail que j'exécutais me permettait d'envelopper du regard, pendant des heures entières, les deux perfections qui posaient devant moi; un champ libre s'ouvrait aux vagabondages de mon esprit et de mon cœur ; je voyais Berthe, grave, sereine et beUef avec les yeux d'un artiste ; je ne pouvais regarder Claire qu'avec la pensée de l'amant. Lapauvre enfant comprenait sans doute, dans mes regards, cette langue éternelle que nul n'enseigne et que nul n'a besoin d'apprendre, parce que Dieu Ta mise au fond de tous les cœurs; elle la comprenait^

UNE CONVERSION. Ift7

car plus d'une fois je la vis embarrassée et rougissante.

Conçois-tu mon bonheur, à moi , qui Taimais é|)erdument et qui étais en droit de lui dire : — Ma cousine, regardez-moi.

jC*est4-dire , laissez-moi dévorer tout à mon aise vos yeux, que je n'ai encore pu rencontrer que par surprise; ne les baissez jamais, alors même que vous rencontrerez les miens tout chargés d'amour

Oh I conime pendant cette heure délicieuse avaient disparu de mon esprit toutes les préoccupations de la vie réelle I comme je m'abandonnais à la fougue de cet entraînement I comme ma pensée parcourait librement d'impossibles horizons! Pourquoi ne peut-on pas mourir après de tels enivrements, et s'enfuir avec ce qu'on aime vers les sphères rêvées d'un bonheur inaltérable et sans fin I

Tout ce que ma pensée voyait, tout ce que mou cœur sentait fut traduit par mes regards éperdus ; Claire me comprenait, je le voyais à sa rougeur, aux agitations de son sein, qui battait sous la mousseline blanche. Si, de loin en loin, une idée rapide me reportait aux impossibilités, aux terreurs qui, naguère, m'avaient arraché des larmes, maintenant je la rejetais, je n'y voulais plus songer, je fermais les yeux. Claire était ma vie et mon bonheur; y

renoncer me devenait impossible; la mort mille fois m*cût été moins à redouter que sa perte.

Au bout d'une heure, je rendis la liberté à mes cousines; mon travail était fini; tracée dans le feu de rinspiralion, Tébauche de ces portraits inachevés recevait un cachet de vie et de vérité qu'une exécution plus complète eût peut-être affaibli.

J'eus d'abord la pensée de ne me point dessaisir de ces deux portraits ; mais je les abandonnai à M. de Langehais, en pensant que nulle force humaine ne me ravirait celui des deux modèles que déjà je considérais comme à moi.

A ce moment, le curé de Notre-Dame m'aborda, doux et grave, et me dit ;

— Monsieur de Langenais, j ai besoin de causer avec vous; allons faire un tour au jardin.

Il y avait quelque chose de particulièrement sérieux dans la voix de ce vieux prêtre; j'en fus saisi brusquement, et, sous l'empire d'une émotion solennelle que je ne m'expliquais pas, je descendis avec lui. Le vieillard s'appuya sur mon bras, et ni l'un ni l'autre nous ne rompîmes le silence, jusqu'au moment où nous arrivâmes dans la grande allée plantée de marronniers séculaires; de là on pouvait apercevoir au loin et de tous côtés; nul ne viendrait ou n'entendrait sans être vu : notre conversation ne devait pas avoir de témoins.

— Mon ami, me dit le vieux prêtre en abaissant sur moi un regard fixe que je ne soutins pas, vous été» en train de commettre une folie.

Ces mots furent comme un coup de tonnerre au milieu d'un rêve. Je le compris, il avait tout deviné; . le sang afiHua vers mon cerveau, j'eus deux secondes de vertige. On m* eût accusé et convaincu d'un crime, je n'aurais pas été plus confondu. Qu'allait me dire ce prêtre? Je balbutiai péniblement :

— Une folie I quelle folie?

— Mon ami, reprit affectueusement le bon vieillard, je vais m'expliquer très-clairement, quoique vous m'ayez déjà compris. Vous me connaissez , j'ai vingt-cinq ans de service militaire, et je suis prêtre. Vous pouvez voir en moi tout à la fois le curé de Notre-Dame et le colonel de cuirassiers; au soldat et au prêtre, . un homme comme vous doit parler avec confiance. De plus, je suis, vous le savez, l'ami de votre famille; j'ai vu naître vos deux cousines, je les ai baptisées, je leur ai donné l'éducation chrétienne qui fait les épouses fidèles et les bonnes mères de famille ; ce sont mes filles adoptives. Vous semble-t-il que j'aie quelques droits à m'occuper de leur bonheur? Le croyez-vous?

— Oh I monsieur, répondis-je avec feu, nul plus que vous n'a ce droit. C'est plus qu'un droit, c'est un devoir.

— Bien! me dit-il, bien, mon enfant! Vous me permettez de vous parler avec une franchise absolue?

— Je vous le demande.

— Eh bien, écoutez-moi. Vous êtes en train de commettre une folie. Voici comment :

Vous êtes venu pour voir et apprécier votre cousine, mademoiselle Berthe de Langenais. Vous êtes venu pour Fépouser dans le cas où, des deux parts, il y aurait eu convenance mutuelle de personnes, de goût et de sentiments. Vous Tavez vue, vous Tavez trouvée belle; vous Tavez entendue, vous Tavez jugée ce qu'elle est, supérieure par Tintelligence ; vous avez cherché à pénétrer le secret de son cœur, et vous avez rencontré ce cœur tel que vous pouviez le désirer dans une épouse aimée. Vous vous êtes dit : « A part toute considération de fortune, j'épouserai ma cousine, parce qu'elle convient à mon goût, à mon intelligence, à mon cœur. » Vous vous êtes dit cela?

— C'est vrai.

— Berthô vous a jugé de son côté; vous lui avez plu, et d'autant mieux que vous aviez cherché à lui plaire ; comme vos regards et vos paroles ont exprimé une affection que vous ressentiez alors, elle vous rend aujourd'hui cette affection. Ce n'est plus par convenance de famille, c'est par goût qu'elle

VOUS donne sa main. M. de Langenais regarde ce mariage comme arrêté. Dans notne esprit à tous, l'avenir de Bertbe est fixé, et fixé par vous.

Eh bien, maintenant vous aimez Claire de Langenais.

— C'est vrail répondis-je de Tair d'un homme qui marche à la mort.

— Bien! vous êtes franc. S'il n'y avait d'affection que de votre part, je m'en inquiéterais moins, parce que vous êtes homme ; vous avez du caractère et surtout de l'honneur. Si l'on vous demandait un sacrifice . monsieur de Langenais, vous sauriez le faire.

Je baissai tristement la tête. 11 poursuivit avec lenteur :

— Mais vous avez déjà causé beaucoup de mal à cette pauvre enfant.

— Quoil vous croyez?... lui dis-je, comme s'il m'eût été possible de douter.

— Je ne crois pas, me dit-il, j'en suis sûr. Quel sentiment d' affreux égoïsme l'amour allume

en nous, mon ami ! Dans cette affirmation : « Je suis sûr que vous avez fait beaucoup de mal à cette pauvre enfant, » je trouvai l'occasion d'une âpre jouissance. A tout risque et à tout prix, avant tout, je voulais être aimé d'elle. En recueillir une certi- I tude nouvelle, c'était ma joie.

— Oui, continua le bon vieillard, dont ici je buvais les paroles, j'en suis sûr. Pendant que vous faisiez ce portrait, j'ai suiyi vos regards et je vous ai deviné; mais j'ai observé aussi le visage de l'enfant, et je n'ai vu que trop bien les désordres de son pauvre cœur. Le mal est feit, malgré vous, je n'en doute pas, mais il est fait. Comment le réparer? Il faut y aviser ensemble.

En admettant que le mariage avec Berthe puisse être rompu, ce qui me pai'aît difficile, à moins de briser un cœur qui déjà vous appartient, vous ne pouvez songer à épouser Claire. Elle n'a point de fortune, et vous n'en avez pas non plus. Humainement, ce serait une folie.

— Mais, lui dis-je, ce n'est pas vous certainement qui ïerez consister le bonheur du mariage dans un rouleau d'or?

— Non, me répondit-il avec empressement, non, certes pas; et, s'il m'était bien démontré que votre mariage avec Claire est déterminé par des causes providentielles, loin de m'y opposer, je le favoriserais de tout mon pouvoir.

— Eh bien, lui dis-je avec entraînement et le regardant en face, il est providentiellement arrêté que Claire sera ma femme. Je l'aime éperdument, et je n'aime qu'elle I

Toutes les considérations de fortune, je lés ai

pesées, je les ai mises en balance du bonheur qUi m'est promis. Si elles m'ont arrêté, c'est pour Claire et non pour moi. Mais vous l'avez élevée, vous la connaissez; répondez-moi vous-même :

Claire sera-t-elle capable de supporter les privations de la médiocrité avec l'époux qu'elle aura choisi?

— Oh! Claire sera la femme forte de l'Évangile; mais vous ?

— Moi, je l'aime I

— Je ne puis vous laisser courir, les uns et les autres, à l'aventure d'un entraînement irréfléchi. Vous-même, en homme d'honneur et de raison, vous devez attendre. Je ne reconnaîtrai pas de signes providentiels au mariage que vous désirez si je n'ai bien constaté, de part et d'autre, une afiiection réciproque, très-calme, très-sérieuse, très-enracinée, une affection chrétienne.

Du reste, ajouta-t-il en hochant la tête, il est possible que M. de Langenais vous refuse sa fille. Je bondis comme s'il m'eût blessé.

— Me refuser sa fdle ! et pourquoi ?

— Mais, d'abord, vous n'avez pas de fortune : le père peut s'inquiéter sur votre avenir à tous deux.

Je grinçai des dents contre moi-môme : il avait raison.

17i UNE CONVERSION.

— Puis, ajouta-t-il, M. de Langenais a les scrupules d*un homme d'honneur. Il vous a vu venir ici pour épouser sa nièce. Vous êtes chez elle et non chez lui ; toute la ville connaît nos projets ; il a déjà la conviction que c'est une affaire arrêtée; vous-même avez fait naître en lui cette conviction ; il aime Berthe comme s,a fille, et il voit bien que Berthe, dont les sentiments ont une grande énergie, vous à déjà donné tout son avenir dans une pensée qui ne changera pas. M. de Langenais se laissera-t-il arracher un consentement qui fera h désespoir de sa nièce? Vous devez en douter, tout comme moi.

J'étais atterré.

— Voyons, continua-t-il, soyez homme! Voulez-vous suivre mon conseil?

— Parlez.

— Mais là, dit-il en souriant, comme si j'étais votre confesseur et que vous fussiez le plus soumis des pénitents?

— Parlez ! parlez ! lui dis-je avec un douloureux effort. Si je dois sacrifier ma vie, mon bonheur, tout enfin, au repos de ces deux jeunes filles, je suis prêt ! Je les aime toutes deux, Tune comme une sœur, et l'autre. . . l'autre. . .

