MONSIEUR S..., POETE ET AVOCAT A FLORENCE
Civita-Vecchia, le... octobre 1831.
Je voudrais bien, aimable compatriote de Boccace, ne pas choquer votre vanité nationale. On me comble de politesses à Florence ; pourquoi offenser une ville si aimable? D'un autre côté, si je ne dis pas la vérité, je tombe dans le genre plat et faux.
Donc, en demandant bien pardon à votre vanité italienne, j'oserai dire qu'il me semble qu'il y a une condition essentielle pour faire du beau style italien : c'est de ne présenter qu'une
idée, deux tout au plus, dans uue immense page itaHeune, telles que celles de V Anthologie. Délayez doue infinimeut les pages que je vous euvoie, en les traduisant ; d'une page failes-en quatre.
Autrement vous serez ioinlelligible pour des lecteurs un peu accoutumés au style verbeux, où Tauteur caresse la paresse du lecteur, en prenant soin de tout expliquer.
Effacez, ou, pour mieux dire, iie traduisez pas ce qui vous semblera faux. Diminuez la saillie de ce qui vous semblera exagéré. En un mot, plaidez la cause du Houge S comme vous le voudrez ; ceci n'est qu*un mémoire fourni par le procureur à rbabile avocat.
CLXXXUI
A SORSIBUR D. F..., A PARIS.
?(apies, le 14 janvier i8â2.
Cher ami, ]e vous écris de la Sperauzella. Comprenez-vous? La Spcranzella derrière Toledo, à laquelle on monte par San Giacomo degli Spagnuoli. Je pense sans cesse à vous depuis que je suis ici, ce qui fait que je vous écris sans avoir rien à vous dire.
•Mrwwwf
L'image ci-joinle est la cause de ma venue; figurez-vous une lave de huit à dix pieds de largeur qui sort exactement du bord
* ].e roman ayani pour tilre : le Houge et le Xoir.
LETTRES A SES AMIS. f45
du ci-devanl cratère (lequel est plein, ce qui aunouee uue grande éruption, disent les Vésuvisles). Cette lave fait deux toises par minute ; son cours a six ou sept cents toises. Si elle continuait toujours de la même ardeur, elle menacerait Résina, mais elle se calme de jour en jour. Hier donc, à deux heures, je suis arrivé à la source de la lave et y suis resté, tout ébaubi d^admiration, jusqu'à deux heures de nuit. Il y avait là, pour commencer par rang d'utilité, un polisson qui vendait du vin et des pommes, qu'il faisait cuire sur le bord de la lave. Ce polisson a fait mon bonheur. Il y avait un prince, celui que Ton dit fils d*un Agnlais, parce qu'il est moins énormément rond que le King et ses autres frères. Il faisait imprimer des morceaux de lave comme on imprime des oublies, avec des moules de bois, et à tout moment les moules prenaient feu. On aurait pu faire de très-beaux bustes colossaux avec cette lave. Gela coûterait le prix du moule en bois ou en plâtre, et les bustes seraient étemels. Les chambellans du prince empêchaient les curieux de rester àTendroit vers lequel Son Altesse royale roulait ses pas impériaux. Rien de plus ridicule qu'un chambellan à cette hauteur. Le prince changeant de place à tout instant, j'ai bravé le chambellan, sans y songer, et le prince a élé trèspoli pour les Français. J'étais là avec N. de Jussieu, de l'Institut, mon ami ; c'est un esprit fin et dégoûté de tout comme Fontenelle ; il me tient pour fou.
Sur le cratère il y a un petit pain de sucre, qui jette des pierres rouges toutes lesrciuq minutes. M. de Jussieu a voulu y aller et s'est joliment écorché les mains et les chevilles en parcourant une plaine composée de filigranes de lave qui se brisent sous les pieds. La montée est abominable ; c'est mille pieds de cendre, avec une pente de quarante-cinq degrés, tout juste. Sans cesse le pied sur lequel on s'appuie pour monter recule. Dans ma colère, j'ai fait cinq ou six plans pour rendre ce cliemin commode avec mille écus. Par exemple , des troncs de sapin mis au bout les uns des autres et un fauteuil glissant sur un plan incliné et remorqué, comme aux montagnes russes, par une petite machine à vapeur, l^ roi de Naples acquerrait un nom européen avec cette belle invention,
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A propos, ou esl fort coBienl de Vidée, qu'a eae ce jeuae King, de nommer M. San Angelo ministre de rintérieor* le San Adgelo est un brasseur d'affaires, sans trop d'idée du juste ou de rinjuste, qui a été préfet en deux ou trois endroits; on se loœ de lui à Foggia.
