A LORD NOËL BTRON, A GÊNES
rarîs, le 23 juin 18ï23.
Milord,
Vous avez bien de la bonté d'attacher quelque importance à des opinions individuelles; les poèmes de Tauleur de Parisina
* Réponse à une lettre de lord Byron dans laquelle il s'efforçait de défendre sir Walter Scott contre quelques critiques de Beyle On ne sait si la lettre suivante a été envoyée à lord Byron.
vivront encore bien des siècles après qa^on aura oublié Borne, y aptes et Ftorenceen 1817, et autres brochures semblables.
Mon libraire a mis hier à la poste, pour Gênes, YHistoire de la peinture en Italie, cl de VÀmour.
Je voudrais bien, milord, pouvoir partager votre opinion sur Pauteur d*Old mortality. Je n'ai que faire de sa politique, ditesvous. Vous refusez ainsi de prendre eu considération précisément la chose qui me fait regarder le caractère de riUusire Écossais comme peu digne d'enthousiasme. Quand sirWaiter Scott sollicite, avec la passion d'un amant pour sa maîtresse, le verre dans lequel un vieux roi S assez méprisable, vient de boire; quand il est un des souteneurs secrets du Beacon*, je vois un homme qui a envie d'être fait baronnet ou pair d'Ecosse. Sur mille personnes qui font de telles choses, dans toutes les antichambres d'Europe, une, peut-être, les fait parce qu'elle croit naïvement le pouvoir absolu utile aux hommes. Sir Walier se serait placé dans cette exception en refusant le rang de baronnet et autres avantages personnels. S'il était sincère, l'horreur du mépris, sentiment si puissant sur les cœurs généreux, lui eût fait, depuis longtemps, un devoir de cette démarche si simple. 11 n'a point eu cette idée ; donc il y a quatre-vingt-dixneuf à parier contre un que mon cœur a raison en lui refusant un intérêt passionné. Ce n'est pas mon estime légale que je refuse à sir Walter, c'est mou enthousiasme. La nature de riiomme est telle, qu'on ne peut plus éprouver ce sentiment pour les caractères qui ont perdu une certaine fleur d'honnêtelé, si je puis parler ainsi. C'est un malheur; mais tout homme qui en est réduit à donner des explications sur une action comme celle du Beacon a perdu à jamais cette fleur, aussi facile à ternir que celle qui fait l'orgueil d'une jeune fille.
Mon opinion sur la moralité de sir Walter Scott est à peu près unanime en France : « C'est un homme adroit qui a su iaire son nid. Ce n'est pas un fou, comme les autres hommes de
* George IV. (R. C.) • * litre d'an journal tory qui attaquait par des calomnies la plupart des membres de l'opposition.
génie. » Voilà le mot d'approbation du vulgaire qui fait critique sanglante à mes yeux.
La sévérité convient d'autant mieux envers les actions telles que celles de sir Walter, qu'il y a maintenant tout à perdre à être du parti contraire au sien, et que les rois, éveillés sur leurs dangers, ont de plus magnifiques récompenses pour les grands hommes qui se prostituent.
Si Fauteur é'Ivanhoe était pauvre comme Otway, mon cœur serait disposé à lui pardonner quelques petites bassesses commises pour obtenir une chétive subsistance ; le mépris serait comme noyé dans ma pitié pour la fatalité de la nature humaine, qui fait naître un grand homme sans un revenu d'un schelling par jour; mais c'est sir Walter Scott millionnaire qui soutient le Beacon/
Si ce journal lui semble utile au bonheur de la majorité des Anglais, comment, sachant qu'on peut le prendre pour un vil flaueur, ne refuse-t-il pas le tilre de baronnet?
