‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 28 sur 79 · A MADAME , A PARIS · texte numérisé non relu

A MADAME , A PARIS

Paris, le 90 novembre- 18â3.

Notre conversation d'hier soir, sur la muiûque, m'ayant amené à parler de M. Garatfa, vous avez témoigné le désir de connaître, au moins de nom, ses compositions; je suis heureux de pouvoir vous en donner la nomenclature. Vous la trouverez peut-être bien sèche, mais je la crois exacte, et les phrases ne sont guère de votre goût.

Michel-Paul Garafa est né à Napleâ le 47 novembre 1787. Il reçut des leçons de haute composition du célèbre Fenaroli; qni avait été le maître de Gimarosa et de Zingarelli; en i$06, il prit à Paris des leçons de Gherubini.

n débuta par la cantale Achille e Deidamia, Paisiello, qtii avait voulu entendre ce morceau, en parla avec admiration atl roi Mural, qui fit exécuter celle canlate en publie. En 1815, le roi demanda à M. Garafa un opéra pour le ihéàtre del Fondo ; il écrivit // Vasc^y^ VOccidente, qui eut du succès. Il y a dans le

LETTRES A SKS AMIS. 'J55

fioale 110 irès-beau mouvement en crescendo. Eu 1815, Rossini n'avait encore écrit que trois ou quatre opéras célèbres.

M. Carafa a composé treize opéras sur des paroles italiennes et trois sur des paroles françaises.

La Gelosia correita, opéra bufli) en un acte, au& Florentins, en

Gabriella di Yergy, opéra séria (1816), joué deu% ans de suite.

Ifigenia in Tauride^ 1817« — Les chœurs sont remarquables; il y a une belle scèue chantée par Nozzari, et un beau terzetto au deuxième acte.

Adèle di Lusignano, à Milan, 1817, succès. On remarqua ic linale du premier acte, et la cavatina^ au premier acte : 0 cara memoria.

Bérénice in Siriay 1818. — L'introduction est remarquable; il y a un cliarmaut duetto : Terché mio corl perclié, chauté par Davide et madame Festa. Ou applaudit le largo du premier finale, la cavatinc de Davide, au deuxième acte, Fra tante angoscie, et la grande scène Fulmine il brando mio»

M. Carafa donna en 1818, à Venise, au théâtre délia Fenlcc, Elisabetta in Derbyshirejossia la morte di Maria Stuarda. Cette pièce, qui eut un grand succès, commença la réputation de madame Fodor.

Daus la Gabiiella (iS\0), ou applaudit le duetto entre Gabrielle et Raoul : Oh istante felice ! C'est un des morceanx de musique les plus touchants que je connaisse- On applaudit également le premier finale Cedi e vanne; et dans le deuxième acte le duetto de Raoul et Fayel, et la scène de mademoiselle Colbrand : Per~ fhè non chiusi al di.

Il sagrifizio dlfito (1810), alla Fenic.e. Tachiuardi chanta adnûrablement dans cet opéra. On remarqua Touverture, Fintroduclioo, la cavatina de la Morandi, le premier fioale ; dans le deuxième acte, le duetto de la Morandi avec la Cortesi et leurs grandes scènes.

Idve Figari (1820), à la Scala, succès médiocre. Uu terzetto ^Ire les trois femmes, fort bien écrit, fut chanté faux, et le public prit de Thumeur; la cavatinc de Crivellî fut (rès-applaodie.

250 ŒUVKES POSTHUMES DE STE.xNDIlAL.

Jeanne éCArc (1821), au théâtre Feydeau, à Paris.

La Capricdosa ed il soldato (1822), au théâtre de Tordinone, à Rome ; succès. Ou applaudit beaucoup te duelto entre Lablache et le ténor Monelli, le finale du premier acte et un morceau sans accompagnement. Lablache fut admirable dans sa scène au deuxième acte. On applaudit beaucoup aussi le terzetio chaolé par Monelli, Lablache et Taci.

M. Garafa a écrit pour Ifaples Tamerlano (1822), non encore exécuté.

Le Solitaire, à Feydeau (1822). — Pour la musique chantée, Feydeau est de quarante ans moins en arrière que le grand Opéra.