J'avais deux projets : être prudent et écrire lisiblement. Bd vérité, parlant à vous, je ne puis. Cette lettre ^ittendra lebateao à vapeur. J*ai passé six heures au charmant bal de M. de Lstoor* Maubourg, où le roi était, et je vous assure le moins fat, le moins affecté de tous les porteurs d'uniformes qui se trouvaient là. Il a fait ma conquête. Il ne marche pas, il roule conuse Louis XVI, dit-on. Avec cela et garni d'énormes éperods, il veut danser. Maïs qui ua pas des prétentions? Gdles du King ne s'étendent pas au delà de danser^ comme vous aUei voir.
Il avait engagé mademoiselle de Laferronnays, la cadette, qui rougissait jusqu'aux épaules de danser avec un roi. Ces épaules étaient à deux pieds de mes yeux. Le roi a dit : « Ah! mon Dieu, mademoiselle, je vous ai engagée, croyant que c'éuiit aœ contredanse, et c'est une galope; je ne sais pas cette danse. — J'ai dansé bien rarement la galope^ » a répondu la demoiselle, prononçant à peine. Ils avaient Tair fort embarrassés. Enfin le roi a dit : « Voilà le premier couple qui est parti qui ne s*en tire pas trop bien, espérons que nous ne nous eniicerons pas plus mal, » et le bon sire s'est mis à sauter; il est fortgros, fort grand, fort timide; vous jugez comment.il s*en est tiré. Ses éperons, surtout, le gênaient horriblement.
Gela est vrai dans tous les sens; il se ruine pour. sou armée. Il a huit mille Suisses qui font peur à l'armée, et rarmée fuit peur aux citoyens. Figorez«vous qu'un colonel suisse ( souvent marchand drapier ou épicier ruiné à Fribourg) reçoit à Naples six mille ducats, plus le tour du bâton sur l'habillement et les rations. J'ai écrit quatre pages sur l'état actuel politique; elles vous ennuieraient. Ce qui est incroyable, incompréhensible, condradictoire avec les mœurs du dix-neuvième siècle, c'est qu'on prétend que ce graud jeune homme, qui a le derrière si gros, a (lo la fermeti^. Je iie veux pas dire de la bravoure, choso
LETTRES A SES AMIS. U't
st inutile à uu roi ; il a h force d'avoir une volouté et d'y tenir. Si cela se conûrme, c'est mon héros. Commençant ainsi à vingtdeuic ans, il sera roi d'Europe à cinquante. On le dit peu puissant, ce qui ne Tempéche pas de parler constamment à une anglaise à la mine pointue ; le mari, véritable aristocrate, est ravi. Pour combler sa joie, le prince Charles fait la cour à la sœur de sa femme. Ce prince Charles est un dandy sans figure, comme le prince héréditaire de Bavière, qui vient en ItaÛe se former le cœur et l'esprit, est un dandy avec figure.
M. de Latour-Maubourg a fait ma conquête ; c'est un homme raisonnable, chose diablement rare dans ce métier, je vous le jure. Âvez-vous lu une note de M. Chateaubriand dans ses Discours historiques? Meitez quatre dièses à ce qu'il révèle, et vous n'y serez pas encore. On ne vit qu'avec les ultra d'un pays qiii, encore, pour vous faire la cour, vous cachent, ou s'abstiennent de parler devant vous de tout ce qui peut vous choquer. Dominique en sait plus au bout de deux jours, en parlant avec ses négociants, que ces beaux, messieurs qui sont ici depuis deux ans. Leur ignorance est au point de ne pas distinguer les uniformes ; ils prennent un chambellan pour un maréchal de camp.
