A MONSIEUR LE MINISTRE BES AFFAIRES ËTHAKCÈRES, A PARIS
Civila-Vecchia., le 15 avril 1835.
Monsieur le duc.
Dans la crainte d'encourir le reproche de négligence» je prends la liberté de représenter au ministère que je n*ai point reçu oue lettre écrite, à ce qu'il paraît, dans le courant de février dernier, et relative à la résidence à Givita^Vecchia. Àussit6t que j'aurai reçu cette lettre, je m'empresserai d'adresser au ministère l'enveloppe qui pourra constater le jour de la réception et les eK<plications qui sont dues. .
Aujourd'hui je me bornerai à représenter que depuis mon retour de Paris, eu 1853, après un congé, je n'ai jamais été éloigné de Givita-Vecchia de plus de sept heures de marche. Quant aux absences, en été, le terrible aria cattiva de cette côte m'y obligeait, M. le comte de Saint<Âulaire> qui est actuel* lement à Paris, m'a vu atteint d'une maladie mortelle, fruit de Wifia cattiva» Le bruit de ma mort ayant couru un mois après a Aome, M. de Saint-Àulaire chargea M. B... de se rendre à Civita-Vccchia pour mettre les scelles sur mes papiers. M. B...
allait partir quand arriva une lettre signée de, moi. M. le comte de Saint-Aulaire eut la bonté de m'engager lui-même à aller passer un mois dans te bon air d'Abano. .
Cette même année M. le baron Devaux, mon prédécesseur, qui, contre son usage, était venu à Givita^Vecchia, fut atteint par la terrible fièvre de Varia catlivà. Madame Devaux et ses domestiques eurent également celte fièvre. M. Devaux allait passer la saison des fièvres dans les montagnes de la Talfa.
Chaque année J'ai eu la fièvre H les maladies nerveuses qui en sont la suite; et, en 1855, venant en congé à Paris, j*y ai été malade un mois,, quoique étant parti de Givita-Vecchia dès le commencement d'août ; j^ai consulté à Paris MM. Gbomel et Koreff.
J'ose espérer de répondre par des faits faciles à prouver, comme ceux-ci, aux accusations poitées par des personnes dont la mauvaise volonté est prouvée par des dénonciations antérieu'^ res ou par des voyageurs peu réfléchis, La plupart des voyageurs se montrent fort mécontents de payer cinquante-deux sous le visa de leur passe^port et objectent que Ton ne paye rien à l'ambassade à Rome. Les voyageurs restent dans le bureau et ne passent que rarement dans une petite pièce où Ton m'apporte ^es passe-ports à signer. Les voyageurs, encore aigris par le payement des cinquante-deux sous, partent de là pour dire qu'ils n'ont point vu le consul.
Je suis avec respect, etc.
CGXVIII
A MONSIEUR D. F..., À PÂAtS.
Civita-Vecchia, le 28 avril 1835. •
(]her ami, voici vingt-cinq jours que je m'ennuie dans mou nid d'hirondelle. — Je parlais souvent de vous avec M. T... Que
210 a:i'\RKS POSTHUMES l)Ê STKNDIIAU
diable a-t-il ? Ce n'est plus le méine homme; c*est au poini que, la physioDomie antique manquant, il a été obligé de ser nommer la première fois que je Fai vu. U a faitemplelte d'une fort jolie statue, grande comme cette feuille de papier ; c'est une femme assise, qui veut faire lire un enfant de quatre ans uuetqai s'appuie contre ses genoux.
Si Colomb vous trouve chez vous, priez-le, bon ami, de vous déchiffrer deux immenses lettres qui m'ont fatigué la main. Lues ou non lues, faites-y mettre un cachet et à la petite poste.
Vous ai -je parlé dans quelque autre lettre des beaux yeux de madame de B...., que je voyais chez M. le marquis de M... ? €e sont ces dames qui ont dit à M. de Prasliu ^, mou ami, de me présenter. Si j'avais eu vingt ans de moins ou du sang royal dixù^ les veines, j'aurais cherché à donner de l'émotion à ces beaux yeux. Hais que votre méchanceté n'en voie pas une dans ce que je dis du sang royal; ce n'est qu'une supposition malveiltaule basée sur le rang.
Un des êtres les plus comiques de notre hiver a été la fille du général M...., qui a eu cent dix mille francs de dot. C'est pourquoi elle ne marche et n'agit que par ressort. Aucune véritable duchesse n'est poupée à ce point.
