CLXXXVII
A HONSIEDR D. . F..., A PARIS.
GWita-Vecchia, le 12 juia 1832.
Ennuyeux comme la peste ! J'espère, cher ami, que le cho* léra u'est phis qu'ennuyeux, comme éternel lieu commun des sots. — Mon cœur a saigné en apprenant ta perte immense qne vient d'^ooTcr notre bienfaiteur ' commun. C'est pour moi le seul souyenÎT tragique de cette affaire fâcheuse pourl*humanilé. Mais comment aussi, à la première certitude du danger réel (je ne parle pas des bavardages de la société), comment ne pas envoyer à Marseille ce qui nous est cher?
Je pense que vous ne vous êtes pas plus ennuyé pendant le mois d'avril que Ton ne s>nnuie pendant une bataille. Vous étiez transformé, m'a-t-on dit, en pharmacie ambulante. Ici, BOUS n'avons jamais cru les journaux. L'esprit examinant les degrés de probabilité, le cœur sent moins. Nous n'avons songé aa danger qu'à l'arrivée des lettres particulières. Ici, petit trou de sept mille cinq cents habitants, la grippe tuait sept personnes par jour. Mais personne ne s'avisait d'avoir peur; la presse n*avait pas frictionné les imaginations. J'ai vu pour la première fois que la liberté de la presse peut être quisible. Napoléon eût défendu d'imprimer le mot choléra. Qu'a fait madame de C ? Vous voyez que j'aime qui m'aime : avis au
lecteur.
J'ai eu une attaque de goutte au pied droit ; approche de la cinquantaine ; du reste, le cœur plus ferme que jamais.
Je suis devenu ami de madame la princesse Torella ( Garacioli), qui loge à Ghiaja. Vous connaissez mon goût pour l'aris-
' Il s'agit de la mort de madame de Ghamplâtreux, fille de M. le comte Mole. (R. C.)
158 ŒUVRES POSTUUMfiS DE STENDHAL.
loci'ulie ; je raime quand elle n'est pas étiolée par une éducation de iroi^ bon ton. On dit qa'un envoyé a fait une démarche contre votre fils Dominique, que même ou a pensé à le marier à Dulcinée. Le chef ici est très-bien, ou a Fair d*ètre irès-bien. Quelle joie intime pour les amis de Paris ! Ne pas lui donner ce qu'a eu le dernier barbouilleur de papier, et le faire courir de pays en pays, comme un navire démâté, devant la bourrasque. Il ne ferait pas à ses amis le plaisir d'en être au désespoir, ce qui n*cmpèche pas de manœuvrer. Que de choses pour un coiu de bouche ironique !
Quand je suis exilé ici, j'écris l'histoire de laon dernier voyage à Paris, de juin 1821 à novembre 1850. Je m'amuse k décrire toutes les faiblesses de l'animal : je ne l'épargne aullement; cela sera dièle quand on le verra dans 1^ montres du Palais-Royalt alors Palais-.... en 1860.
Beaucoup de gens n'ont pas d'yeux; mais Dominique eu a, ce qui le fait souvent rire depuis trois mois. D*ab€ird grand ballet, sifflé depuis à MarF.eille, préparé ici par M. S...., gendre de M. G...., dont la fille fait l'amour avec un puissuit personimge. Tous ceux qui n*ont pas d'yeux niaient cela en février. Dominique avait la confidence des joies auiicipées, sur la seconde édition du golfe de Juan.
Mais c'est là la petite pièce. Âvez^vous lu le Mémorial de Sainte 'Hélène, chef-d'ceuvre du cliumbellamsme? Dans ce livre se trouve la mort de la république de Venise, admirablemeut décrite, non pas par le chambellan, il est vrai« Ge qu'il a transcrit, je le vois ; on m'a même envoyé le voir, dans cet heureux pays, dont le nom porta bonheur à certain Babilan, qui se reu' dait à Rome, en 1740, suivant le président de Brqsses...