Madame la princesse ou duchesse Tricasi passe à Naples pour la plus jolie. Tontes ces dames sont duchesses. Madame Tricasi a l'air piqué d'une beauté française qui ne fait pas assez d'effet (la physionomie de madame de M.. ..-F...., si vous voulez). Je préfère madame la duchesse de Fondi. Madame la princesse Scatella ou Catella, mariée depuis cinq ans, n'a pas encore d'amant; c'est une rare beauté qui ressemble à une figure de cire. Quant à moi^ je préfère à tout une marquise sicilienne, blonde, vraie figure normande, dont personne n'a pu me dire le nom. J'ai revu tout cela à deux bals du Casino des nobles, via Toledo, vis-à-vis le palais du prince Dentice. La duchesse Corsi
est leste, vive, alerte, comme une Française ; la sublime a
l'air de mademoiselle Mars, il y a trente ans, dans les Araminlc, Mademoiselle de Lafcrronnays l'ainée ressemble à M. de Chuteaubriam! : on lui donne beaucoup d'esprit, du génie. Ce n'est peut-être que VUliquette faite demoiselle. En dansant, et elle
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danse beaucoup, elle a Taîr d'accomplir un devoir de diplomatie.
La sociéfé à Naples fait masse. Ce n'est pas comme à ftome, où la broderie a Fair d'emporter rétoffe, où les étrangers ooi Tair de faire le monde, dans lequel quelques Romains apparaissent par-ci par-là. Il y a ici quatre-vingts femmes dont je puis vous copier les noms dans mon journal, et que Ton trouve paruxi. Souvent leur amant ne leur parle pas dans le monde. Napoléon a réformé les mœurs ici comme à Milan. Ou ne cite plus, comuie ayant plusieurs amants à la fois, que des dames qui ont passé leur jeunesse en Sicile, pendant que Napoléon civilisait Tltalie. La tristesse protestante qui infecte Paris se fait sentir ici daos la société Âcton, que je n'ai point vue. Naples est plus remuaol et plus criard que jamais. Le contraste est épouvantable euire Toledo, plus vivant que la rue Vivienne ( car ici on ne passe pas, on demeure dans la rue), et Ta sombre Rome.
La mosaïque découverte il y a deux mois à Pompeï est réellement ce qu'on a trouvé de plus beau en peinture antique. C'est un objet d'art presque au niveau àeVApolloriy non pour la beauté, mais pour la curiosité. C'est une bataille ; un roi barbare sur son char va être pris par des guerriers portant casques el piques. Uu barbare se fait tuer pour sauver son roi, lequel roi; sur sou char, a une mine des plus effarées. Ces personnages soot à peu près de grandeur naturelle. Onr empêche de dessiner el même d'écrire devant ce chef-d'œuvre.
— * Bologna était amoureuse depuis viugl ans d'uu amant impuissant ; par dépit, elle cherche à se donner à un autre homme un peu bêle, qu'elle croit sincèrement aimer. De là ses folies. Elle peut trouver sept à huit ans de bien-êlre avec cet animal à deux têtes. Que dites-vous de la miae de l'amant Jmpuissaul,
qui ne veut ni faire ni laisser faire? Un paysan faisait uu trou à Misène ; avant-hier, il a trouve
* Ce paragraphe fail allusion à l'état politique de la Romagne, daas laquelle il y avait alors beaucoup d'etrervescenee. Le pape, l'Âutricbet les libéraux, s'obs .rvaient avec anx'clé. Quelques-unes des lettres précède les et des suivantes donucnl lu mot de J'énicme. (R. C.)
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deux létes de marbre, que j'ai achetées; j'ai gagné à cette lote* rie. J'avais reconnu les beaux yeux de Tibère. Crotriez-vous que ce coquin est fort rare? Il a cependant régné vingt-deux aus, je crois» et sur cent vingt millions de sujets, Ënfm, mon buste vient, pour le mérite, immédiatement après les chefsd'œuvre ; il me coûte quatre piastres, et on l'estime cent au moins. L'un des meilleurs sculpteurs de Rome, mon ami intime ( il aime le beau, comme moi, avec passion, folie, bêtise), M. Vo< ^elsberg, s'occupe à faire un nez à mon buste. Si je crève, la circonstance unique de ma mort, me donnant de. l'audace, vous recevrez ce buste, sans frais, et le ferez arriver chez M. Dijon.