Eufemia di Messina (1825), au théâtre Ârgenlina, à Rome. Libretto tiré de Tadmirable tragédie du pauvre Pellico, le premier poète tragique d'Italie, qui est en prison, pour quinze aas, dans la forteresse du Spielberg. Davide et la Pisaroni chantèrent admirablement cet opéra, qui eut beaucoup de succès.

Àbiiffar, à Vienne (t823); grandissime succès. Mesdames Fodor el Unger, Davide, Donzelli et Lablache ont chanté à ravir ; l'exécution des chœurs a été admirable.

On attend à Feydeau le Valet de chambre^.

* Compositions musicales de M. Garafa, postérieures à l'époque où cette lettre a été écrite :

Le Valet de Chatnbre Opéra-Gomiqae.

V Auberge supposée Id.

La Belle au bois dormant . Grand Opéra

Jenny . Opéra-Comique

Sangcwido Id.

La Violette Id.

Masaniello Id.

Le Nozze de Lammermoor Théâtre-Italien.

Le Livre de r Ermite Opéra-Comique.

VAîiLerge d'Auray (avec Hérold) ... Id.

V Orgie (ballet) . Grand Opéra.

La Prison d'Edimbourg Opéra-Comique

La Maison du Rempart Id.

l^a Grande-Duchesse Id.

A MONSIEUR LE BARON DE M , A PARIS

Rome, le 15 janvier 1824.

La Pisaroni est réellement une chanteuse du premier ordre, peut-être la deuxième ou la troisième du pauvre Parnasse musical, tel quMl se trouve actuellement. — Nous avons été on ne peut pas plus malheureux en spectacles. Donizetti (de Bergame, élève de Mayer), dont les Romains étaient fous il y a deux ans, et qu'ils accompagnaient chez lui, le soir de la première représentation de la Zoraïda di Granaia, avec des torches et des cris d'admiration, nous a ennuyés mortellement, le T de ce mois, avec cette même Zom'cfé fortifiée de quatre morceaux nouveaux. La Pisaroni, qui joue le rôle de Tamanl, y est admirable: le ténor Donzelli fort bon. Sa voix, cependant, ne me plait nullement ; elle est voilée, et^ dans les sons hauts, ressemble à un cri. A VallCf jusqu'ici je vous ai parlé d'Argentina; à Yalle, ÏAgnese de Paer est chantée par la Monbelli ; c'est le chant spianato dans toute sa pureté, mais non pas dans toute sa chaleur ; je Tai trouvée beaucoup ralraichie depuis 1820. VA gnese me parait dépourvue de chaut et m'ennuie.

J'ai dîné aujourd'hui à côté de Mercadante, tout petit jeune homme d'une figure spirituelle ; il a un style à lui ; c'est beaucoup pour im jeune homme. Tout Rome chante les airs de Teresa e Claudio; je ne conçois pas comment Giuditla ^ n'a pas élé sublime dans ce rôle. Mercadante, donc, qui a diné à YArmellino^f fait un dramma seno, Gli amici di Siracusa, pour le 50 janvier.

Si Ton ne remet pas la Donna del lago, ou autre opéra de Rossini, nous sommes flambés. L'année dernière, la Pisaroni et

* Madame Pasta.

* Restaurant de Rome.

Davîde, le Icoor, plaisaieDi tellement qu'on les rappelait cinq Qu six fois sur la scène après leurs airs. Hier on a rappelé la Pisaroni deux fois après chacun de ses morceaux. C'est une superbe voix de contralto qui exécute les plus grandes difficultés avec facilité, et qui, de temps à autre, se met comme eu colère et alors emporte pièce .

Donizetti est un grand et beau jeune bomme froid, sans aucune espèce de talent; il me semble qu'on Tapplaudit, il y a deux ans, pour faire dépit à la princesse Paolina, qui protégeait le jeune Pacini. Sémiramide a eu le plus grand succès à Naples. La MolinarUt sifflée à Florence à cause des acteurs, a été remplacée par VInganno felice, — Â Milan on est malade; d*ailleurs, vous le saurez mieux que moi, on craint une pendaison, celle du comte Gonfalonieri, ce qui jette du noir.