L'ancien prince deL... (amant de madame la duchesse de E..,r avant M. de M....) achetait des tableaux et n'avait pas une idée. En fait de jeunes gens de bonne maison, ce qui \'aut le mieux, sans aucun doute, c'est le roi de Naples. il a été élevé comme Louis Xlll par une mère qui voulait la régence. Le pauvre enfant copiait le gros missel avec lequel on dit la messe. On dit qu'il ne sait pas précisément où est la Pologne; mais, ce qui est bien rare dans la classe noble et même partout, il a la force de vouloir : moi, je voudrais vous plaire.
Nous l'avons manqué belle] M. Dijon a failli arriver; mes yeux auraient revu vos charmes et ma charmante mauvaise compagnie du café Anglais. Là seulement je trouve du naturel.
' M. le comle Edgard de Prusiin, atlaclu' à l'ambassade de France à Homo.
LETTRES A SKS AMIS. 217
Je voudrais aller à Livourue, où j'ai été uommé» si jamais Tacluel s'en va. Cet actuel a quarante mille francs de rente et il a fait six tragédies qu41 brûle de voir jouer aux Français. Quel succès n*eûl-il pas eu en 4754! Alors Timitation fade et éléganti' (le Racine était une nouveauté et plaisait.
J'ai découvert, le 14 avril, à six cents pas de la ville, un ApolloQ de dix>huit ans, mais pas de télé, pas de bras. Un genou est sublime et me semble de l'antique. Six hommes, à vingt-trois sous, font raiïaire ; ils sont Napolitains, bons, honnêtes, sans coups de couteau. A vingt lieues autour de Rome, vous ne trouveriez pas un bomme assez dupe pour travailler à la terre ; il vaut bien mieux être frère lai d'un couvent de capucins.
Je ne croyais jamais arriver à la troisième page, tant j'ai peur d'ennuyer un homme qui se promène aux galeries de TOpéra, au lieu d'entretenir, à trois cents francs, mademoiselle C... , la divine G...., qui m'a pris en grippe et me parle toujours de mou ventre ; fille sublime ! — *
A Rome, on me parlait de mes ouvrages, et en quels termes, grands dieux! — N'avez-vous pas connu le petits....? Il est jésuite (m diable, et vend assez bien des tableaux à Thiiile, qui montrent les Galabres et la Sicile ; mais il n*y a pas d'air. Si le père est votre ami, comme j'en ai quelque idée, dites-lui que son fils voit loustles matins chez lui MM. de Ludre, ducdê Rohan, Girardin, lesquels non-seulement admiraient, mais encore achetaient.
La fille assassinées rue in Lucvnay est venue tomber à deux pieds de l'endroit où j'étais. Ce qui m'a le plus frappé, c'est la belle couleur du sang sur de beaux bas bien fins. Et ensuite, mou Dieu, comme c'est vite 'l'ait! qu'on est heureux de partir ainsi ! Deux cents spectateurs qui sont accourus étaient consternés; toutes les mâchoires tombaient et ils étaient pâles. Sur trente assassins, on en pend un et au bout de quatre ans.
Dictez au grand navigateur (M. Colomb) ce que vous aurez appris sur la formation du ministère actuel; restera-t-il après les chambres? Dans quel sens se feront les élections? Le même,
* Voir la lettre du 1" novembre 1834, page 196.
je suppose. ^> Gommeiil va voiro gouvernante, qui a Tespril de me trouver bêle?
Baron Bodtonet.
ncxix
A MADAME P..»., A fiRBNOBLE.
Rome, 30 juillet 1836.
. ClîAre amîe, je reçois votre lettre du Î2 juillet. Je fais bonne mine contre mauvais jeu; je souffre encore beaucoup, mais plus au point de jurer. Pour le public je me porte bien. Je suis ravi d'apprendre que votre santé est parfaire ; on vit fort bien, quand ou est femme, soixante-dix ou soixante-quinze ans. Que d'années devant vous peut-être ! Je vous fais compliment de la passion que seul votre fils. Peu importa Tobjet, c'est une passion. 11 réfléchira; ses espérances déçues lui apprendront à connaître les hommes, ce sera un véritable progrès.
Je vous dirai, en termes de négociant, que je confirme ma dernière.
Pourquoi, avec votre esprit, ne vous feriez-vous pas quelque chose d'analogue à Texistence de madame R...? Elle est pauvre ; son esprit consiste à casser le nez à chacun avec Teucensoir, et à tâcher d'être utile à chacun de ses amis. Elle attire le mérite. Par exemple, dès que M. M... a été connu, elle a voulu le voir dans sou salon, et lu! a offert un emploi convenable dans la diplomatie d'alors, sous M. le duc de I^val
GCXX
A MONSIEUK R... G..., A PAllIS.