Si j'avais un courrier, je vous écrirais dix pages ; tout est comique, les détails comme l'ensemble. Mais, hélas! un détail, pour être intelligible et surtout comique, exige dix pages. Je ne puis vous donner que du burlesque en quintessence, qui est ce que je vous disais, comme la quinine est au quiua. Malheiireusemeut la désaffection s'augmente d'un dixième chaque mois. Rien ne se passe naturellement, simplement, raisonnablement. Rabelais est appelé à délibérer sur chaque détail et ordonne ce
LETTRES A SES AMIS. t5^>
qu'il y a déplus bouffon. Les employés meurent de feim à la leiire; ils doivent chez le boulanger, Tépieier, et foilà qu*on leur demande officiellement de contribuer à un emprunt; même dans les moments prospères, ils n'auraient pas donné trente mille francs dans tout TÉlat. Il n'y a que trois remèdes; aucun des iTOiSr ne sera visible à Paris, pendant cette année bissextile 4832. Premièrement: ^retomber trois cents (;(^2; non pas au hasard, mais avec Tapparence et les formes de la justice, prenant les cinq ou six réellement plus enragés, dans chaque population ; mais la force, et plus encore l'apparence de la justice ! Où prendre ces drogues? — Deuxième remède : huit garnisons de cinq cents hommes et six de mille hommes; plus une colonne mobile de six mille hommes de troupes sages, disciplinées, bien conduites, moitié Gaulois moitié gens du Nord. Mais où est le cardinal de Richelieu pour organiser une telle mesure ? — Reste donc, pour troisième alternative, des concessions ; or nous n'en voulons point faire. Exactement comme le sénat de Venise en 1798. Nous nous confions à la Providence; ceci est à la lettre. L'an passé, Paris devait être englouti le 4 novembre. Le courrier arrivé le 14 n'ayant rien apporté, on attendit autre chose. « Si nous faisons des concessions réelles, disent les gros bonnets, nous sommes perdus à jamais ; si l'on nous conquiei^t, nous sommes des martyrs, et nous pouvons ressusciter, comme après Napoléon. » Chacun est roi dans sa petite s][>hère; voilà ce qui caractérise la république de Maroc. Le sous-lieutenant a une sphère moins étendue que le lieutenant ; mais il se moque parfaitement du lieutenant, du capitaine, etc., etc. Du reste, tous comptent fermement sur un miracle; si ce n'est pour le 4 novembre, comme Tan passé, ce sera pour un autre jour. Touf ne sont fermes que dans un point : pas de concessions. Du reste, pas le sou, absolument comme Louis XVI après MM. de €alonne et de Loménie.
On va faire dix ou douze cardinaux ; si vous songez à cette place pour vous, pressez-vous. Tout ce que je vous écris là est bien froid et bien pâle. Des faits, morbleu ! des faits ! mais comment les envoyer? Mon cœur saigne de tant de malheurs.
L'incertitude de la durée gâte le port où vous avez jeté ma
barque. S'il y avail certilude, je piaulerais qadqnes arlnres. Tout vient à ravir ; ou donne douie cents artichauts pour thigt et du sous, vingl-cinq figues pour un sou. — Les habitants sont bien plus heureux que les Anglais; ils mangent du pain fort blanc, ils ont d'excellenle viande, du vin à discrétion, ils font Tamour et crient comme des NapoliUiins ( quatre mille sur sept mille cinq cents, sont natifs de Torre del Greco ).
Durand.
CLXXXVIII A MONSIRVB D... F..., A PARIP.
Rome, le^jnUletiSS^
Avis de chien enragé.
Un des plus grands talents de Rome dans le geure scélérat,
c'est une madame B Elle est laide, uoire, courte. Agée;
malgré ces avantages, elle séduit tout le monde. Quelque noire intrigue tramée par elle, bien entendu, Tavait jetée en prison, il y a deux ou trois ans. Là, sous les verrous, aidée de son fils et de deux abbés, elle se mit à fsibriqner de faux bans sur les caisses de Rome. Elle contrefaisait paifaitemeut la signature du cardinal Pedicini. Elle amassa ainsi huit ou dix mille francs; ensuite se fil un ordre de liberté. Elle persuada à un nommé Poti, ex-portier de M. de Celles, de partir pour Livonrne avec sa femme ; au momer t de partir, elle suggéra à cet homme de laisser sa femme, et le passe-port servit pour elle. Madame B.... a été à Livonrne, Lucques, Modène, où elle a séduit ce tyranneau. C'est un latent admirable; il y aurait huit pages d'anecdotes à écrire. Enfin, accompagnée de sa fille, aussi laide qu'elle, on dit qn'f^ Paris elle exploite les réfugiés italiens.
N'oubliez pas, quand votre sagacité en trouvera le joint, de
parler ée ma recounaisëance à M. Dijon. Quand je compare sa boulé à la méchancelé de ......... je «ens des transfHyrte de bien-
YeUlaoce pour le premier. — Que faites-vous aiyourd'hai?
Baron Brissbt.
k MONSIEUR D... F..., A PARIS.
Rome, le 15 août 1832.
Nous assistons au spectacle comique de la peur sous toutes ses formes; il y a de quoi en dégoûter. Deux ivrognes sont morts cholériques à Florence, autant à Bologne. Les agents nés Fran*^ çais, pour n'être pas soupçonnés de peur, nient le choléra, quoi • qu'il existe dans leur résidence; ce qui tend à discréditer nos nouvelles auprès des gens du pays.