Le temps est incroyable de beauté ; pas un nuage, et gelée d'un demi-degré toutes les nuits. J*ai Cait des amis à foison . je me suis tellement fatigué avec deux amis, aujourd'hui, à la villa Borghèse et au Pincio, dans une promenade de cinq heures et demie, que je me couche au lieu d'aller au raout de M. l'ambassadeur d'Autriche.

Madame Dodwell, née contessina Giraud, nièce de Fauteur de VÀjo nelV imbarazz^, est, pour moi, la perfection du joli. — Je n'ai pas écrit huit lettres depuis deux mois, je marche jusqu'à extinction de chaleur naturelle. — Nous avons tous les journaux chez Gracas.

Ce qui m'a fait le plus de plaisir en musique, c'est l'opéra de Thémistoclef à Livourne, par Tachinardi et la Pisaroui, vers le 10 novembre. En peinture, ce sont les fresques du Domiuiquin, à San Andréa délia Valle, que j'avais mal vues eu 1817. Saint-Pierre m'a paru petit ; j'y avais trop pensé depuis sept ans ; le Colisée à peu près de même. La nouvelle galerie que Pie VII a ajoutée au musée Pio Glementino en fait le plus beau musée du monde.

Hier l'on a affiché la liste des condamnés pendant les trois derniers mois de 1825; j*y ai remarqué plusieurs homicides à trois ans de galère. Aussi, hier soir, un beau jeune homme a eu le cou à peu près littéralement coupé par un boucher, sou rival

auprès d'une jolie ostessa (cabaretière),près Monte Gavallo.Mais voici le grave qui arrive^ je finis ma lettre.

Je suis on ne peut pas mieux reçu de M. l'ambassadeur de France. — Ce que j'ai vu de plus curieusL dans le genre moral, c'est le jeune Français voyageant en Italie ; cela passe toutes les théories possibles. Ils viennent ponr mourir de plaisir, et ils meurent d'ennui ; ils ne disent pas quatre paroles d'italien en un jour, et jugent les Italiens, etc.; etc. ; c'est à mourir de rire; ajoutez à tout cela l'enthousiasme de commande pour Rome ; c'est drôle.

Les journées les plus agréables de mon voyage, c'est trois jours aux îles Borromées et la traversée de Gènes à livourne; les journées pénibles, Rome avec sirocco et la boue puante, vers le 15 décembre. — Présentez mes devoirs à l'aimable Giuditta el à toute sa famille ; amitiés à Colomb et à Maisonnette.

Chauvin.

▲ MONSIEUR LE BABON DE H..>, A PARIS

Paris (minuit), samedi 26 avril 1824.

Je désire, mon cher ami, que vous trouviez le temps de pas- I ser chez Lad...; ce sera une nouvelle obligeance de votre part.

L'Académie française vient de lancer un manifeste contre le romantisme ; j'aurais désiré qu'il fût moins bête ; mais enfin, tel qu'il est, tous les journaux le répètenL Je m'attache à cette dernière circonstance. Pour un libraire tel que L..., voilà une question palpitante de l'intérêt du moment ; d'autant plus que ledit L... a fait une espèce de fortune par Schiller et Shakspeare. Port de ces grandes raisons et de mille autres, que l'art que vou3 avez de traiter avec ces gens-là vous suggérera, je voudrais que vous enlrass^iez chez ledit L... avec l'air grave et pourtant

sans gène d*uii homme à argent. Voici la base de votre discours :

« Monsieur, je viens vous proposer une réponse au manifeste de M. Auger contre le romantisyne. Tout Paris parle de Faltaqoe faite par rAcadémie française; mon ami, M. de Stendhal, l'auteur de la Vie de Rossini et de Racine et Shakspeare, que bien vous connaissez, fait une réponse à M. Auger; cette réponse peut vous être livrée dans trois jours ; elle aura de deux à quatre feuilles. Je vous en demande trois cents francs, bien entendu pour une première cdiiiou, qui n'excédera pas cinq cents exemplaires. »

Sauf à se réduire à deux cents francs pour mille, ou à cent francs, ou à rien. Hier j'ai envoyé au copiste la 6n de cette brochure. Je viens de faire une préface qui en fait une réponse au manifeste de N. Auger.

