LE PALAIS POLO
OERCARA, FABIO, POLO.
PoLD. — Mou noble cousin, vous voulez plaisanter... Moi, le protecteur de votre famille et de ce beau jeune homme ! Ce n est que de votre crédit et de votre protection que j'attends les emplois qui manquent encore à mon illustration. C'est vous qui m'avez donné Tétat qu'on me voit dans Venise,
Frawcesca, entrant (à part.) — 0 ciel ! Fabiol
Polo. — Mais voilà uolre épouse qui, peut-être, ne se souvient pas trop de notre jeune cousin. ( A Francesca, ) Uu hasar4i, que je regrette, a toujours éloigné de mon palais ce brave jeune homme... uu peu trop impétueuK, seulement. Pour je ne sais quelle dispute , il a eu un duel avec Loredauo Badoer, et notre sage république ne reconnaît pas de duel en-tre ses nobles ; elle laisse cet usage à nos voisius les Allemands et aux peuples barbares. Pour nous, à Venise, tout duel n*est qu'une tentative d'assassinat...
Francesga. — Qui ne connût la bravoure de notre jeune parent? Badoer était un soldat renommé... Je suis heureuse de vous voir, Fabio; je ne m'at(eudais.pas à ce bonheur.
Cercara, avec ironie. — 11 y a trois mois, peut-être, que vous n'avez vu ce jeune cousin ?
Polo. — Il y a plus peut-être. Moi-même, je ne lui ai pas parlé depuis la fête du Bucentaure.
Francesca. — J'espère bien n'être pas trois mois saus le revoir. (À Cercara.) Il ne faut pas souffrir que cet exil se prolonge ; ces lois sévères sont-elles faites |)Our le frère du prové-
98 ŒUYKES POSTHUMlâS Dti STËNUUAL.
dileur Gerça», pour le seul bérilier de la plus noble Camitte de Veoiâe?
Cercara. ~ Pour moi , je couseille à Fabio de profiter de l'occasion pour visiter TEurope; nos banquiers tiendront des fonds à sa disposition à Paris, à Madrid el même à Londres.
Fabio. — Je profilerai de votre générosité ( regardant Francesca), et je ne serai que peu de jours à Turin.
Gergara, à part, — Francesca a Fair joyeux. Cette annonce d'uue longue absence ne TafOige point. Auraient-ils le projet de se rejoindre? Quelle aud.^ce chez une femme aussi jeune 1
a vadanë j...» a paris^.
Paris, le 1" mars 1830.
Chez moi, vous pourriez trouver Tobjei régnaul; ledit objet est fort jaloux, parce qu*il a lu une de vos aimables et bonnes lettres. Je suis resté très-faible. Le vin de Cbampagoe et Hemani ne m'ont pas réussi. J'irai vous voir ce soir dimanche, si j'en ai la force et, encore plus probablement lundi. Quand serezvotts chez madame Clémentine? Je vois bien que vous êtes mon ennemie, puisque vous me supposez un bonnet de coton. J'ai tant pris d'opium, que ma cervelle est comme de cotOK, mais vous régnez dans ce coton.
DniANGBB.
A HONSIEOR 8... B...
Après avoir lu les Contolatiojis * Irois heures et demie de suite, le vendredi 26 mars 1830.
S'il y avait un Dieu, j'en serais bien aise, car il me payerait de son paradis pour être honnête homme comme je suis.
Ainsi je ne changerai rien à ma conduite, et je serai récompensé pour faire précisément ce que je fais.
Une chose cependant diminuerait le plaisir que j*ai à rêver aux douces larmes que fait couler une belle action : cette idée d'en être payé par une récompense au paradis.
Voilà, monsieur, ce que je vous dirais en vers si je savais en faire aussi bien que vous. Je suis choqué que vous autres, qui croyez en Dieu, vous imaginiez que, pour être au désespoir trois ans de ce qirune maîtresse vous a quitté, il faille croire eu Dieu. De même un Montmorency s'imagine que, pour être brave sur le champ de bataille, II faut s'appeler Montmorency.
Je vous crois appelé, monsieur, aux plus grandes destinées littéraires, mais je trouve encore un peu d'affectation dans vos vers. Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage à ceux de la Fontaine. Vous parlez trop de gloire On aime à travailler, mais Nelson (lisez sa Vie, par Tinfàme Southey), Nelson ne se fait tuer que pour devenir pair d'Angleterre, Qui diable sait si la gloire viendra? Voyez Diderot promettre l'immortalité à M. Falconaet, sculpteur.
