LETTRES
DE
HENRY BEYLE
A MONSIEUR F.... F.... A PARIS
Strasbourg, le 5 avril 1809.
Deux heures viennent de sonner dans le fameux clocher de Strasbourg, où jcsuis monté avant-hier. Je me promène depuis niinait en long et en diagonale, dans un salon sans feu : je gèle; mais j*ai Favantage d'être en grande tenue.
J'ai trouvé une occasion de placer le protégé de M. Pascal ; mais j'avais oublié le nom de cet ami. J'ai demandé une place pour M. Lepère : il a un nom. à peu près comme ça. Tàehc de l*accrocher sur ma table, avec un bel exemple de son écriture, et de m^nvoyer ledit nom.
Ck>mme je ne f ai pas vu les trois derniers jours de mon Psk ris, il faut que je le conte que madame *** a été avec moi comme à Fordinaire, ne me parlant que lorsqu'elle y était forcée, et me préférant qui, en courage, en biens et qualité, me sont très-inférieurs, sans nulle vanité. Négligence, presque dédain ; elle me regardait comme on regarde un baril de poudre.
Noas avons versé complètement près de Blamont ; ç*a seul événement un peu gai de noire route. Le saint jour d ques, à neuf heures du matin, j'étais sur le côté.
Surveille bien Auguste, pour qu'il agisse d'une manière venable. Si Ton se sert de l'objet, il faut bien se garder de voyer rue Contrescarpe; c'est même une maladresse d parlé de ce voyage.
Si tu n'as rien de mieux à faire, écris au Moniteur que j près de M. Daru, intendant général, au quartier généra périaL
Abonne-moi au Journal de Paris, à la Bibliothèque brii que, à tout ce que tu voudras.
Adieu, embrasse La Bergerie, et exprime, si tu le peux, mes regrets aux habitants de l'hôtel d'Orléans. Fallait>H y i ter pour le quitter sitôt-!
Je crois Taimable Belisle parti; s'il ne l'est pas, dis-lui q Taime tendrement.
Je grelotte, la demie sonne, et je reste à mon poste. — J suis présenté à peu près moi-même chez la madame Réci de Strasbourg ; accueilli comme un ange et invité pour jeu
▲ MONSIEUR P.... F.... A PABIS
Donawerth, le 16 avril 1809.
Je n'ai le temps de rien faire; j'ai toujours quinze à vingt intimes qui lisent ce que j'écris par-dessus mon épaule. Je che dans un cabinet avec M. G. ; nous voyageons enseï En sorte que je ne sais où écrire, ni où conserver ce qu écrit.
Ce matin à quatre heures, réveil; à cinq heures vingt min départ pour Augsbourg ; journée charmante. J'aperçois t< coup les Alpes : moment de bonheur. — Les gens à calcul, co Guillaume 111 , par exemple, n'ont jamais de ces momen( Ces Alpes étaient, pour moi, l'Italie.
A trois lieues d'Àugsbourg, qui est à douze d'ici, contre-ordre, et nous retournons dans nos logements.
J'ai eu ridée d'écrire mon journal le plus possible, et de t'en envoyer les feuilles à mesure ; deux avantages : abréviation de Jettres et sûreté. Seulement, ne perds pas ces feuilles.
Je suis si peu tranquille que je ne trouve rien à te dire.
Je suis de plus en plus content des voyages ; quel effet ne produiraient-ils pas sur loi, qui, quoique je l'aie dit, n'es pas faible? Ils ont enseigné la véritable philosophie (celle de tourner tout au gai) aux animaux les plus débiles de cette terre.
Je sens que ma passion pour Paris est bien diminuée, mais non pas le sentiment pour la charmante G..., que j'aimais avant mon départ; ce sentiment est, au contraire, augmenté.
ni
A MONSIEUR F.... F...., ,A PARIS
Landshut, hi 26 avril 1809.
Je jouis d'une disgrâce assez complète. On parle à tout le monde, fors à moi. Quelle en est la cause? Il ne me paraît guère probable que je sois commissaire des guerres au commencement de la campagne. Sans doute à la fin, avec tout le monde, lorsque les convenances théâtrales ne permettront guère de faire autrement.
Quant à notre bureau, il ressemble assez à la cour du roi Pétaud. L'avantage y est pour les parleurs ab hoc et ab hac, et je ne parle presque pas. — Le bon de tout cela, c'est que l'ambition ressemble assez à l'amour, dont on a dit :
Si l'amour vit d'espoir, il s'éteint avec lui.
Je voudrais bien parler, mais il s'agit d'avoir un flux de paroles plates ou communes à débiter^ Adieu, je cours Toir S» M.
4 ŒUVHES POSTliUMKS DE STENDHAL.