Il faudrait voir L... le plus tôt que vous pourrez. J'écris au Diable boiteux pour le prier d'annoncer ma réponse.

Je comptais vous trouver ce soir au café ; j'y ai mangé le petit enfant de onze heures et quart à onze heures trois quarts.

Quand nous verrons-nous? Demain,, je vais revoir la Mombelli.

Ch. DE Saupiquet.

A MONSIEUB..., A LOVDDES.

Paris, le 30 avril 1824.

Jusqu'ici les Français n'ont pas eu d'historien qu'ils puissent comparer à Hume et à Rapin-Thoyras. V Histoire de France de Velly, Villaret et Garnier est une compilation ridicule, exécutée pour des libraires et mutilée par la censure méticuleuse du règne de Louis XV. Des trois auteurs que nous venons de nommer, le premier était prêtre et aspirait à obtenir du roi une abbaye, pour récompense de son travail. Voilà à peu près la condi-

tion la plus ridicule dans laquelle puisse se placer un liis • lorien de France. Les deux aulres, Yillaret et Garuier, voulaicni aussi faire fortune par les faveurs de Fautoritë.

Depuis dix ans, la France, qui avait vu sa presse enchaînée sous le despotisme de la gloire, jouit d'une demi-liberté; mais il ne s'est présenté jusqu'à ce moment aucun homme de génie, ni même de talent, pour tirer parti de Timpuissance de la censure à regard de Thistoire.

M. de Sismondi est lourd , diffus, ennuyeux dans son tlistoire des Français. 11 ne sait pas enchaîner les faits, il pousse la négligence jusqu'à écrire le même nom d'homme ou de ville avec Qoe orthographe différente dans deux pages successives de sou histoire.

On annonce une Histoire de Bretagne, par M. le comte Daru, ancien ministre de Napoléon, et auteur de Testimable Histoire de Venise. M. Daru donnera successivement Thistoire de toutes les provinces de la France actuelle, jusqu'à l'époque de leur réunion au royaume de France.

En attendant celte publication , un homme qui veut lire aujourd'hui l'histoire de France ne sait où la prendre. L'ordre social se reconstruit dans ce pays, en 1824. Ch;\cun des deux partis propose un plan de gouvernement et cherche à prouver qu'au douzième siècle la France était soumise à un système de gouvernement fort ressemblant à celui qu'il propose. Il suit de celte circonstance politique, que jamais , à Paris , une Histoire de France n'a été autant désirée que dans ce moment.

De là le succès des anciennes chroniques et des Mémoires publiés sous ce titre :

Collection des chroniques nationales françaises.

Chroniques de Froissart. (Elles se composeront de quinze voinmes, dont deux viennent de paraître.) Cette collection est publiée par MM. Guizot, Buchon et Petitol.

Le dernier de ces écrivains joint beaucoup d'ignorance à une grande opinion de son mérite. Sous prétexte, de donner des cclaircissem'ents aux Mémoires qu'il réimprime, il publie une véritable Histoire de France. Cette histoire est pitoyable.

M. Guizot, ancien conseiller d'Éiat sous le ministère de M. De-

ih.

cazes, se croit da gëoie el n'a que de Vesprit. Il trouve an-dessous de lui là tâche de pubHer'des Mémoires; c'est sa femme, fort connue autrefois sous le nom de Pauline de Meulan, qui prend soin des nombreuses traductions et publications qui portent le nom de son mari. Elle s'en acquitte fort bien, et je conseille à tout amateur d'bistoire de se procurer les Mémoires publiés par M. Guizot.

M. Buchon, homme d'esprit, a parcouru fÂngleterre, FÉcosse, TAlleniagne, la France, tous4es pays, en un mot, ouFroissarl vécut.

Les deux premiers volumes de cet auteur amusant, qu'il publie en ce moment, présenf«nt souvent, et avec une haîveté particulière à la langue et au caractère des Français durant le moyen âge, des scènes qui semblent extraites de quelque bon roman de Walter Scott.

