A MONSIEUR
Paria, le 5 novembre 1829.
Une locution eét employée assez fréquemment dans ^la conversation ; la soclélé s'entretient avec un cerlaiB intérêt desgais dont m parle". Quels sani*-ils? me 8uis«jedit« — Permettez-moi de vous communiquer le résultat de mes réflexions sur ce sujet.
Parmi les gtns dont on parle, il y a :
1^ Ceux qui veulent, de lein* vivant, avoirune grande et brillante forlime, comme le maréchal d'Boquincourt» le maréchd de Lh6pital, le cardinal de Bemis, le cardinal Loménie de Brienne, le banquier Beaujon, M. de tfontauron et des miBiers d'autres. Éclaboussant tout le monde et fort respectés tant qu'ils vivent, si on parle de ces messieurs deux ans après leur mort,
* La haute société.
LËTIAES A SES ÂMlS. 75
iisdoi?eiit eel avaolage à quelque scandale ou à quelque ridi» cole. Exemple : M. le cardinal de Benus, M. le cardinal de Ten« ciii, le. banquier Beaujon, berce par de belles dames de la cour.
^ Il y a ceux qui, tout en cherchant une grande fortune aciuelle, acquièrent de la gloire ou par liasard ou par leur mérite, comme lemaréchal de Villars, Golbert, Torenne, le maréchal de Saxe, NapoléoUé La même imagination qui leur fait en* (reprendre des choses extraordinaires, les jette souvent dans d'étrauges sottises.
3*' Ceux qui songent uniquement au plaisir de travailler, se coBtentant d'avoir du pain tout juste, de leur vivant, comme ieaa-Jacques Rousseau, la Fontaine, Le Tasse, Schiller, Corneille. Dans lewr» moments de découragement, ces gens-là se consolent en pensant à la postérité.
4® Les gms de lettres qui, en imprimant et en parlant, quand iWefaut, de gloire, et de postérité, ne songent réellement qu*à se faire un bien-être et ramasser de l'argent, comme M. Lemaire desclassiques Uitins,feuM.Âuger, respeetable académicien qui, à force de notices, avait réuni une joKe fortune et vingt mille francs de places» Cette quatrième espèce est la pire ennemie de la troisième. C'est, je crois, sur le rapport de Chapelain, qu'on accorda une pension au grand Corneille» lequel manqua de iHKiitton danssa dernière maladie.
Ua homme comme Jean>Jacques Rousseau n^ pas trop de dix-buitheurespar jour pour songer à tourner les phrases de sou ÉimUe (Voir le manuscrit original).
Od homme qm veut amasser quatre cent mille francs avec une chose aussi ennuyeuse, au fond, que des livres oà il n'y a pas d^lBM, n'a pas th>p de dixrhuit heures par jour, pour trouvef ^ moyens de s'introduire dans les coteries en crédit. En gêné» ^, tout le tenqis donné à des soins d'argent est dérobé à celui <|Qe demande la beauté des ouvrages. N'estH^e pas huit ou dix n^embres que la société du Déjeunera donnés à l'Académie fr^Qçaise?
Songea combien un académicien qui a fait peu ou rien^ comme ^.^ Bo..i«., ou B ,doitsenUr de rancune intérieure
70 ŒUVHËS POSTHUMES D£ SïE.NDilAL.
pour UD homme comme Courier ou Béranger, qui n'a pour soi que la voix publique ? Cela ferait comprendre U$ haines de i795«
Si deux hommes, appartenaut à deux classes diOéreotes de ces gens dont on parle, ont ^'imprudence de se parler avec franchise, ils se séparenl à Tinstant, en s'écriant chacun de son c6(é, et comme s ils faisaient leur partie dans un duo : Que de vent dans cette tête ! — Uel?étius a donné le dialogue fort amusant de trois procureurs qui, après avoir commence par louer Vullaire, fiuissenl par se prouver qu'ils ont plus d'esprit que lui. En général» aux yeux des petites fortunes bourgeoises de douze à quinze mille francs de rente, péniblement acquises, les hommes qui écrivent pour autre chose que de Targent ou TÂcademie sont des fous à lier, depuis que la religion de la gloire, ûe Y immortalité, etc., etc., est devenue un lieu commun que prêchent tous les matins les journaux, quand ils sont embarrassés de remplir leurs colonnes, c'est-à-dire depuis une soixantaine d'années.
