‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 64 sur 79 · A MADAME J . G..., A H... (MARNE · texte numérisé non relu

A MADAME J . G..., A H... (MARNE

Paris, le 1*' novembre 1836.

Vous dites, ma chère amie, que les sentiments se prouvent par des actions et non par des phrases plus ou moins bien arrangées. Il est une personne dont vous me parlez dans votre lettre qui, apparemment, ne pense pas ainsi. Des lettres, oui; mes les actions où sont-elles? — Quoi, pas une pauvre petite visite à son amie malade, et cela pendant des mois entiers !

238 ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHàL.

Je suis ravi que ma lettre ait pu distraire an moment madame de T Elle ferait fort bien de remuer, le mouvement

distrait» et, dans tous les cas possibles, c'est un avantage.

Madame Mural ^ est ici, qui n'a qu'une fortune médiocre. Elle a obtenu la permission de passer Thiver à Paris et paye cher un appartement meublé. Elle en a trouvé plusieurs à six mille francs par mois ; mais quand on est venu à nommer la femme pour qui on cherchait Tappartement, on a demandé sept mille francs ou Ton a fait des difficultés équivalentes. Dernièrement ou a trouvé, pour six mille francs, un bel appartement rue Yille-rËvêque. La personne qui loue est madame la comtesse deC.-V... (celle qui a brûlé la cervelle au cheval de son mari ). Arrivée au moment critique de dire : Cest pour madame jlf..., la personne qui traitait a été bien étonnée : « Que ne nommiez-vous plut6t madame Murât ! pour elle, ce ne sera que cinq mille francs par mois, et je lui laisse tous les petits bijoux qui garnissent les tablés. » Madame Miirat les refusa, de peur de les voir casser. En un mot, ces dames en sont aux combats de politesse et de bons procédés.

Madame Récamier en est aux petits soins avec madame de lipona. Cette dernière était à TAbbaye-au-Bois, quand on a annonce M. Sostbènes de la Rochefoucauld ( qui a mis jadis la corde au cou à la statue de Tempereur, sur la place Vendôme). Madame Récamier a offert de lui faire refuser la porte, a Non pas, a dit madame de Lipona, la statue est remontée à sa place; j'oublie les gens qui Vont fait tomber. » Gela a été mieux dit, j'étrangle cette belle réponse, digne de Plutarque.

Dites-moi où je pourrai vous rencontrer ; prévenez-moi deux jours à Tavance. Je compte ne partir qu'en décembre.

* Madame Caroline Murât, cx-reine de Naples, sœur de rcmpereur Napoléon. Elle voyageait sous le nom de comtesse de Lipona (anagramme de Napoli). (R. C.)

A MONSIEUR , A LONDRES

Paris, le 28 novembre 1856.

Yoid un étrange auteur de roman ! M. Frémy, dans Touvrage qn*U a publié sous ce titre la Fée de salon (deux Yolumes in-8°), ose dire du mal de son héros. Ce héros, Olivier le Prieur, n'est point du tout un modèle de perfection et de grâces, comme dans un fade roman de femme. Pour des grâces, il n'en a point, et quant aux défauts, le complaisant auteur ne Ta point orné de ces défauts nobles et mélancoliques qui fout le secret orgueil d^un homme bien né et que la femme qu'il préfère aime tant à raconter le soir.

Si, du moins, en Tabsence de défauts nobles et imités de René, Olivier le Prieur avait à nous faire Taveu de ses inclinations sataniques, bizares, hors de nature, qui font Tétonnement du lecteur et la gloire du roman allemand, il pourrait encore devenir Tobjet de quelque enthousiasme élégant; on pourrait en iiaiire un motif de phrases aimables. MaisM.Frémy nous enlève enc6re cette dernière ressource ; aucune phrase faitcf d'avance ne peut s'appliquer à son roman ; il va donner au vulgaire des lecteurs une fatigue étrange et à laquelle ils ne sont guère accoutumés. Ces pauvres lecteurs ne pourront plus se dire, en lisant le livre : C'est comme tel roman ou comme tel autre, ce qui facilite notablement le travail de rintelligence; ils seront obligés de se faire cette question : Un tel être est-il dans la nature? Et, à supposer qu'il existe quelquefois, fallait-il en faire l'homme heureux d'un roman? celui sur qui rouie tout l'intérêt?