De tous les écrivains qui, au quatorzième siècle (de 4508 à 1400), modelèrent la prose de la nouvelle langue française, le plus piquant est, sans contredit, Froissart, chanoine, amant el poète. Chacun des amis de Froissart prend tour à tour place dans ses récits et contribue à leur donner rintérèt du roman. Les Chroniques de Froissart ont presque autant de rapport à l'Angleterre qu'à la France, et c'est ce qui a porté l'éditeur, M. Buclion, à voyager en Angleterre; son travail est fait avec soin et esprit.

Une grande difficulté arrêtait autrefois les Français eux-mêmes dans la lecture de Froissart; c'était l'orthographe singulière et les mots anciens ou hors d'usage. M. Buchon a su aplanir celle difficulté; son Froissart est parfaitement intelligible, même pour des étrangers. Quand un mot est suranné ou peu intelligible, sans supprimer le mot ancien, Téditenr de Froissart le fait suivre, entre deux parenthèses, par le mot actuel, qui est la traduction de l'ancien et qui a pris sa place. Pour rendre la lecture de sou livre facile aux étrangers et en particulier aux Anglais, M. Buchon a donné aux mots employés par Froissart l'orthographe actuelle, mais il n'a jamais supprimé ou changé aucun de ces mots.

Parmi les morceaux les plus amusants de Froissart, je cite-

rais, dans le deaxième volume, qui parait en ce moment, le siège de Calais par Edouard III et le dévouement d'Eustache de Saint- Pierre et des autres bourgeois de celte ville. Dans ce récit, le soblime du caractère s*allîe à la simplicité, à la naïveté des paroles, on est attendri; et voilà, pour le dire en passant, un des caractères les plus marquants des anciens Mémoires sur Thisloire de France.

Vaffectation n*a paru qu'au diK-septième siècle. 11 y avait encore beaucoup de naïveté à la cour de Henri IV; cette aimable qualité des Français ne fut tout à fait anéantie que par le règne de Louis XIV. A compter de François I", c'est la cour qui a refoudu, recréé, pour ainsi dire, la langue et les mœurs des^ Français. On trouvera dans Froissart une nation toute différente de celle qui, depuis Louis XIV, joue un si grand rôle en Europe par ses guerres et par sa littérature. Les personnes mêmes à qui cette litlérature n'a pas le don de plaire trouveront du plaisir aux récits de Froissart ; ils ont, je le répète, la naïveté qui, depuis, a trop souvent manqué à des écrivains énervés par le désir d'entrer un jour à V Académie française. Cette Académie célèbre fut, dans les mains de Louis XIV, une loi contre la liberté de la presse. Jusqu'à Voltaire et ffelvétius, dans leurs plus grandes hardiesses, les écrivains français ont toujours songé à ne pas se fermer les portes de cette Académie.

Mémoires du duc de Montpensiery deuxième fils du duc d'Orléans; un volume iii-8°.

Ce jeune prince, mort en Angleterre, repose à Westminster, dans la chapelle de Henri Vil. H avait ce qu'on appellerait aujourd'hui des sentiments libéraux ; c'était un élève de madame de Genlis. !1 écrit bien, comme son institutrice. Ses Mémoires n'ont aucun intérêt politique; ils dépeignent les sensations d'un jeune prisonnier. Je ne m'éteddrai pas davantage sur ces Mémoires qui probablement seront bientôt traduits en anglais.

Amusements philologiques, de M. Peignot; deux volumes. Cet ouvrage se compose d'une quantité de choses curieuses. L'auteur prouve que la poudre à canon, la boussole et Timpri meiie n'ont pas été inventées par les gens auxquels nous en fai

sons honneur communément. Ces grandes découvertes fureut apportées de la Ohine^ probablement par des voyageurs vénilieDs qui, par TÉgypte, avaient pénétré dans les Indes. Le livre de M. Peignot est fait avec conscience, mais il ne dit rien de ce qui peut déplaire aux jésuites» qui, dans ce moment, sont les maîtres de la France.