A MONSIEUR F.... F...., A PARIS
Wels, le 3 mai 1809.
Je n'ai pas le temps de f écrire loiiguemeut ; Taimable est ici. Lis, si tu veux, la lettre ci-joiote à ma sœur, et fa partir ensuite.
J'ai besoin d'imagination ; achète-moi, je l'en prie, les j tyrs de M. de Chateaubriand, trois volumes, et envoie-les par les bureaux de la liste civile.
J'eus réellement envie de vomir en traversant Ebersbers voyant les roues de ma voiture faire jaillir les entrailles corps de pauvres petits chasseurs à moitié brûlés. Je me n parler pour me distraire de cet horrible spectacle; il résull là qu'on me croit un cœur de fer.
On m'estime, mais on ne m'aime pas. Tout cela vient é que dire des puérilités pendant douze heures, chaque j m'assomme, et je me tais.
A MONSIEUR Fé... F...., A PARIS.
Saint-Polten, le 11 mai 1809.
Hier, le soir du jour de ma conversation avec M. de T j'ai reçu une lettre que je t'envoie , parce que je n'ai p temps de In copier. Tu verras aussi la réponse, que tu mettra suite à la petite poste. Si le temps le permettait, je te demande si tu y trouves quelque grosse faute romanesque, de me la voyer pour qu'il en soit fait une autre édition. Le temps i quant, corrige avec un grattoir ; on ne connaît pas assez écriture pour s'apercevoir que les corrections qui, d'aill porteront probablement sur un mot ou deux, sont d'une i main.
Ici, plus qu'ailleurs, dis-moi toute la yérité, et donne-moi beaucoup de détails. — J'avais écrit de Donawerth et ensuite de Wels ; mais mes lettres ont un grand défaut, c'est d'être encore dans ma vacbe. Est-il bien ou mal que je n'aie pas proGté de : Vous m'écrirez?
A propos de Wels et de ce qui m'y est arrivé, je me souviens de l'épigrapbe d'un roman : Une timidité hardie. Vous prenez au pas les précautions qu'il faut pour rester en selle au galop ; ce n est pas timidité, mais c'est qu'au fond du coeur vous aspirez à galoper.
Je ne sais ce que tu penseras de mon aventure de 'Wels; mais sois sûr que jamais tu ne me sembleras long, parlant de cet article.
J'ai choisi un papier épais , afin que tu puisses gratter s'il y a lieu. Un peintre veut représenter le matin; il sait que les teintes bleues dominent dans cette aimable partie du jour. La tête toute pleine de cette idée , il travaille depuis minuit jusqu'à deux heures à son tableau ; mais il est trop préoccupé pour juger de l'eflet ; il a peut-être fait trop bleu. Ainsi, gratte et sois sévère dans ta réponse.
Ecris-moi toujours sous l'enveloppe pure et simple de M. le comte Daru. Dans le désordre habituel à l'armée, les lettres de particuliers courent de grands dangers. Un de nous a eu occasion d'aller aujourd'hui fureter à la poste; il nous a rapporté des lettres à tous, une de toi, entre aplres.
Je te regrette bien depuis quelques jours ; il me sen^ble qu'il y a un an que j'ai quitté Paris.
Nous partons pour Vienne, ou, pour mieux dire, pour Scbœnbruno, le 12, à cinq heures du matin.
A MONSIEUR F.... F...., A PARIS
Vienne, le 8 mai 1809.
J'ai éprouvé, les premiers jours de mon séjour à Vienne, ce contentement intérieur etbien-être parfait que Genève seule m'a-
vail rappelé depuis l'Italie. Gel état est nn peu dimioué rhabitude qui commence à se former. Il n'en reste pas mi que Vienne est pour moi une yille très-agréable.
L*adorabIe Martial Daru a été nommé intendant avant-b ce malin il m'a demandé à son frère, comme étant au fait d manière de travailler. M. Daru a répondu : « Fais la lettn la signerai. » Ainsi, suivant toute apparence, me voilà Vien; pour un au ou deux. Je ne suis point sûr de ne pas regrc tout ce que verront ceux qui iront en Bohême et en ilongric peut-être en Turquie; mais
1° Je n'étais pas tout à fait, à ce que j*ai Tamour-proprc croire, à ma place ;
2*" Martial demandera pour moi plus qu'on n'aurait fait o^ rellement.
J'espère que le chef suprême ne verra rien de mal là-dedi peut-être me marquera-t-il un peu de froid.
Je t'écris du bureau au moment même où Martial vient m'apprendre le changement de mon affaire. Tu devines les tails, et, d'ailleurs, je t'en ennuierai au premier momeni tranquillité.