Je fondis en larmes. Le bon vieillard attira sur son cœur ma poitrine soulevée par les sanglots.

DNE CONVERSION. * 175

— Pauvre enfant I me dit-il en laissant tomber lui-même une larme sur sa joue, vous Taimez donc bien?

Mes pleurs répondirent pour moi.

— Calmez 'VOUS, continua-t-il après un silence ; tout s'arrangera. Dieu est bon. Écoutez-moi, voici mon avis; vous le suivrez; il y va de leur repos.

Ne laissez, rien transpirer, ne faites rien qui puisse augmenterraffection que cette pauvre Claire a déjà pour vous ; soyez réservé vis-à-vis d'elle ; mettez un voile sur vos yeux. Je vous demande quelques jours, quelques jours seulement; me le promettez-vous?

Je fis un signe d'assentiment.

— J'ai votre promesse, je m'y confie. Demain je verrai Claire et sa cousine; je sonderai ces deux cœurs que vous avez blessés et qu'il faut guérir. Allons! soyez calme, et, tenez votre promesse. Jo vais prier pour vous et pour elles.

176 i;ne conversion.

SAIIST-LAIIRERT

Quand le dîner nous eut réunis comme dliabilude, je m'efforçai de ne rien laisser paraître de la tristesse où m'avait jeté cette conversation ; mais j'étais effrayé maintenant de ma position vis-à-vis de Berthe et de Taffection qu'elle me témoignait, cause probable d'une catastrophe douloureuse entrevue par mon imagination. Le visage de mes deux cousines avait revêtu celte mélancolie rêveuse qui s'éveille avec un premier amour. Il y eut, de part et d'autre, une affectueuse réserve ; ou parla peu, mais que de choses cependant sous le voile de nos phrases inachevées I

Un incident inattendu me délivra de l'obligation où j'étais de passer la soirée à l'hôtel Langenais : au dessert, un domestique me remit une carte de

visite timbrée du nom de Saint-Lambert ; elle portait au verso : « J'ai besomde toi ce soir, — Hôtel du Parc. »

— Voici, dis-je à mes cousines, qui me privera ilu plaisir de passer la soirée avec vous.

— Ahl M. de Saint-Lambert! s'écria Claire, celui que j'ai vu chez lady Blakstone.

— Lui-même, ma cousine.

— Allons, dit Berthe, F amitié a des devoirs (|u'il faut respecter ; nous vous rendons votre liberté.

Je trouvai Saint-Lambert à Y Hôtel du Parc, tel que je l'avais laissé à Paris, toujours calme et la lèvre relevée par un sourire sceptique. A quelque événement sérieux qu'il fut mêlé, je n'ai jamais surpris d'émotion dans cette nature brûlante audessous, froide à la surface.

— Que viens-tu laire à Dijon? lui demandai-je en entrant*

— Rien^ me répondit-il ; je passe.

— Pour aller?. .

— En Suisse et en Italie. Et toi?

— Moi je suis ici pour ce que tu sais.

— Quand te maries-tu?

— Bientôt.

En ce moment, la porte s'ouvrit; c'était Louii^ Monot.

— Vous allez dîner avec moi, nous dit Saint- Lambert.

— Merci, répondis-je, j'ai dîné.

— Quant à moi, dil Monot, j'accepte sous condition ; n'oublions pas que je suis ici procureur de la République. La tempérance est une vertu forcée de la magistrature.

Saint-Lambert essaya vainement de recommencer avec Monot la scène de la Maison-d'Or ; le magistrat fut intraitable ; il ne but que de l'eau rougie et de la tisane de Champagne.

— Je veux profiter de l'occasion, dit Louis Monot, pour renouveler à notre ami Robert ma mercuriale de l'autre jour.

Je compris que Monot allait mettre sur le tapis mon bistoirc avec mes deux cousines ; cette idée me déplut, car la dignité de ces deux jeunes filles devait en souffrir, mais j'ai toujours été faible avec mes amis : Monot me comprit.

— Sois tranquille, dit-il, je serai sérieux. Monsieur de Saint-Lambert, voici ce qui se passe : mademoiselle de Langenais, belle comme Proserpine et riche de deux cent mille francs de rente, est éprise de M. son cousin, ici présent. De qui croyezvous que le cousin s'avise d'être amoureux ? De mademoiselle Claire de Langenais, madone du Titien, mais madone sans fortune. Qu'en dites-vous?

UNE CONVEBSION. 179

Saint-Lambert me jeta un regard de commisération sardonique.

— Pauvre Robert ! me dit-il , la province te gâte.

— Non, répondis-je avec humeur, elle me rend moins mauvais. Je n'ai plus aucun goût pour les folies de notre jeunesse .

— Les pires folies, observa Louis Monot, ne sont pas celles qui se font à Paris.

— Je voudrais bien savoir dans quelle catégorie tu placeras la perte de ma fortune?

— Perdre un million sur l'asphalte est une sottise, sans aucun doute ; en repousser quatre qui veulent se donner est bien autrement absurde.

— Claire est étonnamment jolie, fit Saint-Lambert.

Dans sa bouche, cet éloge me déplut; Saint- Lambert continua :

— Tu r épouseras, lu n'auras pas le sou ; mais il te restera, dans dix ou quinze ans, le souvenir de tes bucoliques et une femme qui aura été jolie. Qu'est-ce que la fortune, après tout? Tu en as largement usé pendant sept ans : maison montée, diners, soupers, femmes, chevaux, chiens, et tout l'attirail d'un luxe effréné ; bah I cela ne donne que des tracas. Parlez-moi d'un quatrième étage mansardé, tenu par une bonne ménagère :

satisfaire tous ses caprices, même les plus ridicules, beau plaisir, en vérité! parlez-moi d'une lutte perpétuelle contre tous ses désirs, même les plus légitimes.

Rien n'est embarrassant comme une bourse pleine ; ce doit être une préoccupation trcs-amusante que celle de ces pauvres diables dont toute rintelligence s'applique à essayer de joindre les deux bouts. U y a des gens qui, pour de Tor, épouseraient une sorcière, quitte à prendre ensuite une maîtresse à TOpéra i il y en a qui bravent héroïquement la misère pour avoir le bonheur de dire : « Mon ange ! » à une jolie fille qui de* viendra grand'mère. '

Monot se mit à chantoiuier :

Dans un grenier qu^on est bien h vingt ans !

L'ironie mordante de Saint-Lambert m'avait trouvé sans défense. Allais-je retomber sous Tinfluence de ces deux démons ? La Protidence ou le hasard vint à mon secours.

Le dîner était fini, la table enletée, les cigares allumés. Un garçon vint dil-e â Saint^Lambert :

— Madame demande monsieur.

Il se leva, visiblement contrarié, et sortit;

Me voici arrivé à Tépisode terrible de mon his-

toire ; je Tabrégerai en supprimant beaucoup de détails, mais je ne puis me dispenser de te la raconter, parce qu'elle a fortement influencé sur ce que j'appelle ma conversion.

Tu n'as pas oublié que Saint-Lambert habitait, depuis plusieurs mois, aux envii;ons de Fontainebleau, et qu'il s'était introduit chezladyBlakstone à la faveur d un accident dramatique, raconté plus haut par Claire de Langenais. Mes pressentiments ne me trompaient pas : la séduction de lady Blakstone était le but de Saint-Lambert, et ce but il n'avait que trop bien réussi à l'atteindre. Lui-même nous fit l'histoire de sa vie pendant cette période; il nous retraça tous les pièges dont il avait enveloppé cette malheureuse femm€; ainsi qu& je l'avais bien compris, son dévouement lors de l'incendie, celte belle action qui impressionna si vivement les hôtes de l'hôtel Langenais, n'avait été qu'une monstrueuse comédie.

Florentine, incapable de céder à une séduction vulgaire, attachée à ses devoirs par la noblesse même de son caractère, avait subi l'entrahiement des belles âmes pour tout ce qui semble généreux et grand. Saint-Lambert s'était drapé dans un byronisme d'emprunt que l'imagination romanesque de la jeune femme avait pris au sérieux.

Il s'était donné pour une âme ardente, blessée

dans ses aspirations par les glaces de la vie réelle, abreuvée de toutes les désolations, fatiguée du monde et presque de la vie, considérant avec calme une tombe prochaine et plus d'une fois appelée dans les heures du désespoir. Ainsi s'étaient éveillées dans le cœur de Florentine des sympathies dont elle n'avait pas calculé les dangereuses conséquences.

Il vint un jour où Saint-Lambert, les yeux pleins de larmes factices, le visage pâle et la voix brisée, put lui dire : « Oh ! si je vous avais rencontrée plus tôt, s'il m'eût été donné de vous dire : « Voilà « ma vie, voilà mon cœur, voilà ma destinée ; lais- « sez-moi vous aimer et commencer à vos pieds « l'oubli d'un passé plein de ténèbres, la jouissance « d'un avenir illuminé par vous ! » quel bonheur sans limites ne m'auriez-vouspas donné I Combien n'aurais-je pas eu de bénédictions pour cette existence que je maudis, maintenant surtout que vous m'avez révélé la possibilité de semblables délices I »

11 vint un jour où Florentine écouta ces paroles brûlantes et n'imposa pas silence aux lèvres qui les proféraient; il vint un jour où elle soupira comme Saint-Lambert , un jour où elle pleura comme lui. 11 vint un jour où elle laissa s'échapper les amertumes de son propre cœur ; un jour où

elle s*écria comme lui : « Oh ! pourquoi ne vous ai-je pas rencontré avant le mariage fatal qui s'élève entre nous? Hélas! faut-il que je traverse la vie sans amour, et que j'enchaîne à jamais mon inféconde jeunesse au cœur flétri d'un vieillard que je ne puis aimer! »

Le jour où elle fît cette confidence, Florentine fut perdue.

Saint -Lambert n'était pas homme à reculer sur le terrain qu'il avait si laborieusement conquis; il acheva d'égarer, par d'adroits sophismes, cette sensibilité romanesque, a Vous vous êtes mariée, lui disait-il, sans conscience de Tacte que vous alliez accomplir; vos parents vous ont sacrifiée à un grand nom, à une grande fortune; on a disposé de vous, mais votre cœur vous est resté; on n'a pas pu s'en emparer et le donnera cet homme. Là où le cœur n'est pas, nul n'a le droit de vous obhger à demeurer ; vous êtes maîtresse de vous-même, et nul ne peut vous empêcher de reprendre votre liberté.

« Non, Dieu n'a pu bénir l'union de la jeune fille avecThomme à cheveux blancs. L'union que toutes les bénédictions du ciel fussent venues sanctifier et parer, c'est la nôtre, l'union delà jeunesse avec la jeunesse, de la foi avec l'espérance, de l'amour avec l'amour. Ce que les hommes ont lié.

184 DNB CONVERSION.

Dous avons le droit de le délier; ce que Dieu eiM béni. Dieu le bénira.