Avez-vous eu votre liberté au 1""* janvier? C'est une grande épreuve; nous le sentîmes tous en 1814. Gomment vous en tirez- vous? Dictez-vous à une jeune femme de chambre l'hisloire sincère de votre vie de Pagliettay à Naples? Plus, votre conspiration pour livrer le port de Naples aux Anglais, de concert avec madame de Belmoute; plus, la vente des boutons avec l'empreinte de Saint-Pierre ; plus, l'arrivée à Genlis avec dixhuit sous, et enfin la délicieuse histoire des présents de con^ ture$.
Je m'amuse à écrire les jolis moments de ma vie ; ensuite je ferai probablement, comme avec un plat de cerises, j'écrirai aussi les mauvais moments, les torts que j'ai eus; et ce malheur de déplaire toujours aux personnes auxquelles je voulais trop plaire, comme il vient de m'arriver à Naples, avec madame D... (née à Bruxelles). Bien entendu, je ne songeais pas à Famour ; ses yeux étaient doux et me plaisaient, et le contour du
profil ressemblait à madame de G Uéias! comme auprès
de la Giudita, j'ai vu un président Pellot m'enlever toutes les préférences. Ne dites pas mon voyage à ces chers amis, qui me font rayer des listes de la croix. Je pense qu'en invoquant l'ou^ bli la petite jalousie s'éteindra. Dites : Il devient vieux, il se rouille. Ne sortez pas de là.
Savez* vous mon chagrin réel : comment llrez-vous cette lettre? Combien faudrait-il de besicles? Enfin, lisez-en un peu tous les dhnanches, quand vous n'aurez rien à Êiire. Ou se fiche de nous II. 9
ItO ŒUVRES POSTHUMKS DE STENDHAL.
de la CiÇOQ la plus pkaisaiile ; mais sempre benedicere dei Domini Priori.
Croyez que je wus suis tendrement attaché.
A.-L. Féburier.
Aimeriez* vous des vues de Naples au simple trait ? Gela uidc et ne gâte pas }a mémoire. Comprenez a-ous ce ne gâte pas ; il dit plus qu'il u*est gros. Ces vues au trait ont deux pieds de long sur douze ou quinze pouces de hauteur. Je vous enverrai non exemplaire, autour à\m bftton, si vous en êtes digne. J'ai vu deux tètes antiques de terre cuite chez H. de San Ângelo ( à Corso di Napoli), le nouveau ministre en un mot. Ah \ que uc puis-je les voler pour vous ou pour moi !
A MOMSIEUR D , A PARIS.
De chez moi (Givita-Veechia), 28 février 1832.
Lisez, si ce jour-là vous en avez envie, cher ami, et puis renvoyez à M. Colomb (par la poste); mon agent généralloge u« 55, rue Godot de Mauroy.
En écrivant à M. Rœderer, j'ai pensé que c'était un homme de 1780, plaçant sans doute le bon ton à trouver que Fautorité (qui donne les grâces et pensions) a toujours raison. Je n*ai pas voulu prendre de la couleur noire sur ma palette. Vous qui avez eu rhouoeur insigne, le seul vrai, d*étre condamné à mort, ajoutez du noir. Hier et le 26, on voulait faire tomber des têtes; j'aurai peut*ôlre à ajouter quelque chose avant de cacheter.
