A MONSIEUR BENURME, LIBRAIRE A LONDRES
Bologne, le 25 mars 1820.
Monsieur,
M. de Barrai m'a fait passer votre obligeante lettre. Le paquel que vous avez fait mettre à la diligence à Calais, probablement le 2 février 1819, n'étant point arrivé, je vous prie d'écrire. Je viens de recouvrer de cette manière, en provoquant des recherches, un paquel de livres qui a mis dix mois de Paris à Milan, où je réside toujours.
Comme j'ai quelque idée d'aller passer plusieurs mois dans le singulier pays que vous habitez, pour avoir un substantif à joindre à mou nom, je consens à être Fauteur de VHistoirede la peinture en Italie, <[ae le n® 64 de V Edinburg-Review traite trop bien.
Si, par hasard; ou faisait à cet ouvrage le même honneur qu'aux autres, je verrais a^ec plaisir mon nom sur le litre de la traduction; cela m'ouvrirait les ateliers des artistes, dont je compte particulièrement m'occuper en Angleterre. J'ai fini V Histoire de la peinture en Italie; je pourrai occuper mes loisirs à faire V Histoire de la peinture en Europe ; je ne publierai le ton! que quand je trouverai un libraire qui achète le manuscrit.
Vous pourrez donner gratis des exemplaires de la Peinture à Murray, Colborn, Longmann ,. enfin aux libraires que votre connaissance de la place de Londres pourra vous faire penseï être dans le cas de s'occuper d'une traduction. Mais uo juste
LETTifKS A SES AMIS. 139
amonr-propre nt me permet pas de provoquer le moius du foonde cette tradactiou, et je ne pense à y mettre mou nom que pour pouvoir être accueilli de M. Th. Lawrence et autres artistes gens d'esprit.
n y a plusieurs erreurs défait dans Y Histoire de la peinture, que je corrigerai avec plaisir pour le libraire de Londres, auquel j'enverrai, s'il le demande, trente pages an moins d'additions et de corrections.
Envoyez un exemplaire à M. Rich-pliilips, le rédacteur du Monthly-Revietv, je crois, qui m'avait fait cadeau de son ou- Trage sur le jury. Faites également remettre un exemplaire à M. tlobbbonse, ami de sir Francis Burdelt, que j'ai eu Thonueur de voir à Rome.
Agréez, monsieur, l'assurance de ma considérationla plus distinguée,
H. Bevle.
A MONSIEUR LE BARON DE M..., A PARIS
Bologne, le 26 mars 1820.
Mon cher ami,
A l'avenir, adressez toutes vos lettres à l'ornalissimo signor Domenico V... à Novara (Piémont). Écrivez-moi à cœur ouvert, en véritable ultra et souvent; il n'y a rien de délicieux comme les différences bien tranchées d'opinions.
Par exemple, votre Journal de Paris n'a pas plus d'esprit eu littérature qu'autrement quand il accuse mes détails sur lord fiyron. 11 est amoureux fou et réaimé d'une jeune comtesse, dont le mari a soixante*dix mille écus de' rente, l'écu à cinq francs trente-sept centimes ; mais je réduis cela à cent cinquante mille francs de rente. Ce bon mari a laissé sa jeune femme trois ou quatre mois en pension chez le lord, qui est allé coarir la Dalmatie avec elle. Il est à quarante milles d'ici ou à-Venise, occupé de Don Juan
Du reste, comme Gaoova, il £iit rhypocrite. Ua sairaBt racoulait ce malin comme quoi lord Byrou dit pis que peodre des romaoliques, et adore le Tasse, dit-il, à cause de la régularité. Moi, je méprise ce vil calcul. Tous les classiques le portent au ciel, à cause de ce mot ; les romantiques, à cause de ses œuvres, et voilà mon drôle en paradis.