C'est bien malgré mon inclination, milord, que je persiste à dire que, jusqu'à ce que sir Walter ait expliqué cette action d'une mauière probable, comme juge, je ne prononcerais pas du haut d'un tribunal que sir Walter a manqué à rhonueur, mais il a perdu tout droit à l'enthousiasme d'un homme qui a entrevu la cour.
h suis fâché, milord, que ma lettre soit déjà si longue ; mais, 2yant le malheur d'être d'une opinion contraire à la vôtre, mon respect me défendait d'abréger mes raisonnements. Je regrette sincèrement de n'être pas de votre opinion, et celte parole, il D'y a pas dix hommes au monde à qui je puisse l'adresser avec sincérité.
Le pauvre Pellico n'a pas les talents de sir Waller Scott ; ■nais voilà une &me digne de l'intérêl le plus tendre et le plus passionné. Je doute qu'il puisse travailler dans sa prison ; son eorps est faible, il était miné depuis longtemps par la pauvreté et la dépendance qui la suit. Réduit à peu près au sort d'Otway, il m'a dit plusieurs fois : « Le plus beau jour de ma vie sera <^elni où je me sentirai mourir. » Il a un frère à Gênes, un père i Turin. Outre Francesca et VEufemio di Messina, il a fait, à ce
qu*il me disait, dix autres tragédies ; son père p^Minrait en procurer les manuscrits. Ces tragédies, vendues ea Angleterre, pourraient susciter un protecteur au malheureux poète, dans cette nation qui renferme tant de caractères élevés; la mort peut changer rapidement les rois de cette nation, d*ici à dix ans que PeHico a encore à habiter le Spielberg, Un des ministres d'un de ces rois peut faire le calcul qu'il y a avantage pour sa vanilc à obtenir que Pellico sorte de prison eu donnant sa parole d'habité f Amérique.
Il m'a été extrêmement agréable, milord, d*avoir quelque relation personnelle avec Fun des deux ou trois hommes qui, depuis la mort du héros que j*ai adoré, rompent un peu la plate uniformité dsms laquelle les affectations de la haute société ont jeté notre pauvre Europe. Autrefois, quand je lus Parisina pour la première fois, mon âme en resta troublée pendant huit jours. Je suis heureux d'avoir une occasion, de vous remercier de ce vif plaisir. Old mortality m'attache plus vivement, mais l'impression que j'en éprouve ne me sefnble ni aussi profonde ni si durable.
J'ai l'honneur d'être, milord, votre très humble et très-obéissant serviteur.
H. Bfylk.
A MADEMOISKIXE B.. . .. C , A M
Paris, le 1" aoûti 825.
La bonté que vous m'avez montrée pendant les jours aimables passés à M.... est un prétexte tout naturel pour me rappeler à votre souvenir par quelque nouvelle qui puisse vous ' intéresser.
Savez- vous que nous allons avoir une grande nouveauté en musique, mademoiselle? ~ Le parti de Rossini pâlit; au lieu
LKTTRIiS A SKS AMIS. 210
de choisir uu opéra parmi les vingt on irenie de Rossiui, que ne coDQaU pas ie public de Paris, ou est allé chercher un ancien chef-d'œuvre de Gimarosa, les Horaces et les Cvriaces (gli Orazi ediCuriazi)^
Je crois que cela ennuiera le public, quoique madame Pasta y remplisse un fort beau rôle d'homme et y chante le plus bel air serio qui, peut-être, existe :
Quelle pupille tenere.
Un tiers du public de Louvois aime la musique, le quart de ce tiers est composé de jeunes personnes comme vous, mademoiselle, qui n'ont pas été en Italie, mais qui font, d'une autre maDîère, leur éducation musicale : ce tiers sera enchanté des Horaces.
Uq autre tiers est composé de pédants qui jugent de la musique comme un aveugle des couleurs. Ce sont des gens qui ne seDleut d'autre bonheur que celui de gagner à la rente ou de porter une plaque. Us ont appris de mémoire les formes des airs de Rossiui, el, ne trouvant pas ces formes dans les Horaces, ils diroDt : Exécrable, ennuyeux ! Le troisième tiers discute le mérite d'uD opéra, comme celui d'une étoffe rayée pour gilet. Une luis qu'il sera bien décidé que les Horaces ne sont pas généralement admirés, ils s'écrieront aussi : Exécrable, ennuyeux l
Eu Italie, le public est tout autre : 11 est comme une belle femme capricieuse ; il y a des jours où il dit : Au diable ! dos plos belles choses. On spectateur vaniteux est, à peu près, aussi rare à Bologne qu'un spectateur sensible et susceptible d'éniolion Test à Paris.