« Ce que le monde peut appeler une faute, notre conscience doit nous en absoudre. Que nous importe le monde et que nous font ses jugements ? Est-ce pour lui que nous mons ou pour nous?. . . Laissons là le monde, les envieux elles méchants; fuyons, et qu'il nous oublie comme nous voulons l'oublier nous-mêmes. Oui, fuyons de la France, loin de l'Europe s'il le &ut ; nous irons chercher un beau ciel où la nature soit demeurée telle que le Créateur Ta faite, et là vous pourrez vous donner sans remords à l'époux que votre cœur a choisi. i>

Il vint un jour où Florentine, fascinée par les enivrements de ce langage, oublia sa famille et le monde ; l'œuvre de la séduction était consommée. Une nuit» elle se trouva, presque sans savoir comment elle y était venue, dans une voiture qu'entrainaient des chevaux de poste; Saint-Lambert était auprès d'elle et l'emportait à travers les ombres.

Je n'ai pas voulu te rapporter textuellement notre conversation : ma plume se serait refusée à reproduire le cynisme complaisant qui présidait au récit de Saint-Lambert ; je t'ai raconté la séduction de lady Blakstone telle que je la vois et non

telle qu il nous la dépeignait. Crois-tu qu'il en vint jusqu'à se vanter .du ferme propos où il était de Tabandonner aussitôt que sa fantaisie serait satisfaite I

Monot lui-même s'en étonna.

— Ainsi, dit-il, vous la planterez là un de ces quatre matins?

— Comme ce bout de cigare, dit Saint-Lambert ; j'aurai cette faiblesse. Du reste, je crois son mari très-capable de venir me la réclamer.

— Un vieillard de soixante-cinq ans? dis -je d'un air de mépris qui tombait sur Saint-Lambert.

— Passés ; mais qui tire le pistolet avec une précision merveilleuse.

— Et s'il te tue?

— Ce sera bien joué, dit Saint-Lambert avec un naturel parfait.

— Et bien mérité. Mais si c'est toi qui le tues?

— Eh bien, ce ne sera pas le premier.

— La mort d'un vieillard te portera malheur,

— Bah ! je ne suis pas superstitieux.

Cet audacieux étalage de vices commençait à m' épouvanter ; je me sentais mal à mon aise en présence de cet homme rempli de séductions, et que , pendant si longtemps , j'avais considéré comme le meilleur de mes amis. Une funeste école

de romanciers et de poètes a cherché, dans ces derniers temps, à revêtir le vice des couleurs les plus brillantes, à poétiser, à réhabiliter presque le crime; elle n'a que trop bien réussi. L'époque n'était pas éloignée où j'avais accepté trop facilement le triste sophisme de ces théories; peut-être n'avaient-elles pas été sans influence sur la vie de Saint-Lambert. En ce moment, je les détestais et je les flétrissais de toute mon indignation.

— Vous croyez donc, dit Monot reprenant la conversation , que milord va se mettre à votre poursuite?

Ces paroles n'étaient point achevées que la porte s'ouvrait toute grande, et un domestique de l'hôtel annonçait :

— Lord Blakstone !

Une fugitive pâleur apparut à peine sur le visage impassible de Saint-Lambert.

Lord Blakstone avait les formes et les manières imposantes des hommes de race qui se rencontrent encore dans l'aristocratie anglaise. 11 entra d'un air trcs-calme et sans embarras. Saint-Lambert s*était levé comme nous; il indiqua de la main un siège à lord Blakstone.

Alors seulement je regardai et je reconnus la personne qui accompagnait le lord; il la nomma à Saint-Lambert : c'était M. de Langenais. Je me

rappelai sa liaison très-ancienne avec le mari de mademoiselle de Soulcy. J'allai à lui et pressai sa main.

— Je sais tout, lui dis-je à voix basse.

Lord Blakstone était fort pâle, M. de Langenaîs très-ému, moi j'étais atterré ; Monot, assis à l'écart, observait d'un œil curieux; Saint-Lambert semblait à son aise : il attendit.

— Monsieur, dit lord Blakstone, je viens ici remplir mon devoir d'homme d'honneur, c'est-àdire reprendre une femme séduite avant qu'on sache sa faute, et faire tout mon possible afin d'étouffer cette affaire, scandaleuse pour deux familles, et déshonorante pour un nom que je dois garder pur : j'y réussirai si je vous tue.

Saint-Lambert sourit.

— M. de Langenais, que voici, veut bien se charger de conduire , ce soir même, lady Blakstone dans un couvent, où elle attendra l'issue de notre rencontre. Si je vous tue, son honneur et le mien seront parfaitement saufs, car je ne doule pas de la discrétion de ces messieurs.

— Milord, répondit Saint-Lambert avec autant de politesse que de calme, lady Blakstone est parfaitement libre ; s'il lui plaît d'aller au couvent, M. le comte de Langenais peut l'y conduire.

— Demain matin, au petit jour, nous nous

rencontrerons sérieusement, de manière à donner une solution définitive à tout ceci.

Saint-Lambert inclina la tête en signe d'assentiment. . .

— Messieurs, dit Monot, intervenant dans ce colloque funèbre, permettez-moi de vous présenter une observation. La police est trop bien faite en France pour que votre rencontre ne se dénoue pas en cour d'assises ; vous y trouveripx le bruit que vous voulez éviter : le plus sage est d'aller en Suisse.

— Monsieur a raison, dit lord Blakstone; si vous le voulez bien, nous irons en Suisse,

— Je suis à vos ordres^ reprit Saint-Lambert.

M. de Langenais était monté chez lady Blakstone afin de lui demander si elle voulait se laisser conduire dans un couvent. L'Anglais s'était retiré dans une chambre voisine; il revint pour attendre la réponse qu'apportait M. de Langenais. Lady Blakstone avait refusé.

Vm CONVERSION. 189

LE CHATIMEJNT

Lord Blakstoue parut cruellement Implessioiiiié (le la résolution de sa femme. Par bonté d'ame quelquefois, et plus souvent par amour-propre, nous caressons Tillusion sur les choses qui nous blessent; sans doute il avait attribué la fuite de sa femme à la faiblesse d'un jour, à l'égarement d'une heure; il ct'oyait au repentir et peut-être à la possibilité du pardon; voici qui dissipait son illusion i Un éclair d'orgueil apparut, au contraire, sur le front de Saint-Lambert; la fascination de sa victime était telle, qu'il n'avait eu besoin ni de lui parler ni de la voir pour l'enchaîner irrétocablement à lui ; le regard de ces deux hommes se croisa violemment, éclair de rage d'une part, de l'autre insulte nouvelle et domination. Le premier, lord

Blakstone rompit le silence, et, d'une Yoix que timbrait sourdement la douleur comprimée :

— Si rien ne vous retient, monsieur, vous plaît-il de partir d» suite?

— J'ai ma voiture en bas, dit Saint-Lambert; dans une demi-heure, nous aurons des chevaux.

Lord Blakstone et M. de Langenais sortirent aussitôt pour apprêter leur départ.

— Ami, me dit Saint-Lambert, je compte sur loi.

— Envoie chercher les chevaux, répondis-je sans prendre la main qu'il me tendait ; je reviens dans une demi-heure.

Je descendis rapidement de manière à rejoindre M. de Langenais. Il prit mon bras, et nous regagnâmes rhôtel à grands pas.

— Horrible aventure! me dit-il, horrible I

— Et qui se dénouera par la mort d'un homme, ajoutai-je en frémissant.

— Votre ami, M. de Saint-Lambert...

— Une l'est plus...

M. de Langenais me serra la main.

': — C'est un scélérat 1 me dit-il d'une voix indignée. Pauvre Florentine! Elle croit à l'amour de ce drôle; au moins, l'aime-t-il, lui?

— Non. Avant un mois, il l'aura brisée.

— Pauvre femme I connne elle subit la fascina-

lion de cet homme ! Elle accuse son mari de Tavoir épousée malgré son âge; elle est dans une exaspération inouïe ; elle ne se repent pas, elle maudit lord Blakstone; quel égarement! « Je suis ert paix avec ma conscience , m'a-t-elle dit , je n*ai pas voulu tromper mon mari, jouer la femme fidèle et prendre un amant : j'ai brisé cette union qui m'est odieuse, et je prends devant Dieu Tépoux de mon cœur. » Et tout cela, elle le dit avec tant d'énergie, que j'ai reconnu l'inutilité de mes efforts ; je suis sorti navré.

Je hasardai cette opinion que lord Blakstone fe^ rait mieux d'abandonner à la justice divine le crime de Saint-Lambert et l'aveuglement de sa femme.

— Je le lui ai dit, me répondit M. de Langenais, car c'est mon opinion; mais il a refusé de m écouter ; c'est un caractère de feu. Comme moi, il est chrétien, mais avec des préjugés intraitables sur les exigences de l'honneur. Lord Blakstone est mon ami depuis quarante ans; je n'ai pu refuser de Faccompagner. Quel affreux duell un jeune homme et un vieillard de soixante-cinq ans I

— J'en suis là avec Saint-Lambert; il est seul ; je ne puis éviter de lui servir de témoin.

Nous étions arrivés à l'hôtel Langenais. Dix heures avaient sonné ; les deux cousines, restées seules, nous attendaient au salon.

i^2 UNE CONVERSIOtî.

— Mon Dieu , qu'avez-vous? s'écria Bertlie ; comme vous êtes sombres tous deux!

M. de Langenais leur expliqua qu'une affaire importante nous obligeait à partir à Tinslant même, et que notre absence serait de trois jours. Berthe, plus forte de caractère, n'insista pas; mais (Claire eut besoin d'être rassurée ; ses yeux, pleins; de larmes, allaient de son père à moi ; on eût dit qu'elle avait un pressentiment des scènes terribles* où nous allions jouer un rôle. Comme nous partions, je saisis un moment où Ton ne nous voyait pas, je pris sa main et je la serrai en lui disant : « A bientôt ! » Elle me rendit mon étreinte, et nouf^* demeurâmes ainsi quelques secondes, absorbé^; dans une contemplation muette : j'avais oublié ma promesse au curé de Notre-Dame.

Une demi-heure après, j'étais à Y Hôtel du Parc. Les voitures tout attelées attendaient dans la rue; quelques passants attardés formaient un cercle de curieux.

Je m'étais enveloppé d'un manteau ^ et sou» ce manteau je portais une boîte de pistolets; je la posai sur une table.

— Que vas-tu faire de lady Blakstone? dis^je à Saint-Lambert.

^- Je remmène.

— Comment, tu l'emmènes?

— Pourquoi pas?

— Tu veux qu'elle assiste à cet abominable duel?

— Elle m'attendra dans une auberge. Au surplus, c'est elle qui Ta voulu... Mais que vois-tu donc là d'abominable, mon cher Langenais? Sur quel prêtre as-tu marché, ce matin?