Une jeune fille, appartenant à une famille très-riche de la haute banque et élevée par un père homme d'esprit, est de mandée par une tante qui habile les montagnes du Dauphiné, à cent quarante lieuesde Paris. Depuis l'administration de LouisXl,

lion DMphin, et k peu près révolté contre son père, ce pays de Daiophiné est resté «ne demi-républiqae; on ne s^y sonmet guère aax vérilés qui arrivent toutes faites de Paris. Dans ces montagnes, couvertes de neige six mois de i*année, comme on est sans occupation, ou s'amuse k faire ses idées, on a le malheur d'être original.

MademoiseUe Berthe de Belsonne prend, auprès de sa tante, la fort mauvaise habitude d'examiner un peu ce qu*on lui dit et de n'ajouter qu'une foi médiocre aux exagérations de tontes sortes qui forment le Credo de la haute société ; mais la nature a donné à mademoiselle Berthe un cœur facile à émouvoir, un esprit qui ne se repose pas paresseusement dans le doute et rignorjnce, une tète vive. Tout cela, joint aux idées que lui inspirent les belles solitudes du Dauph'mé, la jettent dans un défaut de bien mauvais ton, pour une belle demoiselle à qui sa tante laisse une dot d*un million : Elle a de VespriL

Une conséquence bien naturelle, mais bien fatale, c'est qu'dle n'est point enrayée de reconnaître, d'avouer pour son cousin germain Olivier, un petit jeune homme bien pauvre et, qui plus est, bien étiolé par la pauvreté, qu'elle trouve à Grenoble secrétaire du général commandant le département.

M. de Belsonne, le père de Berthe, cet homme riche, si bien apparenté, si répandu à Paris, qui a mille moyens de mettre son neven sur le chemin de la fortune, le voyant timide, pénétré du malheur db sa pauvreté, dépourvu de grâces, se montre fort mauvais parent et accable de duretés ce pauvre diable, lequd a le dé&ut de se présenter dans un salon avec un habit mal fait et d*y garder un silence triste, ou d*y dire des choses singulières, qui font tache dans la conversation, qui obligent à penser pour y répondre et qui, quelquefois, tendent à jeter le blâme sur des usages reçus dans la société, même sur des actions de gens riches, et enfin arrivent souvent jusqu'à appeler le doute sur Padmiration que l'on doit au gouvernement. Car M. de Belsonner comme tous les hoçimes qui veulent faire une belle fortune ou l'augmenter, e&i jmte-milxeu enragé.

Qu'on juge des opinions de M. de Belsonne, il sollicite presque une recette générale !

Ses deux filles atoëes sont richement mariées ; Time à M. ..., agent de change célèbre et surtout gastronome habile ; la seconde à quelque chose de plus vulgaire encore, un juge de je aesais quel tribunal, grand amateur de tulipes et d'horticulture.

M. de Belsonne, malgré son adoration pour le convenable, ne peut s'empêcher de s'ennuyer avec ses gendres et même de les iiiq>riser un peu. Leurs femmes ont d'excellentes manières, mais, peu à peu, comme il n'arrive que trop souvent, ont oublié l'éducation de la maison paternelle et pris les idées et les façons de parler de leurs maris.

M. de Belsonne est malade de la vulgarité de tout ce qui l'entoure dans le magnifique château de Belsonne, qu'il a fait bâtir sur les bords de lar forêt de Fontainebleau, et où il vit avec toute la magnificence d'un homme qui a ajouté un nom de terre à celui reçu de son père, et qui tient à avoir chez lui toute la noblesse des environs. Cette noblesse, injuste parce qu'elle est envieuse, ne voit qu'un nouveau Turcaret dans M. de Belsonne, homme du monde et qui a cent fois plus d'esprit qu'elle.