Hier j'ai pensé vivement à vous. Je me trouvais dans la plus grande église de Finquisiiion ici et de toutes les inquisitions du monde ; elle était remplie de monde moyen et de beau monde, à ne pas trouver place. Je m'étais glissé daus la saillie de la statue d'un tombeau, et je regardais tontes ces tètes animées par la peur. La mienne était pleine de calculs mathématiques. Si les choses se passent comme à Paris, combien de ces gen^'là partiront ! Sur neuf cent mille habitants, Paris en a perdu vingt mille, ou deux sur quatre-vingt-diK, ou un sur quarante- cinq. Nous étions bien dix-huit cents dans cette église.
Tout à coup, à la chute du jour, le jacobin, assez bon prédicateur, s'est écrié avec une voix tonnante : « Mes frères, disons un Pater et un Ave pour le premier d'entre nous qui mourra du choléra. » Les femmes ont crié du haut de leur gosier; cela ressemblait à un supplice, et je ne l'oublierai point. On a achevé dans les larmes le Pater et VAve.
J'ai envoyé six de mes pages à M. Dijon; j ai parlé avec la même
162 ŒUVRES POSTHUMBSDE STENDHAL.
sineérilë qu'à vmis ; le Iod de sa lettre semblait m'y antonser. MaU les àines ipii oui des bétels sont comme le marbre de b porte, très-polies et très-froides; — ce sont les révoltes et les assassinais, et non la maladie, qui nous feront danger ici.
GXG
A MONSIEUR R... C..., A PARIS
Païenne, le 27 août 1832.
Courier avait bien raison; c'est par une ou plusieurs c
que la plupart des grandes familles de la noblesse ont fait fortune. Cela est impossible à New-York ; mais on bÀille à se rompre la mâchoire à New- York. Voici lu famille Farnèse qui fait fortune par une c...., la célèbre Vannozza Farnèse.
Lors de la composition des Promenades dans Home, nous nous sommes souvent entretenus de Paul 111; j'ai du nouveau sur ce vénérable pontife, et je t'en fais part. Alexandre Farnèse moDia sur le tr6ne, comme lu le sais, le i2 octobre 1534, à Tàge de soixanle-hott ans, et mourut le iO novembre 1549.
Je prends quelques-unes des aventures de cet homme aimable dans un manuscrit moitié en patois napolitain et moitié 6o mauvais italien, et dont le principal mérite est la naïveté. Les récits que j'y trouve sont de ceux que les historiens graves Ibol profession de mépriser. Toutefoiiï, leur dirais-je, que nous importent aujourd'hui un interdit lancé contre les Vénitiens, on 1 hisloire d'un des cent traités de paix signes par la cour de Rome avec Naples? tandis qu'on voit avec intérêt la façon de se venger d'un rival ou de plaire à une femme, en usage au seizième siècle. J'ai lu ce manuscrit comme un roman ; mais il est incroyablement difficile à traduire, et ce n'est pas une petite affaire que de le réduire à une forme décente.
11 y a de tout, même de la magie. Il faut convenir que cet Alexandre Farnèse fut un des hommes les plus heureux du sei-
ziéme siècle. Heureux selon le m&nde, ne manque pas de répéter, à plusieurs reprises, noire auteur napolilain^ qui me semble UD homme de cour, devenu dévoi en prenant de Tâge. Outre le péché d'indécence, dans lequel il tombe assez souvent, sa narration est obscurcie par une foule de raisonnements inintelligibles, pour la plupart, empruntés à Platon. C'était Tesprit du temps; qui nous dit que le nôtre ne semblera pas aussi ridicule dans trois siècles?
J ^abrège infiniment cette histoire scandaleuse qui, dans Torigioal, n'a pas moins de quatre cent quatre-vingts pages grand iu-4<^. L*auteur explique beaucoup de faits par la magie; il est naïf et croit ce qu'il raconte; mais je ne conseillerais pas au lecteur de l'imiter en ce point. Il ne faut chercher ici ni la gravité ni la certitude historiques, mais des habitudes et des usages, suivant lesquels on cherchait le bonheur en Italie vers Tan 1515,, à l'époque où ce beau pays comptait parmi ses citoyens l'Âriosle, Machiavel, Raphaël, Michel-Ange, le Corrége, le Titien et tant d'autres.
Quelques personnes prendront peut-être la liberté de croire que cette civilisation -là valait celle qui fait notre orgueil nu dix-neuvième siècle. Mais nous avons de plus deux bien belles choses : la décence et l'hypocrisie.