^i je puis rassembler quatre mille francs, au lieu d'aller à Paris, j'irai en 1821 en Angleterre, et là, avec la qualité d'atK^v? de la Peinture, ajoutée à mon nom, je pourrai peut-être surmonter Torgueil de quelques-uns de ces aristocrates et voir les belles choses qu'ils enfouissent dans leurs country-^eats.
Vous recevrez Y Amour; c*est un bavardage qui formera soixante-dix pages in-18, du caractère de stéréotype ; j'en voudrais cent exemplaires sur papier très-beau. Ne vous mèlei nullement de correction ; je me fiche des fautes d'impression, Seulement, dans vos lettres, que rien n'indique jamais comme Tauleur,
DOMENICO VlSMARA, Ingénieur à Novara.
LVH
A MONSIEUR LR BARON DE M..., A PARIS
Mantoue, le 28 mars 1820.
J>ai trouvé à courir le monde pour peu d'argent, et me voici dans une ville pleine encore des idées de Jules Romain. Il y «i loin de Jules Romain à Ferdinand Vil, qui, sans doute, est continuellement devant vos veux. Vivre honni et bafoué au fond du cœur, par les gens qui nous entourent, serait intolérable s un homme de cœur; mais voilà que je deviens imprudent.
J'ai passé huit jours à Bologne, ville ^qui fait peur au papf et qui, à rimprimerie près, jouit d*une extrême liberté. Dam iine société d'où le légat (cardinal Spina) sortait, on disait : l govemo di questi maladetti preti, — L'administration publique
LETTRES A SES AMIS. i4i
est, littÉratoieDt pariant, un pillage ; la plupart des chefs sont hdffliétes, mais si bêtes, si bêles ! c'est-à-dire, ils ont beaucoup de fioesse pour se conduire ; mais pour comprendre un compte de vingt feaillcs. de chiffres, impossible ; plutôt que de le lire, ils passeraient par le trou de la serrure. Le pape n'est rien moins qu'un imbécile ; il est ultra comme un chien, ainsi que Coûsaivi; mais il vent \fïsuapàce, et, pour cela, il gouverne dans le seus, à peu près, de la majorité. G*est avec peine que je me suis laissé persuader, par vingt anecdotes, que Consalvi trouve Téellement du plaisir à faire le mal du plus grand nombre, pour le plaisir du petit, id est, ultra.
Bologne est pleine de réfugiés qui arrivent de Ferrare, CeseDe,ADcône, Haceraia, où le gouvernement est comme celui de Cularo, sous le droit divin. C*est une persécution e\ercée par 'es bigois et les nobles. ,Voici le mécanisme : Les legati sont des enfants, de jeunes monsignori appartenant aux grandes familles de Rome. Gomme enfants, ils se laissent mener par les évêques. A Bologne, au contraire, le légat-cardinal Spina est un homme très*lin, qui veut rester dans une bonne ville et n'y pas laisser sa peau. Le cardinal-archevêque aime des femmes dévotes et dodues, et ne peut se mêler en rien du gouvernement. Toat le monde vole, tout le nipnde est content, et cependant loandit les prêtres. « Nous ne pouvons pas être plus libres que nous ne le sommes, me disait un homme d'esprit ; mais tout est ^fatto et rien àejure. Demain Sa Sainteté peut me jeter dans les cachots de San Léo et confisquer ma fortune : cela- sera cruel; mais non pas injuste; il n'y a aucune loi qui le défende. » Si ce gouvernement avait une administration sensée, comme celle de rusorpateur en France, je le trouverais excellent. Savez-Tous que, pour cent mille francs, on y achète une terre qui, iiel de tout impôt, rend huit mille francs? J'ai vérifié cela <ie vingt manières. Le taux légal de l'argent est le huit pour cent , le taux commun le quinze pour cent, et l'homme qui se contente de douze pour cent passe pour très-délicat. J'ai quelque envie de réaliser trente ou quarante mille francs, et de me faire banquier à Bologne ; je parle sérieusement : c'est une ville de soixante-dix mille âmes, où les femmes ne sont pas
prudes et oà l'on rit. Une terre me i^ndra quatre et M s plus dans le délicieux pays de Gularo, et à Bologne je gagoei uu clin d'œil trois et demi pour cent. Tout y estd'ofitie moins cher que dans mon nid habituel.