Givila-Vecchia, le 27 octobre 1855.
Plus un homme a d*inlelligeuce, moins il a de sentiment.
Je vieus de passer Tété, la saison des chaleurs, sur la uoutagne volcanique d*AIbano» à cinq lieues de Rome. Nous avons eu des orages épouvantables ; les coups de tonnerre semblaient déraciner les maisons, dans lesquelles les habitants terrifiés s'empressaient de s'enfermer.
J'en ai vu, et des plus sages, se jeter à genoux au moment de certains éclats de tonnerre vraiment épouvantables^ et dont le bruit semblait sortir de terre.
Un seul homme avait du sang-froid, un petit vicaire, qui a une bouteille de Leyde, au moyen de laquelle il foudroie les fourmis qui se promènent sur son balcon de fer.
Ces orages ont centuplé la dévotion par la terreur ; car les trois quarts de la dévotion ne sont que de la terreur.
Le vicaire, quoique croyant, avait peine à contenir sa curiosité, et se la reprochait presque. Un soir, sur le minuit, nous jouions au pharaon, nous étions bien une vingtaine de personnes autour d'une immense table; le tonnerre grondait d'une façon étonnante depuis un quart d'heure ; il était entremêlé de bouffées de vent d'une force incroyable sur cette montagne isolée et qui domine la mer, comme tu sais.
Gomme minuit achevait de sonner, un coup de vent a ouvert une petite fenêtre mal fermée, brisé les vitres et éteint toutes nos lampes, à Fexception d'une seule. Il n'y eut qu'un cri ; tout le monde se leva, la plupart des femmes se jetèrent à genoux.
Le vicaire me cria : a Un courant électrique I » Eu effet, je
Û20 ŒUVHiiS POSTHUMES DE STENDHAL.
crus voir comme lui uu trait de flamme bleuâtre qui traversait la petite fenêtre.
« Le péril est passé, ajouta-t-il après deux secondes ; mais il est mieux cependant d'empêcher le courant d'air, car nous sommes diablement élevés. »
Gomme il s'approchait de la petite fenêtre pour la fermer avec une de ces chaises de cuir antiques qui ont le dossier fort élevé : « Ah ! monsieur Timpie, s'écria une vieille femme, qui parle de sa science ! — Impie ! impie ! » s'écrièrent à Fenvi tontes ce^ femmes qui étaient à genoux et avaient commencé les litanies de la Vierge.
Le vicaire et moi nous fermions la fenêtre à grand'peine ; les petites vitres étaient cassées, le vent s^engouffrait en nous jetant aux yeux une abominable poussière d'eau.
« Interceptons le courant d'air avant le prochain coup de tonnerre, » me disait froidement le vicaire; nous y réussîmes enfia en décrochant les volets d'une autre fenêtre.
A MONSIEUR D... F..., A PAKIS.
Rome, le 25 novembre 1835.
J'ai toujours aimé tendrement le président de Brosses; pourquoi cela? je l'ignore. Mais, après Mozart et Gimarosa, c'est peut-être l'homme que j'aime le mieux ; je l'aime presque autant que le Corrége. L'amour est, comme vous le savez, le père des imprudences. Moi, me mêler du livre d'un autre et dans ma position !
Malgré moi, par amour, j'ai donc fait neuf pages de préface ' ;
* Cette préface a paru duns la Revue de Paris^ en 1856, sous le titre : La comédie est impoeeible en 1836. (R. C)
ensuite le leudemaia j'ai corrigé et ajoulé une dixième page, qui ne vaut pas grand'chose. Gomprendrez-vous, le baron Poitou, qui s'établit à grand bruit dans sa loge aux premières, aux Francaisl Peut-être cela est-il commun à Paris. Voilà pourquoi je maudis mon exil. J'ai donc envoyé cette préface à M. Levavasseur, et le petit-fils du président la trouvera infâme. Tant mieux, alors tout est fini. Si elle platt à M. Levavasseur, s'il peut la faire passer, il l'imprimera en épreuves. Alors, lisez-la et, si vous pouvez, priez M. Dijon de la lire. Corrigez trois genres de fautes : les fautes de bon sens, les fautes de style, les imprudences.
Renvoyez l'épreuve, par vous cbangée et corrigée, à M. Levavassenr, et il la placera à la tête de ces charmantes lettres. Si la préface vous ennuie, jetez-la au feu et n'en parlons plus.