On voit souvent trois classes des gens dont on parle se réunir pour jouer de mauvais tours aux pauvres diables comme Jean- Jacques Rousseau, Schiller, la Fontaine, etc., qui se consolent de leur habit percé au coude en songeant à la postérité, à laquelle pourlaui là plupart n'arrivent pas. Les ennemis de ces malheureux, qui ont rimpertinence de ne pas songer à Fargent, sonl :
V Les grands seigneurs qui n'ont que leur haute positioa» comme le maréclialde Richelieu, iecardinal de Demis. (Je serais plus exact en citant des noms plus obscurs, mais à cause de celte obscurité même ils ne présenteraient aucune idée.)
2"* Ce sont les maréchaux qui ont quelque gloire, comme le maréclial de Saxe, le maréchal de Gaslries.
5"^ Les liitéraleurs d'Académie qui font fortune avec des édilious, des notices, des journaux, et en offrant des places àl'Aeadémie à de pauvres grands seigneurs qu'ils attrapent (feu M. le duc Matthieu de Montmorency).
Cette singulière coalition contre de pauvres diables, toujours dans la crotte s'explique par ce mot si connu de M. le mare'
LISTXKKS A SES AMJS. .,,
Chai de Çaslries. Piqué de ce quon parlait longoemeni devaiu lui des opinions de d'Alembert, il s'écria avec humeur : . N'est- Il pas pitoyable de voir citer un d'Alembert ? Cela veut raisonner et n a pas mille écus de rente. »
Il y a parfois des honneurs véritables, imprévus, non prépares par 1 intrigue, qui viennent chercher dans leur «renier I.k pauvres diables comme la Fontaine. Jean-Jacques Roossear Prudhon, et qui percent le cœur des charlatans littéraires Ils ^blem que ces honneurs ne jettent „n jour fatal sur leur
Malgré vos vingt ans vous arriverez, mon ami, à cotmattre le' pays dans lequel vous vivez, en observant qu'après les gens dont on parle, a cause d'une sorte de mérite ou de bonheur personnel. .1 faut placer les gens dont on parie par force : les princes
788. on pariait autant du journaliste Linguet que de Voltaire le J«""'»«'sle Linguet, en 1788, était aussi connu à Paris qnTujourd but M. Chodruc-Duclos. ^
La bonne compagnie, où il est agréable de vivre, se compose Pans d environ trois mille personnes; les ducs rkes, q^om une place a la cour, sont en première ligne.
Ces gens dont on parle trouvent dansia société, pour les iuxrer une classe d hommes inconnue avant la Révolution. Ce sonUe' gens a petite ponée, à inclinations bourgeoises et modérée? braves gens crées pour être bons époux, bons pères excXm'
neuvième siècle a la manie du génie; pour en avoir au moL k« apparences, il touche à tout, il n'est peut-être pas «ne ^. rite fondamentale sur laquelle il ne se soit cru obligé de d n ««mot ou plutôt sa phrase, car essayer la phrase est ni ' frede ses manies; il traddt en style disgîaSxenl" ,, es vérités les plus connues etcroit avoir d^,:^ '02 "" hommes essentiellement modérés et destinés Tar t^'.^ constants, leur horreur pour le hasardé eTC'sa'ges ^^ Z «jours, à pousser loin le crédit d'une maison d 'coltcel draps, se croiront obligés de juger le coure deM. Courr.lir ce que c'est que Dieu, ci pourquoi. Dieu étant bontoustst':
il*
sards semblent tournés contre la vertu. Henri IV régna vingl ei un ans et Louis XV cinquante-neuf ans. Hs vous diront, ces gens nés pour auner du drap, pourquoi la matière est susceptible de penser. Us savent aussi que Tàme est immortelle et pourquoi. Passant devant le Garde-Meuble ou la façade de la Chambre des députés, Us vous diront aussi quelle est la nature du vrai beau, etc., etc.
En un mot, il semble que ces hommes modérés et faits pour être estimés et considérés se déshonorent, comme à plaisir, en parlant de tout ce qulls ne peuvent pas entendre. Faute de ^mieux, je les appellerai la classe des surmenés. On tue de bous chevaux, destinés à aller toute leur vie au trot, si on leur fait prendre le galop et sauter vingt baies et barrières. Si on continue ce petit jeu un peu trop longtemps, on voit bientôt ces chevaux s'établir tranquillement au fond d'un fossé.
C'est ce qui arrive à ces pauvres smmenéSy quand ils ont le malheur de rencontrer trop souvent quelque raisonneur sans pitié, qui les interrompt quand ils travaillent à leur étalage.