En un tour de main, j*ai été présenté à toute la sociélé; j'avais dix ans de moins, j'aurais fait merveilles ; les femmes v( toisent un homme à la troisième minute, et elles font biea.l prudes de Paris sont bien bêtes, comme je m'apprête à le pr ver par ma docte dissertation intitulée De r Amour, Si Toq pas le bonheur de sentir Tamour-passion, au moins le pli physique, et si on s'en prive deux ans^ on y devient iabab voilà ce que je voudrais dire à nos Françaises, qui injurien Italiennes.
Gela, avec le huit pour cent, voilà mes deux pensées d nantes à Bologne. ~ Ici, à Mantoue, tout le monde parle 1 giie. Je vous quitte pour aller flâner dans une belle église sinée par Jules Romain.
30 mars. — Je reçois votre belle lettre de huit pages. ( bonheur de Lambert me charme ! J*ai penbé vingt fois à lu mon voyage. Sou patron lui parlant de sa gloire, quand I lui parlait de vivre, était une image qui me poursuivait.
A propos, avez-vous reçu un grand d'Espagne qui, po\ fidèle au costume, est un peu bossu? Il est hâbleur, ma garçon; soyez sans gène avec lui; poussez-le à acheter 1 mentaire et à en aller voir le commentaire aux Ghamb me semble digne d'Aglaë; il aura cinquante mille fr rente à sa majorité, dans deux ans; voilà des gens he ment nés.
J'embrasse tous nos amis.
Clapikr el C*
A MONSIEUR LE BARON DR M..., A PARIS
Milan, le 10 avril iî On ne devrait jamais écrire de voyage siir ua po
o'faabite qu'un an. —Pourquoi? — C'est qu'on ue le connaît pas. — Ab ! ah !
J'ayais à' Paris deux mille francs; j'en ai dépensé neuf cents par mois. Sachez qu'un philosophe de mon espèce ne peut jamais aller plus loin. Me voilà donc condamné à ne pouvoir jamais parier^ et, ce qui est bien pis, imprimer sur les femmes de Paris.
Montrez-moi une esquisse d'un peintre, je vous dirai quel est soQ style. Voilà que je trouve, dans le numéro 65 de YEdinburgreview, an article sur Grabbe, précédé d'une dissertation sur Tespril d'observation qui, sans s'en douter, ne songe plus aux rangs; voilà Stendhal' tout pur, et il volerait cela s'il en avait occasion. Puisqu'un calicot est Malo, Besançon sera deux cinquièmes de Malo et madame de Ghichilla deux cinquièmes de Saint- Aubin ; pau^^a intelligenti. Surtout continuons à nous moquer du fond du cœur l'un de l'autre; tout le reste est fade. Molière disait, en copiant Cyrano de Bergerac : « Je prends mou iHeuoù je le trouve. x> Si mes books arrivent à 1890, qui songera au grain d'or trouvé dans la boue?
Vous êtes d'accord avec le catéchisme que j'ai lu cette nuit, et que j'ai eu par une voie bien baroque et qui prouve bien le Iriomphe de ces idées. Je suis de l'avis de l'archevêque eu tout, et vous aussi y puisqu'une platitude, comme celle de feu M. Di* <lier, peut tout renverser. Et si l'on n'eût pas louché à la charte? — Les Didier impossibles.
Non, Ton ne secourra pas le roi d'Espagne; riiilerveution étrangère est incompatible pour deux cents ans avec les préjugés espagnols. Si j'étais Argùelles, je proposerais d'augmenter l'autorité du roi pour le successeur de Sa Majesté actuelle. Si, contre tonte évidence, il est de bonne foi^ il tiendra trente ans.