Je ne répondis pas : lady Blakstone venait d'entrer; je m'empressai de jeter mon manteau sur la boîte de pistolets. Je lui offris mon bras, et nous descendîmes. Cette femme, qui allait assister à la mort de son mari ou de son amant, marchait d'un pas ferme. Jeune et belle, mais les yeux brillants de fièvre, la figure marbrée, elle était effrayante à voir. Six mois à peine avant cette fatale soirée, je l'avais rencontrée rayonnante, calme, vertueuse et respectée. Une période nouvelle et funeste s'ouvrait pour elle à dater de sa séduction.

Nous voyageâmes toute la nuit et une partie du jour. La chaise de poste qui emportait lord Blakstone et M. de Langenais nous précédait à petite distance; dans l'après-midi, nous avions passé la frontière. 11 fut convenu entre Saint-Lambert et lady Blakstone qu'elle resterait dans la petite aul)erge où nous étions descendus, et qu'elle y attendrait l'issue de la rencontre.

Je m'informai du médecin de l'endroit, et je l' allai chercher. Le brave homme avait étudié dans

1M UNE JCONVERSION.

le temps à l'université d'Heidelberg ; le due] lui était chose familière, et, comme il n'en avait point vu depuis plus de trente ans, il m'avoua que cette aventure le ragaillardiissait un peu.

Les voitures demeurèrent attelées ; Tune resta devant l'auberge où nous attendait ladyBlakstone, l'autre nous accompagna sur la route, à petite distance, prête à nous servir en cas de besoin.

M. de Langenais et moi, nous étions fort agités; les deux adversaires conservaient un calme étonnant.

Le doiîteur nous conduisit sur une pelouse entourée d'arbres, à cent pas environ du hameau; il amenait avec lui deux braves paysans de l'endroit , dont l'un avait servi datis la garde suisse, avant

Pendant le trajet, je marchais a côlé de Saint- Lambert; il fumait son cigare avec une tranquillité parfaite.

— Ton adversaire, lui dis-je, tire bien le pistolet?

-^ Supérieurement.

— Tu peux être tué?

— Sans aucun doute.

-^ S'il t' arrive malheur, que désires -tu de moi?

— Que tu ne fasses pas la folie d'épouser une jolie fille sans argent.

UÎNE COÎSVERSJO. m

— Tais-toi! lui dis-je avec colère. En ceci, je prendrai conseil de moi seul,

— A ton aise.

Après un silence, et comme nous arrivions au lieu de combat, il se rapprocha de moi et me dit :

— Ce qui me chiffonne, c'est que, si je suis tué, j'aurai joué en ceci le rôle d'un sot.

— Comment cela?

— Je ne suis pas l'amant de lady Blakstone.

Je m'arrêtai stupéfait ; Saint-Lambert me iit

signe de marcher et continua :

— Florentine me répétait sans cesse : a Je ne veux pas tromper mon mari ; je ne veux pas jouer une comédie infâme de tous les jours et de toutes les heures entre lui et mon amant; je ne serai jamais à vous dans cette maison. Fuyons ensemble, et, quand nous aurons quitté la France, je serai votre femme devant Dieu. » Enfin, mon cher, des phrases et du mélodrame à n'en plus finir.

Pas moyen de vaincre cette obstination. Ruse, prière, emportement, tout a échoué.

Une idée subite me traversa l'esprit.

— Ecoute, lui dis-je avec un accent chargé de priières, tout bon sentiment ne s'est pas éteint dans ton cœur...

— Merci ! fit-il avec ironie.

— Déclare, sur l'honneur, à lord Blakstone que

sa femme est encore pure et digne de lui; permetsmoi d'arrêter ainsi cet affreux duel ; n'achève pas de perdre cette femme ; rends l'honneur à cet homme qui ne t'a fait que du bien ; ne t'expose pas à souiller tes mains du sang d'un vieillard. Saint-Lambert, ne recule pas devant cette bonne action ; je t'en conjure au nom de ma vieille amitié.

— Amen I fit-il avec son sourire le plus sanlonique; tu prêches comme un séminariste; j'en suis tout ému.

Je me détournai de lui avec horreur.

— Tu veux donc, reprit-il, que j'aille dire à cet homme : « Monsieur, je suis un imbécile, car jusqu'à cette heure votre femme m'a résisté. Après deux mois de soins, après m'être exposé pour elle à griller comme un pompier dans un incendie, je ne suis pas plus avancé que le premier jour; je lai enlevée, et cependant elle n'est pas ma maîtresse; je suis un niais, et je vous présente bêtement mes excuses... » Que t'ai-je fait pour que tu veuilles me ridiculiser ainsi, mon. pauvre Langenais? Ahl que tu connais mal ton Saint-Lambert!

Nous étions arrivés.

— Quelle charmante contenance a votre ami le blondin! me dit le docteur tout émerveillé.

Ce disant, le bonhomme commençait à préparer sa trousse.

La pelouse était assez étendue, fermée par des rideaux de verdure, déserte et parfaitement isolée. J'apprêtai les pistolets avec M. de Langenais et les deux paysans qui nous regardaient faire ; l'ancien cenl-suisse paraissait y prendre goût. Lord Blakstone se promenait grave et calme; Saint-Lamberl, impassible, fumait un cigare.

Mes pistolets étaient d'excellentes armes de l)evismes; les deux adversaires pouvaient s'en servir d'une manière terrible. Je dis à M. de Langenais :

— Si lord Blakstone ne tue pas Saint -Lambert, lord Blakstone est un homme mort.

— Dieu sera juste, dit M. de Langenais.

Lord Blakstone et Saint-Lambert furent placés à

vingt pas l'un de l'autre; ils devaient en faire chacun cinq en avant; la distance était fort petite. En dételles mains, une balle ne pouvait s'égarer.

Tous deux s'avancèrent lentement, lord Blakstone pareil à une statue, Saint-Lambert souriant d'un air presque tendre. Tous deux avaient le bras tendu, tous deux cherchaient à ne perdre aucun avantage de la distance, car chacun sentait en face de lui une mort presque certaine. Arriver à dix pas et tirer le premier, tel était le plan de chacun.

J'avais l'habitude du terrain, mais il me semblait que j'y venais pour la première fois; dans de telles circonstances , il est moins pénible de tenir

198 UNE CUNVEHSION.

l'épée OU le pistolet que de regarder froidement deux hommes s'égorger. La main de M. de Langênais rencontra la mienne; elles se serrèrent convulsivement.

Lord Blakstone, plus grand que Saint-Lambert, avait gagné plus de terrain ; il était arrivé à la limite de sa distance; son adversaire avait encore un pas à faire, encore un pas. . . L'Anglais visait, ferme comme un marbre; les deux coups de feu partirent presqu'à la fois, mais lord Blakstone avait tiré le premier : sa balle frappa Saint-Lambert à h main même qui tenait le pistolet ; la balle écrasa le médium et Tannulaire sur la crosse qu'ils tenaient serrée; le coup de feu de Saint-Lambert, dérangé par cet accident, dévia de son but, la balle s'égara dans l'espace.

La douleur le fit pâlir, mais il ne bougea pas.

• — A vous la première manche, dit -il à lord Blakstone.

Celui-ci le regarda froidement et ne répondit pas.

Nous voulûmes essayer d'arrêter le duel.

— Il faut, dit lord Blakstone, que cette ailairo soit étouffée ici.

Quanta Saint-Lambert, il nous montra ses doigts brisés et nous dit^ en souriant, que milord ne pouvait lui refuser sa revanche. Le docteur lui fit un

pansevient tandis que nom chargions les pistolets.

En rapportant son arme à Saint-Lambert, je fis une nouvelle tentative.

— Je te conjure une dernière fois d'arrêter là cette aflaire, lui dis-je en le suppliant; laisse-moi raconter ce que tu ni'as dit de lady Blakstone. A quoi te servira-t-il de tuer un homme que tu as déshonoré?

— Regarde bien cet Anglais, me répondit-il en serrant les dents; cette fois, je ferai mouche.

Je m'éloignai. Les deux adversaires recommen* cèrent à marcher Tun sur Fautre. Comme la première fois, lord Blakstone arriva le premier à l'extrémité de la distance, Saint*Lambert avait à peine bougé; il tenait. son pistolet de la main gauche;' mais Je savais c^ue ce n'était point une difficulté pour lui. Lord Blakstone, toujours impassible, parut vouloir attendre que son adversaire se fût rapproché; Saint-Lambert feignit de marcher; mais, s'étant assuré sur ses pieds, au lieu d'avancer, il tira; lord Blakstone fit un léger soubresaut, mais il ne tomba pas. Les sourcils de Saint-Lambert se contractèrent; il se couvrit vivement et attendit le feu ; le coup partit ei l'atteignit au-dessus du sein gauche; il fit un tour sur lui^nême et tomba la face contre terre.

Je courus à lui, je le retournai et le soulevai : il n'était pas mort.

Lord Blakstone, de son côté, était assis sur l'herbe, soutenu par M. de Langenais.

— Au plus pressé, dit le docteur.

Il courut à Saint-Lambert, tandis que M. de Langenais l'appelait à lui avfc de grands cris. Saint-Lambert le repoussa d'un si^ne de tête.

— Inutile, balbutia-t-il avec peine, inutile, je suis bloqué.

Le docteur, l'ayant regardé et pensant qu'eu effet tout soin serait superflu , courut aussitôt où l'appelait M. de Langenais.

A ce moment, et pour comble d'horreur, apparut un nouveau personnage : lady Blakstone ; elle "h' avait pu demeurer à l'auberge pendant le drame qui se jouait si près d'elle, une anxiété terrible l'avait fait marcher sur nos traces; cachée derrière les arbres, elle avait tout vu; maintenant, elle accourait sur ce champ funèbre où sa faute venait d'appeler la mort.

Je la vis sortir d'un bouquet d'arbres, en face de moi ; elle courut droit à Saint-Lambert, s'agenouilla près de lui, prit sa tète entre ses bras, et, l'œil hagard, les traits Uvides, elle l'appela des noms les plus doux. Lord Blakstone put la voir et l'enteudre ; il repoussa la main du docteur et se débattit

contre-les soins qu'on lui prodiguait. Je l'entendis qui disait :

— La voyez-vous? la voyez- vous? Non, laissezmoi mourir!

M. de Langènais, indigné, se rapprochia d'elle.

— Madame! lui cria-t-il d'une voix tonnante, madame, votre maritse meurt... C'est vous qui l'avez tué... Retirez-vous! n'insultez pas à cette mort d'un homme que vous déshonorez!

Elle se redressa furieuse.

— Celui qui meurt, dit-elle, c'est mon amant. Que m'importe ce vieillard assassin, je l'exècre et le maudis. Pourquoi m'a-t-il épousée? Est-ce moi qui l'ai cherché?

Et, fondant en larmes, elle couvrait de baisers le front de Saint-Lambert.