Il y aurait, du reste, ^ne grande ignorance à juger les actions des contemporains de Aaphaët d'après la morale et suriout la façon de sentir d'aujourd'hui. Au seizième siècle, on mettait moins d'importance à donner et à recevoir la mort. La vie toute seule, séparée des choses qui la rendent heureuse, n'était> pas estimée une propriété si importante. Avant de plaindre l'homme qui la perdait, on examinait le degré de bonheur dont cet homme jouissait; et, dans ce calcul, les femmes tenaient une place bien plus grande que de nos jours : il n'y avait point de honte à taire tout pour elles. La vanité et le qtien dira'^n naissaient à peine ; et, par exemple, on ne prenait point au sérieux les honneurs décernés par les princes; l'opinion ne les chargeait point d'assigner les rangs dans la société : lorsque Charles-Quint fit le Titien comte» personne n*y prit garde, et le Titien lui-même eût préféré un diamant de cinquante sequins. J'achèverai le tableau en
rftppelaiu qu*oo avait alors une seasibilité extrême pour la poésie, et que la moiadre phrase, eontenant un peu d^esprit, faisait, pendant une année entière, l'entretien de la ville de Rome. De là tant d'épigrammes célèbres qui, aujourd'hui, paraissent dénuées de sel : le monde était jeune.
Notre pruderie n*a pas la plus petite idée de la civilisation qui, à cette époque, a régné dans le royaume de Naples et à Rome. Il faudrait un courage bien brutal pour oser Texpliquer d'ooe façon claire. Mais, par compensation, toutes uo^ vertus momie' res eussent semblé complètement ridicules aux contemporains de TArioste et de Raphaël; c*est qu'alors ou n'estimait dans un homme que ce qui lui est personnel, et ce n'était pas une qtKH lité personnelle que d'être comme tout le monde : on voit que les sots n'avaient pas de ressource.
Ea trait de la préface de Vauteur napolitain.
« Sur la fin de mou séjour à Rome, époque de ma vie bieo heureuse, selon le 7nonde, le hasard m'ayant procuré la faveur de ce qu'il y avait de plus grand et de plus aimable, mon oreille fut mise en possession de certaines vérités curieuses; de façon que maintenant, du sein de ma retraite, je puis donner au inonde l'explication de ce qu'on a appelé le génie familier d'Alexandre Paruèsc. Toutefois, T illustration des choses anciennes ne devant point faire oublier le juste soin de la sécurité présente, mes pa* rôles seront pondérées de façon à n'être comprises en entier que par les intelligents. Quant aux circonstances délicates et qui passent la portée naturelle des esprits, je n'ai aucun scrupule : tandis que les sages sentiront et goûteront Timportancc des choses, le vulgaire s'étonnera de leur peu dlmportance et doutera. Qu'importe? Le vulgaire n'est-il pas fait pour douter de toat cl pour tout ignorer? Que connaft-il avec certitude, au dislà du nombre de ducats qu'il a dans sa poche? •
Ou ne saurait contester qu'avant le pontificat de Paul 111 qi"^'* ques membres de la famille Famèse n'aient vécu noblement et contracté des alliances avec certaines familles nobles, soit d'Or-
TÎetto, soil des bords de la Fiora, petit fleuve qui, à diverses époqaes, a fait la séparation de la Toscane et des États du pape.
Ranuccio Farnèse, gentilhomme d'une très-médiocre fortune, en vivant, par économie, dans sa terre» loin de la capitale, eut plusieurs enfants. Je ne parlerai ici que de trois d'entre eux, savoir : Pierre-Louis, Julie et Jeanne, si connue depuis sous le nom de Vaunozza.
Pierre-Louis se maria avec Giovannella Gaetano, de ruiustre t'amilie qui a donné à rÉglise le fameux pape Boniface VIII, mort en 1303. On dit que de ce mariage naquit Alexandre^ mais on prétendait à Rome, lorsque les grandes qualités de ce jeune homme commencèrent à le faire distinguer, que son père véri* table avait été Jean Bozzuteo, gentilhomme napolitain : tout Rome savait qu'il était le fevori delà signera Gaetano.
Julie se maria aussi à Rome, à un gentilhomme, mais assez pauvre. Vannozza, la cadette, venait souvent de son village passer plosiears semaines à Rome, soit dans la maison de son frère, soit dans celle de sa sœur. Elle croissait en beauté cl en grâces et devint bientôt la merveille de celte capitale du monde et rorigine de Tétonnante fortune de sa famille. Aucune femme, soit parmi la noblesse, soit dans la bourgeoisie, soil parmi ce monde infini de nobles courtisanes, dont la beauté et la richesse firent toujours l'admiration des étrangers, ne put jamais soutenir la moindre comparaison avec Vannozza. Et, quand bien même elle eât été tout à &it dénuée de cette divine beauté, si calme, si noble, si saisissante, qui la fit la reine de Rome pendant tant d'années, et Ton peut dire sans exagération jusqu'au moment de sa mort, elle eût été une des femmes les plus recherchées à cause de cei aimable vo^an d'idées nouvelles et brillantes que lui fournissait l'imagination la plus féconde et la plus joyeuse qui fot jamais.