Madame Feron réussit ici auprès de la canaille de la musique par des gammes ascendantes et descendantes, et chromatiques. " Paccita est à terre; mais samedi la singulière Ga%m ladra, — - Rossini a (ait cinq opéras-, qu'il copie toujours; la Ga%7M est une tentative pour sortir du cercle: je verrai. Quant au Barbier, fai» tes bouillir quatre opéras de Gimarosa et deux de Paisiello, avec QDe symphoniede Beethowen; mettez le tout en mesures vives.
I4i lEUYRKS POSTHWES DE STEISDUAL.
par des croches, beaucoup de triples croches, et vous avez le Barbier, qui o*est pas digne de dénouer les cordons de Sigilkra, de Tancrède et de Vltaliana in Alger L
Non Dieu ! que votre Journal de Paris est plat ! C'est qu'il m fait pas d'articles comme les ligues précédentes ; il garde touleî les rancunes contre la critique. Que ne prend-il la préface de« Vies de HaydnyMomrt et Métastase pour faire un article sublime' Il sera agréable et piquant aux yeux d'un de ses lecteurs.
J'ai vu un voyageur qui m'a conté que sur la Solfatara on i établi des cabanes mobiles où Ton prend des bains de vapeui qui font des yniracles; si jamais vous avez des douleurs à H cuisse, rappelez-vous cette invention.
Vous vous moquiez de moi quand je voqs disais que le roman licisme était la racine ou la queue du libéralisme; il fait dire examinons et méprisons Vanden, — J'ai lu tout Schiller, qu m'ennuie, parce qu'on voit le rhéteur; c'est Shakspeare que ]< veux et tout pur. Malheur en révolution d'esprit ou d'intérêts at me%w termine!
Avez-vous reçu un rabâchage sur Bologue? Si vous voulez di plus profond, je puis vous en donner. Tout tient a un 61. L*es senliel, c est que pour cent mille francs on a huit mille franci net d'impôt, dans le plus beau pays du monde, où vos vieux ba bits râpés de Paris feraient la gloire d'un élégant. — Ils von avoir la Vestale et la fioce di Benevento S de l'immortel Viganô qui y est depuis deux mois. Ah! le grand homme! ^ M. Ta glioni et sa femme nous ont embêtés ici d'un ballet à la française la Prise de lHalaca, où un combat naval, à cinq distances succès sives des vaisseaux, fait beaucoup d'effet. — Nous avons le con traire d'il y a deux mois; au lieu de la Gamporesi, la Feron, e l'Ekerlin, au lieu de l'Allemande M...
tialli, arrivé de Barcelone, où Bemorini le remplace, me con sole de tout. Nous venons d'avoir un grand malheur domestique le fils unique de notre charmante comtesse est mort; elle est ai désespoir et à la campagne : adieu les soirées!
On vient d'arrêter ici : 1** trois prêtres qui avaient mauvai
* Le NiWer de Bênévent.
LETTRKS à SES AMIS. I45
goùl; 2* trois prêtres faussaires; 5** un prêtre qui, moycnnaut une lettre de change de quatre-vingt mille francs, a fait avoir à M. Setlala, un des premiers ultras du pays, un héritage de huit cent mille francs (du major Latuada). Ce prêtre, Canavesi, fail Tamouravec madame, qui Ta lâché. Là-dessus il a demandé ses quatre- vingt mille francs, et, par pitié pour les pauvres enfants, il appuie sur ceci : il ne montre pas un autre testament qui annule celui de Settala.
Le pouvoir, un peu plus spirituel que le vôtre, ne laissera pas tomber ces trois affaires.
Ah! que je serais heureux si j'avais huit mille francs! J'irais passer six mois en Amérique ; je cultive ce projet.