A MADAME

Paris (mardi soir), 18 mai 1824*.

Que la prudence est une triste chose, ou du moins qu elle me rend triste ! J'étais le plus heureux des hommes, ou du moins mon cœur battait avec une extrême émotion ce matin en allant chez vous, et cette émotion était douce. J'ai passé la soirée et presque la journée avec vous, mais avec une telle apparence d'indifférence qu'il faut que je fasse un effort pour me persuader qu'il peut en être autrement. Je regrette, pour la première fois depuis dix ans, d'avoir oublié les usages français.

Gomment pourrai-je vous voir? Quand sera-t-il convenable que je me présente de nouveau chez vous? Je n'y suis pas allé hier, parce que avant-hier un domestique m'avait vu demander à la portière si vous y étiez. Êles-vous contente de ma prudence? Ai-je eu Pair assez indifTérent ? J'en suis en colère contre moimême. Indiquez-moi, de grâce, par la poste les moments précis où je pourrai vpus trouver seule. Je suis bien loin maintenant d'éviter ces moments, et je désespère de les voir arriver, à la quantité de visites que vous recevez. .

Un petit signe à la fenêtre du boudoir où vous étiez ce matin;

* Le brouillon de cette lettre était griffonné sur le verso de la feuille contenant le projet de préface de la deuxième partie de Racine et Shakspeare. (B. C.)

LETTRES A SES AMIS. 2f5

par exemple : une persienne à moitié fermée, ou la jalousie à demi descendue, me dirait que je puis monter.

Si je ne vois pas ce signe de solitude, je ne frappe pas à la porte et repasse un quart d'heure après.

Faut-il donc que vous partiez sans que je vous voie?

A HONSIEUft S S...... A LONDRES.

Paris, le 15 juin 1824.

Lorsque Ton détourne la vue des résultais sérieux de la Révolution, un des spectacles qui frappent d'abord T imagination, c'est rétal actuel de la société en France. J'ai passé ma première jeunesse avec des grands seigneurs qui étaient aimables : ce sont aujourd'hui de vieux ultra méchants. J'ai cru d'abord que leur humeur chagrine était un triste effet de Tâge; je me suis rapproché de leurs enfants, qui doivent hériter de grands biens, . de beaux titres, enfui de la plupart des avantages que les hommes, réunis en société, puissent conférer à quelques-uns d'entre eux ; je les ai trouvés jouissant d'un plus grand fond de tris-, lesse encore que leurs parents.

Je ne suis point de ces philosophes qui, lorsqu'il fait une grande pluie le soir d\in jour étouffant du mois de juin, s'affligent de la pluie, parce qu'elle fait du mal aux biens de la terre, et, par exemple, à h\ floraison des vignes. La pluie, ce soir-là, me semble charmante, parce qu elle détend les nerfs, rafraîchit fair, et, enfm, me donne du bonheur. Je quitterai peut-être le monde demain; je ne boirai pas de ce vin dont la (leur embaume les collines de la Côte-d'Or. Tous les philosophes du dix-huitième siècle n)*ont prouvé que le grand seigneur est une chose fort immorale, fort nuisible, etc. A quoi je réponds que j'aime de passion un grand seigneur bien élevé et gai, tels que ceux que je trouvai dans ma famille lorsque j'apprenais à lire.. La so-»

206 ŒUVllKS POSTHUMES DE STENDHAL.

ciélé. veuve de ces élres gais, charmams, aimables, ne prenaui ri eu au iragique, me semble presque Tannée dépouillée de sou pi'iulonip>. Mais, me dii la sagesse, c'claieot des êtres immoraux et, sans le savoir, produisant du malheur. Ma belle sagesse, lui réponds-je, je ne suis pas roi, je ne suis pas chef de peuple, législateur, etc. ; je suis un petit citoyen fort obscur, fort peu fait pour influer sur les autres; je cherche le plaisir tous les jours, le bonheur quaud je puis; j'aime la société et je suis affligé de Télat de marasme et d'irritation où elle se trouve.