Étant encore jeune fille et du temps qu elle venait à Rome, de la campagne, seulement pour passer le temps du carnaval et yoir le&moccoleUi^, elle habitait chez son frère Pierre-Louis,
' Petites bouffies que chacun porte en œurant, dans le Torso, le
qui possédait alors nue assez pauvre maison vers l'arc des Portugais, au bord du Tibre. EHe iaveniait les parties de plaisir les plus singulières, les plus dirertissantes et qui le lendemaio, lorsque la renommée les racontait dans Rome, donnaient le désir aux courtisans les plus heureux, aux cardinaux les plus puissants, d*étre admis dans la société de ce petit gentilhomme. J'ai encore oui parler, dans ma Jeunesse, d'une partie de plaisir qui eut lieu la nuit, sur les eaux du Tibre ; c'était pendant les grandes chaleurs de Tété, qudqoes jours après la Saint-Pierre. Sur le minuit, la société de Pierre-Louis monla dans des barques par un beau clair de lune. Après avoir jooé sur les eaux, descendu et remonté le Tibre, les barques allèrent se ranger le long de la Longara, dans on lien que le Janieule couvrait de son ombre et où les rayons delà lune ne pénétraient poiul. Deux barques s'éloignèrent des autres et tirèrent un petit feu d'artifice fort agréable. Après le feu on but d'excelleutsvitts et on prit des glaces, plusieurs mêlaient leurs glaces dans le vin.
La lune, dans son cours, étant venue à illuminer même cet endroit de la Longaray Vannozza, qui se balançait avec grâce i la poinle d'une des barques» tomba à Teau, et dans le moment où toute la société s'alarmait de cet accident, changeant de vêtements avec une promptitude incroyable, elle parut dans l'eau vêtue en naïade. Après qu'on eut admiré ses grâces sous ce costume, elle récita, au grand enchantement de tous, une pièce de vers de Garletto, qui passait alors pour le premier poète de Rome. Ces vers, fort élégants, étaient des compHmeuts pour la plupiirt des membres de la société, et adressaient des plaisao;* leries satiriques à quelques au^es, ce qui fit beaucoup rire. VaniK)zza nageait fort bien, et en récilani ses vers s'appuyait avec grâce sur deux corbeilles de Heurs, du milieu desquelles elle semblait sortir. Ces Oeurs étaient fixées snrdegrosses masses de liège, de façon que la jeune fille ne courait en apparence aucun danger; mais les ondes du Tibre sont traîtresses et semées de tourbillons.
soir du ninrdi gras. Chacun cherche à (Heindre le moccolo de son voisin : rVst nn des Rpertaclos les phis bizarres et le» plus gais, (R. C.)
LETTRES A SES AMIS. m
Comme Yaunozza achevait de réciter soa idylle, les deux car-; beilies de fleurs s cloigoèreut peu à peu des barques et cammençaieul à être entraînées dans un mouvement circidaire, lorsqu''un jeune abbé qui passait pour Tamaut favori de Yannozza se jeta à Teau tout habillé, et bientôt la charmante naïade fut en sûreté dans une barque. Gomme l'on s'inquiétait fort de cet accident arrivé à une personne si charmante, VanuQzza improvisa un sonnet dans lequel elle disait à ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer, que Ton savait bien qu'une tiaîade ne pouvait se noyer *.
Le lendem^lhi tout Rome retentit des récits de cette nuit délicieuse; plusieurs soutenaient que le péril couru par Yannozza n'avait pas été réel et que tout était préparé entre elle et son amant pour lui donner occasion de réciter le charmant sonnet de la naïade.
Rodéric Leuzuoli, neveu du pape régnant, Galixle 111, jeune homme qui brillait fort eu ce temps à la cour de son oncle, improvisa un sonnet dans lequel il faisait parler le Tibre ; le fleuve s'écriait : a Qu'il n'avait pas eu de moment plus glorieux depuis celui où il vit déposer sur ses bords Rémus et Romulus.» La fin de ce sonnet est encore dans la mémoire de tous, à cause de la séduisante description que le Tibre fait des membres de la jeune tille qu'il avait eu le bonheur de serrer un instant dans son sein. Ce fut à cette occasion que Rodéric connut Yannozza. Bientôt il abandonna pour elle toutes ses autres maîtresses ; il en avait de deux sortes : celles dont il obtenait les bontés par amour, car c'était un fort agréable cavalier, rempli de courage, de bizarreries et fort digne de commander à une ville telle que Rome; celles auprès desquelles, nouvelles Danaé, lesdiffîcultées étaieilt aplanies par la pluie d or. Rodéric dépensait des sommes énormes, son oncle ne le laissant jamais manquer d*argcnt. Bientôt après, en 1456, il fut créé cardinal; il eut la charge de vicechaucelier de l'Église, Tune des mieux rétribuées de Rome ; il y
* Cet esprit si peu surprenant faisait un plaisir inûni, et l'on peut juger du ravissement où les inventions si plaisiintes de l'Arioste jetaient ses heureux contemporains. (R. G.)