Voilà, mademoiselle, le procès- verbal d'une grande discu sioa que nous avons eue hier soir sur le succès probable des Horaces, Vous devinez chez qui ; c'est chez la personne à laquelle j*ai présenté un éuorme barbeau que nous avions vu prendre.
* La repiisè des Horaces et les Curiaces dont il est ici question eut lieu au tliéâtre de Louvois, le 14 août 18:25. [K. C)
Si VOUS avez Tair:
Quelle pu{Mlle tenere,
failes-TOus jouer la ritonrnelle, vons y verrez une grande har> diesse, souvent imitée depuis par Rossini ; Giniarosa osa mettre de la joie, approchant fort de la gaieté, dans la ritournelle d'un air sérieux. Aussi Tacteur chargé de chanter cet air refusat-il, pendant longtemps, de s'en charger ; il eut un succès fou à la première représentation.
A MONSIEUR R. COLOMB, A PAKIS.
(Tsola-Bel)a (lac Majeur], le 26 octobre 1825, à neuf heures du soir.
Je t'écris, mon cher ami, de VAlbergo del DeljinOy fort modeste hôtellerie, admirablement située sur un des plus beaux lacs du monde. La nuit ne me permettant pas de jouir de ses délicieux aspects, et, malgré la fatigue de la journée, Theure du sommeil n'étant point encore sonnée, voici mes idées, pendant le voyage, sur Rom£ sous Léon XII,
Au moment où je vis pour la première fois le nom de Léon Xll dans le Constiluiionnel, je me sentis le besoin d'aller à Rome; cela vient peut-être de ce que l'un des personnages historiques pour qui j'ai le plus d'inclination, c'est Léon X. Le souvenir de cet homme aimable ne m'a jamais semblé ennuyeux que pendant un seul mois de ma vie : c'était après avoir essayé de traverser la lourde rapsodie de M. Roscoe, intitulée Vie et pontificat de Léon X, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un article savant et bien écrit du Journal des DébatSy où chaque vérité a une entorse.
Ce grand homme, Je parle de Léon X, trouva au-dessous de
lui de cacher ses qualités individuelles et personnelles par le masque de la royauté. Quoique sur le trône, et sur un trône qui était certainement, en 1515, Tun des premiers du monde, il osa être lui-même. Que deviendraient la plupart des papes, je parte de ceux qui sont morts depuis craquante ans, si jamais la même imprudence leur passait par la tète ? L'un paraîtrait faisant de
la ou peignant des pots de chambre; Taulre brodant un voile
à la sainte Vierge, un troisième montrant ses belles jambes^ à cheval.
L'oD serait injuste envers M. le cardinal délia Genga si, parce quïla pris W nom de Léon, Ton exigeait absolument de lui qu'il soit un grand homme.
11 y a, ce me semble, trois rôles pour un pape. Le premier est d'être un sot insignifiant, signant des bulles et visitant les églises: le deuxième consiste à être un vrai pape dans Tintérét de rÉglise, c'est-à-dire le plus intolérant des hommes. Quoi de plus absurde que la tolérance! Je vois un malheureux qui se prépare des centaines d'années de douleurs atroces au fond d nue chaudière d'huile bouillante, et je ne les lui éviterais pas, nioi qui le puis, par quatre ou cinq ans de prison, ou même par une douleur de deux heures au milieu d'une place publique et au-dessus d'un foyer? — Quelle absurdité, quelle cruauté de û'êlre pas cruel !