.Depuis le choléra de Marseille et de Gênes, surtout, je n'ai pas lu un pouce de littérature française ; jugez de ma barbarie et, qui pis est, de mou ennui.
Je ne voudrais pas de Gibraltar ; l'Anglais morose et ayant besoin de donner un coup de poing au carreau de vitre, pour s'amuser, est ma bête noire. Je ne voudrais rien casser, pas même les ^is Komis, qui m'ont pris en grippe, mais seulement les oublier.
J*ai tâché de bien écrire, priez Colomb de vous lire ma lettre.
D'Âlembert avait la pierre à soixante-quinze ans, et n'osait se faire opérer ; il disait : « Qu'ils sont heureux ceux qui ont du courage ! » Je dis, moi, qu'ils sont heureux ceux qui ne s'ennuient pas ! Groiriez-vous que je mourrais de joie si j'étais cassé?
TiMOLÉoN DO Bois.
322 ŒUVRES POSTHUMl^S DE STËNDUAL.
CCXXI!
A HONSIEUB R... G..., A PARIS.
Borne, le 25 ooTembre 1835.
Tu sais, mon cher ami, quelle immeose place Tamonr a occupée jadis en Italie ; mais lu ignores, peut-être jusqu'à qnel point la vengeance fut aussi une des passions favorites des lialiens du seizième siècle. En voici un échantillon qui ne manque pas dlntérét. L'aventure suivante est de Tannée 1546, et je la crois authentique; malheureusement ou n'a pas pu me donner la suite.
Ariberti, noble Milanais, et possesseur de plusieurs villafes, avait conçu une haine mortelle contre un homme de la iamUle Pecchio. Âriberti avait été offensé dans ses biens et plas tard dans son amour.
Pecchio lui fit un procès et le gagna. Pendant le cours da procès, qui dura plusieurs années , Pecchio s'aperçut que la femme d'Âriberti était fort jolie ; il parvint à le Itii dire et à s'en faire aimer. Après la perte du procès, Âriberti s'emporta en menaces contre son adversaire. Pecchio apprit que la femme d* Ariberti était étroitement enfermée dans un des châteaux de son mari. Cette femme ne désirait qu'une chose au monde, être délivrée de la tyrannie de celui*<ïi. En secret, elle avait amassé asseï d'argent pour pourvoir à sa subsistance. Le château où elle était enfermée^ situé près de LeccO) n'était qu'à une lieue de TAdda, qui séparait le pays de Venise du Milanais ; une fois sur le territoire vénitien} la femme d' Ariberti changerait de nom et serait à peu près à l'abri de toutes les poursuites. Dans tous les eas, si elle y était forcée^ elle était résolue à entrer dans un couvent, à Venise, dont la règle n'était point trop austère dans ces temps-là.
Pecchio avait reçu tour «f^ averu pendant la courte liaison 90*^'
LfeT^BES A SES AMIS. ^â3
avatt eue avec elle. Depuis trois ans qu'elle avait cessé, la tyrannie d'Ariberti était tout à fait devenue intolérable; il avait pris trois duègnes espagnoles qui, chacune à leur tour, montaient la garde auprès de sa femme ; cette malheureuse n'était pas même seule durant la nuit : la duègne de garde couchait avec elle.
Une femme de chambre qui, jadis, favorisait les amoiu*s de la femme d'Âriberti, n'avait pas été chassée ; mais on Tavait dégradée ; elle était chargée, depuis plusieurs années, de conduire à la pâture, sur les rives de TAdda, les nombreux troupeaux d'oies qui dépendaient du château où Ariberti faisait garder sa femme. Cet homme singulier et rafiné dans Fart- de se vengea avait dit à cette femme de chambre :
. « Je te punis davantage en Remployant ainsi qu'en te renvoyant. »
Et, comme la malheureuse exprimait le désir d'entrer au service d'un autre maître :
« Essaye, lui dit Ariberti, et moins d'un mois après lu seras morte, d
Pecchio savait toutes ces choses » qui avaient fait anecdotes dans Milan, lorsqull voulut se venger des menaces qu'Ariberti lui adressait en tous lieux depuis la perte de son procès. Pecchio> qui était parti de c\\et lui comme pour aller à la chasse, fte déguisa. eu paysan et vint sur les bords de FAdda, chercher le troupeau doies de son ennemi. S'étant assuré que, ce jour-là, Tancienne femme de chambre était seule chargée de le garder, il se trouva sur son chemin comme par hasard.