réaait plusieurs riebes bénéfices et il passait pour le cardinal le plus opulent de cette cour, si resplendissante de richesses et de luie. Le peuple romain, toujours enclin à la satire, ne jugeait de rimportance d'un homme que par sa dépense et par la hardiesse de ses actions.
Le cardinal Rodéric était tellement épris de Vanoozza Fariièse, qull cessa tontes ses autres pratiques d*amour, et Rome fat amusée par le désespoir de plusieurs dames illustres. Cetéyénement fournit durant quelques mois aux satires du fameux Marforio^, Lecardinalfit la fortune de tous les parents de Vannozza, qui ne manquèrent pas de fermer les yeux sur ce ^ue tout Rome savait, et qui faisait leur honte. Rodéric avait commencé par exiler au fond de la Lombardie, au moyen d*un petit évéché de deux ou trois mille écus de rente, Tabbé qui s'était jeté dans le Tibre pour sauver Vannozza.
De ces amours, réprouvés par notre sainte religion, naquirent beaucoup d'enfants. Laissant de c6téceux qui moururent jeunes, nous ne noterons ici que François, César, Lofiredo et Locrèee, élevés tous par leur père au milieu du luxe et des grandeurs, et comme s'ils eussent appartenu aux princes les plus puissants.
Pendant que le cardinal Rodéric passait toutes ses journées dans la maison de Pierre-Louis, il y vit naître Alexandre, fils de Giovannella Gaetano: cet enfant partagea tout le luxe de Téducation de ses cousins ; il eut tout Tesprit de sa tante Vannozza et flt des progrès étonnants dans les lettres grecques et latines; Il était cité comme le jeune prince le plus savant de Rome; mais, à peine arrivé à la première jeunesse, il laissa de côté tons les bons auteurs pour s'abondonner aux appâts décevants de la volupté la plus effrénée. A vingt ans, il eut une charge à la coor du cardinal Rodéric, et Ton peut juger de quelle diveor il y jouit, étant neveu de Vannozza, pour laquelle la passion da vice- chancelier semblait s'accroître tous les jours.
Il faut être juste ; un jeune homme de cet âge, qui a été élevé comme le sont les fils des rois et qui a joui dans son enfance de
* Statue 8ur laquelle on attachait des sonnets satiriques, ordinairement en Tonne de dialogue a?oc Pasquin. (R. C.)
LETTKES A SES AMIS. iW
tous K» 4iOQDeurs que, daus les écoles, on accorde aux plus savants, ne doit guère connaître la modération, surtout quand te ciel lui a accorde une rare, beauté, ce dont la postérité pourra juger par sa statue, qui est restée dans Rome et dans le Ireu le plus honorable S comme nous le dirons en son temps. Alexandre, étant fort téméraire, fut plusieurs fois surpris par des maris irrites ; il ne put sauver sa vie qu'en se d^eudant à coups de dague et de poignard ; plusieurs fois il ftit blessé. Alors, comme il fallait surtout que de telles choses ne parvinssent pas à la eon-^ naissance du saint pontife Innocent VIII, qui occupait la chaire de Saint-Pierre, le cardinal Rodéric lut donnait quelque mission hors de Rome. Alexandre fut le héros dé beaucoup d'aventures dimt on parle encore de temps eu temps à Rome, et qui, dans ma jeunesse, étaient dans la bouche de tout le monde; il eut des aventures innombrables et surtout périlleuses ; ià où les autres s^arrétaient comme devant chose impossible, lui espérait et entreprenait. H ne redoutait qu*une chose au monde : la justice inexorable du saint pape Innocent VIII, qui régna de 1484 à 1491 . Alexandre avait près de trente ans lorsque la rage et la jalousie lui firent oublier la crainte que lui inspirait le pape, et le portèrent à une action qui augmenta de beaucoup la puissance dont il jouissait dans Rome, mais qui fut généralement abhorrée des gens pieux.