J'oubliais qu'au théâtre de la porte de Garintbie on enl d'excellente musique, et qu'il y a un ballet à l'italienne avec grotesques.
Le séjour de Vienne me charme et produit une singulière tesse ; trop de penchant à l'amour, une jolie femme à cbs pas. Quel regret de n'avoir pas consacré ma vie aux talents Montbadon possède si bien, au talent de leur plaire!
Ëcris-moi donc, et envoie-moi des journaux. On dit que i serons i : douze jours.
instrdction pour mm. félix f...., ou louis g...., ou làmbe!
(de lyon).
Paris, le 1" septembre 1840.
Je vous ai désignés^ mes chers amis, pour exécuteurs t
mentaires. Je yous prie de tenir la présente instruction secrète, afin que les sots ne puissent nullement en arrêter Texécution. J*ai quelques petits fonds placés à Paris ; on peut voir chez MM. Oberkampf et Duchesne. M. F. F.... me doit de 10 à 15,000 fr.; M. Joseph-Chérubin Beyle, ou M. Duchesne, me doit 20,000 fr.
Faire rentrer le tout sans délai.
Ces rentrées formeront un fonds, sur lequel vous acquitterez d'abord les legs du testament et quelques-uns qui sont à la fin de la présente.
M. F.... sait si j'ai un enfant. Si je n*en ai point à Vépoque de mon décès, ou que M. F. soit lui-même décédé, je vous prie, mes chers amis, de placer les fonds provenant des sommes ci-dessus indiquées d*une manière sûre et telle que le revenu en soit durable à jamais, si faire se peut. Je vous laisse entièrement maîtres du choix. Un fonds de terre près de Philadelphie ou d'Edimbourg pourrait remplir mes intentions.
Du revenu annuel dudit fonds, vous fonderez, suivant les formes les plus stables possibles, en Angleterre, un prix annuel. Ce prix (dont Tadministration sera en Angleterre, tant que cette île respectable n'aura pas été conquise, et si ce malheur est arrivé, en Amérique], ce prix sera décerné :
La première année, à Londres;
La seconde, à Paris ;
La troisième, à Gœltingue, où Berlin;
La quatrième, à Naples;
La cinquième, à Philadelphie;
La sixième, à Londres.
Et ainsi de suite en continuant cet ordre.
Le prix sera adjugé par une société ou réunion de plus de cinq membres et de moins de vingt. Vous choisirez des juges impartiaux. Si une telle réunion ne peut avoir lieu sans compromettre les juges dans les villes du continent, chaque année de leur tour et à leur refus, le prix sera adjugé par une société composée d'Anglais : je suis sûr que cette nation fournira toujours plus de vingt hommes éclairés, courageux et ne dédai- Snam pas d'être utiles aux hommes en secondant mes vues.
C'est à vous, mes chers amis, d*assurer Texécution de projet par des mesures sages, calculées d'aprè^ la connais des hommes et des gouvernements. Je vous conseille, à occasion, de relire Delolme.
L'ouvrage qui remportera le prix devra être écrit en fra anglais, italien, espagnol, latin ou allemand; dans ce d< cas, accompagné d'une traduction en Tune des cinq i langues.
Cet ouvrage devra être écrit en style simple, clair et < du ton d*une description anatomique et non d'un discoa divisé en trois parties : l*" Exemples tirés de l'histoire ; T c pies tirés des imitations de la nature (poésies, romans, 3® enfin, description exacte et froide.
On proposera à tous les hommes, sans restriction, par h des journaux des capitales susdésignées, les questions suiva
Qu'est-ce que Tambition, Tamour, la vengeance, la haii rire, les larmes, le sourire, l'amitié, la terreur, l'hilarité?
Quel est le plus grand comique?
Pour obtenir le prix, l'ouvrage devra être de soixante in-8% caractère cicéro. Les juges sont invités à préférer le simple au style dit oratoire, et surtout les pensées au Quand les questions indiquées ci-dessus auront été épuisé< les proposera de nouveau, en recommençant par l'ambition, tant que les révolutions permettront au legs de subsister, doute pas que quelque ami des hommes ne répare les dii tions qui pourraient survenir dans la somme destinée I donnée en prix.
Le prix sera :
i*" Une médaille d'or, dans une partie de laquelle oi: entrer ces mots : Nosce te ipsunif et ces autres : Bonheui la monarchie tempérée.
'2" Une édition complète de Shakspeare, en anglais, du de dix napoléons (200 fr.).
Je vous in vile, mes chers amis, à ne faire proposer U que lorsque la fondation sera assurée, par exemple, par 1 d'une métairie en Amérique ou en Ecosse.
AMOHSIEUR R. COLOMB, GONTllèLEDR PRINCIPAL DES DROITS RÉUNIS, A