‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 44 sur 79 · A M. R. C..., A VERSAILLES · texte numérisé non relu

A M. R. C..., A VERSAILLES

Paris, le 24 août 18*29.

Malgré de petits retards à Fimprimerie et quelques anicroches pour la copie, les Prmnenades * marcbent et arriveront dans la boutique de M. Delaunay, au Palais-Royal, probablement en même temps que toi à Paris.

On m'a beaucoup fait causer ce soir sur lord Byron; il n'est que minuit, le sommeil ne s'aimonçant nullement; lu auras l'analyse de mon éternel bavardage.

SOUVENIRS SUR LQRGf BYRON.

Je puis parler, car tous les amis que je vais nommer sont morts ou dans les fers. Mes paroles ne pourront nuire aux prisonniers, et, dans le fait, rien de ce qui est vrai ne peut nuire à ces âmes nobles et courageuses. «

* On imprimait alors ses Promenades dans Home. (R. C.)

Je ne crains pas non plus les reproches de mes amîs morts. Pressés depuis longtemps par le dur oubli qui suit la mort, ce désir si naturel à rhomme, de n*étre pas ouUié par le mond$ des vivanUf leur ferait prêter rorelHe avec plaisir à la iroix de Tami qui ya prononcer leur nom. Pour être digne d'eux, la voix de cet ami ne dira rien de faux, rlea d'exagéré le moins du monde.

M. le marquis de Brème, seigneur piémontais, lorl riche et fort noble, et qui, peut-être vit encore, avait été ministre de rintérieur à Milan pendant que Napoléon était roi dltalie. Après 1814, M. de Brème avait trouvé le métier de girouette indigoe de sa naissance; il s'était retiré dans ses terres, laissant son palais de Milan à un de ses fils cadets, tnonsignor Ludovic de Brème.

C'était un jeune homme d'une taille fort élevée et fort maigre, souffrant déjà de la maladie de poitrine qui Va mis au tombeau peu d'années après. On l'appelait monsignore, parce qu'il avait été aumônier du roi d'Italie, dont son père était ministre de l'iotérieur ; il avait refusé Tévèché de Mantoue dans le temps du crédit de sa famille. M. Louis de Brème avait beaucoup de hau^ teur, d'instruction et de politesse. Sa figure élancée et triste ressemblait à ces statues de marbre blanc que Ton trouve en Italie sur les tombeaux du onzième siècle. Il me semble toujours le voir montant l'immense escalier du vieux palais sombre et magnifique dont son père lui avait laissé l'usage.

Un jour monseigneur de Brème eut l'idée de se faire conduire chez moi par M. Guasco, jeune libéral, rempli d'esprit. Conuue je n'avais ni palais ni titre, je m'étais refusé à aller voir H. de Brème. Je fus si content du ton noble et poli qui régnait dans sa société, qu'en peu de jours la connaissance devint intime. M. de Brème était ami fou de madame de Staël, et, plus tard, nous nous sommes brouillés parce qu'un soir, à la Scala, dans la loge de son père, |e prétendis que les ConsidéraU&ns sur la révohttim française,\àe madame de Staël, fourmillai^t d'erreurs. Tous les soirs cette loge de M. de Brème réunissait huit ou dix hommes remarquables ; on écoutait à peine les morceaux frappants de Topera, et la convefisation ne tarissait pas.

LETTRES A S&S KUIS, 71

Uo soir de rautoawe de 1816 j'entrais da^s la loge de M. de Brème, au retour d'uae eonrse sor le lac de Como; je trouvai quelque chose de solennel et de %éûé dans la société ; on se taisait; j'éeontais la musique, lorsque M. de Brème me dit, ^ me montrant mon voi^ : « Monsieur Beyle, voici lord Byron. » Il répéta la même phrase, en la retournant, à lord Byron. Je vis on jeune homme dont les yeux étaient superbes, avaient quelque chose de généreux; il n^était point grand. Je raffolais alors de Lara, Dès le second regard je ne vis plus lord Byron tel qu'il élait réellement, mais tel qu'il me semblait que devait être l'auteur de Lara. Gomme la conversation languissait, M. de Brème t^ietcha^à me faire parler ; c'est ce qui m'était impossible, j'étais rempli de timidité et de tendresse. Si j'avais osé, j'aurais baisé lamam de lord Byron eu tendant en larmes. Poursuivi par les iuterpellatîons de M. de Brème, je voulus parler et ne dis que des choses communes qui ne furent d'aucun secours contre le silence qui, ce soir-là, régnait dans la société. Enfin lord Byron me demanda, coonne au seul qui sdt l'anglais, Tindication des nies qu'il devait parcourir pour regagner son auberge; elle ctait à i'autoe bout de la ville, près la forteresse. Je voyais qu'il ^iait se tromper : de ce côté de Milan, à minuit, toutes les bou» tiques sont fermées ; il allait errer au milieu de rues solitaires peu éclairées, et ssms ssrvair uu mot delà langue. Par tendresse, feus la sottise de lui conseiller de prendre un fiacre. A l'instant une nuance de l'auteur se peignit sur son front ; il me fit en* (cadre, avec tout ce qu'il fallait de politesse, qu'il me demandait l'indieation des rues, et non pas un conseil sur la manière de les parcourir. U sortit de la loge, et je compris pourquoi il y avait apporté le silence.

Le caractère altier et parfaitement gentilhomme du maître de h loge avait trouvé son pareil. En présence de )ord Byron, persomie ne s'était soucié d'encourir le danger auquel s'expose, dans une réunion de sept à huit hommes silencieux, celui qui propose uo sujet de conversation.