Je reprendrai les choses d'un peu loin. Alexandre, se promenant à cheval, à deux lieues de Rome, au milieu de la plaine solitaire qui s'étend du côté de Tivoli, s'arrêta pour examiner des fouilles qu il faisait foire par cinq ou six paysans venus de TAquila; il vit passer une jeune femme, appartenant à une famille noble de Rome et qui s'en allait dans son carrosse à Tivoli, escortée par trois hommes armés. Alexandre Farnèse fut tellement frappé de sa beauté, qu'il n'hésita pas à attaquer l'escorte, c Arrêtez, cria-l-il au cocher, ces ehevaux m'appartiennent, et vous me les avez volés! » A ces mots, les trois hom-
* C'est la statue du tombeau de Paul ITI, au fond de la tribune de l'église de Saiot-Pierre ; ce wblime monument est de Giacomo deila Porta. (R. G.)
mes de l'escorte le chargèrent. Alexandre seul était bien aurmé, les deux domestiques qui le suivaient n'avaient qu'une épce fort eourte et prirent bleutftt la fuite : Alexandre se vit sur le point d'être tué. c A moi, braves Aquilans! » s'écriahi«i1 ; les ouvriers sortirent de leur fouille au moment où il était entouré par les trois hommes armés. Ce qui le mettait en fureur, ce n'était pas son danger ])ersonnel : depuis un moment le cocher, le voyant occupe, avait mis ses chevaux au galop et s'éloignait rapidemeoi. c Gourez après le carrosse, dit Alexandre aux deux plus braves des Aquilans, et tuez un des chevaux. »
Son bonheur voulut que IVdre qu'il adressait seulement a deux de ses ouvriers fftt entendu à demi par tous. Deux se détachèrent après le carrosse, et les autres, qui n'avaient pour armes que leurs pioches, attaquèrent avec furie les chevaux ries trois hommes armés qui en voulaient à la vie du jeune Paruèsc: il blessa mortellement l'un d'eux ; les deux autres tombèrent de cheval et s'enfuirent k pied. Alexandre avait reçu plusieurs blessures légères, ce qui ne Tempèdia pas de courir après la dame. Elle était prof6ndé»ent évanouie; il la fit transporter, à travers champs, à une petite vHlette qu'il possédait à deux lieues de distance, sur la route de Palestriue. Là il vécut parfaitement heureux pendant un mois, personne dans Rome, à l'exception du cardinal Rodéric, ne sachant ce qu'il était devenu.
Le jour du crim^e, Alexandre avait eu la prudence de donaer six sequins à chacun des ouvriers d'Aquila, en leur ordonnant de partir à l'instant pour Tivoli et de rentrer dans le royaume de Naples, par Rio-Freddo, en se gardant bien d'aller cherdier leurs outils à la fouille. Au moyen de cet ordre, fidèlement exé^ culé, le crime resta secret pendant assez longtemps; mais enfin il parvint aux oreilles du pape. Le cardinal Rodéric ne voulut pas passer pour être l'auteur de renlèvemeni, d^iutaot mieux que, quelques mois auparavant, il s'était rendu coupable d'un crime semblable, et, quoi que Vannozza pût faire pour ce neveu chéri, il fut mis au château Saint-Ange.
Innocent VllI ordonna au gouverneur de Rome de suivre ce procès avec activité. Le gouverneur fit mettre en prison tous les
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domestiques d'Alexandre. G'éiaient des hommes d'élite, qui, d'abord, refusèreot de parler; mais la question leur fil dire la vérité ; le gouvernement sut par eux que les ouvriers de la fouille, seuls témoins du fait, étaient d'Aquila ; il y envoya des sbires déguisés, qui enivrèrent ces paysans, ei, sous divers prétextes, les engagèrent à passer la frontière voisine el à entrer dans les États du pape ; ils y furent aussitôt arrêtés ; on les in • tërrogea, et, après plusieurs mois, le procès étant fail et parfait, Alexandre, toujours sévèrement gardé au chàleau Saiut-Ange, courait des dangers sérieux. Alors le cardinal Rodéric et Pierre Marzano, parent des Farnèsés, parvinrent à faire remettre une corde à Alexandre. Avec cette corde, il eut le courage de descendre du haut du château Saint- Ange, où était sa chambre, jusque dans les fossés. Là corde avait bien trois cents pieds de long, elle était d un poids énorme.
Tout le moiide sait que le château Saint* Ange, où l'on gardait Alexandre, est une immense tour ronde, qui fut jadis le tombeau de Tempereur Adrien. Le mur antique est construit avec ' d'iuormes blocs de pierre ; rarchkecte moderne Ta continué avec des briques, de façon que le haut de cette tour se trouve âevé de quelques centaines de pieds au-dessus du sol.