11 revint à lui une minute, et la reconnut. 11 lui sourit. Dieu me pardonne! il y avait de la raillerie dans ce sourire de la morl.

— Tiens, dit-il, c'est vous, Florentine.

— Oui, murmura la malheureuse d'une voix frémissante, c'est moi, moi. Florentine.

— Et dire, ajouta le moribond, dont la voix s'éteignait, dire que je meurs comme un sot, sans avoir été votre amant 1

La pauvre femme eut un tremblement convulsif, l'image de la terreur passa dans ses yeux; on

2(fâ UNE CONVERSION.

eût dit qu'elle entendait un coup de tonnerre. Ëtaient-ce bien là les adieux de Tamour? Mais les femmes, et les hommes aussi, hélas I ne veulent pas croire au témoignage de leur raison quand ils subissent le fanatisme de la passion; elle reposa ses lèvres sur le front du sceptique.

— Ohl ne meurs pas, ne meurs pas ( lui disaitelle. Je suis à toi, tout entière à toi, tu le sais bien. Ne meurs pas; nous irons en Italie, à Naplçs, dans une villa charmante, au bord de la mer. Oh ! ne meurs pas! je t'aime! je t'aime! Ne meurs pas! sinon je meurs avec toi !

Les sanglots étouffèrent sa voix.

Saint-Lambert avait écouté, toujours railleur, cette navrante élégie; il se souleva, les lèvres blanches, Tœil terne, et d'une voix plus haute, d'un cri supérieur, il répondit ces mots horribles :

— Bah ! vous en prendrez un autre.

Florentine jeta un cri où la colère se. mêlait à la

désolation et à la honte; elle laissa tomber, elle rejeta, pleine d'horreur, la tête déjà livide qui reposait dans ses bras; cette tête, ainsi repoussée, retomba lourdement et frappa le sol.

La malheureuse se leva droite et terrifiée, agi-^ tant ses mains tachées de sang; elle recula comme devant un spectre; c'en était un, en effet : c'était celui de la réalité déchirant le voile des illusions.

Saint-Lambert avait fait son dernier effort dans ce blasphème : il rendit un flot de sang et ne bougea plus.

Florentine, debout, immobile, pétrifiée, le front dans les mains, les yeux secs, resta quelques ser condcs ainsi; puis elle se retira lentement vers son mari, et regarda cette belle tête de vieillard déjà couverte d*une pâleur qui ne devait plus passer.

Il se fit en elle une révolution; elle se laissa tomber à genoux et se traîna ainsi jusqu'aux pieds de lord Blakstone.

Celui-ci lui tendit la main ; elle la prit et la baisa.

— Mon enfant, dit lord Blakstone d'une voix déjà faible, me pardonnez-vous?

— Oh ! dit Florentine prosternée, ne m'accablez pas!

Lord Blakstone reprit ainsi :

— Les torts viennent de moi, je le reconnais; vous ne m'aimiez pas, vous ne pouviez pas m'aimer. J'ai eu tort dç vous épouser; vous m'avez accepté ne sachant pas ce qu'est le mariage. Cet homme est venu, jeune et beau, séduisant; vous l'avez aimé : c'était de votre âge. Les torts viennent de moi. Pardon, mon enfant, j'ai fait votre malheur, je meurs puni : pardon I

Florentine sanglotait sans pouvoir proférer un

mot. Les spectateurs de cette scène décliirante pleuraient autour de cette mort sublime; quelques paysans, des femmes, des enfants, attirés par les coups de feu, se tenaient auprès de nous; le cadavxe de Saint-Lambert gisait abandonné ; on était allé chercher un prêtre.

Enfin, Florentine put parler.

— Pardon 1 pardon! dit-elle; je pleurerai, je prierai, j'expierai.

— Oui, priez pour moi, dit lord Blakslone.

Je m'élançai vers lui.

— Monsieur, monsieur! m*écriai-je, vous pouvez pardonner sans regret. A cette heure, elle est encore digne de vous : elle est restée pure.

Florentine se souleva rayonnante.

— Comment le savez-vous?cria-t-elle, comment le savez-vous?

— Lui ! répondis-je en montrant le cadavre de Saint-Lambert; lui! c'est lui qui me Ta dit : je le jure sur mon honneur et sur ma foi de chrétien.

Le' pâle visage de lord Blakstone s'éclaira d'un rayonnement céleste.

— Mon enfant, dit-il, ma pauvre enfant ! Oh ! sois bénie et pardonnée ; ton front , un dernier adieu !

Florentine appuya son front aux lèvres glacées

du vieillard; elle-même déposa un dernier baiser sur ces cheveux blancs qu'elle avait respectés.

Lord Blakstone murmura quelques prières; les assistants se mirent à genoux, priant aussi; il fit le signe de la croix d'une main défaillante, et il mourut.

Florentine s'évanouit.

Aidé du docteur et des paysans, je la portai moimême dans la voiture, et nous nous éloignâmes au galop de ce lieu d'horreur.

•«fi C3SE CONVKHSIOX,

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Nous courûmes toute la nuit sans échanger une parole. Lady Blakstone, renversée au fond de la voiture, semblait privée de sentiment. Au jour, M. de Langenais et moi nous nous communiquâmes par les yeux la pitié que nous inspirait cette pauvre femme ; on lui demanda si elle avait besoin de quelque chose, elle détourna négativement la tête.

Je n'avais pas fermé Tœil pendant toute cette nuit; un monde de réflexions occupa ma pensée. « Voilà donc, me disais-je, un des mille épisodes où vient aboutir le désordre des passions. Voilà comment des êtres, à qui la Providence avait donné tant de moyens pour arrivel* au bonheur, se creu-

U.N'E COXVEBSIÔN. 207

sent, de leurs propres mains, un abime de calamités! »

Lord Blakstone, sachant bien qu'une jeune fille ne peut aimer un vieillard de soixante ans, si noble, si doux et si bon qu'il soit, a recherché la main de Florentine. Cet homme, déjà près de la tombe, s'est uni à la femme qui mettait le pied sur le seuil de la vie; la raison ne Ta-t-elle pas condamné? N'al-elle pas dû lui crier : « Ce mariage sera ton supplice ; tu aimeras et ne seras point aimé; tu voudras ta femme joyeuse, et ta vue la rendra triste; si elle a des enfants de toi, tu les verras, fils d'un vieillard, frappés d'une vieillesse prématurée ; tu sauras qu'il y a dans le cœur de ta femme une douleur cachée et permanente , un gémissement sans fin, parce qu'elle ne verra jamais passer un jeune couple, elle n'entendra pas un chant d'amour sans penser à tes cheveux blancs, à tes yeux éteints, à tes caresses qu'elle redoute. Homme! tu as vécu ; songe à la mort et non à la vie ; laisse à de plus jeunes le soin de tresser des berceaux, lu ne peux que creuser des tombeaux. »

Ainsi la raison dut parler sévèrement à lord Blakstone avant ce mariage fôtal; mais le malheureux avait refusé de l'entendre ; il écouta le langage de la passion, langage complaisant et perfide, qui développe en nous toutes les illusions, qui façonne

toutes les réalités au gré de notre égoïsme. Victime d'une passion qu'il n'eut pas le courage de comprimer, il n'avait pas le droit d'accuser un autre que lui-même de la chute de Florentine et de son propre malheur.

Florentine ! Qui donc l'obligeait à ce mariage? La loi et le prêtre ne lui avaient-ils pas demandé tous deux : « Consentez-vous à prendre pour époux ce vieillard chauve et ridé ? » N'avait-elle pas répondu : « Oui ! » Qui l'avait empêchée de répondre : « Non! » Librement, elle s'était liée du lien que la mort seule peut briser. Souffrir, en silence, honorer comme un pore celui qu'elle ne pouvait aimer comme époux, respecter la foi du serment et prier, telle devait être désormais sa vie.

Sans doute elle était moins coupable que lord Blakstone; sa famille, séduite par un grand nom, par une alliance considérable, avait sacrifié cette jeune fille au contentement d'une vaine gloriole; quand elle avait résisté et pleuré en disant : a Je ne l'aime pas; » quand le fantôme idéal qui vit au cœur de toute jeune fille s'était dressé dans son imagination, et que, le voyant, elle disait : « Je serai malheureuse avec ce*vieillard, » de coupables parents avaient répondu : « On s'habitue à cela ; ce n'est pas l'amour qu'il faut chercher dans le mariage ; la fortune tient lieu de tout ; un grand

UNE CONVERSION. 20ft

nom vaut mieux qu'un jeune mari ; la position sociale est toute dans la vie. » Sans doute on avait égaré l'esprit de Florentine avec ces détestables sophismcs; mais, chez elle aussi, la passion n'availelle pas sacrifié le cœur? N'avait-elle pas immolé sa jeunesse à la pensée qu'elle serait reine dans les salons, et que, par le nom et la fortune, elle écraserait ses rivales? Si, pendant cette nuit lugubre, Florentine fit un retour vers le passé, combien ne dut-elle pas frapper sa poitrine et dire : « Cette coupe remplie de fiel, c'est moi qui Tai versée ! »

Du vieillard et de la jeune femme, je pensais à Saint-Lambert. Il fut une époque où je l'avais connu sensible à de généreuses idées. Sa dépravation fui Toeuvre des leçons et des exemples du temps.

Quand, tous deux, au début de la vie, nous nous étions rencontrés à Paris, nous eussions traité de calomniateur celui qui nous aurait dit ; « Vous penserez ceci et vous ferez cela. » Comment donc s'était -il ainsi corrompu?

Dès le commencement, il avait rencontré comtne moi des cœurs flétris et des esprits faux, dont il avait écouté les dangereuses leçons. Qu'avait- il lu, qu'avait-il entendu dans nos romans , sur nos théâtres, échos présumés fidèles de nos mœurs, peintures falsifiées de l'histoire, et le seul livre, cependant, où la jeunesse contemporaine apprend

ce que furent les temps passés? Dans le secret de la famille, on ne lui avait révélé que de honteux mystères et que de rares vertus ; dans les rapports sociaux, Tégoïsme, la cupidité, la bassesse ; comme de problématiques exceptions, un peu de dévouement et d'honneur; dans la magistrature, la concussion ; dans le clergé, Thypocrisie ; dans le commerce, le vol; dans le gouvernement, un odieux machiavélisme; dans la royauté, Tassassinat, la tyrannie, la luxure couronnée; dans le {]leuple,ia haine, la brutalité, la dépravation ; voilà ce qu'il avait appris dans les livres et sur les théâtres, peint par les habiles, avec tout l'éclat du style et de la pensée. Il crut à ce revirement absolu de l'humanité, et, théoriquement, il lui voua d'abord un immense mépris.