< Grand Dieu ! que vous êtes changée ! lui dit-il \ à peine si je vous aurais reconnue ! »
La femme de chambre fondit en larmes sans rcpondi'e.
û Combien j'ai pitié de vos malheurs! dit Pecchio; racon^ iet-moi votre histoire, mais allons nous cacher derrière quelque haie, afin de n'être pas aperçus par quelqu'un des espions qtii rôdent sans cesse autour du château. »
La femme de chambire raconta ses malheurs et ensuite ceux de sa itialtresse. Si^ par hasard, celle-ci adressait la parole où Un siittple sourire à son ancienne camériste , la camérislc était hlifie ^n prisoto, au pain et à l'eau pour huit jours. Les traite-
384 OSUVRES POSTUUBlES DE STENDHAL.
menls auxqaels la maîtresse était exposée étaient moins durs, en apparence, mais plus cruels en réalité. Ariberti ne lui parlai! jamais que sur le ton de la plaisanterie amère.
Peccbio eut Tair de se laisser attendrir par ces récits, qui se prolongeaient infiniment.
« Ah ! monsieur ! si vous êtes chrétien, vous devriez bien sauver cette pauvre femme qu*autrefois vous avez aimée ; si elle reste encore un an dans cet état, elle mourra certainement. Et dire que son bonheur serait parfait si, seulement, elle était à une lieue d'ici ! Elle a une petite caisse pleine de sequins d^or; elle a, de plus, beaucoup de diamants, comme vous savez.
ff Eh bien, je la sauverai, » s*écria Peccbio.
A ce moment Tancienne femme de chambre, maintenant gardeuse d'oies, tomba à ses genoux.
< Je ne crains qn*une chose, dit Peccbio, c^esl vos bavardages, à vous autres femmes; toi, ou ta maîtresse, vous parlerez, vous vous conGerez à quelqu'un et vous me ferez tuer. »
Après les protestations de la femme de chambre : ^
€ Dans huit jours juste, c'est-à-dire mardi prochain, la lune se renouvelle ; de plus, il y a foire à Lecco ; toute la nuit le chemin sera couvert dlvrognes chantant à tue-téte : eb bien ! cette nuit-là, comme dix heures sonneront à la paroisse, je serai sur TAdda, au bas des jardins du château, près de cet endroit où il y a des mûriers et tant d'orties, par lequel j'entrais autrefois. J*aurai amené moi-même mon bateau du lac de Gôme; il est fort petit, et j'espère n'être point aperçu.
— Mais, monsfeur, il vous faut au moins deux hommes pour retenir les duègnes et leur mettre un bâillon ; songez qu'dies jetteront des cris, et vous serez poursuivi sur l'Adda ; les bateliers de mon maître sont tous des jeunes gens qui ont remporté le prix de la regatta. D'ailleurs, comment ferai-je pour donner les avis nécessaires à ma pauvre maîtresse ? Je puis bien, par un ' signal convenu, lui faire entendre que j'ai quelque chose d'intéressant à lui dire; mais comment m'expliquer? Il se passe quelquefois des mois entiers sans que je puisse lui parler. 9
La camériste ne savait pas écrire; tout semblait se réawt ' pour contrarier les projets de Pecchio. Enfin VL fut convenu que
deux jours apr^ Pecchio apporterait au même endroit un flacon d'extrait de tètes de pavot, fameux narcotique que Ton préparait alors à Venise. Berta eut peur; elle craignait que ce ne fût du poison. Pecchio la rassura, et il fut convenu que Berta donnerait une prise de narcotique à deux duègnes, qu'elle parviendrait jusqu'à sa maîtresse, en distribuant quelque argent aux autres domestiques qui délestaient les duègnes, et, qu'enfm, quand elle aurait quelque chose de neuf à apprendre à Pecchio, elle casserait un jeune saule isolé qu'on avait planté au milieu d'une prairie voisine. Pecchio retourna à Milan et Berta ramena ses oies au château d'Âriberti plus l6l que de coutume ; elle voulait chercher l'occasion de parler à sa maîtresse, même avanl l'arrivée du narcotique. Le seigneur Pecchio était jeune et passait pour fort inconstant. Berta, qui ignorait ses projets de vengeance, craignait fort qu'il n'oubliât de venir la voir sur les rives de l'Adda.