Le 21 » à Forli» à la tomb^ de la nuit» les soldats se sont mis à tuer tout ce qu'il y avait dans la rue. Le plaisant, c'est qu'il n'y a eu que des ultras de tués. Entre antres, un ultra, célèbre usmier, qui, depuis trente ans, ne manquait pas les litanies de
LHITTHtâS X SES AMIS. 151
la Madonna del Fuoco. Ses ueveux, uc le voyant poiul reoirer, ont osé, à mtûuil, au milieu des coups de fusil des corps de ^rde, aller à la recberche de Toucle avare ; ils l'ont irouvé au dép6t des cadavres» à la muoicipalilë, tout nu et ayant à c6té de lui sept à buit lettres de change à lui appartenant, que les voleurs d'habits avaient laissées là, comme inutiles paperasses. Tout le nœud de la comédie, c'est que M. Albani a imprimé et écrit à Rome que, effrayé de la colère des bourgeois le 2 1 ou plutôt et au plus tôt le 22, il avait appelé les Autrichiens, tandis que la proclamation du brave Hongrois Radetsky est imprimée daos les journaux de Milan ou de Modène, le 20 ou le 21 , nu plus tard. Or il y a cinquante lieues au moins de Forli à Milan.
Pourquoi diable aussi proclamer? Le duc de Modène, luimême, s'est senti obligé àfaire un journal ultra, tant Topinioii s'occupe de politique. Aussi, adieu la musique I Ces indignes Romains, qui applaudissent Bellini, viennent de siffler les ContatrieiviUane, que le pauvre vieux Fioravanti, âgé de soixantedix-neuf ans, avait fortifiées d'instrumentation. I^e pauvre vieillard était présent à Forcbeslre. Je n'ai pas eu le chagrin d'être là. Depuis un mois, comme vous comprenez bien, je suis comme Actentirkoff, à mon poste,
Nettiber ^ est comme un ancien ministre se faisant ultra pour rester. Albani, qui a trois fois plus d'esprit et d'activité, malgré ses quatre-vingt-quatre ans, est Yillèle. Lambruschiui est la Bourdonnaye, l'homme aux catégories, formes aimables, accoutumé aux reinesse * et Louis XVI placé au dogal par le hasard.
Avez- vous reçu, cher ami, une lettre énorme? mais j'écrivais de la Speranzella ; j'ai espéré i|ue le lieu de la scène soutiendrait voire attention. Au reste» il se peut que vous n'ayez pas pu lire; je suiâ arrivé à ce point de décadence, que, dès que je cherche à former des caractères passables, je suis absurde. Vous saurez. que j'ai un chagrin ; tous les secrétaires d'ambassade et consuls me font des compUments de condoléance, sur ce qu'un homme
' Le cardinal Bemetii.
* Bemisea, igoomemmits. .
de ma portée n'a pas une certaine cliose (ce n'esl pas ta v
que je veux dire). IndiqneK-raoi un moyen de prouver que je ne SUIS pas malheureux d'une chose à laquelle, si j'ëiais seul, je ne penserais pas une fois par mois. L'essentid e^l d*ailer à Livoume, dans lroi6 ou quatre ans. L'âme est un feu qui s'éteint s'il ne s'augmente ; le pauvre diable d'employé, qui n'obUent ou ne refuse pas de l'avancement, marche â la destitution.
Que si j'étais évéque, ou seulement inamovible référendaire à la cour des comptes, mon égoisme ne vous parlerait pas de moi pendant deux pages.
Notre position est amusante depuis quinze jours; chaque quart d'heure peut tout changer. Je vous écris à trois heures du malin ; le courrier que j'attends à huit peut bouleverser toutes les données. Y a t-il eu débarquement à Ancône^? La citadelle a-t-elle résisté, comme Manuel résista pour se faire empoigner et chai:scr de la Chambre? M'arrive-t-il deux mille hommes ici? Je les attends depuis quinze jours.
Pesaro est ivre de joie ; idem à Pérouse, Spolclio ; le voisi* nage du tricolore les rend folles.
A MAf)AME , A PARTS.
Civiti-Vccchia, le 4 mafs 185t2.
On m'a conté dernièremcut 1<? début dans la vie d'un jeune Dauphinois ; cela u'a rien de bien intéressant, mais j'y ai trouvé quelque analogie avec Thistoire de ma jeunesse, et j'ai pensé, ma chère amie, que ce récit pourrait vous amuser un instant : si je me suis trompé, ne me le dites pas.
