‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 47 sur 79 · FRANCESCA POLO · texte numérisé non relu

FRANCESCA POLO

VeimE. — Un petit paistge derrière une égliae, à droite le grand canal.

Vue de nuit.

Fmhcbsga Polo. — Polo, son mari. — Faho Gbrgaba, son amant. —Le provéditeur Gergaba, frère de Fabio et son rival.

Pasio» — Voilà le jour, adieu.

FiuMciscA.— Reste encore un moment ; la nuit est si obscure,

92 ŒUVRES POSTHUMES De STENDHAL.

que personne ue te verra sortir ; et, quand on te verrûi près de cette maison, que m'importe? N'est-ce pas pour la dernière fois que je t*embrasse?

Fabio. — Ce soir je quitte Venise, mais sous peu de jours je te ferai savoir Fendroit que j'aurai choisi pour ma retraite.

Prancesca. — Ah ! u'est-ce pas à Turin que Ton t'exile ? à cent lieues d'ici ?

Fabio. — Oui, Farrèt du Sénat porte Turin; mais mou frère est provéditeur, il peut tout dans Venise.

Francesca. — Méûe-toi de ton frère.

Fabio. — Que lu es injuste ! H m'aime comme un père. Je lui ai dit que je partais pour Turin ; je compte y être dans trois jours; je me fais voir à l'ambassadeur de Venise, et je reviens m'établir dans quelque village, sur le bord des lagunes. Quelquefois, du moins, je pourrai voir de loin la maison que tu habites, je t'écrirai.

Francesca. — fiélas I comment tes lettres pourraient-elles m'arriver^ As- tu donc oublié la jalousie de mon mari? Sa vanité n'ouvre la porte de son palais qu'aux premiers personnages de l'État.

Fabio. — (Quatre heures sonnent,) Grand Dieu! voilà quatre heures! je veux prendre une mèche de tes cheveux. {Il la coupe et la prend),

Framcesca — Ame de ma vie, souviens-toi que je t'aime ; surtout plus de soupçons ; je mourrai plutôt mille fois que de t'èlre inûdèle.

Fabio. — Aie confiance dans l'homme qui te parlera de cette mèche de tes beaux cheveux et de quatre heures du matin. (Francesca rentre chez elle),

Fabio." Je ne suis plus un homme; à mon âge, pleurer !,.. Quitter Venise est au-dessus de mon courage. 0 ma belle patrie! serace vivre, que de vivre loin de toi?... J'en veux presque à mon frère de m'avoir fait sortir de prison ; du moins, j'étais à Venise, j'entendais le son de ses horloges, Francesca m'écrivait, son sot mari venait me voir.... Oui, mais cette prison pouvait finir par le supplice. Mon frère est provéditeur ; mais il n'y a que huit jours que Badoer est mort; sa famille est puissante. Aussi, pour-

quoi se vaniait-it d'avoir été aimé de Francesca?... (Celte pensée le met en colère.) Je le taerais de nouveau.

Cercara. — Gomment cet homme est-il ici ? — Sorlirait-il de chez la Polo ! Il n'a pu venir par la petite rue que je suivais moimême» et il n'y a pas de barque sur le canal.... (il regarde le cmal.) tirand Dieu ! aurait-elle un amant? (Cercara s approche de Fabio et le reconnaît). Quoi! mon frère !.... Vous voulez donc vous faire assassiner? Gomment, j'ai mis sur pied la moitié des agents secrets du conseil des Dix pour vous garder des assassins, et vous venez vous y exposer follement! 0 jeune homme, que je m'en veux de vous aimer ! J'aurais dû vous laisser deux ou trois mois en prison, cette tète folle se serait refroidie...

Fabio. — Mon frère, je le jure par le saint nom de Dieu, il n'y a pas dans la belle Venise un fils qui aime son père comme je vous aime ; vous m'aviez conseillé de ne pas sortir de notre palais; mais, puisque je pars dans quelques heures, je puis vous avouer la cause de toutes mes folies : j'aime. Ge n'est pas un goût léger que je me permettrais d'avouer à un frère si respectable par son âge, par ses dignités, par ses grandes actions. Il y a deux ans que j'aime la femme de Venise la mieux gardée; c'est pour elle que je ne vous ai pas suivi à votre campagne de Candie. Enfin (t7 pleure) ne vous attendez à rien de raisonnable de moi aujourd'hui. Quitter Venise est une action au-dessus de mes forces ; l'âme ne doit pas souffrir davantage à se séparer du corps.