Tout réussit fort bien; à Taide du narcotique, Berta endormit les duègnes; elle put se cpncerter avec sa maîtresse, et, le jour de la foire de Lecco, avec la bourse de sequins que lui avait donnée Pecchio, tous les domestiques du château d'Âriberti s'enivrèrent. Ariberti, lui-même, se trouvait à Milan, pour un grand bal que donnait la signora Arezi, l'une des plus grandes dames du pays*
A l'heure dite, Pecchio se trouva, avec son petit bateau visà-vis une partie abandonnée des jardins du château. Les duègnes n'avaient garde de troubler l'évasion de leur maîtresse. Berta, tout à fait revenue de la peur de les empoisonner, avait mêlé dans leur vin une quantité effroyable de narcotique: elle suivit sa maîtresse sur le petit bateau.
Pecchio trouva, à son grand regret, que la dame Teresa Ariberti avait conservé ou rallumé une grande passion pour lui, qui ne songeait qu'à se délivrer d'elle. Dès que le bateau fut arrivé sur le territoire vénitien, Pecchio remit la damé à un moine de l'ordre de Saint-François, par lui bien payé, et qui l'attendait dans une petite île voisine de la rive gauche de l'Adda, appartenant aux Vénitiens. Le moine promit de conduire la dame jusqu'à Venise par des chemins détournés. La dame conjurait
Pecchio de ne pas Fabandoiuier, el comme le eavalier Êdfi»k la sourde oreille, elle alla jusqu'à lui reprocher de Tayoïr enleYée de son château sous la promesse de passer la vie avec elle. Pecchio se bàla de repasser sur la rive milanaise de l'Adda, oq il irottva des relais qu'il avait préparés, el qui lui permirent d'arriver, sur les deux heures du matiu, au bal de la signera Aresi, où Tune des premières personnes qu'il trouva fut le seigneur Ariberii, qui, quoique jeune encore et fort bel homme, ne dansait point, mais se promenait dans le bal d'un air sombre, comme s'il eût deviné ce qui venait d'arriver à son château.
Le lendemain, il en reçut de tristes nouvelles ; il s'j rendit en toute hâte, fit les recherches les plus exactes, et d'abord ne put rien découvrir. Les duègnes étaient encore à demi mortes et hors d'état de répondre par TeiTet de l'énorme quantité de narcotique que Berta, dans sa colère, leur avait administrée.
Après plusieurs jours de recherches infructueuses, pendantlesquels la colère d'Ariberti devint de la fureur, il trouva, eu visitant la chambre d'une des duègnes , une petite bouteille d'une forme singulière. La duègne, interrogée, répondii qu'elle avait trouvé celte bouteille seulement depuis deux jours, et qu'il lui semblait l'avoir vue entre les mains de Berla. Ariberti la battit à outrance pour la punir de ne pas lui avoir fait part plus tôt de sa découverte.
Lorsque Ariberti, désespéré de^ n'avoir trouvé aucun indice, revint à Milan, il n'oublia pas d'y apporter la petite bouteille, qu'il se donna la peine d'aller présenter lui-même à tous les apothicaires de la ville. L'un d'eux lui dit d'un air assez singulier que celle bouteille provenait d'une pharmacie célèbre tenue a Venise par un moine grec défroqué. Ariberti comprit que le pharmacien ne disait pas tout ce qu'il savait; il le menaça, il lui offrit beaucoup d'argenl, et enfin l'apothicaire avoua que celle bouteille avait contenu, non pas un poison, mais un narcotique puissant que l'on administrait aux malades dans certains cas désespérés, et que lui-même avait vendu cette boaicille, quelques jours auparavant, au seigneur Pecchio.......
A MADAME J... G..., A SAINT-DENIS
Civita-Yeccbia [États romains), le 14 mars 1836.
Pardoune2-moi mon silence, mon aimable amie; si j*eusse voolu forcer le naturel, vous me seriez devenue corvée et devoir. Je n^al pas écrit -deux lettres depuis trois mois. Je trouve que les convenances sont une des plus tristes niaiseries, et qu'au moyen de cette invention des sots, les devoirs que le monde impose donnent plus d'ennui et de gêne que ses plaisirs ne donnent de plaisir. Vous écrivant par force, ma lettre eût ennuyé vous et moi : c'est comme faire Tamour par force. Je viens d'avoir rbonneur d'écrire à madame de T..., vivant au faubourg Saint-Germain ; peut-être madame de T... sera scandalisée de ma lenteur. Trouvez, je vous prie, quelque excuse passable.