La Fontaine disait à la Ghampmeslé : a Nous aurons la gloire, moi, pour écrire en vers, et vous pour réciter. » Il a deviné. Mais pourquoi parler de ces choses-là ? La passion a sa pudeur : pourquoi révéler ces choses intimes? Pourquoi des noms? Cela a l'air d'une rouerie, d'un puff,
* €e recueil de poésies venait d'être publié en mars 1830.
lOii ŒLYllES POSTUUMi!;S DE STENDHAL.
Vuilà, monsiear, ma |>ensée et toute ma pensée. Je crois qu'on parlera de vous en 1890. Mais vous ferez mieux que les ConsolationSf quelque chose de plus fort et de plus pur.
A MADAME J..., A SAINT-DENIS
Parts, 16 mai 1850 (samedi).
L'animal est origiual; les dieux Font fait ainsi. 11 a passe quelque leiups à Monlmoreucy, à deux pas de chez vous, mais il oe pouvait vous voir. Où est donc la rue Sainl-Marcel dans Saiot- Deuis? Je Tai cherchée des yeux en passant. Nous sommes allés à la cathédrale ou ahhayc.
On dil que la vanité est la passion dominante, ou, pour mieux dire, la seule de notre nation, particulièrement entre la Loire et la mer du Nord.
Ceci me console. Jamais il n'y aura rien en moi, pas la moindre nuance qui puisse choquer celte passion, cette habitude, si, par hasard, elle s'est nichée dans un petit coin du cœur de Talmable Jules.
Je ne sais pas écrire raisonnablement, et cependant depuis quatre jours je vous dois une réponse. Écrire en cherchaol la gentillesse et les formes, il fallait attendre des semaines peutêtre.
Quand vous écrirez à madame la comtesse Ci., comme vous avez discuté mon crime avec elle, dites-lui ma lettre. Quaod vous viendrez à Paris avertissez-moi la veille par la poste. Je vais à la campagne, mais serai bientôt de retour.
Quand on est au café des Vélocifères de Montmorency, celle maison neuve à deux portes qui recule, par où faut-il prendre pour aller passer vingt minutes avec vous rue Saint-Marcel?
Bien des choses à M. G. . Quand se fait-il de TAcadémie comme
votre M. Lajard. Le baron Gérard Ta pris pour Poncbard do Feydeaa, le Crouvant à diaer, en place de Grève, chez M. le préfet de Chabrol, et loi a parlé, eu conséquence, de sa maladie (c'était il y a deux mois), de son talent qui charmait le public, etc., etc.
Amitié et dévouement éternel.
Coton ET.
A MONSIEUR S.... S , A LONDRES
Paris, 15 août 18^. -*• 71, rue de Hiclietieu. (Bientôt ane deuxième lettre.)
Votre lettre, mon cher ami, m*a hîi le plus grand plaisir. Je n'ai pas écrit une ligne depuis dix jours; voilà mon excuse pour le reiard de ma réponse.
Pour bien jouir du spectacle de cette grande révolution, il £iot Hàner sur le boulevard. (A propos, il n'y a plus d'arbres à partir de la rue de Choiseul jusqu'à cet hôtel Saint-Pbar, où nous avons logéquelques jours, en arrivant de Londres en 1826; on les a coupés pour faire des barricades sur la chaussée du boulevard. Mais aussi les marchands ont été bien aises de s'en défaire En Angleterre, n'avez-vous pas trouvé le secret de transplanter dés arbres gros comme la cuisse? Si vous rencontrez un homme au fait de ce détail, prenez des renseignements précis, Apportez-^nous le moyen de rétablir notre boulevard.)
Plus on s'éloigne de la grande semaine, comme dit M. de la Fayette, plus elle semble étonnante. C'est l'effet produit par le statues colossales; par le mont Blanc, qui est plus sublime vu de la descente des Rousses, à vingt lieues de Genève, que vu de sa base.