Le troisième rôle pour un pape, c'est de faire de Rome l'asile général de tous les pauvres diables pourchassés par leurs gouvernements, et jamais l'Europe n'a eu un plus pressant besoin d'un pareil asile. En les supposant méchants comme des diables, et, d'ailleurs, aussi fins qu'ils sont niais, quel mal peuvent-ils faire à Rome, où le directeur de laj[)oste ne manque pas d'ouvrir toutes leurs lettres? — Outre l'asile que j'ouvrirais à Rome, si j'étais pape non persécuteur et par là indigne de mon rôle,
je me ferais le grand proleeteur des arts. J'honorerais de ma familiarité les quatre plus grands artistes de l'Europe, sans nrinformer à quelle communion ils appartiennent. Je relèverais mon
* Pie VI, élu en 1775, mort à Valence, en Daupluné, après vingtqnatre ans six mois et quatorze jours de règne. (R. C.)
248 ŒUVRKS POSTHUMKS D^ STENDHAL
éperm (Vor, qui, aujourd'hui, coûte qualre-viogts écus. dit-on, eu donnaut à son ruban rouge un liséré noir. Ce grand pas fait, je me chargerais moi-même de le distribuer; je n^n donnerais que six par an, le jour anniversaire de mon élection, et toujours à de grands artistes ; je donnerais une pension à ceux qui viendraient me voir à Rome. Je créerais une académie, et, comme c>st aujourd'hui un honneur insigne pour un savant d*Upsal ou de Philadelphie d'être nommé correspondant de Tlnstitut (section des sciences), de même le peintre anglais et le statuaire français brigueraient Thonneur d'être de V Académie de Léon XÏL Mais je serais sévère endiablé; je n'y admettrais ni M. Lawrence, premier peintre du roi d'Angleterre, ni M. Bosio, qui nous a montré un Louis XIV eu perruque et avec les jambes nues. Mais que vouliez -vous qu'il ftt? — Je n*en sais rien; si je le savais bien au juste, j'aurais du génie. Seulement it fallait que ce Louis XIV me frappât de respect, me donnât l'idée du grand roi, de rhomnie souverain, c'est-à-dire né pour être souverain, comme le <iit si bassement le célèbre Gœtlle^
A MONSIËUii n. COI.UMB, A PARIS.
Alexandrie (Piémont), le 31 octobre ISSô/-
H ne part pas ce matin de vetturino pour Gênes; un qui file à une heure refuse de me prendre pour dix-neuf francs avec le spez%ale; c'est-à-dire en payant là-dessus mon souper et mon lit, le soir; J'ai donc du temps à moi; j'en profite pour l'envoyer le journal fort peu intéressant de mon voyage. N'importe, mets cela de côté; un jour je pourrai y trouver des dates et le souvenir de mes sensations.
Ainsi que lu Tas vu, mon cher ami, j'ai pris place dans la malle-poste de Dôle le 18 de ce mois. J'avais grande hâte de me
* Les Hommes iilustrea de FrarteB, traduction de M. de Faiir.
LETTIIES A SES AMIS. 24'i
tirer le plus rapidement possible de Va laideur qui environne Paris.
Dfné à Troyes le 19, avec un marquis garni de cinq croix ; mais bon homme au fond. Gel homme de cinquante-cinq ans, fi.'èle à son siècle, durant un petit diner de trois quarts d'heure, avec deux courriers, un Anglais et un inconnu (c'est moi), trouva le secret de nous conter toute Thistoire de sa vie; je pourrais écrire dix pages. Dès Fâge de treize ans il servait dans F Inde, i^ est marquis, il a un fils, il a une sœur, etc. Je n'ose continuer, de peur d'entreprendre sur la vie privée d'un citoyen, qui, comme Ta si bien dit M. de Talleyrand, doit être murée. — Lai* deur abominable des figures que je vois à Troyes ce dimanche matin; comme ces figures étaient endimanchées, leur laideur eu était cent fois plus amère ; c'est réellement à faire mal aux yeux . Je me renfonce avec délices dans ma malle-poste. Il y avait deux Anglaises; Tune de quarante ans, jolie, l'autre de dix-huit, et un prêtre américain ; du moins c'est ainsi que le courrier l'a baptisé eo voyant sa dégaine, et je crois qu'il a raison. Je sers d'interprète aux trois Anglais, qui doivent bien se moquer de ma prononciation. N'importe, ma philanthropie me rend héroïque ; je me rappelle un des traits qui m'ont le plus touché en Anglo- Icire : une jeune fille, sortant d'une voilure magnifique, et nie disant chez un marchand de gâteaux de Bond-Street : c C'est de gelée de pieds de veau, monsieur. ]> Celte jeune fille de dix-huit ans me voyait dans un grand embarras en demandant au marchand, depuis un quart d'heure, ce que c'était qu'une jolie chose d'un jaune brillant que je voyais faire une figure superbe, dans uu verre à pied de cristal. Je parlais anglais, c'est pourquoi le marchand ne comprenait pas un mot à mes demandes, auxquelles ia jolie personne mit fin par son obligeante iutervenlion. 11 faut ^ouer que son français était diablement ridicule.