Pâul Sergar était né à Valence, eu Dauphlné, d'un médecin qui savait le grec, et passait sa vie à lire les auteurs fameux
' I.c (lébar(}ueinent des Français à Ancôoe avait eu Kea le ^ février.
LETTRES A SES AMIS. lo3
plus qu'à sotgner ses malades. €e père avait beaucoup d^'esprit et du véritable ; il lui venait des idées nouvelles sur la plupart des choses doiit on parle. Il avait trots maisons dans Valence et OD domaine à Tain, qui ensemble lui valaient bien une douzaine de mille livres de rente.
M. le docteur Sergar avait adoré son fils Paul durant ses pre< mières années. Il passait des journées entières à répondre aux questions que Tenfant lui adressait sur tout. Mais il s''étail remarié à une femme belle et méchante, qui lui avait donné deux petites filles. Celte femme mil tanl de soin et d'esprit à calomnier Paul auprès de son père, qu'il devint le plus malheureux des hommes.
L'enfance, qui est restée une époque de bonheur dans le midi dé la France, où les convenances n'empoisonnent pas encore la vie, fut un temps d'extrême malheur pour Paul ; de quinze à dix* hait ans, il fut peut-être un des êtres de France les plus à plaindre. Il avait un caractère passionné et ombrageux ; son imagination se monta au tragique et augoienta beaucoup son malheur.
Vers seize ans, il eut la bonne idée d'étudier le droit ; il demanda d'aller à Paris prendre ses grades. Les amis de son père lui firent honte de la manière dont il traitait ce fils, qui passait pour le plus joli garçon do Valence. Les femmes prirent parti pour lui ; madame Sergar craignit qu'on n'ouvrît les yeux à sou mari, et enfin elle consentit à promettre une pension de dix-huit cents francs à ce pauvre jeune homme, qui s'embarqua pour Paris, désespérant presque de la vie et se demandant quelquefois s'il ne ferait pas mieux de finir une destinée si triste par un coup de pistolet.
Paul était recommandé à Paris à M. Barthélémy, ami intime de son père et qui connaissail fort bien sa famille.
«U faut réussir, mon cher Paul, lui dit M. Barthélémy; cequll y aurait de pire pour vous, ce serait d'être oblige de retourner à Valence. Ne vous figurez pas que vous êtes venu à Paris pour vous amuser; vous y êtes venu pour conquérir quatre mille livres de rente , c'est-à-dire Findépendance. Je vous avouerai que je tremble que votre belle-mère ne retarde souvent le payement de votre pension.
— Moosieur, j'aiinerais mieux mourir que de relonnier à Valence, répondit Paul ; jugez de ma reconnaissance et de Fèxtréme exactitude que je mettrai à suivre vos conseils. »
Voilà tout ce que je sais sur Paul Sergar, et c'est bien pai pour ma curiosité.
A N0M8IEUR LE BilkQH DB M » A PARIS.
CiTÎta-Veccbia, le 11 juin 1832.
J*ai reçu votre lettre du 28 avril. J'ai écrit plusieurs fois Taiinée dernière à vous, à L..., à ce pauvre Lambert, à de B.>..: pas de réponse. Je croyais que vous, en particulier» la correspondance vous ennuyait ; rien d^ plus naturel : deux hommes de cinquante ans se sont tout dit sur tout; ils ne défirent pas les mêmes choses eu politique ; de là, ennui d*écrire. Rien de plus raisonnable et de moins offensant : c'est l'approche de la vieillesse, la sensibilité se retire.