Ainsi, malgré tous ses avantages et son énorme dépense au château de Belsonne, où l'on joue l'opéra, M. de Belsonne s'ennuie un peu, lorsque, heureusement pour lui, il songe que sa fille Berthe doit être mariée, car elle va avoir dix-sept ans ; il la rappelle du Dauphiné; elle arrive; mais tous les personnages qal affluent dans le salon de son père lui semblent des poupées sans idées et assez ennuyeux. Quand son père lui dit : « Je vous marierai comme vos sœurs, et vous serez aussi brillante et aussi heureuse qu'elles, — Dieu m'en garde, répond Berthe ; je veux aimer ou, du moins, respecter mon mari ; or ces messieurs me font bâiller rien qu'à les voir se promener gravement dans le parterre. Â quoi bon me marier? Mon père, je suis heureuse auprès de vous, tout le monde me comble d'attentions, car on sait que j'ai un million de dot; continuons à vivre ainsi. •

M. de Belsonne blâme sa fille tout haut; mais, quoi qu'il en dise, ceite pensée libre, fière et au fond raisonnable, l'intéresse et lui plaît. Il ne peut se dissimuler que messieurs ses gendres, leurs fenunes et tout ce qui les environne ne soient un peufas*

^12 lEUVUES POSTlidMKâ DE STËNDltÂL.

Udietix, uu peu plaCs, un peu vulgaires. Malgré Thorreur que leur fait ce mot fatal» c'est, à propreraeot parler, leur enfer.

Peu à peu M. de Belsonne s'attache à sa fille Berthe; il &it avec elle de longues promenades dans son parc. Il y a beaucoup de choses fines et noblement pensées en cet endroit du roman.

Un M. de Gaulthier, fort riche et appartenant à une dés plus nobles familles du faubourg Saint-Germain^ est venu voir jouer le Don Juan de Mozart, que les filles de M. de Belsonnc ont entrepris de chanter, et Dieu sait comme. Ce M. le comte de Gaulihier est le plus honnête homme du monde; simple, sans affectation^ il n*a point sur de certains sujets les façons dépenser exagérées que sa haute naissance pourrait 4aire craindre. Il a assez d'esprit pour voir que Berlhe est un être fort différent de ses sœurs, un être auquel il serait bien doux d'inspirer un sentiment de prëfcrence, un être auprès duquel il serait impossible de connaître l'ennui, si l'on parvenait à intéresser son cœur. Il est éperduroent amoureux ; Berthe répond avec simplicité et sans l'ombre de l'affectation et de la coquetterie à des sentunents qui l'honorent) mais qu'elle ne partage en aucune façon. Aux manières près, qui sont distinguées et fort nobles, M. le comte de Gaulthter, avec ses deux cent mille livres de rente et les portraits de ses aïeux, qui sont allés aux croisades, lui semble aussi insignifiant que son beau-frère. Pagcnt de change, ou que son autre beau*frère le juge, lequel vient de faire construire une serre qui a coulé quatre-vingt raille francs, et qui en étourdit tout le monde.

On voit que Tauteur connaît le monde et sait le peindre avec vérité et franchise, chose qui me semble uu peu plus difficile que de décrire la façon de vivre d'un seigneur anglais du treizième siècle, ou le passage cfarmes, ptès ctÂshbf de la Zouche (Ivanhoé). Le moindre défaut de ces peintures des habitudes sociales du treizième siècle est une fausseté complète et ridicule. Ces héros si brusques, si égoïstes, si grossiers, si profondément raisonnables de ce siècle de fer, dans lequel la moindre erreur de calcul pouvait être punie de mort, sont remplacés paf des êtres factices, tout pétris de la générosité du dix-huitiëme siè-

Lk;ttrës a siâs amis. 24S

cle et doul Tiiûique afTuire semble être d'exagérer la grimace terrible qu'ils doivent [aire, lorsqu'ils paraissent revêtus de leurs armures.

Le roman contemporain a cette grande difficulté, qu'il faut faire ressemblant, sous peine de ne trouver de lecteurs que parmi les abonnés des cabinets littéraires de la dernière classe.

M. Frémy a surmonté très-beureusement la difficulté de peindre les salons de la très-riche bourgeoisie actuelle et le magnilique ennui qui les force à écorcher le Don Juati de Mozart. La représentation de ce chef-d'œuvre au château de Belsonne finit par un grand bal qui arrive à Timproviste et rappelle le sourire sur tous les visages, allongés par trois heures de mauvaise musique.