Cercara, à par^— Grand Dieu ! aimerait-il Francesca? (Haut), C'est par miracle que j'ai pu obtenir ton élargissement de prison à un aussi Caible prix ; deux ans d'exil sont bientôt passés.

Fabio. — Vous êtes heureux, mon frère ! Vous ne connaissez pas Tamour, vous ! Vous êtes un grand général, un homme ferme, vous vous moquerez de moi, mais ma douleur est la plus forte.... Avec tout autre je saurais ne pas sortir du silence, mais avec vous, que j'aime taoi; je ne puis me taire. —Ne me méprisez pas trop, 6 mon frère ! Un jour peut-être, combattant à vos eèiés, je saurai faire couler le sang ennemi et vous faire oublier mes larmes d'aujourd'hui. Oserai-je vous parler? Ah! si vous aviez aimé !

GotcAftà. — Sois content, mon ami; parie en liberté, Tamour m'a rendu aussi fou que loi. Mais, à ce qu'il paraît, tu es iieureux?... Rentrons au palais.

Fabio. — Non, les murs des palais, à Venise, ont des oreilles; j'aime mieux ce lieu solitaire. Vous avez quinze ans de plus que moi et je vous ai toujours regardé comme un père (il lui prend la mairif qu'il baise); Taveu que vous venez de me faire me donne la hardiesse de vous dire queUe est ma plus grande peine en quittant Venise. Que je sois jaloux', et jnsqu à la folie, c'est ce que prouve la mort de Badoer.

Cergaba. — Oui, je l'avoue, ta folie est grande.

Fabio. — Ëli bien, jugez de mon supplice ! Parmi les jeunes gens de mon âge, il n'en est aucun que j'estime assez pour lui confier le nom de la femme que j'aime.^ Vous savez comme moi à quel point nos serviteurs sont corrompus. Si je demande on service à un homme de cette classe, mon secret appartient an premier noble qui lui jettera une bourse de sequins. Yonlcfvous oublier votre âge, vos dignités, et me rendre un service que vous seul pouvez me rendre ?

Gercara. — Parle.

Fabio. — Il ne s'agit de rien moins que de remettre vousmême, vous provéditeur de Saint-Harc, des lettres d'amour à une jeune femme.

Gebcara. — Je suis ton frère et non pas ion père; je serais un sot si je ne faisais pas une folie pour le meilleur ami que j'aie au monde.

Fabio. — Gonnaissez-vous le sénateur Polo, notre cousin?

Gercara, changeant de couleur. — Grand Dieu ! (A paH.) Le mari de la femme que j'aime!

Fabio. — Gela vous étonne ; jamais on ne m*a vu chez lui qu'une fois tous les ans pour quelques devoirs de famille.

Gercara. — Eh bien?

Fabio. -— Si vous daignez me rendre ce service, je vais vous mener au couvent des franciscains; le portier de ce couvent m'introduit dans le jardin ; je monte dans un bâtiment abandonné au fond de ce jardin; la petite rue qui sépare ce bâtiment du palais Polo n'a que six pieds de large; je monte au

quatrième étage, je place une échelle qui fait poot sur la rue.

Cbrcaba, faisant effort sur lui-même. — Et Francesca vous reçoit?

Fabto. — Vous ferez un signal , vous ne lui parlerez point,

c'est ce qu'elle a exigé de moi...

Cercara. — Quoi ! m'avez-vous nommé?

Fabio. —. Certainement non. Vous frappez deux clefs Tune contre Taulre, la fenêlre vis-à-vis devra s'ouvrir, vous ne verrez personne et jetterez la lettre; comme il n'y a que six pieds de distance, rien de plus facile. —Mais vous semblez atterré?