Tout ce que les journaux vous ont dit à la louange du peuple
m ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
est vrai. Le 1*' août les intrigants ont paru. Ils gâtent un peu, mais lrè»-peu nos affaires. Le roi est excellent; il a choisi deux mauvais conseillers, MM. Dupin, avocat, qui, le 27 juillet, après avoir lu les ordonnances de Charles X, déclara qu*il ne se regardait plus comme député/ ei Interrompu, je prends le parti
de vous envoyer ce chiffon. Demain je vous écrirai de nouveau. Cent mille hommes se sont présentés pour la garde nationale de Paris. L'admirable la Fayette est Tancre de notre liberté. Trois cent mille hommes de vingt-cinq ans feraient la guerre avec plaisir. Paris, défendu par l'enthousiasme actuel, ne céderait pas à deux cent mille Russes. Je vous griffonne ces faits grossiers; on m'attend. — Nous uous portons ious bien. Malheureusement Mérimée est à Madrid ; il n*a pas vu ce spectacle unique. Sur cent hommes sans bas et sans veste, il y avait, le 28 juillet, un homme bien vêtu. La dernière canaille a été héroïque et pleine de la plus noble générosité après la bataille.
À MONSIEUR s B....
Ce 29 septembre 1830. — 71, rue Hichelieu.
Monsieur,
On m'assure à Tinslant que je viens d'être nommé consul à Trieste. On dit la nature belle en ce pays. Les îles de l'Adriatique sont pittoresques. Je fais le premier acte de consulat en vous engageant à passer six mois ou un an dans la maison du consul. Vous seriez, monsieur, aussi libre qu'à l'auberge: nous ne nous verrions qu'à table. Vous seriez tout à vos inspirations poétiques.
Agréez, monsieur, Tassurance de mes sentiments les plus distingués.
Betlb.
A MONSIEUR LE BARON DE H , A PARIS
Trieste, le 4 décembre 1830.
Je suis comme Atig^ste, j*ai souhaité l'empire, mais, eu le souhaitant, je ne Tai pas connu. Je crève d'ennui, et personne ne se conduit mal avec moi ; cela aggrave le mal. Cependant, Théritage de mon père ayant passé en expériences, il faut tâcher de s'accoutumer à ce manque absolu de commuuication de la pensée.
J'ai cherché à ne pas faire une seule plaisanterie depuis mon arrivée dans celte île ; je n'ai pas dit une chose cherchant à être amusante ; je n*ai pas vu la sœur d'un homme ; enfin, j'ai été modéré et prudent, et je crève d'ennui.
Adieu, la poste part, tâchez d'intéresser en ma faveur madame Azur.
A HOIfSIEUR LE BARON DE H...., A PARIS.
Triesle, le 12 décembre 1830.
Je n'ose vous écrire, vu la grandeur des événements qui peutêtre vous entourent. — Figurez-voos que je suis à Hambourg et vous vous figurerez bien. Les logements coûtent deux mille deux cents francs ; un appartement de sept pièces au second. Tel est l'appartement de mon prédécesseur, que je ne veux pas prendre, vu le malheur du temps : tout coûte deux fois autant qu'à mon regretté Livourne.
iOi ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
J'ai trouvé, grftce à M. Meyerbeer, que je vous prie de remercier, une femme fort aimable, pleine de naturel, presque aussi sincère que madame Azur, qui a beaucoup d'idées, trentesix ans et un grand salon peint à fresques, avec tapis, où, à dix heures, arrivent vingt verres de vin de Chypre et trente de limonade, le tout accompagné d'eicellentes tranches de gâteau de Savoie. Je vais dans ce salon quatre fois la semaine et finirai par y aller six fois. H n'est pas et ne sera jamais question de love; mais enfin, dans le grand Paris, je n'avais pas une maison comme celle-là. Je la dois à lady Morgan.
n y a double vitre partout ici, à cause de Tabominable Bora, qui me donne de Thumeur ce soir. Toutes les rues sont comme la via larga de Florence ; il n'y a ni volets ni persiennes ; tout le monde a une veilleuse, à ce qu'il parait ; cela se met entre les deux vitres, de façon que la nuit, dès dix heures, la ville a l'air illuminée. — Trottoirs partout, séparés de la rue par de petites colonnes. Mer et collines magnifiques. —On ne parle en Lom* hardie que du théâtre Garcano, où madame Pasta va chanter. Le duc Litta, M. Marietti et un autre y perdent quarante mille francs chacun.
A Trieste on sent le voisinage de la Turquie ; des hommes arrivent avec des culottes larges, sans aucun lien au genou, des bas, et le bas de la cuisse nu ; un chapeau qui a deux pieds de diamètre et une calotte d'un pouce de profondeur. Ils sont beaux, lestes et légers. J'ai parlé à cinq ou six ; je leur paye du punchs ce sont des demi-sauvages aimables; mais leurs barques sentent diablement l'huile pourrie ; leur langage est une poésie continuelle.