l^ous entrons à Dijon le 20 octobre, à trois heures et demie du malin. Singulier aspect de quelques lampions achevant de brûler sur une croisée. D'abord nous ne comprenons rien à ces pâles lueurs qui même alarment le courrier, supposant un incendie. Enfin Vidée d'une illumination nous vient. Pris dans ce ^ns, ces rares lampions, sur certaines fenêtres et devant cer-
Uines portes, garnies de quelque chose de blanc, que l'on aperçoit par intervalles flotter au-^Iessos, quand la lumière se ranime pour un clin d'œil, de temps à autre, forment un spectacle bN tarre et qui, bien loin de rappeler une illumination, a quelque chose d'evtrémement lugubre. Quelle stupidité qu'un pays qui illumine parce qu'on vient d'ôter un peu de liberté à un pays voisin * 1 Je quitte Dijon avec ces sombres pensées un quart d*heure après y être entré.
Dôle, le 20 octobre. ~ SoleH brûlant, très-incommode. Je ne daigne pas sortir de mon auberge pour voir celte petite ville*, qu'y verrais-je? De Tennui, dissimulé par des gestes gauches, et de 1 envie se montrant, au contraire, à découvert, par des remarques vraies sur les petits malheurs du voisin. — Je me trouve seul dans la diligence de Genève, avec laquelle je pars, à une heure après midi. Mauvaise humeur sèche de la 6gure du conducteur; avant de lui parler, ne t*en déplaise, je le recoD* nais pour Genevois. Les gens de cette jolie ville me fout Teffei de la ûgure de feu Barème; je ne hais point Barème, mais je Faime encore moins. Je suis bien sûr que Barème ne me doDnera jamais un coup de poignard; quel intérêt y aurait-il? C'est une sensation contraire que j*ai trouvée dans plusieurs villes d'Italie; pourquoi les aimerais-je? -- Peut-être l'aspect d'un Genevois me fait penser à l'argent que j'ai dépensé mal à propos, et à tous les mauvais marchés que j'ai faits en ma vie. Triste sujet de réflexions et qui unit par m'inspirer du mépris pour moimême; serait-ce là le secret de mon éloignement pour les Genevois, qui ne m*ont jamais fait de mal?
Je cherchais à me corriger de mon éloignement pour Genève et observais la figure hideuse d'égoïsme désappointé de mon conducteur, lorsqu'au milieu des monticules boisés qui séparent DôIe de Poligny nous voyons sortir d'un bois un jeune homme conduisant en laisse un beau chien ; m'attendant à trouver une laide figure, qui aurait consterné ma sensibilité au beau, cveii-
* L'Espagne. Allusion à Vinvasion de Tannée française, sous le commandement de M. le duo d'Angoulcme, en 1823, et à la révolution qui en Hit la suite.