Quand la pédanterie cessera d être à la mode, les surmenés disparaîtront, comme à la première pluie de printemps on voit la race des papillons blancs descendre des peupliers.
Les lieux publics, à Paris, sont pleins de gens de quarautehuit ans, ordinairement garnis de deux ou trois croix et porteurs de physionomies assez respectables. Us ont beaucoup d'usage, mais ne peuvent guère rester assis une beui*c à la même place sans s'ennuyer. Ce sont desgénéraux, de riches banquiers, des agents de change, qui, à quarante- cinq ans, se sont trouvés avoir leur fortune faite et se sont décidés, comme ils disent, à eu jouir à Paris. Les uns se sont faits amateurs de musique ; nous les avons vus fous de madaime Pasta, ensuite de madame Mali* bran. Ce sont eux qui crient si fort et qui ont des disputes à propos de ces damei>. Il est vrai que si, par hasard, on les (•coûte, ou s'aperçoit qu'ils ne comprennent absohiment rien à la chose dont ils parlent.
LETTRES A SES ÂMiS. 9U
A MONSIEUR P.. M..., A PAIIIS.
Paris, )e t26 décembre 1829, à cinq he'ires du soir, sans bougie.
Ce soir, 26, opéras nouveaux à 51îlan, Naples, Veoise, Gênes, etc., dont j'enrage.
La jalousie ne tue l'amour que dans un cœur froid de quarante ans, qui désespère. Celle jalousie vous grave à jamais dans le cœur de M... Cette cristallisation peut être lente. Vous pouvez la hâter de six mois ( + ou -- ), en lui disant : c Depuis trois ans je vous adore, mais je n'ai que dix- sept cents francs de rente et ne puis vous épouser. Je n*ai pas voulu mourir fou. » Ni plus ni moins. Laissez le développement à son cœur.
Ce mot heureux me sert de transition : avez-vous mis trop de développement dans votre roman ?
Je crois que vous seriez plus grand, mais un peu moins connu, si vous n'aviez pas publié la Jacquerie et la Guzlay fort inférieures à Clara GaTiul. Mais comment diable auriez-vous deviné tout cela? Quant à la gloire, un ouvrage est un billet à la loterie. VAfrica ^ est oubliée et c'est par des sonnets que Pétrarque est immortel. Ecrivons donc beaucoup. D'ailleurs, après Texercice que pratique notre amie S..., écrire est, pour un pauvre diable, le plus grand plaisir.
Que ferez-vous avec mille francs? Irez-vous à Naples? C'est possible. Irez-vous à Modou ?
Si vous n'êtes pas pressé, oubliez le roman pendant un an. Alors vous le jugerez. Du moins moi, au bout de six mois, j'ai
' Épopée régulière, dont le sujet est rhistoire de Rome à la fin de la seoonde guerre punique et dont Scipion est le héros. (R. G.)
80 ŒUVKES POSTHUMES DE STEKDUÂL.
tout oublie. Sans doute plus d'un duc voudrait se (aire uu nom pour mille francs. Plus d'une femme honnête voudrait en être à son quatrième rendez-vous avec vous. Mais ou trouver Tagent de change pour une telle négociation?
Si vous voulez manger mille francs sans délai, lisez-moi votre roman ; car, comme Courier» je ne puis juger sur le manuscrit. Je Tentendrai avec plaisir, de sept heures du soir à minuit, en deui ou trois séances.
Je serais trop sévère pour votre style, que je trouve un peu portier. J'ai eu du mal à faire, etc., pour : J'ai eu de la peine à faire, etc.
Je ne vois que vous en littérature et M. Janin, auteur du Dialogue de don Miguel et Napoléon. [Figaro du 19 ou 20 décembre. )
Si vous voulez, je vous ferai voir M. Janin ; cela parera le coup pour le Figaro, Mais, suivant moi, les grands hommes du Globe sont jaloux de vous. Je sens souvent en vous la manière de raisonner de Mai^iormette, id est une jolie phrase au lieu d'une raison, id est le manque d'avoir lu Montesquieu et de Tracy -fllelvétios. Vous avez peur é'être long.
Gela sent le goût vaudeviilique de 18*29.
Vous et moi ou vous tout seul, nous ne pourrons jamais être au-dessous de la pièce que vous me nommez. Quelle prudence ! C est là que vous trouverez des mille francs, et vous ne courrez pas le quart du péril où votre roman va vous exposer. S'il n*esl pas supérieur à la Jacquerie, vous tombez.
