‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 2 sur 79 · GENÈVE, DÉPARTEMENT DU LÉMAN · texte numérisé non relu

GENÈVE, DÉPARTEMENT DU LÉMAN

Paris, le 26 janvier 1811.

En ta qualité d'habitant et d*aini d'une ville essentiellement raisonnable, tu trouveras peut-être bien oiseuse cette question :

La comédie peut-elle être utile?

fTimporte, voici un rapport à ce sujet; laisse pour un moment la maltôte, et daigne le lire; M. Français^ ne t'en voudra pas pour cela, car il aime les lettres et ceux qui les cultivent.

Saint-Lambert dit que Molière a cherché à fortifier Tesprit de société. Il avait réussi. Cet esprit est maintenant trop fort pour le bonheur des Français; il faudrait le diminuer, porter les Français à chercher le bonheur dans eux-mêmes, et ensuite dans leurs rapports avec leur maison, leurs parents intimes.

Voir ce qui nuit au bonheur de chacune des maisons où je vais, n faudrait faire pour chaque maison une comédie dont les incidents fussent arrangés de manière à faire dire aux gens de cette maison.:

l"* Il est nuisible au bonheur,

2* Ou il est ridicule de faire telle chose. Cette telle chose serait précisément celle qui nuit à leur bonheur.

Il faut une certaine force d*àme dans un homme pour qu'il poisse considérer ce qui nuit ou sert à son bonheur, sans que l'extrême intérêt qu'il prend au sujet dont on discute Tintérêt ne lui fasse venir les larmes aux yeux, et ne trouble ainsi sa vue. II arrive souvent qu'en discutant avec une femme ce qui est de son bonheur, elle commence par ne pas vous comprendre, et lorsqu'elle sent enfin de quoi il s'agit, la seule compréhension de pouvoir être malheureuse la fait fondre en larmes. Ainsi

* M. lecomle Français (de Nantes), fondateur des droits réunis, était alors conseiller d'État à vie et directeur général de celte administration. (R. C)

iO ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHàL.

Toas n^avex jamais pu en obtenir d^attention : d^abord elle i eomprenait pas la question, el dès qn^ette Ta en saisie, elle été trop affligée pour pouvoir juger et raisonner.

D'ailleurs, pour faire conclure à ce bourgeois d'Âuxerre qi telle chose est contraire à son bonheur, il faudrait lui présent un tableau du malheur où telles habitudes pareilles aux sienn ont conduit le personnage de la comédie. Ce spectacle ne fe nattre aucun plaisir dans son cœur; il n*y reyiendra pas, et * chassera le souvenir comme celui d'une mauvaise pensée.

D'où je conclus que la comédie doit abandonner le premî moyen aux sermonnaires, s'il s'en trouve jamais d'assez bo pour s*emparer de cette mine.

I! reste donc à montrer, dans Vétat de ridicule, à chaque i dété, la mauvaise habitude qui V éloigne du bonheur,

Arnolphe pouvait être très-heureux; c'est un homme d'< prit, qui a de la fortune, qui a fait des c... pendant toute jeunesse, et qui a ri de tous les ridicules qui lui sout tomt sous la main ; il a quarante-cinq ans, mais il est fort vert e core. Cinq ou six chemins différents pouvaient le conduire bonheur, mais il s'entête de la manie d'être marié et non c.,..

Molière pouvait montrer aux Arnolphe de la société tous ] malheurs qu'entrahie la poursuite de cette chimère ; monti Arnolphe déshonoré, eoûn conduit k la potence ou se brâU la cervelle.

Il Ta montré ridicule, et a seulemrat laissé entrevoir malheur,

]je même raisonnement sur Orgon, qu'il montre ridicule non malheureux.

Idem sur Alcesle. Je remarque qu*il pouvait le montrer be coup plus ridicule.

GoUin^ a montré le vieux célibataire malheureux ; à quoi o dit qu*il avait peint le malheur d'un vieux sot, qui avait pei le bonheur en même temps que la faculté d'aimer. Et j'ajo qu'eût- il peint le malheur même d*un vieux célibataire, hom d'esprit, il n'aurait pas encore fait une vraie comédie. Il fal peindre un tel personnage dans des positions ridicules.

« Coliin d*Harleville.

GoUio a cependant le mérite d'avoir éloigné la tristesse sèche et acre par Taspect attendrissant sous lequel il nous présente M. Dubriage.

Mais des spectateurs faits pour la vraie comédie ne retourneraient pas à celle-ci et iraient à rOpéra-Buffa.

Délibéré à Paris les jour, mois et an que dessus.

GONICKPHILE. ArNOLPHE H*.

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