On a construit plusieurs bâtiments sur la plate-forme de la lour^ qui est très-vaste; un de ces bâtiments est le palais du gouverneur. Yis^-vis s'élève la prisons^ dont toutes les fenêtres aui^iient une vue magnifique sur la campagne de Rome, si on ne les avait masqmées avec des abat-jour.
Il faut te contenter aujourd'hui dç cet échantillon de la jeu^ uesse de Paul III, car je n'ai ni le temps ni le courage de te ooQtmuer son histoire.
\n ŒUVRES POSTUUMËS DE STENDHAL
A MONStKOR LE CONTE ...
AquUa <, le 18 octobre 18Ô2.
Puisque vous le désirez, je mets par écrit ce que j'ai eu l'h<mneur de vous dire hier soir.
La grande occupation des femmes de province, ^n France, c'est de lire des romans. Les mœurs sont fort pures en Fraoce, dans les petites villes; chaque femme surveille sa voisine, et Dieu sait qu'il n'y eut jamais de police mieux faite. Uu homme ne peut pas aller six fois dans une maison où se trouve une jeune femme sans que tout le voisinage ne soit en émoi, et les punitions infligées par cette police si vigilante sont terribles. Une malheureuse femme, habitant une ville de France au-des* sous de vingt mille âmes, et qui a fait parler d'elle (ce sont les termes sacramentels consacrés par la pruderie provinciale), n'est l^us engagée à aucun des bals qui se donnent dans sa petite ville. SI elle trouve le moyen de pénétrer dans la salle de bal, les femmes affectent de ne pas lui adresser la parole; la honte, le mépris, la douleur éprouvés sont excessifs. Or le caractère français peut tout supporter, excepté le mépris exprimé en po« blic, et Ton voit, chaque année, <iuelqu'uue de ces malheureuses femmes de province, que Tamour a uu peu compromises aux yeux de leurs voisines, mettre fin, par le suicide, à une existence désormais insupportable. Celles qui ont moins de fermeté se contentcui d'aller vivre à la campagne, et, de leur vie, ne reparaissent aux bals du carnaval.
On a vu des maris, plus indulgents que le public de leur petite
* Ville du royaume des Deux-Sicties, dans l'Abbriuze* Ultérieure. U y a toutefois lieu de penser que cette lettre a été écrite i Rome. (B.C.)
LETTRES A SES ÂMlS. 173
ville, combler de marques de coasidéraiion et d'affection leurs fefliiues, que les bavardes et les bigotes de Tendrott s'obstinaient à déclarer coupables. Ces bons maris ont essayé de retirer leors l'emnies de la campagne ; ils ont voulu les produire dans les promenades publiques; à T instant toutes les femmes ont déserte le c6té de la promenade où la malheureuse proscrite prenait Pair avec son mari.
Telles sont les mœurs que les gouvernemenis de Louis XYIll et de Charles X ont données à la province en France. Ces princes, surtout le premier, quoique fort mal partagés pour la galanterie (il passait pour y être peu propre), avaient beaucoup de gràce^ aimaient les femmes, savaient leur parler, et étaient bien éloi« gnés de la sotte pruderie qui, sous leur règne, est venue attrister la France. On peut dire que Napoléon a fondé cette ennuyeuse pruderie, et que la congrégation Ta û\ée dans les mœurs de la province. Elle a mis partout la délation et Tesi^ionnage. Ses chefs ont voulu connaître le nom du journal qui était lu dans chaque maison de chaque petite ville de France, et ils y sont parvenus. Us ont voulu savoir les visites qu'on y recevait pendant chaque journée, et ils Tout su ; et tout cela sans frai&, sans dépenses aucunes, uniquement par Fespionnage volontaire.
Voilà les mœurs nouvelles, pour la France, qu'a voulu peindre M. le Barbier, l'auteur de Séduction et Repentir, Hais, avant d'arriver à l'analyse de cet ouvrage, je dois faire remarquer une autre conséquence des habitudes morales de la France, de ses mœurs, telles qu'elles se sont établies de i806 à 1852; on peu^ dire qu'elles sont entièrement inconnues à l'étranger, qui cher^ che encore des images de la société française dans les contes de Marmontel ou dans les romans de madame de Genlis.
Tout est changé du tout au tout en France. On trouvera un tableau fidèle des mœurs des villes de province, avant la Révolution, non pas dans les contes musqués de M. de Marmontel, mais dans un charmant petit roman du baron de Bezenval, intitulé le Spleen. On y verra combien, avant i789, on s'amusait en France. Toutes les histoires de la vie de Napoléon commencent par la description de l'existence agréable qu'il avait à Valence (en Daupbiné), quand il était lieutenant d'artillerie au ré-