Souvent, vous ne me semblez pas assez délicatement tendre ; or il faut cela dans un roman pour me touclier.
Choppiiî.
LETTHES A SES A MIS. 81
A HOKSIBUB 8... 8..., A LONDRES.
Paris, le 28 décembre 1829.
L*aimable 0 .., M. Prosper Diivergier de HauraDne, m'a atlagué dans le Globe ei m'a traité de perruque, comme étant un suranné partisan d'Helvélius. J'avais fait, en réponse, Farticle pour la Revue de Paris, que vous allez lire ; mais, craignant qu'il ne lui déplût, et que, d^autre part, le directeur de celle feuille n'eût peur de M. Cousin, j'ai renoncé à le publier. Ditesmoi ce que vous en pensez.
PHILOSOPHIE TBANSGEHD^NTALE.
(Ce titre est une plaisanterie; je chéris trop la clarté pour commencer par une obscurité. Le vrai titre serait : Helvétius et M, Cousin, ou des motifs des actions des hommes ^)
Pans, le 18 décembre 1829.
Monsieur le philosophe,
Je suis né à la Nouvellet près de Narbonne. C'est une petite bourgade sur le bord de la mer, dont tous les habitants vivent de la pèche. Mon père était pécheur et tout des plus pauvres ; nous étions trois frères. Régulièrement, en été, quand nos petits bateaux rentraient de la pèche et n'étaient plus qu'à cent pas du rivage, mon père nous était notre veste et nous jetait à la mer. Je nageais comme un poisson, lorsque, vers les derniers jours de l'Empire, la conscription vint m* enlever. En 1816, je
* Voir la lettre adressée au même ami, le 10 juin 18-22. p. 301 du t I".
quittai ramiee de la Loire et revins à la Nouvelle, léger d'argent et asseï inquiet de mon avenir. Je trouvai que mon père, mes frères, ma mère, tout était mort; mais, huit jours après moi, arriva un de mes grands-ondes, que l'on croyait mort depuis quarante ans ; il avait gagné des millions aux Indes anglaises, et me fait une pension de trois mille francs par an, fort bien payée.
Je vis seul à Paris , n'ayant pas le talent de me faire des amis. Gomme tous les solitaires par force, je lis beaucoup.
Avant-hier, je me promenais vers le pont dléna, du côté du Champ de Mars ; il faisait un grand vent ; la Seine était houleuse et me rappelait la mer. Je suivais de rœil un petit batelet rempli de sable jusqu'au bord, qui voulait passer sous la dernière arche du pont, de l'autre côté de la Seine, près le quai des Bons-iiommes. Tout à coup le batelet chavire ; je vis le batelier essayer de nager, mais il s'y prenait mal. « Ce maladroit va se noyer, » me dis-je. J'eus quelque idée de me jeter à l'eau; mais j'ai quarante- sept ans et des rhumatismes, il faisait un froid piquant. « Quelqu'un se jettera de l'autre c6té, » pensai-je. Je regardais malgré moi. L'homme reparut sur Teau, il jeta un cri. Je m'éloignai rapidement : « Ce serait trop fou à moi aussi ! me disais-je ; quand je serai cloué dans mon Ut, avec un rhumatisme aigu, qui viendra me voir? qui songera à moi? Je serai seul à mourir d'ennui, comme Tan passé. Pourquoi cet animal se fait-il marinier sans savoir nager ? D'ailleurs, son bateau était trop chargé... » Je pouvais être déjà à cinquante pas de la Seine, j'entends encore un cri du batelier qui se noyait et demandait du secours. Je redoublai le pas : « Que le diable remporte ! » me dis-je; et je me mis à penser à autre chose. Tout a coup je me
dis : < Lieutenant Louant ( je m'appelle Louaut ), tu es une ;
dans un quart d'heure cet homme sera noyé et toute ta
vie tu te rappelleras sou cri. — G , c ! dit le parti de
la prudence ; c'est bientôt dit, et les soixante-sept jours que le rhumatisme m'a retenu au lit Fan passé... Que le diable remporte ! \[ faut savoir nager quand on est marinier. » Je marchais fort vite vers FËcole militaire. Tout à coup uue voix me dit : Lieutenant Louaut, vous êtes un lâché ! Ce mot me fit ressauter.