Tout allait au mieux, lorsque, vers les onze heures, parut dans le salon un grand jeune homme qui, avec une mine triste et inconnue, osait montrer un habit fait en province et des bottes» au milieu des toilettes les plus fraîches et les plus savantes. Cet inconnu qui n'avait de remarquable que des -yeux singuliers, erra quelque temps dans le bal, cherchant M. de Belsonne; il le trouva à la fin et en fut reçu plus que froidemeut. Sa mine singulière devint plus sombre encore ; tout le moude le regar* dait avec étonnement; l'inconnu qui, quoique fort brave, ainsi qu'il ne le prouvera que trop, avait le malheur d'être timide» se sauva au jardin. C'était Olivier le Prieur, ce petit cousin» secré» taire du général commandant à Grenoble. La noble Berihe, indignée du traitement que son père vient d'infliger à un parent, qui n'a d'autre tort que celui d'être pauvre, s'excuse auprès de M. de Gaulthier qui devait dans.er avec elle le galop suivant et court au jardin. Elle y trouve Olivier, qui la reçoit mal.

«Que venez -vous faire ici? retournez auprès de ces gens heureux, dont j'ai eu le tort d'approcher.

— Vous souffrez, je le vois, rentrons, nous danserons ensemble.

— Je le vois, ma cousine, vous vous figurez comprendre quelque chose aux impressions d'autrui, au mal que le monde peut me faire! Mais, si vous compreniez mon cœur, comment insisteriez-vous pour me faire rentrer à ce bal? Ne voyez-vous

Mé ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.

pas fMfy sais déplacé? Qu'aide à y iiûre, moi qui ne sois rien, Boi paiaTTe ei bien pins qne pauvre, an miliea de ces geps cou- Tcrts de cordons, qni tons peavent parler de leur fonone, de leurs cbcTanx, de leors titres! moi qni n'ai pas même on habit cooveoable. Comprenez-Tons ce genre de malbenr, osez-TOOs rabaisser jnsqae-là votre imagination, yoos fille d'nn milUonnaire, d millionnaire vous-même! Non, laissei-moi, fuyez, laissez-moi seul avec mon malheur.

^ Rentrez, je ne danserai qu'avec vous; toute la soirée je ne parierai qu^à vous.

— Non, ce que vous voulez &iire là est beaucoup trop pour vous et pour moi; j'en suis reconnaissant, mais je ne saurais accepter. Songez donc que je n'aurais rien à vous offrir en échange...

— En échange ! qud mot ! j'admets tout, Olivier ; j'admets qae le monde vous repousse : mais, dites-moi, est-ce que je n'ai pas toujours été la même pour vous? Quand vous avez souffert, je suis accourue; quand on vous a attaqué je vous ai défendu; vous souffrez, me voici, j'accours.

^ Et c'est .précisément cette affection qui m'a perdu ; vous voyez devant vous un être indigne de vous parler. Après votre départ de Grenoble, malheureux, abandonné de tous, sans uo seul ami au monde, je me suis figuré que je retrouverais un peu de tranquillité auprès de ma protectrice; j'ai voulu venir à Paris, je n'ai osé vous écrire; savez-vous à quel accès de bassesse je suis descendu? J'ai volé six louis dans le secrétaire du général, et me voici. »

Les scènes qni suivent cet aveu fatal peuvent compter parmi es plus belles qu'ait présentées le roman moderne. M. Frcmy a osé être vrai, et il en a été récompensé. Nulle part son style n'est plus simple et plus touchant; sa plume trouve toujours le moi vrai^ passionné, naturd.

Malgré l'horreur pour le vol et son habit fait à Grenoble, sa couàne finit par l'aimer, par le lui dire la première. Dès qu'elle est enivrée par ce sentiment, le premier qu'elle ait éprouvé, H. le comte de Gaulthi^, avec ses richesses, ses aïeux, sou immense considération, ses sentimenis honnêtes et doux, parait à

LETTBES Â SES âMIS. ^S

Berihe le plus ennuyeux des hommes. L'être choisi entre tous pour lui donner une existence semblable à celle de ses sœurs ne saurait convenir à un cœur de celte trempe.

a Le bonheur de mes sœurs me fait bâiller et prendre la fortune en horreur, » dit-elle un jour à M. de Belsonne, son père, qui lui décrit le genre de vie dont elle jouira lorsqu'elle sera comtesse de Gaultbier.

Berihe proteste qu'elle n'aimera jamais qu'Olivier. M. de Belsonne juge de sa fille par tous les cœurs de femme qu'il voit dans son salon.

€ Eh bien, ma fille; une fois mariée et bien mariée, qui songe à Yous interdire les douceurs de l'amitié? Qui vous empêche de recevoir Olivier?