Peut-être, s'il se fût trouvé dans sa vie quelques faits pour lui servir d'antidote au poison que la littérature moderne a versé dans la société, cet esprit, naturellement élevé, fût-il revenu aux sentiments nobles de sa première jeunesse ; mais le hasard le servit mal. La première femme qu'il aima était une de ces créatures vénales qui font métier de trafiquer des paroles et des semblants de Taraour ; trompé par elle, il reporta sur toutes les femmes un douloureux ressentiment. Ses' premières relations d'intérêt le firent dupe d'un fripon ;

UNE COxNVEKSlON. 211

il saisit cette occasion de ne plus croire à la probité. 11 rencontra de faux amis, et, trahi par eux comme par tout le reste, il prit le parti de s*isoler au milieu d'un monde où il ne voyait que des ennemis.

Les leçons, l'exemple et la préoccupation trop exclusive de la personnalité, jetèrent dans celte riche nature un germe de scepticisme que le temps développa. Tout nier, tout flétrir, tout dominer, tout briser, devint pour lui une passion systématique.

De ces trois cires, dont deux avaient fini par une mort affreuse, dont le dernier allait vivre dés* ormais entre deux tombeaux, entre la honte et le remords, ma pensée retombait sur moi-même.

Et moi aussi, j'avais passé, comme Saint-Lam^ bcrt, par des épreuves terribles; comme lui j'avais dit, dans mes jours de criminelle exaltation ; « L'homme joue, en ce monde, une parade sans objet ; nulle intelligence ne croit au sérieux de son rôle ; imbécile est celui qui ne sait pas se faire une large part sur les planches de bateleur où travaille la société. »

Ma décomposition morale avait marché moins vite, mais le temps pouvait m'amener à finir comme Saint-Lambert, avec le sarcasme à la bouche. 11 avait fallu qu'une circonstance providen-

2tâ UffË GONYËRSIOK.

tielle me conduisit dans cette maison peuplée d'àmes saintes, où, ne rencontrant que des vertus, vivant au milieu d'un calme profond, d'une croyance ardente, d'une résignation absolue, je m'étais senti retrempé dans les idées premières de ma jeunesse.

Là j'avais retrouvé la famille aimante par le cœur, solidaire par le christianisme^ forte par la tradition. Oh! combien j^étais éloigné maintenant de ces théories monstrueuses qui mettent au-dessus de toute loi les emportements de la passion. Ma pensée dévorait l'espace qui me séparait des lieux où la lumière éteinte en moi avait commence de se rallumer ; fortune, plaisirs, vanité, ne m'étaient plus rien ; j'aspirais au jour où je pourrais abjurer dans les mains de ma bien-aimée mes fo* lies et mon ancienne adoration du veau à'ow

La nuit s'écoulait dans ces réflexions, pendant que le galop des chevaux nous emportait là où j'a-» vais laissé mon cœur. Aux relais, quand le rayon de quelque lumière tombait sur lady Blakstone, je considérais cette pauvre femme et je me disais :

« Les hommes s'agetiouilleDt devant la fortune, et ceux qu'elle fatorise sont un objet d'envie ; celle-ci était riche, elle aussi a désiré la richesse ; mais de quoi lui ont servi ses millions? Non, la fortune

n'est pour rien dans notre bonheur. Qui sont ceux qui me disent : Ne laisse pas échapper Toccasion de faire ce grand mariage ; étouffe ton cœur et sois riche. Ceux qui me parlent ainsi, je ne les eslime point, et moi-même, à Tépoque où je disais ces mêmes paroles, je me sentais abaissé à mes propres yeux.

« Le vulgaire ne voit dans la société que ce qui brille et sonne : sous le velours, sous les diamants, derrière le voile éclatant des grandes fortunes, l'œil de la foule n'aperçoit pas les douleurs, son oreille n'entend pas les sanglots. Que manquait-il, en apparence, à cette jeune femme, à son mari, que le prêtre d'un village obscur veille à cette heure en disant Toffice des morts? Dans leurs salons, au bal, à l'Opéra, partout où rayonnait leur faste, on les regardait avec envie ; et cependant quelle catastrophe s'apprêtait sous l'insolence apparente de leur bonheur! Que reste-t-il de tout ce bruit? du sang et des larmes.

« Non, non, je ne sacrifierai pas ma vie ni l'avenir de mon cœur ; je n'épouserai pas Berthe de Langenais avec tous ses millions, parce que ni mon hôtel, ni mes chevaux, ni mes valets, ni mes chiens, ni le plaisir, ni le bruit, ni. l'admiration des sots, ni leur jalousie confondue, ne m'empêcheraient de pensera Claire, parce que nulle salis-

faction sensuelle ou vaniteuse n'arracherait de

mon cœur Timage de la bien-aimée. »

Le jour me surprit et me laissa dans ces pensées, qui me remplissaient d'une force toute nouvelle.

Au moment où nous allions arriver, M. de Langenais prévint lady Blakstone.

— J'ai refusé, lui dit-elle, de vous suivre au couvent; maintenant je vous supplie de m'y conduire.

Nous descendîmes à la porte même de la mai son religieuse qu'indiquait cette pauvre femme : M. de Langenais y entra seul. Au bout de quelques minutes, il revint et lui dit qu'on l'attendait. Mon cœur se serra quand je vis s'ouvrir et se refermer sur elle la porte de cet autre monde où l'attendaient le recueillement , le silence , la prière et l'oubli.

La voiture nous emporta.

— Son expiation va commencer, dis-je à M. de Langenais.

— Elle se repent, me dit-il ; elle y trouvera la paix.

Quand elles nous entendirent arriver, les deux cousines vinrent au-devant de nous : la vue de ces deux êtres pleins d'innocence et de calme me reposa du drame lamentable qui s'était dénoué sous mes yeux.

Maigre que nous lissions bonne contenance autant que possible, Taltération de nos traits ne pouvait leur échapper. Claire surtout, impressionnable à l'excès, parut s'en alarmer; les caresses de son père et la tendresse que je lui témoignais ne réussirent qu'avec peine à la calmer.

Cette nuit, malgré les fatigues du voyage et la violence des émotions que j'avais subies, je dormis à peine; une inquiétude fiévreuse me tenait éveillé ; je sentais que Claire et moi nous avions besoin de nous voir et de nous parler.

Le curé de Notre-Dame avait obtenu la promesse que je me tiendrais sur la réserve ; mais je n'avais plus la conscience de moi-même: un entraînement plus fort que la froide raison m'obligeait à m'abandonner au courant de cet amour, et, du reste, ma décision était désormais inébranlable.

Le lendemain, tout reposait encore dans l'hôlel, et je me promenais déjà par les allées solitaires du jardin en attendant l'heure de nos tacites rendezvous. Je ne savais pas bien encore ce que je dirais à Claire; mille projets fantasques se heurtaient dans mon esprit ; il en sortait de ces phrases, de ces discours tout faits, que les amants composent à l'avance et qu'ils oublient en se voyant, pour ne plus écouter que l'inspiration.

Si ma promesse au curé de Notre-Dame me revenait en mémoire, ma consciencee complaisante me suggérait de faciles accommodements. Que . veut-il? me demandais-je ; essayer de me séparer* de Claire? Je ne le veux ni ne le puis. Ma route est tracée, ma volonlc est fixée; je n ai plus besoin que d'une chose : savoir si Claire est bien à moi comme je suis à elle. •

Je n'attendis pas longtemps. Sa croisée, phare mystérieux que. ne quittaient pas mes regards, s'ouvrit au soleil levait ; elle me vit, me fit un signe affectueux et descendit au jardin.

Elle vint à moi sans embarras, comme je fus vers elle. Quelle crainte eût pu s'éveiller dans cette âme que la pensée du mal n'avait jamais effleurée? Elle me donna la main sans hésitation, et nous marchâmes ainsi vers un banc de pierre isolé des fenêtres de l'hôtel par un massif de quelques arbres. Je la fis asseoir et me mis près d'elle, tenant toujours sa main, qu'elle ne retirait pas. Elle était un peu p^le. et je voyais battre son cœur; un instinct secret le faisait aller au-devant de mes paroles.

— Ma cousine, lui dis-je après une courte pause de recueillement, j'ai à vous dire des choses trèsgraves.

Elle leva vers moi ses grands yeux bleus, ie continuai :

— Sayez-vous ce que je suis venu faire ici,, à Dijon, chez vous?

Elle parut étonnée de ma question.

— Mais, dit-elle en souriant, je pense que vous êtes venu nous voir, faire connaissance avec nous, quoiqu'un peu tard.

Claire ignorait donc mon projet de mariage avec sa cousine; je me sentis plus à Taise, car je redoutais une explication que son ignorance m'épargnait.

— Eh bien, lui dis-je, je suis heureux d'élre venu ; heureux et malheureux tout à la fois.

— Malheureux ! pourquoi?

— Parce qu'il faudra que je m'en aille.

— Vous en aller ! et pourquoi ne pas rester avec nous? Ici, tout le monde vous aime tant!

— Mais, ma cousine, vous-même ne resterez pas toujours ici. Vous avez vingt ans, avant peu vous serez mariée.

Elle baissa les yeux, triste et interdite.

— Non, dit-elle.

— Cependant, si un homme bien né, jeune, riche, bien élevé, digne de vous, en un mot, vous demandait à votre père?

Je prononçai ces paroles avec effort; je tremblais comme si, d'avance, je n'étais pas sûr de sa

'a\h une conversion.

réponse. Elle essaya de me retirer sa main, et je

la vis devenir plus triste.

— Vous pensez donc à vous en aller? me ditelle.

— Oh! ma cousine, je voudrais passer ma \'\o auprès de vous !

— Eh bien, ne partez pas.

— Mais si je reste si je reste, pui»-je ainsi

vous voir, vous parler, ne vous point quitter, sans achever de devenir fou ?

— Fou I répéta-t-elle avec étonnemenl ; et pourquoi?

— Ecoutez, ma cousine, vous êtes une enfant, pure comme les anges; vous ne me comprenez pas, mais il faut que je sache si votre cœur m'entend. Claire, vous rappelez-vous le premier jour où je vous ai vue? C'était à Téglise Notre-Dame. Sans vous connaître, sans vous avoir parlé, je ressentis pour vous un entraînement irrésistible. Une voix secrète me parla, et quand je ramassai la rose que vous aviez laissée tomber, quand je vous la rendis, je me sentis tout frémissant ; depuis que je vous ai vue, je vous ai connue, j'ai subi Tattrait de votre ineffable beauté, de la grâce charmante qui est en vous ; nos causeries, nos entrevues solitaires, tout ce qui m'a rapproché de vous m'a charmé ; s'il me fallait vivre sans vous mainte-

UNE CONVERSION. 2i9

nant, je crois que je mourrais. Claire, ceci est do Tamour.

L'incarnat de la pudeur couvrait son beau front; mais elle m'avait écouté avec ravissement.

— Mon cousin, me dit-elle, je n'ose pas vous répondre.

— Ma cousine, si je partais, me regretteriezvous?

— Oh! oui!

— Et si je demandais à votre père cette main que vous m'abandonnez, me la refuseriez-vous?

Elle leva vers moi ses grands yeux chargés do langueur.

