A MADAME L..., POUR SON ROMAN
Paris, le 17 mars 1837.
Madame,
Je résiste depuis quelques jours à l'envie, un peu hasardée, j*en conviens, de vous soumettre une idée parfaitement hoimète pour le fond comme pour la forme. Ainsi n*ayez pas peur, et ne craignez pas la réputation de singularité dont je jouis à tort, ce me semble ; ce qui n'empêche point que mon idée ne soit peut-être ridicule.
Il me semble que nous avons tous les deux une route h faire. Cette route est à peu près dans la même direction ; seulement vous allez plus loin que moi. Voudriez-vous accepter un compagnon de voyage, une espèce de majordome chargé de commander les chevaux de poste, et, au besoin, de les monter?
Le ridicule, c'est que ce courrier a dépassé de beaucoup l'âge auquel on monte à cheval avec grâce ; son unique mérite serait de vous épargner la peine de parler vous-même aux postillons. Cet écuyer cavalcadour a un peu peur de vous, sans quoi il vous eût proposé de vive voix Tassociation pour le voyage. Le mal, rinconvénieot majeur, c'est que cette association porte un trop beau nom, un nom romanesque, qui convient peut-être encore un peu à mon caractère, mais qui fait un disparate cruel avec le nombre des écus que j*ai à dépenser en voyages, avec le nombre des années, etc., etc.
Pesez tout cela daos votre sagesse, madame, et croyei à Fintérél que je prendrai toujours, majordome ou non, an voyage d'une femme aimable et douée d'un caractère digne et ferme. Je crois que madame M... connaît mieu^c le majordome qui se présente qu'il ne se connaît lui-même. Ceci n^est donc point un secret pour elle ni pour la belle Clara ; il vaut mieux, ce me semble, que le reste de l'univers Tignore à jamais.
Je suis, avec un véritable respect, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
G. DE Setssel.
Agé de cinquante-trois ans.