— Quoi, mon père! s'écria Berthe. » Et elle est pénétrée d'indignation.

Cette Glle généreuse porte jusqu'à l'enthousiasme les sentiments nobles et désintéressés, et pourtant Olivier, sans jamais chercher à la séduire, bien au contraire, eu lui adressant toujours des remarques critiques sur ses actions, la fait tomber dans les erreurs les plus étranges ; il est vrai qu'il ne s'épargne pas dans l'occasion, et qu'il périt noblement, au moment où il allait assurer le bonheur de son amie. Je ne chercherai point à vous faire entrevoir quelques-unes de ces aventures étranges. Le roman, ce mélange singulier de satire piquante et de tendresse louchante, veut être lu avec curiosité.

Je vais maintenant faire la part de la critique. C'est un incon* vénient, quand le style, par sa beauté scintillante, par son esprit de tous les moments, vient se faire remarquer, c'est-à-dire cherche à distraire le lecteur de l'attention qu'il accordait au fond des choses. Au seizième siècle, ces concetti, cet esprit dans les mots fit la gloire et la fausse gloire de l'Italie.

Encore aujourd'hui, ce style impérieux qui réveille le lecteur malgré lui est charmant et même nécessaire pour un article de journal ; il fait lire trois pages avec un plaisir vif; mais il fatigue à la dixième ; c'est un valet chargé d'une commission et qui, au lieu de rapporter nettement ce dont son maître l'a chargé, veut être aimable et jette de l'obscurité sur ce qu'il doit n. 14

24<i (KUYUES POSTHUMES DE STENDllÂL

dire. Je conseillerais à M. Frémy d'oser confier ses pensées à un style plus simple. Un homme de la bonne compagnie est sûr de rattentîon qu'on lui accorde, il n'a aucun besoin de forcer les nuances pour capter, comme par force, Tattention des p^sonnes qui Tenlourent. Sa conversation est absolument le c<»itraire de la conversation du café, où la personne qui parle doit avoir recours à toutes les originalités du monde, plutôt que de laisser languir l'attention; comme un saltimbanque, il doit la réveiller sans cesse ; pour lui, aucun contraste n'est trop fort, le pauvre diable doit tout faire, afin de raccrocher à chaque instdbt celte attention qui lui échappe. Le public est accoutumé à ce style fardé, excessif, et il est vrai qu'il faut un grand courage pour oser être simple, presque autant que pour oser être soL

Une réflexion devrait encourager M. Frémy dans la carrière où il débute avec éclat : la société que nous voyons passer au bois de Boulogne, dans ces voilures au vernis si brillant, se divise tous les jours davantage en deux classes fort distinctes : les gens riches dont le père lisait Voltaire vers 1785, et les gens riches qui sont nés avec quarante ccus de rente. Ces derniers ont bien plus de savoir faire et souvent même plus d'esprit; mais le ciel, parmi tant d'avantages, leur a refusé Tintelligence des choses littéraires ; c'est que VespriL de conduite tue V esprit, V esprit blesse souvent le voisin; dans tous les cas, il fait faire attention à vous, il vous empêche de vous glisser inaperçu dans les belles positions. Un Busse d'infiniment d'esprit ne disâit*il pas ces jours passés : A t^aris, Vesprit amusant est en raison inverse de Vargent possédé,,

Il faut choisir : plaire à la bonne compagnie qui goûte le style de M. de Lamennais ^ ou plaire à ces gens riches qui trouvent toujours quelque obscurité dans les premières scènes des charmantes comédies de M. Scribe, et ne les comprennent bien qu'à la troisième représentation. Autrefois les farces de Piron et de Golié étaient jugées par la meilleure compagnie ; elle n'avait pas peur, celle-là, qui ne songeait pas à son origine, d'applaudir à des choses basses, ou dénuées d'esprit. 11 faut à chaque instani répéter cette vieille phrase, qui domine tout dans la littérature actuelle.

Le jour immortel où M. Fabbé Sieyès pnblia son pamphlet inlitulé : Qu'est-ce que le tien état? Nous sommes à genoux, levons-nous; il croyait attaquer Taristocratie politique, il créait, sans le savoir, Tarislocratie littéraire. Celle -ci ose encore aimer les phrases simples et les pensées naturelles.

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