iée par le voisinage de ritalie el Tidée de m'en approclier à chaque pas, je regardais le chien, qui ëlaii charmant, lorsque |e
m'entends appeler par mon nom. C'était M , qui était avec
nous à Dresde en 1815; nous nous étions convenus alors. Je ne disais justement un quart d'heure auparavant : « En voyage, il faut faire des imprudences et ne pas se renfermer dans un quant à moi aussi sévère. » Mon caractère fait Teffort pénible de suivre les maximes de l'esprit auquel le hasard l'a attelé. — Je me laisse inviter à passer deux jours dans la maison d'un homme que je n'avais pas vu depuis 1815 et qui, de plus, doit me prêter ses chevaux pour faire huit lieues. 11 m enlève de ma diligenee. En le suivant, je me disais : « Jem*en tirerai en donnant de fortes étrennes aux domestiques pour tâcher de n'eu être pas traité avec insolence comme à Paris. •
Je suis au milieu de Francs-Comtois que je trouve les gens les plus francs du monde. Les domestiques ne sont point insolents; le maître est un bon homme qui a ri comme un fou et d'un rire presque inextinguible, comme celui des dieux, en me voyant manquer un perdreau dans une position superbe. Ce rire m*a déridé tout à fait; j'ai osé dire à mon ami de 1825: « Vous voas moquez de moi, vous me plaisez tout à fait; vous êtes cet homme franc ((\ie j'estimais tant en 1815, durant cet armistice
si ennuyeux de où nous n'avions que de l'eau bourbeuse,
une chambre pour huit; jamais de solitude par conséquent. -— Oui, a,oute*t-il, et, quaud nous faisions semblant de dormir, les quatre ou cinq espèces d'insecles nuisibles à l'homme sortaient de notre paille et nous mettaient au supplice. »
Mon ami est marié à une femme qui n'a rien de romanesque qu'une jolie figure ; c'est la raison elle-même, et je n'ai pas vu on geste, un regard, entendu une parole de cette belle Frase^ Comtoise qui ne fût le beau idéal de la raison» Ce mot de beM idéal, agissant comme si j'étais déjà en Italie et me préciptiaot lout à fait dans la franchise, au risque de recevoir quelque demi' mot ou quelque regard humiliant qui me cuise pendant sixmois^
je dis à madame : « Je vous regarde beaucoup, madame;
n'allez pas croire que c'est parce que vous êtes jolie ; je serais ;|U désespoir que vous me crussiez amoureux ; je vous admire
comme raisomiable. Vous èles, je crois, Fètre le plas simplement et sublimemenl raisonuablc que j'aie vu de ma vie. Je m'imagine que le célèbre Frauklin devail avoir vos gestes et voire regard. — Les Mémoires de Frauklin sont-ils traduits en français? — Non, madame. — Eu ce cas, vous qui éies allé à Londres, il y a un an, vous les avez rapportés? — Non, pas
moi, mais mou ami, M ; je les lui demanderai et aurai
riionneur de vous les envoyer. » Voilà exactement, en y ajoutant un sourire plein de grâce naïve et de candeur, comment Amélie M prit mou excuse de la regarder sans cesse, surtout quand son mari était avec nous.
Je quitte mon ami, admirant de plus en plus la raison de sa l'enime. 11 a, ce me semble, et il doit avoir tous le» plaisirs de Tamitié, aucun de ceux de Tamour. Le mariage européen actuel, étant fait a posta pour tuer Famour, mon ami ne perd rien. D'ailleurs» un Français de quarante ans n'est plus guère susceptible d*amour. Ce n'est qu'en Italie que l'un aime sans le vouloir. Madame Pasta nous disait un de ces soirs, à Paris : Cesi une tuile qui nous tombe sur la tête; ajoutez donc, lui a-t-oo dit : Comme vous passer dans la vie^ et alors vous parlerez comme madame de Staël, et vous mériterez qu'on fasse aiteotiou à votre remarque.