A MONSIEUR LE BARON DE M.. ..^ A PARIS
Trieste, le 17 décembre 1830.
Quelle bonne semaine ! Jeudi une lettre de la divine Clara et
auloordliui une de vous. La rue de JéraMlem de ce pays a pris copie de la lettre de la jeune fille, et pour cela Ta gardée trois jours. Ne mettez jamais de noms propres ; à cela près, dites tout, tout absolument, et je recevrai vos benoîtes lettres trois jours plus tôt. Je ne me croyais pas sî curieux ; il est dr61e de faire des découvertes sur soi-même, à quarante-huit ans, que ] aurai le mois prochain. En être réduit au régime delà QuaU" diemey m*assomme.
Je n*ai jamais mieux senti le malheur d'avoir un père qui se raioe. Si j'avais su, en 1814, le père ruiné, je me serais fait arra^ cheur de dents, avocat, juge, etc. Être obligé de tremMer pour la conservation d'une place où Ton crève d'ennui ! Je n*ai à me pîaiodre de personne \ j'ai trouvé des amis, pour ainsi dire, uuî- (|Uement à cause de lady Morgan (dont je ne partage point les opinions jacobines). Toute ma vie est peinte par mon dtna*; mon haut rang exige que je dîne seul : premier ennui. Second ennui : OQ me sert douze plats ; un énorme chapon qu'il est impossible découper avec un excellent couteau d'ader anglais, qui coAte ici motftj qu'à Londres; une superbe sole qu'on a oub^ de faire cuire, c'est l'usage du pays ; une bécasse tuée de la vdtte, on regarderait comme un cas de pourriture de la faire attendre deux jours. Ma soupe de riz est salie par sept à huit saucisses, pleines d'ail, qu'on fait cuire avec le ri%, etc. Que voulez-vous que je dise? C'est l'usage, on me traite comme un seigneur, et certainement le bon homme d'aubergiste, qui ne me rencontre jamais dans sa maison sans s'arrêter, se découvnr et me faire un salut jusqu'à terre, ne gagne pas sur mon dtner, qui me coûie quatre francs deux sous ; le logement, six francs dix sous. Ma qualité d'oiseau sur la branche (Clara ne comprend pas cette légère métaphore) m'empêche de prendre ime cui«> liière. Je suis empoisonné à un tel point, que j'ai recours aux œufe à la coque; je n'ai inventé cela que depuis huitjours, et j'en Sttis tout fier.
Kacontez mon malheur à madame Azur, et dites-lui, si elle sait les mathématiques, de multiplier toute ma vie par le malbeur du dtner. L'absence de cheminée me tue ;' je gèle en vous Vivant. Dans l'autre chambre j'ai un poêle qui donnerait mal
406 ŒUVRl!:S POSTHUMES DE STËNDHàL.
à la léte aa pim grossier Aarergnat. — Je sois pmdenl el ne vois point madame *** , dont bien me âche. Elle a Tentregent d'Ancilla, une gaieté constaule et de la baoteur; elle a aue cbeminée ! J'aurais pris raeioe auprès d'une cmislruction si précieuse. — J'ai trouvé un ami véritable dans un capitaine au même régiment; il est incroyable combien nous nous convenons. !Mais monsieur, combien de temps aurai-je la patience de monter cette garde ? — Deux ou trois ans au plus.