<( Ab ! ceci est sérieux, » me dis-je; et je me mis à courir vers la Seine. En arrivant au bord, jeter habit, bottes et pantalon ne fut qu un mouvement. J'étais le plus heureux des hommes, « Non, Uuaut n'est pas un lâche ! non, non ' » me disais-je, à haute voix. Le fait est que je sauvai Thomme, sans difficulté, qui se noyait sans moi. Je le fis porter dans un lit bien chaud, il reprit bientôt la parole. Alors je commençai à avoir peur pour moi. Je me fis mettre, à mon tour, dans un lit bien chauffé, et je me fis frotter tout le corps avec de l'eau -de-vie et de la (ianelle. Mais en vain ; tout cela n'a rien fait, le rhumatisme est revenu ; à la vérité, pas aigu, comme Fan passé. Je ne suis pas trop malade ; le diable, c'est que, personne ne venant me voir, je m'ennuie ferme. Après avoir pensé au mariage, comme je lais lorsque je m ennnie, je me suis mis k réfléchir sur les motifs qui m'ont fait faire mon action héroïque, comme dit le Constitutionnel, qui eo a rendu compte. (N** 550, du 16 décembre 1829, 5' page, en haut).
Qu'est-ce qui m'a fait faire ma belle action ? car héroïque est trop fort? Ma foi, c'est la peur du mépris; c'est cette voix qui me dît : Lieutenant Louant, vous êtes un lâche l Ce qui me frappa, c'est que la voix, cette fois*là, ne me tutoyait pas. Vous êtes un lâche! Dès que j'eus compris que je pouvais sauver ce ifialadroit, cela devint un devoir pour moi. Je me serais méprisé moi-même si je ne me fusse pas jeté k l'eau, tout autant que si, à Brienue (en 1814), lorsque mon capitaine me dit : En avant. Louant! monte sur la terrasse, je m'étais amusé à rester en bas. Tel est, monsieur, le récit que vous me demandez 00, comme vous dites, Vanalyse, etc., etc., etc.
Justin Louaut.
Je suis philosophe, moi, à qui répond le lieutenant Louaut, et, ce qui est bien plus iâcheux pour moi, je suis un philosophe de l'école de Cabanis ; je fais un livre sur les motifs des actions des hommes, et, comme je ne suis pas éloquent, ni même grand écrivain, ne comptant pas sur mou style, je cliercbe à ras- ^icmbler des faits pour mon livre. Ayant lu le récit de l'action ^ M. Louaut, je suis allé le voir. Comment avez-vous fait cela?
lui ai-je dit. — On a lu sa réponse ; je n'y ai 6té que qaelqaes fautes de français.
Elle me semble prouver merveUlemement, comme dit la nouvelle école, et d'une manière fart sage, que le motif des actions humaines c'est tout simplement la recherche du plaisir et la crainte de la douleur. 11 y a longtemps que Virgile a dit : ^ Chacun est entraîné par son plai^r . »
Trahit sua quemque voluptas.
Régulus, en retournant à Carthage, où rattendaientdes supplices horribles, cédait à la crainte de la douleur. Le mépris public dont il eût été Fobjet à Bome, s'il y Mt resté en violant son serment, était plus pénible pour lui que la mort cruelle qu'il fallait souffrir à Garthage.
La recherche du plaisir est le mobile de tous les hommes. Ce serait un vrai plaisir pour mot, et c'est ce qui m'a mis la plume à la vfuUn, de voir la nouvelle école de philosophie éclectique répondre à ceci. Mais, comme je ne suis pas éloquent, je voudrais qu'on me répondit sans éloquence et sans belles phrases obscures, à Vallemande, tout simplement de petites phrases françaises et claires, comme le style du Code civil.
Mon traité des motifs des actions des hommes sera, en effet, un supplément au Gode civil; il y aura de l'héroïsme à le publier. Je vois dlci cinquante mille personnages bien rétribués, qui ont intérêt d'argent à dire que je suis immoral ; ib l'ont bien ditd'Uelvéïius et de Bentbam, les meilleurs des hommes. Mais, qui plus est, tout le cant de la bonne compagnie, s'il daigne s'occuper de l'histoire du lieutenant Louant, dira que je suis horriblement immoral. Qu'est-ce que le cant ? Ine direz-vous. Le ca»itf dit le dictionnaire anglais du célèbre Johnson, est la prétention à la moralité et à la bonté, exprimée par des doléances en langage triste y affecté et de convention.
Je voudrais, je l'avoue, voir la philosophie allemande expliquer ce qui s'est passé dans le cœur du lieutenant Louaut. Je suis curieux de cette explication. Je voudrais qu'on me prouvât
que ce n'est pas la crainte de son propre mépris, c'est-à-dire la cimnte d'un mal, qui a fait agir le lieutenant.