Urd Byron se laissa entratner , comme un enEant, à l'attaque delà haute société anglaise, aristocratie toute-puissante, inexorable, lerriUe en ses vengeances, qui de tant de sots riches

fait des bonines tréS're$pectables ^; mais qm ne peot pas, sans se perdre eile-mèroe, se laisser plaisanter parnn de ses enfants. C'est la penr que jetait autour de loi, en Europe, le grand peuple qui avait alors pour chefs Danton et Gamot, qui a fait Faristocratie anglaise ce que nous la voyons aujourd'hui, ce corps « puissant, si morose, si rempli d'hypocrisie.

Les plaisanteries de lord Byron sont amères dans Childe^Hùrold; c'est la colère de la jeunesse ; ses plaisanteries ne soBt plus guère qu'ironiques dans he^ppo et Don /tmn.Mais il ne faut pas regarder cette ironie de trop près ; au Heu de gaieté etdifl* souciance, la haine et le malheur sont au fond. Lord Byron n'a jamais su peindre qu'un homme : lui-même. De plus, il était et se croyait un grand seigneur ; il voulait paraître dans le monde comme tel, et cependant il était aussi un grand poète, el voulait être admiré : prétentions incompatibles, source immense de malheur.

Jamais, dans aucun pays, le corps des gens riches et bien élevés, composé d'individus qui s'estiment à cause des litres reçus de leurs ancêtres, ou des cordons bleus obtenus par eux-mêmes, ne supportera de sang-froid le spectacle d'un homme entouré de Tadmiration publique et obtenant la faveur générale dans un salon, parce qu'il a fait deux cents beaux vers. L'aristocratie se venge de l'accueil fait aux autres poètes, en disant : Quel ton ! Quelles façons \ Ces deux petites exclamations ne pouvaient se produire à l'égard de lord Byron. Elles retombèrent pesantes sur le cœur et se changèrent en hame. Cette haine commença par un grand poème d'un M. Southey, qui, jusque-là, n'était connu que par des odes qu'il adressait régulièrement au roi d'Angleterre (d'ailleurs le modèle des rois) le jour de sa naissance. Ce M. Southey, protégé par le QuarterlyReview, adressa des^injures atroces à lord Byron; qui, une fois, fut sur le point d'fionorer le Southey d'un coup de pistolet.

Dans les moments ordinaires et de tous les jours de la vie, lord Byron s'estimait comme grand seigneur ; c'était là la cuirasse que cette âme délicate et profondément sensible à Tinjure,

* Very ro»peclahle.

0|Hpo6aii à la grossièreté iofiaie du vulgaire. Odiprofanumvulçus et arceo. Il Haut avouer que le vulgaire, eu An^eterre, ayant le spleen pour droit de naissance, est plus atroce que nulle part.

Les jours où lord Byrou se sentait un peu plus de courage contre les propos grossiers et les actions grossières , c'est-à-dire quaadil était moins sensible» la fatuité de beauté ou de bon ton était de service. Enfin, deux ou trois fois, peut-être cbaque semaine, il y avait des moments (accès de cinq ou six heures) pendant lesquels il était homme de sens et souvent grand poète.

L'étude exagérée de la Bible donne au peuple anglais une teinte de férocité hébraïque ; Taristocratie qui descend jusque

dans rinlérieur des familles donne un fond de sérieux. Lord

Byron s^aperçut de ce défaut, et, dans Don Juan, il est à la f<HS gai, spirituel, sublime et pathétique; il attribuait ce changement à son séjour à Venise.

L'aristocratie de Venise, insouciante et noble, cinq ou six cents ans avant toutes les noblesses de VEurope, par là fort respecta* ble aux yeux de lord Byron, avait pour chefs, en 1797, des gens à têtes souverainement incapables de toute affaire, mais, en revanche, extrêmement insolents. Ces derniers des hommes avaient vis-à-vis d'eux une petite armée assez délabrée: ils la méprisèrent ; ils avaient trop de sottise pour comprendre et craindre le génie du jeune homme de vingt-huit ans qui commandait cette armée. Le gouvernement de Venise fit ou laissa assassiner les malades de Tarmée de Bonaparte : voilà la vérité sur la chute de Venise. Jamais aristocratie ne fut plus malheurense, mais jamais malheur plus grand ne fut supporté avec tant de gaieté.

La page que tu viens de lire est le résumé de plusieurs longues conversations que j'eus avec lord Byron en 181G.

La gaieté, Tinsouciance de M. le comte Bragadin et de beaucoup de gens aimables, plus nobles et plus malheureux que lui, frappa profondément lord Byron. Il eut le bonheur de voir la vive, sincère et continuelle admiration qu'excitaient dans la bonne compagnie de Venise les vers de M. Buratti. Dès lors, Tironie légère de Don Jtian prit la place de l'amer sar-

cftsme àe Childe'Haroid: le duttueneiildau le caraelèfedii noble poéCe fot moins marfué^ nais tont ansrt réel.

Plus urd, vers 1§S0, il eot, «itre antres folies absurdes, celle de faire an journal, fi s'associa nnlittéralenr Irès-instrait (M. Hont, qui noos a donné on portrait ressemblant de lord 6y» ron). Ce littérateur était, comme lord Byron, de ce^*<mappdle en Angleterre le parti libéral. Un antre membre de ce prétendii parti libéral écrivit à lord Byron, an nom de tons les libéram de bonne société, pour lui représenter le tort qn*îl se faisait i jamais, en s'associant publiquement, pour la composition d'im journal, un auteur non noble et n'appartenant nnllement à Vhigh lifeK

Ëst*il étonnant que M. Moore ait brûlé les Mémoires que son ami lui avait confiés ^^

Page 1