Cercarâ. — Je vous servirai, j'exécuterai toutes vos commissions; mais il est grand jour; il ne faut pas qu'on nous voie; allez m'allendre au palais. (Fabio sort.)

Gbrcara, seuL — Est-il bien possible» grand Dieu ! La femme que j'aime depuis si longtemps, qui, enfin, m'accordait de l'amitié! — Hélas! je croyais que ce nom d'amitié se changerait en amour... Elle en aime un autre... avec passion... et depuis deux ans!... J'ai abrégé la guerre de Candie, je suis revenu avant le temps marqué par mon devoir ! . .. Enfin, elle en aimait un autre ! 0 douleur! Ce que n'ont pu m'appreudre tous mes espions! 0 douleur ! mais je veux les voir ensemble. Je conduirai Fabio chez elle... Et cet imbécile de mari, si jaloux, et dont la jalousie ne semblait s'oublier que pour moi seul ! Grand Dieu que je suis malheureux I... Les plus grands miilheurs d'une vie agitée; le jour même où, de général en chef, on me fit passer à la place de podestat d'un bourg!... Non, rien n'est comparable à la douleur qui m'6te toute force !

LE PAUIS CERCARA.

cérgara, fabio.

Cercara. — Écoute ; on ne sait ni qui meurt ni qui vit ; je veux le faire une donation de tous mes biens.

Fabio. — Vous, mon frère ! qui passez' pour si ambitieux!... à peine âgé de trente-cinq ans, quand les plus beaux mariages...

Cercaba, s^ emportant. — Ne me parle jamais de mariage.. i

mi lEUVRËS POSTHUMES DE STENDHAL.

Une fille qui m'ctail promise in*a fait déclarer, lorsque lu as tué Badoer, qu'elle renonçait à mou alliance.

Fabio. — Quoi ! je vous aurais nui !

Cergara. — Oui, beaucoup; mais tais-toi, ou je me fâche. H se peut que je passe à notre armée de Dalmatie... Je puis mourir... Enfin, ce que tu as fait contre moi, sans t*en douter, en tuant Badoer, ne doit point changer mes projets. ÂUons chez le notaire, nous signerons Tacte qui est dressé... Quant à ta commission à regard de Francesca Polo, jetais préocupé quand tu m*en as parlé; c\plique-moi tout.

Fabio. — J'ai honte d'occuper de tels détails un grave provëditeur... Vous avez vu la fenêtre et combien il est facile de jeler les lettres.

Cercara. — Tu passais par cette fenêtre ; mais elle ne pouvait te recevoir que la nuit; et avec un mari qui passait pour si jaloux, où te recevait-elle?

Fabio. — Dans la chambre même où dormait ce mari si jaloux-;

Cercara. — Mais s'il se fût éveillé?

Fabio. —Que nous importait notre vie! Il n'y avait que ce moyen de nous voir ; elle m'aime autant que je Paime.

Cercara. — Que me font ces détails de sentiment ! Et tu y allais souvent?

Fabio. — Pas dans les commencements, mais, depuis six mois, presque toutes les nuits.

Cercara. — Et cet imbécile de mari, dont la jalousie est célèbre dans Venise...

Fabio. — Jamais il n*a eu le moindre soupçon ; mais il m'a fallu renoncer au bonheur de voir Francesca chez elle... Dans les lieux publics mêmes je n'ose la regarder.

Cercara. —Il est vrai, moi, Fami du mari, je ne t'ai jamais vu; jamais il ne m'a parlé de toi. El cette femme si grave et si réservée en apparence...

Fabio. — Gomme on la connaît mal ! Son caractère estgaietfolâtre eomme celui d'un enfant; quand vous la voyiez si grave et si sérieuse, elle songeait aux contrariétés que nous causaient les

LKTTRES A SES A31IS. 1)7

espioDS que sou mari |^iace partout... Mais quels sont ces hommes?

Ceb€Ara. — Ce sont de braves Esclavoos, qui ont servi sous mes ordres et qui accompagneront ma barque lorsque je te conduirai à la terre ferme... Mais il faut que tu viennes avec moi prendre congé de Polo.

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