— Claire, murmurai-je à son oreille, vous m'aimez donc?

La pauvre enfant couvrit ses yeux avec la main restée libre ; je la pris par la taille et je Tattirai vers moi ; je la sentis frissonner, mais elle me laissa faire, et, la tête penchée sur mon épaule, elle se mit à pleurer.

Toute parole humaine fût restée pâle auprès de cette éloquence des pleurs ; nous restâmes silencieux l'un et l'autre, doucement unis dans cettQ chaste étreinte et mêlant nos larmes, que le bonheur faisait couler.

Quand je la vis plus calme, je m'agenouillai devant elle, et je pris ses mains :

320 UNE GONYERSIOIf.

— Claire, notre amour vaut la fortune des rois ; je crois en vous comme je crois en Dieu, je suis à vous comme à lui. J'irai trouver votre père, et je lui dirai que nous nous aimons. Adieu.

J'effleurai de mes lèvres sa main charmante, et je m'éloignai lentement, suivi de son angélique regard. Au moment de la perdre de vue, je me retournai et lui envoyai de la main un de ces baisers que les amants font voler à travers l'espace et que les sylphes de Tair savent transmettre avec tant de fidélité. Elle porta ses mains à ses lèvres, et je m*enfuis transfiguré.

Je traversai le vestibule en courant, et j'arrivai d'une haleine chez le curé de Notre-Dame. Je lui racontai tout.

— Vous avez manqué à votre promesse, me dit-il d*un air triste. Je suis bien inquiet pour Berthe, qui vous aime, pour Claire, pour nous tous.

— Je l'aime! elle sera ma femme ou j'en mourrai ! lui disais-je en arpentant la chambre à grands pas.

— Ah ! jeunes gens, vous êtes toujours les mêmes I disait le bon vieillard moitié sérieux, moitié gai ; toujours les mêmes folies I •

Après avoir tenu conseil, il fut décidé que nous irions tout dire à M. de Langenais.

]je comlc parut atterré de cette révélation, qui renversait tous ses projets.

— Mais, malheureux ! me disait il, Berthe vous aime.

J'avais tout Tentraînement, mais aussi tout l'égoisme de T amour.

~— Je ne puis aimer, lui disais-je à mon tour^ qu'une femme au monde , Taimer saintement , d'un amour absolu; j'ai pour Berthe Tamitié d'un Irèi-e, mais il m'est impossible de l'épouser sans faire son malheur et le mien^ Je suis sans foiiune : vous pouvez me refuser Claire ; mais avec du cou* rage, du travail, du temps, je puis refaire ma po^ sition perdue; gardez-la-moi, j'attendrai.

Et comme je le voyais ébranlé i

— Rappelez-vous les paroles de lord Blakstoiic mourant :

c( Marie ta fille à l'homme qu'elle aimera. » Voici quel fut le résultat de notre longue cou-^ versation.

Le curé de Notre-Dame et M. de Langenais voulaient être bien sût*s que ceci n'était point Un en* trainement passager, un coup de tête de ma part, une surprise pour l'inexpérience de Claire ; c'est pourquoi, afin de ne rien précipiterj on me demandait de partir pour la Suisse et d'attendre. Dans un mois, je recevrais à Neufchfttel une lettre

qui fixerait mon sort eu m*apprenaut si Glaire m'aurait conservé son amour.

De mon côté, j'aurais le loisir de la réflexion, j'écrirais, je ferais connaître l'état de mon cœur, et je pourrais revenir à nos anciens projets, qui étaient de rétablir dans tout son éclat, par mon mariage avec Berthe, le nom appauvri des Langenais.

A déjeuner, on prévint les deux cousines que j'étais appelé en Suisse par une affaire importante, et que je reviendrais dans un mois. Berthe pâlit légèrement; Claire faillit se trouver mal. Le curé de Notre-Dame, qui était resté à déjeuner, me regarda d'un air de reproche.

Je devais partir dans deux heures. Quand nous fûmes au salon, je deman'dai à mes cousines de me donner un souvenir qui pût me servir de talisman pendant le voyage.

Berthe réfléchit un instant; puis elle prit sou livre d'heures et me le donna.

— Tenez, me dit-elle, je n'en connais pas de meilleur que celui-ci.

Claire hésita et me dit :

— Je vous chercherai quelque chose avant votre départ.

Comme j'allais descendre pour gagner la voiture qui devait m'emporter vers l'exil, je la rencontrai

UNE CONVERSION. ti23

sur Tcscalier ; elle tira de son sein un petil sachet de velours et me le remit.

— Vous y trouverez, me dil-elle, une fleur que vous connaissez déjà : c est la rose de Notre- Dame.

I/ATTE^TE

Je me soumis presque gaiement à cette épreuve de l'exil : que pouvais*je redouter? Était-il désor* mais possible à Claire de m'oublier? Ne savais-je pas* que son père Taimait trop saintement pour essayer de lui arracher un refus qui aurait pu faire obstacle à son bonheur? En admettant même qu'il n'y eût de sa part qu^un entraînement passager, si Claire devait me dire t « Renoncez à moi ; » eh bien I je Taimais assez pour sacrifier à son repos toutes mes espérances. « S'il en est ainsi, me disaisje, je passerai les mers, et j'irai chercher au loin la mort; » la mort, car l'oubli me semblait impossible : contre de telles douleurs, il n'est d'abri que le cloître ou la tombe. Ceux qui n'ont point aimé

ne me eomprendront pas; mais, s'il en est dont la vie se soit arrêtée aux pieds d'un ange comme celui qui remplissait ma pensée, ceux-là retrouveront dans ces pages un souvenir d'eux-mêmes ; s'il en *est dont le cœur se soit ouvert aux aspirations d'un chaste amour, ceux-là m'entendront comme un écho du ciel qu'ils ont rêvé.

Mais non, Claire ne devait pas m' oublier. Dans cette nature virginale qui amit appris Tamour au pied de la croix, les impressions pures que je laissais devaient germer et grandir. Dans cette âme élevée . il ne pouvait y avoir de place pour deux amours. Prédestinés l'un à l'autre, rien désormais n'avait la puissance de nous désunir.

J'avais évité de prendre, pour rentrer en Suisse, le chemin suivi par lord Blakstone et Saint-Lambert quand ils s'acheminaient vers leur dernier jour. Pour les suaves idées que j'emportais, j'aurais redouté l'aspect, de ces lieux encore humides de leur sang ; rien n'était plus en moi que bonheur et qu'espérance ; replié sur moi-même , je savourais en paix toutes mes joies.

Tu sais , mon ami , comment on voyage en Suisse. Nulle existence ne convenait mieux à l'état de monesprity puisque j'y trouvais à la fois la solitude et le mouvement; la solitude, qui laissait le champ libre à mes rêves ; le mouvement , néces-

saire à ragitaiion fébrile que je puisais dans rattente.

Je sortis de Finance par Besançon, et, sans guide, seul , au hasard , je m' aventurai dans les montagnes .

Quel changement dans mon existence ! Pendant* sept années, je m'étais eiiterré volontairement dans ce sépulcre de moellons, de pavés et de boutiques, où un million d'hommes, renonçant aux champs, aux forêts, aux fleuves, à Tair libre, au soleil, à la nature enfin, viennent s'entasser dans d'étroites prisons que baigne une atmosphère putréfiée. Je ne m'en étais éloigné, pendant les mois d'été, que pour courir les eaux, où je retrouvais les mêmes vices et les mêmes fatigues. Jusqu'à ce jour la vie ne m'avait enveloppé que par ses formes factices; aujourd'hui seulement j'entrevoyais sa poésie simple et divine.

Avec la révélation d'une existence plus pure , d'une nature moins agitée, mon esprit s'élevait , et, en s' élevant, découvrait des horizons nouveaux. Combien je regrettais alors les dix années perdues que je laissais derrière moi I Pendant que l'existence de tant d'autres se remplit des biens acquis par le4ravail ou l'étude, il semblait que, dans la mienne, je me fusse étudié à creuser un vide.

Aujourd'hui que je me sens meilleur, il ne m'en coûte pas de faire cette déclaration. Pourquoi ie

naufragé, miraculeusement arrivé sur le bord, répugnerait-il à raconter son désastre? Si, comme lui, je pleure maintenant sur mes biens engloutis, comme lui, je m'applaudis d'avoir conservé la vie, puisqu'elle me permet de rentrer dans la carrière avec l'expérience de mes fautes.

Dix années perdues depuis que l'âge d*homme a sonné! Que de choses honorables pour moi, utiles à mon pays ou à mes frères, je pouvais accomplir pendant ces dix années ! Au flambeau de mon intelligence, allumé de la main de Dieu, la Providence avait ajouté la fortune , baguette enchantée qui permet de réaliser aussitôt qu'on a conçu. Dans cette foule vicieuse et dorée où m'avait jeté le désordre des passions, si je me comparais à mes compagnons de folie, le témoignage de ma conscience m'obligeait de descendre dans les rangs les plus infimes.

Dans ce monde gangrené de viveurs et de filles joyeuses, il en est du moins qui savent racheter leurs excès par le développement de certaines qualités, par des faits utiles et même glorieux. Il en est qui. de l'orgie, reviennent à l'étude, qui servent leur pays sous Tépaulette ou dans les luttes de la pensée ; il en est qui trouvent dans les arts la purification de leurs souillures ; mais moi, inutilité brillante, je n'avais dû mon éclat d'un jour qu'au

228 UNE C0T9VERSIUN.

hasard de la fortune ; la nuit venue, il restait de moi ce qui reste d'un foyer éteint : des cendres et Tobscurité.

Dix années perdues 1 Avec ces loisirs que Dieu m'avait faits , tant de dboses m'étaient possibles ! toutes les voies m'étaient ouvertes. Soldat, depuis dix ans j'aurais contribué à l'édifice chrétien qui s'élève en Afrique sous le drapeau de mon pays ; devant moi s'ouvrirait uù avenir peut-être glorieux! Magistrat, j'aurais été la barrière opposée aux flots envahisseurs du crime qui montent dans nos sociétés mourantes. Savant , j'aurais apporte le concours de mes méditations aux progrès de l'industrie. Voyageur, je pouvais écrire une page nouvelle au grand livre de l'histoire des peuples. Artiste, peut-être eussé-je fait passer aux générations un nom de plus écrit sur la toile ou gravé sur le marbre, un de ces noms qui sont pour l'hu* manité un perpétuel encouragement à monter vers le bien et vefs le beau.

Dix années de perdues ! les années de jeunesse, de puissance et de volonté ! Ah ! j'ose Tavouer, je me prenais en mépris quand ma conscience déroulait ainsi le tableau de ma vie passée ; je m'humiliais dans ma honte, et, parfois, je me sentais accablé d'un amer découragement. Mais alors je pensais à mes résolutions nouvelles, à Claire, ange

UNE CONVKUSION. 229

gardien qui veillerait désormais sur moi ; mou front se relevait, et, les yeux tendus vers le ciel. Je me sentais animé d'un courage invincible.