N'est-il pas bien triste pom* moi qui n*ai qu'une journée à passer au salon j de le trouver juslement occupé par les maçons qui le reblauchissenl, par les peiulros qui me fout fuir avec l'insupportable odeur de leur vernis, enfin, par les menuisiers, les plus bruyants de tous, qui remettent des chevilles au parquet a grands coups de marteau. Tous ces messieurs me jurent que sans leurs travaux le salon tomberait. — Bêlas ! messieurs, que ne m*a-t-il été donné d'habiter le salon la veille du jour où vous y êtes entrés !

A MADAME

Paris, le i6 juin 1824.

Madame ,

Les hasards d^une petite succession ayant fait tomber en vos mains quelques lettres qui expliquent les circonstances singulières de ce qui s'est passé, entre des personnes de la plus haute distinction, pendant quelques semaines, vous m'avez chargé de tirer de ces lettres le récit d'un amour assez singulier. J'étais l'ami du noble don Carlos, un des héros de celle histoire. Les suites de ce que nous appelons le perfectionnement de la société, qui, à mes yeux, en annonce la décrépitude, rend main* tenant impossible l'amour passionné, s'il n'est aidé par un peu

d'art et de fausseté. H est arrivé que les diverses phases de cet amour passionné, dont le récit touche les âmes faites pour aimer, se sont rencontrées entre deux hommes distingués et une femme de la plus rare beauté, avec lesquels le hasard et la société nous ont fait TÎvre. Cet amour leur a fait quitter la vie. Vous vonlez que je leur élève un monument, en racontant, sans le plus léger ornement, ce qu'ils furent et ce qu'ils sentirent. Vous étiez faite pour les comprendre.

Le public aimera-t-il leurs existences ? Je me suis donné beaueoup de peine pour que leurs noms véritables ne soient point exposés aux plaisanteries grossières des âmes vulgaires.

Vous avez employé, madame, cet esprit si distingué; qui fait le charme de vos amis, à construire le récit de celte histoire. Aurons*Dous réussi ? Je serai heureux, puisque je vous ai obéi.

Stendhal.

▲ MONSIEUR LE BARON DE M...., A PARIS

Paris, juillet 1824.

Non cher ami, je n*ai pas pu profiter hier soir de votre obligeance à me garder une place au parterre, notre pique-nique n'ayant fini qu'à huit heures.

G...; est d'avis que» comme on ne lit plus que les journaux, un honnête homme peut écrire dans un journal *; cela me convient donc.

Je me chargerais volontiers :

i' De l'opéra buffa.

2* De l'annonce des estampes et tableaux qui paraissent dans le cours de l'année.

5<* Je donnerais chaque mois, si l'on veut, un article sur les

* Voir quelques feuilletons du Journal de Paris, de 1S24, sis:nés M. et «'autres fois A. (R. C )

meilleurs ouvrages qui, dans le mois» ont paru en Italie. Idem, pour les meilleurs ouvrages qui ont paru en Angleterre.

Cela liendrait nos badauds au courant de ces deux littératures. Gomme je lis les Revues anglaises chez Galignany, et que S... m'explique les masques, je puis être au courant.

40 S'il n*y a personne pour rendre compte de Yexposition au Louvre, j'en rendrais compte, en mentant un peu, pour méoa* ger la gloire nationale.

Quel est le degré d'absurdité et de mensonge exigé par le rédacteur en chef? C'est là la question. Comme 00 finit toujours par être connu, s'il faut être ridicule et mentir trop fort, je n'en suis pas.' Du reste, si Thonneur est sauf, je promets exactitude et je laisserai, tant qu'on voudra, mutiler mes articles par le rédacteur en chef, grand juge de la partie des convenances et des amours-propres à ménager.

S'il y avait un théâtre vacant, je le prendrais avec plaisir ; mais jusqu'à quel point me permetlra-t-on de prêcher la doctrine de la brochure Racine et Shakspeare?

En un mot, soyez mon ambassadeur auprès de Maisonnette; je me moque des honoraires, mais non pas de llionneur.

Je voudrais être entièrement et absolument connu sous le nom de :

ROCER.

VA

PROJET DE CIBCULAIRB A MESSIEURS LES MEMBRES DE l' ACADÉMIE

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