Je m'occupe beaucoup de mon métier; il est bon, honuête, agréable en soi, tout paternel. Ma correspondance s'occupe du commerce ofCom. Ne croyez point que Paris soit le pays le plus tèrttte en ce igepre. C'est le Bannat, monsieur. Je me suis rapproclié dudit Bannai pour 4|iidier la partie ; j'ai fait un voyage à Piume ; c'est toul à fait le derni^ .^MhrQpt ^tih i^ivilisatton. Un étranger, capitaine, est reçu comme feu ma^^mpisellejeck, Péléphant à Paris. Cinq jours ' passés là furent cinq carnavals. Ou m'aimait tant, qu'on m'a dit : <( Vous ne faites pas de dettes criai^ des et des banqueroutes, comme un de vos prédécesseurs, mais il avait deux croix et vous point, — Je l'ai refusée, » ai-je répondu. — Dans cette charmante ville de six mille âmes, un homme qui a un capital de quarante mille francs e^t dans l'abondance, la considération, etc. 11 a un logement que le soleil dispense du poêle ; il adore l'usurpateur et lit l'histoire de ses amours avec des gravures enluminées; il veivt absolument me prêter ce livre rare, qu'il a fait venir à grands frais. Toutes lesfols que je l'ailais voir, il me faisait faire à l'instant du chocolat. « Combien vous coûte cette vie délicieuse, lui ai-je dit, le dernier jour, en le surprenant à dîner avec sa maîtresse ? — Je me ruine ; mais que voulez-vous? la vie est courte; je dépense trois mille six cents francs. »
Dans mon vopge, en venant ici, j'ai trouvé Port-Maurice, près de Gênes, absolument comme la ville dont je vous parle ; chaleur et situation à souhait. Â cause du cabotage, le vice*cbnsul encaisse, tout compris, neuf mille francs. Voilà l'homme le plus aisé -de tous les employés de France. — J'ai trouvé l'aimable et amsyi>ilissiffle M. Masclet, consul à Nice, au milieu d'un jardin rempli de rosiers en fleurs , le 15 novembre. Le serpent deTeD-
vie a aussitôt sififté dans mon cœur. A cause do graud mot cabotage, Nice vaut vingt-deuK mille francs.
Je peuse que la Chambre actuelle, tout en se donnant le plaisir, Bouvean en France, de mâcher le mépris, nous conduit à cet état ' abominable de république, horrible partout ailleurs qu'en Amérique; voilà 1^ véritable choléra-morbus. A propos, c'est cette horrible maladie qui, dans deux ans au plus tard, mettra M à mes jours. Je maintiens qu'elle est inévitable ici; quand vous verrez le bon et aimable docteur Edwards, priez-le de m'envoyer un préservatif au plus t6t. Un capitaine, mon collègue, a vu mourir de cette aCfreuse manière : Thomme, monsieur, devient ua tire-bouchon, par la force de la douleur ; il est fort malpropre par en haut et par en bas. Enfin, c'est mou mal, dont deux fois le docteur m'a délivré ; sauf toutefois que je n*étais pas malpropre, bien au contraire.
Les cloches m'assourdissent pour la nomination du pape. Si c'estM. le cardinal Giustiniani, il est de la taille d'Apollinaire; j'ai dfné plusieurs fois avec lui, chez cet homme si poli, M. de Laval, à Rome. 11 revenait d'Espagne et portait en sautoir un grand cordon blanc et bleu clair. Il avait été ami intime de Sa douce Majesté Ferdinand VU. Vous en verrez de grises et IK>rainique aussi, s'il va à Givita-Vecchia.
Quant à moi, je suis si abasourdi de m'ennuyer à ce point, que je ne désire rien ; mes voeux ne vont pas plus loin qu'une cheminée.
Le premier ministre de l'instruction publique qui aura un peu d'esprit, considérant l'état de dégradation où est la Légion d'honneur, donnera celte croix à M. Béranger et à quelques autres écrivains de talent ; cela relèvera ladite croix. Mais jamais un gouvernement, quel qu'il soit, ne peut protéger sincèrement que la littérature plate, id est élégante et vide ^iéées. Les idées sont le Groquemitaine des gens au pouvoir.
C'est le 12 du mois que, pour la première fois, on m'a parlé de k Rouge et le Noir, Cette fin me semblait bonne enrécrivant. J'avais devant les yeux le caractère de M..., jolie fille que j'adore. Demandez à Clara si M... n'eût pas agi ainsi. Les jeunes Montmorency et leurs femelles ont si peu de force de vo-
iOg ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
lotUét qu'il est impossible de ùiire lui dënoômeni dod plat, avec ces êtres élégants et eflacés. Voyez ea juillet (1830), quand dix mUle canailles se battent. Dieu sait pourquoi, pas un Ifontmorency ! Un seul, et il y allait de tout pour eui. Tous se seraient battus eu duel ; mais le bon ton n'ordonnait pas, sous peine d*étemell6 infamie, de se bature dans la rue. Cette vue du manque de caractère, dans les hautes classes, m'a fait prendre une exception; c'est un tort ; est-il ridicule ? C'est bien possible. Le comment, c'est que j'ai pensé à M.... Je ne saurais que foire dans un roman d'une jeune Rohan-Chabot, réellement de bon ton. Raphaël, lui-même, comment aurait-il peint une nuit complète ? La convenance exacte, c*est la présence continue du convenable, l'absence complète de l'individualité.... Et un auteur sifflé se réfugie dans la métaphysique. Je ne doute pas de la haine des ennemis intimes ; je vois les figures que Ton fiût chez Mammouth ; . mais on acquiert de nouveaux amis, comme mon aimable T. d'ici. Clai-a dit que j'ai un caractère abominable, dans les Débats. Dans un mois, peut-être, après vingt démarches, je parviendrai à lire mon caractère ; et alors ça ne me fera aucun plaisir ; il n'y aura plus de piquant, de nouveauté, d'imprévu.