En réponse à votre lettre du 28 avril, j'avais écrit une page que je viens de déchirer .«— Pour me réduire aux choses personnelles : je commence à faire mon nid, je ne pense pas {dus à Paris qu'à Babylone. — Colomb m'écrit le 23 mai que mon neveu sera envoyé, non chez Jacques le Songeur, mais chez Dulcinée du Tr... ; il prendra cela fort raisonnablemant. Cependant, si l'on y met les formes et que Ton consulte le chef, le voyage ne pourra guère avoir lieu avant rhiver;Quelle joie peur les amis de Paris ! Non-seulement on ne lui a pas donné la crois,mais encore on le fait voyager. Si ce jeune homme a réellemenl du cœur, il tâchera de prendre la chose frmdement. Ce pays-là sera nouveau pour lui ; il suivra les conseils di^ grand M.. m dans l'étude de la littérature espagnole. Quant à moi, mes counaissances en peinture ont triplé depuis un an ; j'ai étudié un à
LETTRES A SKS AMIS. 15g
un tous les tableaux qui soiH à Rome ; je vois parfaitement le moavement d'ascension du talent de Raphaël, dont j*ai ëorii la vie :
La grande montée de G en D» c'est la connaissance de Frà Bartolommeo délia Porta, à Florence, 4507. DeD en B il peint sa première fresqqe : la dispute du Saint-Sacrement, au Vatican. Il se soutient quelque temps à cette élévation ; ensuite» rassasié d'honneurs, il parait qu'il aime moins la peinture, il prend une manière plus large, c'est-à-dire qn*il se contente d'à peu prés ; il était en décadence de E en F, quand il mourut en 1520. H excelle à rendre les nuances légères du sentiment, mais non les grands mouvements de passion. A la vérité, un seul personnage dans un tableau a, pour la plupart du temps, un grand mouvement de passion. Raphaël u'a rien fait d'aussi passionné que le Saint Jean, [fresque du Domiuiquin, laquelle forme un des pandenlifs de l'église de Saint-André délia Valie. Voilà le résumé de mou mauuscrit sur Raphaël.
Quand je ne suis pas ici, je me tiens ti la Riccia, à trois lieues de Rome, sur la route de Naples. Là, un aubergiste loge et nourrit vingt ou trente curieux, moyennant six paoli ou trois francs trente centimes par jour, le déjeuner non compris ; en une demi-heure on va à Albano. — On vient de compléter quatre promenades charmantes qu'on appelle, je ne sais trop pourquoi, les Galeiies; Sa Sainteté y va souvent. La ville d' Albano nous fournit deux maisons où Ton passe la soirée, et avec lesquelles on fait des pique-niques. — IjC siroco est absolument insupportable pour moi, à Rome, du 10 juin aux premières pluies. Par exemple, aujourd'hui 1 1 , je sens le premier siroco de Taunée ; mais, comme je suis à Givita-Vecchia, la mer le rend supportable.
A Rome» Je loge avec Texeelleat Constantin^, dans un apparlemenl donl irois pièces sur hoil ont été arrangées à la française par feu madame G...., la maîtresse de feu le cardiiial
L Cet appartement est à deux pas du palais Gaetaoî; les
trois princes de ce nom sont mes meilleurs amis. Leur mère, ancienne amie de Paul- Louis Courier, me donnait une occasion charmante de bavarder le soir; mais elle a une maladie depois trois mois ; elle est à peine hors de danger. — Il y a bal ou grand diner trois fois par mois chez notre ambassadeur, admirablement poli et ingénieux.. Il y a soirée quatre fois par mois chez H. Horace Vemet, à la villa Medici ; c'est Paris à Rome, et j'y vais peu.
Mon amour pour ràristocratie m*a fait faire connaissance avec une princesse napolitaine et une marquise romaine où je vais qaatre fois la semaine. Tous les deux jours je vais expédier mes affaires de vive voix chez mon chef. — Si le hasard m'^avait £iit aide de camp d'un tel homme à dix-huit ans, au lieu du général Micbaud, je serais bien plus poli. Mes atomes crochus ne se sont pas accrochés avec le reste de la famille de ce chevalier français.— Ma mission à Anc6ne m'a beaucoup intéressé, je viens de déchirer une page là-dessus.
Je fais toujours le cicérone à quelques Français, parmi lesquels M. Adrien de Jossieu m'a fort convenu, aiusi que M. 6iraud (de Chaillot). Voilà ma vie. Écrivez-moi ce qu'on dit, pense et fiiit à Paris.
SmoN.
* Le célèbre peintre sur ))orcGlainc qui a copié si admirablement Raphaël. (R.C.)