Mon défi à la nouvelle école, qui s'intitule éclectiqtie, neporle, pour le moment, que sur Texplication de ce qui s'est passé dans rame du lieutenant Louant pendant le quart d'heure qui a précédé son immersion dans la Seine.
J'estime Téloquenee et les vertus des philosophes écleetiques, et mon estime est tellement profonde, qu'elle l'emporte sur Fextrême méfiance que m'inspire tout homme obscur en son langage, et qui n'est pas un sot. Tous les jours nous voyons daïis la vie que l'homme qui comprend bien une chose l'explique clairement.
Les Français nés vers 1810 éprouvent un vif plaisir, suivant moi, fils de l'orgueil, à aller à une leçon de philosophie et à en sortir. Durant la leçon le plaisir est moins vif, ils essayent de comprendre. Que de gens ont intérêt à louer la nouvelle philosophie ! En attendant que les jésuites puissent faire pendre tous les professeurs, ce qu'ils ont de mieux à faire, c'est de favoriser la philosophie allemande, un peu obscure et souvent mystique; on dirait que ses partisans sont obscurs par plaisir; on les voit confondre, sous le nom de philosophie, les choses les plus différentes, savoir :
1® La science de Dieu, c'est-à-dire la réponse affirmative à ces questions : Y a-t-il un Dieu? se mèle-t--il de nos affaires ?
2<> La science de l'âme, c'est-à-dire la réponse à ces questions : Y a-t-il une âme? Est-elle immatérielle ? Est-elle immortelle?
5^ La science de l'origine des idées: l'iennent-eUes des sens? En viennent-elles toutes? Ou bien certaines idées, par exemple l'instinct du jeune poulet qui, au sortir de la coquille, a l'idée de manger un grain de blé, naissent-elles dans la cervelle sans le secours des sens?
4^ L'art de ne pas se tromper en raisonnant sur un sujet quelciHiqoe, ou la logique,
5® Examen de celte question :
Quels sont les motifs des actions des hommes? Est-ce la recherche du plaisir, comme dit Virgile? Est-ce la sympathie?
.<) ŒUVRES POSTHUMES Uf:: STENDHAL.
6^ Examen de cette question :
(iu'est*ce que le remords^? Vientril des discours que nous avons entendus, ou natt-il dans la cerveHe, comme Fidée de becqueter le blé qui vient au jeune poulet?
Non-seulement on embarrasse ces questions fort difficiles en les mêlant ensemble, et en faisant souvent allusion aux trente ju quarante explications ridicules qu'en ont donnéesles philosophes grecs ou allemands; mais j^e remarque qu'il n'y a pas de discours officiel ou académique où Ton ne cherche à rendre odieux les partisans de la philosophie de Virgile :
Trahit sua queinque voluptas.
On nous dit que nous sommes des coquins, ou aa moins des i^;ens grossiers. Il me semble que la vie privée d*Helvétius vaut bien celle de Bossuet ou de tout autre Père de TÉglise.
La vertu est un pauvre argument; Bacon était un coquin qui vendait la justice , et c'est Tun des plus grands hommes des temps modernes. Combien de curés de village ont toutes les vertus, et, dès qu'ils raisonnent, on rit!
J'avoue que mes adversaires sont à la mode; rien de plus simple, la philosophie éclectique est appuyée et prônée, au fond, par tout ce qui mange au budget.
Je le répète, an fond, ces messieurs aiment les professeurs de philosophie du même amour qu'ils portent à la liberté de la presse ou à la Charte. Mais, eu attendant qu'ils puissent étouffer toute philosophie, ils embrassent la philosophie allemande, qui, an moins, est emphatique et obscure.
Cette philosophie est aussi protégée par tout le Cant de la haute société, par tout ce qui a le projet amusant de refaire de la hauteur aristocratique à force de gravité et de moraHté.
Quel courage ne faut-il pas pour se battre
1 "Contre la mode;
* Le remords n'est, comme la croyance aux revenants f que l'effet dfts discours que nous avons entendus. Le remords et le serment sont les deux seules utilités des r (H. B.)