Vous dites la littérature morte parce que le froid a tué les chenilles et aulres insectes nuisibles, vivant par la faveur du Journal des Débats. Rien de plus heureuXi de plus fertile que cette mort apparente ; cela 6te-t-il le talent à ceux qui en ont? .
Ce pays a tout à fait la physionomie d^ l'Orient. Une paysanne arrive, étend un bout de tapis sur le pavé, étale dessus huit ou dix pains et s'assied à l'autre bout. •- J'ai huit chaises magnifiques dans. ma chambre, mais deux seulement sont en état de supporter ma personne. Elles sont neuves pourtant. Que vousdiraije des tiroirs des commodes, etc., etc.? — Le consul d'Augle» terre fait venir ses meubles de Londres ; c'est ce qui m'a fait venir l'idée du fauteuil, moins cher de beaucoup à Paris qu'à Londres.
Tout le monde parle d'une proclamation de Sa M^esté l'empereur d'Autriche, que les bons Fei^arais ont trouYée affichée
eu se levant, et se trouvant occupés par les troupes de Sa Majesté Impériale. — M odène est, ce me semble, une nue propriété de la maison d'Autriche, comme la Toscane. Je ne me rappelle pas la date du traité pour Modène, mais je suppose la chose ainsi. Quant à Ferrare, le ministère français a consenti à ce moU' vement; ainsi espérons la paix et la tranquilité.
MeQUIIiLET»
GLXII
h HQMSUSUB UI BàRON DE H , A PABIS.
Trieste, le 24 décembre 1850.
Que George vive ici puisque George y sait vivre!
Voilà ce que je disais en quittant Paris. Je place mes ûlets trop haut. Ma nomination n*a fait aucun plaisir à mes amis. Aije des amis? Facta loquantur.
Je reçois à Tinstant une lettre de M. le marquis Maison, am^ bassadeur à Vienne, qui me dit que M. de Mettemich a refusé Vexequatury et a donné Tordre à M. l'ambassadeur d'Autriche à Paris de protester contre ma nomination. La première idée de ma misanthropie a été de n'écrire à personne. La lettre de M. le marquis Maison est datée du 19 décembre et m'arrivele 24.
J'écris cependant aux amis qui m'ont servi réellement» facta loquantur. J'écris à madame Victor de Tracy ; M. de Tracy, ancien aide de camp de M. le comte Sébastiani, et toujours ami, pourra m'étre utile. Je supplie madame Victor, à qui vous savez combien je dois, de décider pour moi.
Je ne spécifie rien ; je sens de plus en plus que la chaleur est pour moi, avec mes quarante-sept ans et le mercure passé, un élément de santé et de bonne humeur. Donc , consul à Païenne,
Naples ou même Cadix ; mais, au nom de Diea, pas de Nord! Je n'entre dans aucun détail avec madame de Tracy, la prianl de décider,
M. le comte .... a été dix ans mon ami ; mais un jour j'ai dît que rhérédité de la pairie rendrait bétes les fils aînés. Que dites-vous d'une telle gaucherie ?
J'étais pétrifié d'étounement d'avoir réussi ; mais le port où je comptais trouver un refuge assuré est accessible au vent du nord. J'ai été cependant d'une prudence parfaite. Je n'ai pas vu l'amie de l'ami auquel vous m'avez présenté.
La besogne de consul, toute paternelle, me plaît infiniment. Donc, la chose à désirer est consul à Palerme. Peut-être la mauvaise humeur, dont la lettre du 19 décembre me fait part, peutelle être conjurée. Madame Victor de Tracy est amie de MM. Desages, esprits droits et fermes, qui lui diront ce qu'il faut espérer et craindre. Mais il faut dix jours, au moins, pour qu'une letlre de Paris arrive à Triesle.
Adieu, je suis noir. Peut-être notre protecteur pourra-t-il vous dire ce qu^il faut penser et demander.
POVBRINO.