J'arrive à Poligny; mauvaise humeur de l'hôtesse quand je lui annonce que je uc dînerai pas, par la raison que j*ai dioé trois heures auparavant. Je lui demande du café au lait. Le père gronde ses enfants; tout le monde se lâche dans cette inaisou. Je sors pour voir le lever de la lune derrière la montagne qui se penche, pour ainsi dire, sur Poligny ; la lune parait dans son plein et magnifique. Est-ce ma faute si en levant les yeux sur mou auberge je lis ces mots : Hôtel de Genève? — 11 y a de la bouue foi dans Faction d'écrire ma remarque, qui peut me faire passer pour un homme à préjugés et qui me fait rire moi-même. Je passe une demi-heure à me promener sous huit arbres superbes, qui forment une allée au milieu de la place de Poligny. Les maisons bâties eu pierre ont un certain grandiose pour le voyageur qui vient de traverser la Champagne, dont les maisons en bois» avec le premier étage saillant de dix-huit pouces sur la rue, ont,
au coniraire, de la bonhomie. Je vois un caractère Irès-marqué dans l'archileclure, à partir d'Auxonne et de D61e ; c'est plutôt le Btyle de Louis XIV que celui de Louis XV ; ce genre a même une ressemblance secrète, mais réelle, avec le style du château de Fontainebleau. Au reste, ne traite pas trop sévèrement des remarques faites uniquement au clair de lune.
Je reprends à Poligny une autre diligence de Genève. — Mon*' tée superbe derrière Poligny, par une route bordée de quelques petits précipices et par un clair de lune magniûque. Il a été un temps où j'aurais admiré cette route; ce voyage m'aurait élevé Tàme ; j'aurais peut-être en des instants de ravissement au profit de la passion régnante. J'ai eu le malheur de voir du plus beau, la vallée d'izèle, par exemple» dn Simplon à Domo d'Ossola ; et la route de PoUgny ne me fait ptUs aucun plaisir. Je dis comme Iniogène * en donnant son bracelet à Jachimo : Il me fut cher autrefois.
Toute la journée du 21 octobre je n'ai donc que de l'ennui en traversant des rochers et un pays désolé. L'auberge des Rousses me rappelle un mauvais quartier général de Pologne. Je vois trois ou quatre habitants tristes et grossiers; je meurs d'envie de décamper de ce beau pays. Je reprends mon passe-port aux douaniers qui s'en étaient emparés et je me mets à côté du postillon, dans le cabriolet. Enfin, à Saint-Gergoe, nous apercevons, an travers de deux rochers, une immense plaine de nuages blancs, d'un niveau un peu inférieur à notre position actuelle, sur le chemin de Saint*Cergue. Au-dessus de cette mer cotonneuse nous voyons s'élever les pics du Valais. On m'en nomme iin qui a six pointes (à peu près comme le Resegon de Lecco, en Lombardie), et que j'ai reconnu trois jours après en allant de Villeneuve à Saint-Maurice. La descente est rapide, on enraye ferme la diligence. Arrivés au point d'où, en tournant adroite, nous aurions pu enSn-i^ercevoir la grande figure du mont Blanc, nous perdons le beau soleil qui, depuis Poligny, faisait la gloire de notre route; nous descendons sous la croûte de nuages d'une blancheur si éclatante, vue d'en haut et du côté du soleil, mais qui,
' Dans Cymbelinef de Shakspeare.
vue par-dessous, n*est que d*uQ gris triste ; une humidité qw pénètre; en un mol, une triste journée d'automne.
Arrivé à l'Isola Bella le dimanche 26 octobre, et le 30 à Alexandrie, où, à ma grande salisfadioo, j'ai eu le soir même Elisa et Claudio , avec une prima donna dans le genre de madame Pasta, jeune, brusque, rude, passionnée; elle vaudrait vingt mille francs pour Louvois.
J*ai reconnu une fois de plus dans ce vovage que je fâÂsmal tous mes marchés et que je me trompe dans la plupart de mes payements. Pour les marchés, j*y donne une cxirème attenliou au moment même où je les fais; mais pas le plus petit degré d'attention dans les autres moments; de manière que je me trouve ignorer les précédents et les priii les plus généralement connus, au moment de conclure.'
xcm