2® Gooire ropiniou, ou, pour mieuxdire, les affections de tous les Français riches, nés vers 1810;
5** Contre cinquante mille prêtres, dont beaucoup sont trèséclairés, très-éloquents, très- vertueux;
4^ Contre toutes les sommités sociales, qui savent lire et qui sentent bien que les lois proposées par Jérémie Bentham frappent au cœur toute aristocratie, dépouillent l'homme social des avantages autres que pécuniaires que son père a pu lui laisser, et le restreignent, sous tous les autres rapports, à son seul mérite individuel;
5<* Contre Topinion des femmes : la philosophie allemande cherche toujours à émouvoir le cœur et à éblouir l'imagination par des images d'une beauté céleste. Pour être bon philosophe, il faut être sec, clair, sans illusion. Un banquier qui a fait fortune a une partie du caractère requis pour faire des découvertes en philosophie, c'est-à-dire pour voir clair dans ce qui est;
Ce qui est un peu différent de parler éloquemment de brillantes chimères.
Plût à Dieu que tous les hommes fussent des anges ! Alors, plus de juges prévaricateurs, plus d'hypocrites, etc., etc. Voyez les journaux: ils vous disent que nous sommes loin de ces chimères. Plus Vopinion publique deviendra la reine de la France, plus il y aura d'hypocrisie et de cant ; c*est là un des inconvénients de la liberté.
L'écrivain qui ose pubUer le récit du lieutenant Louant Cait donc une action presque héroïque. Au lieu de le réfuter en style simple» on ne le réfutera pas, ce qui obligerait à descendre dans les profondeurs du cœur humain, chose plus difficile encore que y éloquence et les bases larges du beau style ; on le plaindra en style tiiste et affecté, comme ayant le malheur (rêtre immoral. Dieu ih)us accorde d'être immoral comme Helvétius et Bentham!
Stendhal.
K MONSIEUR .... A LONORBS.
Paris, le 8 février 1830.
Je vieus de lirei sans trop de plaisir, les deux premiers volumes des Mémoires de Brissot. C'est un bon homme saos grands talents^ mais digne de toute confiance. Il était fils d'un pâtissier de Warville, près Chartres, et aurait été plus heureux d'être toute sa vie ouvrier pâtissier ; c'est lui-même qui nous le dit. Pendant quatre années, il publia un journal (le Patriote français), écrit avec bonne foi; et je ne doute pas que Brissol n'ait été fort utile. Quoiqu'il veuille être homme de lettres, ses Mémoires ne sont point gâtés par cette emphase par qui Von bâille en France. Le portrait de l'aiïreux Marat, le portrait de Mirabeau et plusieurs autres, resteront, parce qu'ils sont écrits avec une simplicité et une bonne foi qui deviennent tous les jours plus rares. Brissot n'avait pas assez d'esprit pour comprendre Mirabeau ; il est effrayé et scandalisé. Il peint, au contraire, assez bien Marat, qui fut le type de ïenvieux et de l'intrigant littéraire. Marat donnait aux journaux des articles écrits de sa main, et dans lesquels on portait aux nues le génie et les talents de lui Marat. Alors il attaquait Newton et faisait des expériences sur la chaleur. Brissot a eu beaucoup de rapports avec cet être singulier. On le peint toujours comme un peu plus que laid, et cependant il était aimé delà marquise de L*'* ^
Brissot raconte ses voyages en Suisse et en Angleterre ; on le voit partout honnête homme, mais pauvre diable. Souvent sur le point de faire banqueroute, par la faute deses associés littéraires, il sort toujours avec honneur des plus détestables affaires. Il écrit sur les lois criminelles, et ne s'élève pas même à coin-
* De Laubépine. Marat, qui eierçait la médecine, eut le bonheur de la guérir d'une maladie regardée comme incurable par ses confrères ; ils ne lui donnaient pas vingt-quatre heures à vivre. [H. B. j
LETTRES A SES AMIS. g9
prendre ce que doit être le talent d'un historien. Il porte aux nues Touvrage historique de madame Mac-Aulay-Graham» qui n'est qu'un plaidoyer en faveur des opinions républicaines de Tâuteur. Il blâme amèrement Louis XIV d*avoir exilé le chevalier de Lorraine, favori de son frère ^ Brissot ignore apparemment ce que tout le monde sait : ce beau chevalier avait contribué à Fempoisonnement de Madame*.
Pendant son voyage en Suisse, Brissot explique fort bien les scènes qui confirmaient le pauvre Jean- Jacques Rous$eau dans ridée que tout le genre humain s'était ligué pour lui jouer de mauvais tours. Mademoiselle Levasseur, qui s'ennuyait à Hotiers-Travers et à Wooton jen Angleterre), mystifiait facilement un être passionné et crédule. Jean-Jacques Aou^seau vivant seul et ue parlant à personne, sa gouvernante n'avait point à craindre de le voir désabuser.