Parlons de choses tristes. J'ai admiré votre conduite auprès de madame votre mère ; je vous en félicite de tout mon cœur. Il est admirable de lui avoir voilé ce funeste moment. Je donnerais une année de celles que le hasard me destine pour finir ainsi. C'est le plus grand service possible, un service en action et non en paroles. Rappelez-moi au souvenir de mon ancien collègue, M. de la B..., à. celui de M. G... et de madame ... A propos d'anciens amis, je suis bien étonné et encore plus satisfait que le M. de ... se souvienne encore d'un si petit personnage. Remettez à cet excellent homme le petit mot ci-joint quand vous le verrez. Je ne vous répéterai point l'admirable mort de madame Lœtitia; j'en dis un mot à madame de T... Elle n'a jamais senti, depuis 1815, ce qui avait rapport au rang. C'était une âme digne de Plutarque; le contraire, c'est-à-dire, d'une princesse ordinaire. L'air de Paris ne lui avait point 6té la faculté de vouloir^ qui n'existe plus à quarante lieues a la ronde
de Notre-Dame. La facolté de vouloir cesse, au Mi^, à Valoice- Daupbiué, Autour de Paris, on est civilisé, modéré, juste, quelquefois aimable, mais comme une jolie miniature est aimable. Ce qui est le plus antipathique, ce me semble, à ce qui a babité plus de dix ans Paris, c'est Y énergie dans tous les genres. Fieschi était abominable ; c'était un homme du bas peuple ; mais il avait plus de faculté de vouloir à lui seul que les cent soixante pairs qui Tont justement condamné. Fieschi était Fltalien avec quatre dièses donnés par sa qualité d'insulaire. Je vous conterai, si jamais je vous vois, rempoisonnemenl des quatre réformateurs archevêques, exprès envoyés assez récemment en Sardaigne pour réformer un peu le clergé, à moi raconté par un prêtre qui trouvait cet empoisonnement fort naturel et même fort juste. Ces messieurs furent empoisonnés à Sartène, et j'ai vu le corps du premier d*entre eux rapporté à Givita-Vecchia par un bâtiment de guerre sarde. M. le cardinal Z..., un peu savant, très-méchant, très-gros, encore plus libertin, est allé à Palerme, il y a dix-huit mois, pour réformer un peu les mœurs du clergé de Sicile ; il était ami intime du pape, et a été bravement expédié au moyen d'une tarte. Il est vrai qu'on a appliqué à son corps le nouveau procédé d'embaumement, qui conserve parfaitement dit-on. Je le suis allé voir avec cette noble comtesse dont je parle à madame la comtesse T... Elle a eu le courage de le prendre par la main dans son cercueil. Le cardinal Z... y était couché sur le dos, revêtu de ses beaux habits. Les lèvres et les yeux étaient bleus-lapis ; toute la figure retirée et fort triste à voir. Ma dévote amie en a été frappée pendant quinze jours. J'y ai mené ma cousine, madame la comtesse d*Or..., qui, arrivée à la belle église de San Gregorio, sur le mont Gelius, n'a pas eu le courage d'aller voir cette horreur. La morale de ceci se réduit à ces mots : Rappelez-vous que Fieschi c'est l'Italien. A mesure que l'on monte dans les rangs élevés, on trouve des ducs dé H... qui n'ont de caractère que le pistolet à la main, et cela parce qu'il y a une formule pour les duels, et que l'on n'a pas à redouter le ridicule. Eu 1300, tous les Italiens étaient comme Fieschi. Le fameux Benvenuto Gellini, qui est venu à Paris en 1540 pour faire la Diane, au rez-de-chaussée du Louvre (sous l'horloge, à
droite), éuit un Fieschi. En 1530, Florence fut prise; de ce moment V énergie fut pourciiassée en Italie.
Réellement j*écris trop mal. C'est que mon plaisir est d'écrire pour les imprimeurs. En écrivant comme vous voyez, j'arrive à vingt-cinq pages en trois ou quatre heures , après quoi je suis mort de fatigue. J'ai écrit dernièrement la Campagne de Russie et la Cour de Napoléon^ avec moins de talent et plus de franchise que Rousseau. Je laisse ces confessions à un ami suisse, qui les vendra dix ans après moi, vers 1856 . Tous les noms sont changés et, d'ailleurs, qui prendra intérêt en 56 à la mémoire de mes protecteurs en 1812, alors acteurs de la comédie? Peutêtre aucun lihraire ne voudra se charger, en 1856, d'un manuscrit où j'ai évité l'emphase comme la peste.