Dans les dispositions d'esprit que je viens de te dépeindre , nul pays au monde ne me convenait mieux que la Suisse; mais tu la connais , et, pour ceux qui Tout vue, mon sentiment n'a pas besoin d'être expliqué. Dans mes idées, riien qui ne tendît à s'élever ; dégagé des préoccupations d'une existence brutale , je laissais ma pensée monter librement vers d'autres sphères. Je me sentais en harmonie avec les forêts et l'immensité des montagnes. ]^s lacs tranquilles, les bois qui les entourent, les rochers sombres qui s'y baignent, les mousses des vallées, étemelles comme les nçiges ; les ruisseaux qui la parcourent , les cascades au gémissement sans fin que le même écho redit depuis là création ; les hameaux tranquilles, les chapelles çà et là semées , les troupeaux silencieux , les montagnards à l'allure si calme, les jeunes filles aux traits si doux, la nature et Thomme se pénétrant dans la paix, voilà, mon ami, le spectacle au milieu duquel je vivais; mon âme s'y reposait, et les douces rêveries de mon cœur y rencontraient un aliment.

A Neufchâtel, j'avais laissé mes inutiles bagages, et , vêtu d'une blouse , un sac de soldat sur les épaules, le bâton du marcheur dans la main, j'é-

tais parti solitairement. Je voyageais à pied, presque toujours sans demander ma route. Le hasard, Tinspiration et l'attrait du paysage me guidaient à travers les chemins quelquefois loin des sentiers battus. Que m'importaient Zurich, Berne ou Genève? un monument vers le sud ou un lac vers le nord? Que me faisait la Suisse elle-même? Je n'étais pas venu pour voir, mais pour attendre et pour rêver. Mes distractions d'autrefois ne m'inspiraient que dégoût. Aussi je fuyais les grandes villes avec autant de soin que d'autres en mettent à les rechercher. Je traversai sansm'arrêter Neufchâtel, Fribourg et Berne, et j'arrivai dans TOberland, conduit par l'attrait de ses montagnes, qui, depuis le Jura, dominent les horizons de l'est. La nature, dans cette partie de la Suisse, est remplie d'une grandeur si calme, que je m'y sentis arrêté, «je suis resté là trois semaines , face à face avec l'immensité, que je peuplais de mon amour.

Les habitudes corrompues de ce qu'on appelle ailleurs la civilisation ne sont point encore arrivées dans ce beau pays. Le flot de voyageurs qui passent pendant trois mois de l'année suit invariablement la même route, mais il n'a point pénétré dans l'intérieur même des montagnes : il les tourne ou les franchit. Il est certaines vallées que le voyageur ne visite pas. Au pied des roches qui les for-

ment, le monde semble finir. C'est là que j'aimais à vivre , au milieu de populations aux formes antiques, qu'un jour à peine semble séparer du siècle de Guillaume Tell.

Dans un petit village de la vallée de Hasli, j'ai rencontré un jeune pasteur que je suis revenu voir souvent. Quel mépris cet homme m'a donné pour le bonheur de copvcntion que poursuit le vulgaire ! Je voudrais te peindre ce grand esprit à qui rien ne manque pour acquérir la célébrité, et qui passera sans l'avoir même désirée. Tu sais que le canton de Berne est protestant ; la vallée de Hasli fait partie de ce canton.

Jacques Muller, c'est le nom du jeune pasteur, est né dans cette vallée, dans le village même qu'il habite. Il a fait ses études dans une université d'Allemagne, et les a faites avec un remarquable succès. Les professeurs tentèrent de le conserver, de lui faire quitter ses montagnes et de le lancer dans le monde intellectuel, où tout lui promettait gloire et succès. Jacques Muller a préféré retourner au Jond de son pays inconnu ; il s'est marié ; il a succédé à son père, pasteur comme lui , et il vit e|i faisant le bien.

C'est un esprit immense. Ce qu'il possède de savoir est prodigieux. Son éloquence est entraînante ; il a passionnément aimé la science, mais la

méditalion a fini par Ten détourner. « 11 y a, nie disait-il, au-dessus de toutes les connaissances humaines , dont la plupart sont des eri'eurs , une science absolue, plus précieuse mille fois : celle du bien et du mal, la science qui vient de Dieu. Les volumes écrits par millions de la main des hommes ne valent pas une page de TÉvangile. Ma biblio* thèque est assez belle, mais voici déjà plusieurs années que nulle inain n'a dérangé un seul livre de ses rayons.

« A quoi me servirait-il d'étudier encore? En serais-je meillenr ou plus heureux? Je lis ma Bible, et je ne puis rien lire de plus parfait, car c est Dieu qui parle. Qu'irais-je chercher dans Homère, Virgile, Gœthe, Mihon, lé Dante ou Racine? La poésie? mais ouvrez les yeux et voyez devant vous : ces montagnes, c^s forets, ces vallées, ces torrents, ce ciel, ces orages, sont la poésie de Dieu, Ahl que l'orgueil humain me semble misérable en présence de ces deux merveilles, la Bible et le monde ! Non, Je ne jetterai pas un volume de plus dans le cercle sans issue de la discussion. Que pourrais-je écrire gour faire quelque bien ? Un livre de morale? Voici le livre des livres, TÉvangile! Toute morale est là. Le plus grand bien qu'on puisàe faire ici-bas, c'est d'enseigner à lire ce livre,

« J'admire, me disait-il, les hommes qui gou-

UNE COMVËtlStON. 93S

venieni f Europe, et qui, chacun, apportent un système différent pour .raffermir la société" croulante.

« Que peut-il sortir de leurs discussions? le chaos ! Jamais une loi sociale n'est venue de la discussion, jamais I

« L'Europe, de nos jours, Rome, la Grèce, l'Egypte, l'Inde, la Chine et les peuples disparus après des siècles de splendeur, ont-ils demandé leurs lois constitutives à des assemblées délibérantes? Non; un homme, un législateur, un prophète, un Messie, s'est toujours rencontré qui leur a dit : « Voici « la loil » Et les peuples ont cru, et ils ont vécu, comme peuples, parce qu'ils croyaient.

« Toute la civilisation européenne repose sur une loi qui lui a été donnée par un Messie. Hors de cette loi , la discussion des assemblées ne peut rien, elle n'enfantera que la confusion et ne produira que la mort sociale. L'Évangile seul peut sauver ce qu'il a fondé. Conservateurs et socialistes discutent avec des journaux el l'argument du canon.

« Entre eux , comme dans toute contestation , un arbitre seul peut décider à qui appartient le droit; l'arbitre, c'est le Messie de Dieu, la parole qu'il a laissée, l'Évangile, loi absolue chez les chrétiens. Conservateurs et socialistes, reconnaissez de

bonne foi Tarbitre dont nul n'a le droit d*appeler, et aussitôt la paix régnera. »

Ainsi que Bertbe de Langenais, Jacques MuUer considère la société comme atteinte d'un mal profond; la vieille Europe marche dans les ténèbres, elle n'en peut sortir que sous la conduite d'un Messie nouveau. Il croit à la venue de ce Messie. c( Mais, me disait-il, son temps n'est point arrivé. Les Pharisiens de la société moderne nagent dans une abondance dont ils ne veulent rien sacrifier, le peuple ne souffre point encore assez : à cette heure, un prophète passerait sans être écouté. Il faut que le cataclysme social ait éclaté, que pauvres et riches, puissants et faibles, se soient abîmés dans les flots de la misère ; il faut que les nations aient péri, que les gouvernements et les rois aient disparu sous la vague de sang ; il faut que les générations, errantes parmi les ruines, ^e soient purifiées des crimes de leurs pères par l'expiation et par les pleurs : alors les temps seront venus.

« L'humanité, comme la femme, n'enfante que dans la douleur ; l'homme n'appelle Dieu que dans ses désastres; il n'écoute la parole des prophètes que s'il a besoin d'être consolé. Dans son temps et à son heure, le Messie nouveau 3( xd suscité parmi les hommes, et il leur donnera la loi civile, comme

le Christ, fils de Dieu, leur a donné la loi morale. »

J'ai voulu prendre conseil du sage de ces montagnes, et je lui ai raconté mon histoire.

« N'agissez pas légèrement, m'a-t-il dit; recueillez-vous et calculez vos forces. Deux voies s'ouvrent à vous : Tune de jouissance matérielle , l'autre de sacrifice ; Tune facile et l'autre malaisée ; la première ne vous donnera qu'une existence végétative telle que la désirent la plupart des hommes , sans grandeur comme sans douleur ; vous repasserez ainsi par le chemin que vous avez parcouru : ce chemin, vous le connaissez. I/autre donne la perspective des joies les plus vives, du bonheur le plus enivrant que l'hompie puisse goûter dans un monde où le germe du ver est au milieu des plus beaux fruits ; > mais le sacrifice ne peut être tenté que par les forts/, ainsi recueillezvous et calculez bien ce que vous pouvez.

« L'homme et la femme sont faits pour vivre unis ; c'est la loi de Dieu, ce que les infirmes d'esprit, qui, en ce monde, se croient les forts, appellent loi de nature. Cette union ne doit provenir que d'une mutuelle sympathie : les parents sont coupables s'ils mettent obstacle à l'attrait de deux jeunes cœurs.

« La manière dont se trafique le mariage, dans

230 UNfe CONVEllSlON.

notre civilisation égarée, est une cause de<li$soIution pour la famiHe. Sous aucun prétexte, n'épousez pas une femme si vous ne Taimcz pas; mais, si vous aimez sincèrement , n'hésitez pas à vous lier pour la vie. Vous aurez fait cet acte sous l'inspiration d'un bon sentiment, et vous n'aurez pas lieu de vous en repentir si le bon sentiment persiste en vous.

« Je sais tout ce qu'on peut dire en faveur d'un riche mariage , selon les maicimes du monde ; mais ce sont là des maximes de mensonge et d'égoïsme ; le monde les a faites pour lui.

« Ainsi, je vous le répète, si vous vous sentez fort, entrez dans la voie du sacrifice, vous y trou- , verez des joies infinies, parce que l'homme s'élève d'autant plus vers la Divinité qu'il se dévoue davantage à sa loi. Vous ne serez plus seul à croire et à espérer aussi longtemps que vous conserverez votre compagne, parce qu'il y a d'inépuisables trésors dans le cœur de la femme chrétienne. >)

J'écoutais avec bonheur ce langage si conforme à toutes mes pensées ; je racontais au jeune pasteur les perfections de ma bien-aimée, les grâces de son esprit, l'ineifable pureté de son âme, comme je le redisais, en le quittant , aux montagnes, aux forêts et au désert. Je passai près de lui la plus

grande partie de mon exil, et je lui fis promettre de m'écrire ; lui-même voulait savoir la nouvelle définitive de mon bonheur, afin de s*en réjouir avec moi.

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