Les deux volumes des Mémoires de Brissot peignent assez bien la France telle qu'elle était à la veille de la Révolution. J'ai été frappé du bon sens de M. le marquis Ducrest, frère de madame de (ienlis. Ce marquis a la simplicité d'écrire au roi pour lui demander d'être fait, sans délais ministre des finances; il veut être ministre le lendemain avant cinq heures du soir. M. Ducrest voyait le danger; sa démarche était ridicule, il devint la fable de la cour; mais il eûi probablement mis le gouvernement de Louis XVI dans la bonne voie. Probablement aussi son ministère n'eût duré que quelques mois ; la force de vouloir manquait tout à {ait aux deux ou trois mille hommes riches qui formaient ia haute aristocratie delà France et qui approchaient du roi.
Les éditeurs des Mémoires de Brissot n'ont pas osé imprimer le récit d'un duel célèbre, à l'occasion d'un masque arraché, au bal de l'Opéra, par madame la duchesse de Bourbon; les deux augustes combattants^ sont vivants ; les éditeurs donnent le récit du courtisan Bezenval.
* Monsieur, duc d'Orléans.
• Madame Henriette, duchesse d'Orléans.
» M. le comte d'Artois (Charles X) et le pfince de Condé. fa scène eut lien le mardi gra» ée Tannée 177^. (H. B.)
^ ŒUVRES POSTHUMES hE STENDHAL.
Brissot, on le voit, touche anx sujets les plus iotëressants ; mais il ea parle d'une façon commune, et, comme dans les Mémoires apocryphes , la table des matières est beaucoup plus intéressante que le texte môme.
Aucun homme de lettres, aetuellemeul vivant, n'est aussi célèbre que Linguet, auteur d'un journal el de quelques ouvrages ridicules, ne Tétait eu France, quelques années avant la Révolu* tiou. Linguet voulut employer Brissot comme (mvrier littéraire. L'honnête Brissot ne manqua pasde s'attacher de cœur au charlatan; il en rapporte les mots les plus plaisants, mais ils sont éiouffiss parla platitude du récit. Rien n'estcomique» par exemple, comme l'étonnement de Linguet, à son arrivée en Angleterre ; il s'aperçoit que personne n'a jamais entendu parler de lui. L'homme qui avait fait Vapologie de Néron était un grand écrivain et un profond politique à Calais. Arrivé à Londres, il fallut qu'il expliquât quel avait été le genre de ses travaux. Brissot, comme un bon homme qu'il était, attaquait quelquefois les prêtres, et était indigné d'abus souvent effroyables. Linguet se moque de lui. « Qu'ai-je à craindre, lui dit-il, en ma qualité d'écrivain hardi? — Les parlements, qui peuvent me jeter en prison et me condamner à des peines infamantes. Ëh bien, je cherche à me concilier le clergé ennemi des parlements. Je pense commevous sur bien des choses , mais, de la vie, je ne parlerai mal du clergé ; il est trop puissant à la cour, et tous les écrivains prudents m'imiteront. »
' Vous me direz : mais enfin faut-il lire les Mémoires de Brissot? — Oui, si vous êtes bien disposé, si vous vous sentez cette patience gaie qui ne fait pas jeter un livre toutes les fois que cinq ou six phrases plates vous forcent à en sauter quelques pages. Si un écrivain, doué de patience, voulait prendre la peine de réduire à cent pages les deux premiers volumes des Mémoires de Brissoty ainsi condensés et dégagés de tout ce qui est commun et bourgeois, sans doute, ils feraient fortune. Probablement les volumes suivants offriront beaucoup plus d'intérêt .*La grande qualité de Brissot, celle qui le rendra toujours précieux aux yeux d'un historien, la bowne /âi,'lui tiendra lieu d'esprit et de talent lorsqu'il aura à. parler de^ actions des
LETTRES A SES AMIS. Vrt
grands hommes de notre Révolution. Dans Tëtude de procureur cô Brîssot était premier clerc, travaillait aussi Robespierre.
Brissot ne comprend pas les hommes supérieurs ; nous avons vu qu'il parle de Miralieau comme aurait pu faire une bonne femme; attendons ce qu'il dira de Danton. Quelle que soitTopinion que ces deux premiers volumes m*aîeut donnée de la perspicacité de Brissot, je n^hésilerai pas à croire aux faits dont il parlera comme les ayant vus. NaisTéditeur osera-til imprimer tout? — Je n'aime pas la suppression du duel entre deux augustes personnages.