J'ai demandé un congé pour juin prochain. Je serais bien content qu'un tiers eût gardé quelque souvenir de nos discussions sur Sltakspeare. Mais apparemment que je suis moqueur sans le savoir. Tous mes amis donneraient six francs pour qu'on me jetât sur le nez un verre d'eau sale, quand je sors avec mon bel habit. Gela ne me met nullement en colère. Je ne changerai pas pour les dix ou vingt ans qui me restent encore, quand je devrais être fait officier de la Légion d'honneur. — J'ai démandé le consulat de Garthagène, mais ceci est un secret. Je voudrais Toir un peuple qui agit. Ce que je désirerais, ce serait d'échanger ma place de dix mille francs pour celle de monsieur votre beau-frère à la cour des comptes. Ma place ferait la félicité d'un jeune homme .à vanité; il pourrait avoir le sixième salon et rang à Rome, et, pour l'amabilité, le troisième ou le deuxième. Vingt princes ou grands d'Espagne afflueraient chez le consul de France à Rome; mais ce diamant est ignoré à Paris, et ce serait fort pesant pour moi. — Écrivez-moi et croyez à tout mon dévouement éternel.
P. 5. Qu'est devenu le roman de madame .... ? Ne connatt-elle pas M. Ch... ou quelque autre homme de lettres qui puisse la prôner? — Qu'est-ce que madame la comtesse d'Or...., fille de M. le comte Da...? Je n'ai pu deviner son caractère. Àvezn vous des nouvelles de madame la comtesse C....? Qu'est-ce
que madame la comiesse B...., femme de M. le comte À.. .. B.... et successeur de cet homme d'esprit qui avait peiv de tout? — Dites-moi si un chat est mort dans votre rue. Ce sont les petits détails qui me sont précieux. La société change depuis 1850, et je ne suis pas là pour voir ee changement. J'ai envie de me pendre et de tout qutiler pour une chambre au cinquième étage, rue Bichepanse.
CGXXIV
A MONSIEUR R .... A PARIS
Rome, le... mars 1836.
Cher ami, il fait un veniiceHo divin, dont je viens de jouir délicieusement, pendant près de deux heures, sur le Pincio. Je vais prendre du repos, en philosophant un peu avec toi.
Ne trouves-lu pas bien singulier que la France, et surtout en France la bonne compagnie, manque précisément de cette pas* sion (Famour), sur laquelle roule la plus grande partie de la littérature, qui amuse cette bonne compagnie ? — C'est qu'elle a infiniment d'esprit et l'esprit de comprendre cet amour qu'elle ne peut sentir plus d'uirjour.
Hier soir, dans une petite réunion, on a traité du ridicule. Voici ce qu'en a dit Dominique :
On peut dire que le siècle du ridicule est passé ; non pas assurément qu'il n'y ait plus de gens ridicules, mais il n'y aura plus personne pour en rire. Un homme se sera-t-il couvert de ridicule, il se placera aussitôt, par quelque démarche bien parlanUf parmi les exagérés d'un des deux partis politiques , ^t, à l'instant, la moitié de la société prétendra qu'il est un petit saint, un homme admirable, calomnié par les exagérés du parti opposé. Le ridicule du temps de Molière consistait à ne pas se conformer à un modèle acheté d'avance par toutes les classes. Énoncé d'une façon plus générale, le ridicule consistait à se tromper de
Gtaemin pour arriver, à vouloir marclier à un certain bonheur , ^'on s*éuit choisi, et à faire fausse route.
Le rire naissait quand un accident, un homme, une plaisanterie faisaient voira cet homme qu'il se trompait de chemin. Mais comme la seule passion était la vanité, un homme qui était dans une position à donner de lui une idée désagréable, humiliante, était aussitôt ridicule; et Thomme qui Ten faisait apercevoir d*une façon imprévue faisait éclater le rire.
Lorsque M. Tabbé Sieyès publia sa fameuse brochure : Qu'esU ce que le tiers état? il porta un coup mortel à Faristocratie de naissance ; mais il créa, sanss*en douter, Taristocratie littéraire. En 1790, les premières loges du Théâtre-Français étaient remplies de gens qui avaient plus ou moins d'esprit, mais tous avaient lu Molière et YÉmile de Rousseau. La Révolution a jeté dans ces * mêmes loges des gens fort riches, fort adroits pour augmenter leur fortune, et conquérir, s*il le faut, une préfecture ou une recette générale ; mais s'ils ouvrent VÊmile, ils s'endorment.
Il y a maintenant deux teintes bien marquées dans la société. En prenant la plume pour écrire un livre, il faut choisir : plaire aux hommes dont le père avait acheté une édition de Voltaire et la lisait, ou plaire à toutes les fortunes récentes et à ceux qui travaillent à se faire riches.